ARC-BOUTANT. Ce sont les arcs extérieurs qui par leur position sont

destinés à contre-butter la poussée des voûtes en arcs d'ogives. Leur

naissance repose sur les contre-forts, leur sommet arrive au point de la

poussée réunie des arcs-doubleaux et des arcs-ogives. Suivant les goûts

de chaque école, on a beaucoup blâmé ou beaucoup loué le système des

arcs-boutants; nous n'entreprendrons pas de les défendre ou de faire

ressortir leurs inconvénients; il n'y a qu'une chose à dire à notre sens

sur ce système de construction, c'est qu'il est l'expression la plus

franche et la plus énergique du mode adopté par les constructeurs du

moyen âge. Jusqu'à leur application dans les églises gothiques, tout est

tâtonnement; du moment que les arcs-boutants sont nettement accusés dans

les constructions, la structure des églises se développe dans son

véritable sens, elle suit hardiment la voie nouvelle. Demander une

église gothique sans arc-boutants, c'est demander un navire sans quille,

c'est pour l'église comme pour le navire une question d'être ou de

n'être pas. Le problème que les architectes de l'époque romane s'étaient

donné à résoudre était celui-ci: élever des voûtes sur la basilique

antique. Comme disposition de plan, la basilique antique satisfaisait

complétement au programme de l'église latine: grands espaces vides,

points d'appui minces, air et lumière. Mais la basilique antique était

couverte par des charpentes, l'abside seule était voûtée; or dans notre

climat les charpentes ne préservent pas complètement de la neige et du

vent; elles se pourrissent assez rapidement quand on n'emploie pas ces

dispositions modernes de chéneaux en métal, de conduits d'eau, etc.,

procédés qui ne peuvent être en usage qu'au milieu d'un peuple chez

lequel l'art de la métallurgie est arrivé à un haut degré de perfection.

De plus, les charpentes brûlent, et un édifice couvert seulement par une

charpente que l'incendie dévore est un édifice perdu de la base au

faîte. Jusqu'aux Xe et XIe siècles il n'est question dans les documents

écrits de notre histoire que d'incendies d'églises qui nécessitent des

reconstructions totales. La grande préoccupation du clergé, et par

conséquent des architectes qui élevaient des églises, était dès le Xe

siècle de voûter les nefs des basiliques. Mais les murs des basiliques

portés par des colonnes grêles ne pouvaient présenter une résistance

suffisante à la poussée des voûtes hautes ou basses. Dans le centre de

la France les constructeurs, vers le XIe siècle, avaient pris le parti

de renoncer à ouvrir des jours au sommet des murs des nefs hautes, et

ils contre-buttaient les voûtes en berceau de ces nefs hautes, soit par

des demi-berceaux, comme dans la plupart des églises auvergnates, soit

par de petites voûtes d'arêtes élevées sur les bas côtés. Les nefs alors

ne pouvaient être éclairées que par les fenêtres de ces bas côtés

presque aussi hautes que les grandes nefs. Les murs extérieurs, épais et

renforcés de contre-forts, maintenaient les poussées combinées des

grandes et petites voûtes (voy. ÉGLISES, VOÛTES). Mais dans le nord de

la France ce système ne pouvait prévaloir; de grands centres de

population exigeaient de vastes églises, on avait besoin de lumière, il

fallait prendre des jours directs dans les murs des nefs, et renoncer

par conséquent à contre-butter les voûtes hautes par des demi-berceaux

continus élevés sur les bas côtés. Dans quelques églises de Normandie,

celles entre autres de l'abbaye aux Hommes et de l'abbaye aux Dames de

Caen, les constructeurs avaient cherché un moyen terme: ils avaient

élevé sur des piles fort épaisses les grandes voûtes d'arêtes des nefs

hautes, et ménageant de petits jours sous les formerets de ces voûtes,

ils avaient cherché à contre-butter leur poussée par un demi-berceau

continu bandé sur le triforium (49). Mais ce demi-berceau n'arrive pas

au point de la poussée de ces voûtes hautes. Et pourquoi un demi-berceau

continu pour maintenir une voûte d'arête dont les poussées sont

reportées sur des points espacés au droit de chaque pile? Il y a quelque

chose d'illogique dans ce système qui dut bientôt frapper des esprits

enclins à tout ramener à un principe vrai et pratique. Or, supposons que

le demi-berceau A figuré dans la coupe de la nef de l'abbaye aux Hommes

(49) soit coupé par tranches, que ces tranches soient conservées

seulement au droit des poussées des arcs-doubleaux et des arcs-ogives,

et supprimées entre les piles, c'est-à-dire dans les parties où les

poussées des grandes voûtes n'agissent pas, l'arc-boutant est trouvé; il

permet d'ouvrir dans les travées des jours aussi larges et aussi bas que

possible. Le triforium n'est plus qu'une galerie à laquelle on ne donne

qu'une importance médiocre. Le bas côté, composé d'un rez-de-chaussée,

est couvert par un comble à pente simple. Ces murs épais deviennent

alors inutiles, les piles des nefs peuvent rester grêles, car la

stabilité de l'édifice ne consiste plus que dans la résistance des

points d'appui extérieurs sur lesquels les arcs-boutants prennent

naissance (voy. CONTRE-FORT). Il fallut deux siècles de tâtonnements,

d'essais souvent malheureux, pour arriver à la solution de ce problème

si simple, tant il est vrai que les procédés les plus naturels, en

construction comme en toute chose, sont lents à trouver. Mais aussi dès

que cette nouvelle voie fut ouverte elle fut parcourue avec une rapidité

prodigieuse, et l'arc-boutant, qui naît à peine au XIIe siècle, est

arrivé à l'abus au XIVe. Quelques esprits judicieux veulent conclure de

la corruption si prompte du grand principe de la construction des

édifices gothiques, que ce principe est vicieux en lui-même; et

cependant l'art grec, dont personne n'a jamais contesté la pureté, soit

comme principe, soit comme forme, a duré à peine soixante-dix ans, et

Périclès n'était pas mort que déjà l'architecture des Athéniens arrivait

à son déclin. Nous pensons, au contraire, que dans l'histoire de la

civilisation, les arts qui sont destinés à faire faire un grand pas à

l'esprit humain sont précisément ceux qui jettent tout à coup une vive

clarté pour s'éteindre bientôt par l'abus même du principe qui les a

amenés promptement à leur plus grand développement (voy. ARCHITECTURE).

Les besoins auxquels les architectes du moyen âge avaient à satisfaire

en élevant leurs églises les amenaient presque malgré eux à employer

l'arc-boutant; nous allons voir comment ils ont su développer ce système

de construction et comment ils en ont abusé.

Ce n'est, comme nous venons de le dire, qu'à la fin du XIIe siècle que

l'arc-boutant se montre franchement dans les édifices religieux du nord

de la France; il n'apparaît dans le centre et le midi que comme une

importation, vers la fin du XIIIe siècle, lorsque l'architecture

ogivale, déjà développée dans l'Ile-de-France, la Champagne et la

Bourgogne, se répand dans tout l'occident.

Nous donnons en première ligne et parmi les plus anciens l'un des

arcs-boutants du choeur de l'église Saint-Remy de Reims, dont la

construction remonte à la dernière moitié du XIIe siècle (50). Ici

l'arc-boutant est simple, il vient contre-butter les voûtes au point de

leur poussée, et répartit sa force de résistance sur une ligne verticale

assez longue au moyen de ce contre-fort porté sur une colonne

extérieure, laissant un passage entre elle et le mur au-dessus du

triforium. Mais bientôt les constructeurs observèrent que la poussée des

voûtes en arcs d'ogives d'une très-grande portée, agissait encore

au-dessous et au-dessus du point mathématique de cette poussée. La

théorie peut, en effet, démontrer que la poussée d'une voûte se résout

en un seul point, mais la pratique fait bientôt reconnaître que cette

poussée est diffuse et qu'elle agit par suite du glissement possible des

claveaux des arcs et de la multiplicité des joints, depuis la naissance

de ces arcs jusqu'à la moitié environ de la hauteur de la voûte (51). En

effet, soit A le point mathématique de la poussée d'une voûte en arc

d'ogive, si la voûte a une portée de 10 à 15 mètres, par exemple, un

seul arc-boutant arrivant en A ne suffira pas pour empêcher la voûte

d'agir encore au-dessus et au-dessous de ce point. De même qu'en étayant

un mur qui boucle, si l'on est prudent, on posera verticalement sur ce

mur une couche en bois et deux étais l'un au-dessus de l'autre pour

arrêter le bouclement; de même les constructeurs qui élevèrent, au

commencement du XIIIe siècle, les grandes nefs des cathédrales du nord,

établirent de C en B un contre-fort, véritable _couche_ de pierre, et

deux arcs-boutants l'un au-dessus de l'autre, le premier arrivant en C

au-dessous de la poussée, le second en B au-dessus de cette poussée. Par

ce moyen les voûtes se trouvaient _étrésillonnées_ à l'extérieur, et les

arcs-doubleaux ne pouvaient, non plus que les arcs-ogives, faire le

moindre mouvement, le point réel de la poussée se trouvant agir sur un

contre-fort maintenu dans un plan vertical et roidi par la buttée des

deux arcs-boutants. Au-dessous de la naissance de la voûte ce

contre-fort C B cessait d'être utile, aussi n'est-il plus porté que par

une colonne isolée, et le poids de ce contre-fort n'agissant pas

verticalement, les constructeurs sont amenés peu à peu à réduire le

diamètre de la colonne, dont la fonction se borne à prévenir des

dislocations, à donner du _roide_ à la construction des piles sans

prendre de charge; aussi vers le milieu du XIIIe siècle ces colonnes

isolées sont-elles faites de grandes pierres minces posées en délit et

peuvent-elles se comparer à ces pièces de charpente nommées _chandelles_

que l'on pose plutôt pour roidir une construction faible que pour porter

un poids agissant verticalement. Les voûtes hautes du choeur de la

cathédrale de Soissons, dont la construction remonte aux premières

années du XIIIe siècle, sont contre-buttées par des arcs-boutants

doubles (52) dont les têtes viennent s'appuyer contre des piles portées

par des colonnes engagées. Un passage est réservé entre la colonne

inférieure et le point d'appui vertical qui reçoit les sommiers des

voûtes. Il est nécessaire d'observer que le dernier claveau de chacun

des arcs n'est pas engagé dans la pile et reste libre de glisser dans le

cas où la voûte ferait un mouvement par suite d'un tassement des points

d'appui verticaux, c'est là encore une des conséquences de ce principe

d'élasticité appliqué à ces grandes bâtisses et sans lequel leur

stabilité serait compromise. La faculté de glissement laissée aux

arcs-boutants empêche leur déformation, et il n'est pas besoin de dire

qu'ils ne peuvent conserver toute leur force d'étrésillonnement

qu'autant qu'ils ne se déforment pas. En effet (53), soit A B C un

arc-boutant, la pile verticale D venant à tasser, il faudra, si l'arc

est engagé au point A, qu'il se rompe en B, ainsi que l'indique la fig.

1. Si, au contraire, c'est le contre-fort E qui vient à tasser, l'arc

étant engagé en A, il se rompra encore suivant la fig. 2. On comprend

donc combien il importe que l'arc puisse rester libre en A pour

conserver au moyen de son glissement possible la pureté de sa courbure.

Ces précautions dans la combinaison de l'appareil des arcs-boutants

n'ont pas été toujours prises, et la preuve qu'elles n'étaient pas

inutiles, c'est que leur oubli a presque toujours produit des effets

fâcheux.

La nef de la cathédrale d'Amiens, élevée vers 1230, présente une

disposition d'arcs-boutants analogue à celle du choeur de la cathédrale

de Soissons, seulement les colonnes supérieures sont dégagées comme les

colonnes inférieures, elles sont plus sveltes, et le chaperon du second

arc-boutant sert de canal pour conduire les eaux des chéneaux du grand

comble à l'extrémité inférieure de l'arc, d'où elles tombent lancées par

des gargouilles (voy. CHÉNEAU, GARGOUILLE). Ce moyen de résistance

opposé aux poussées des voûtes par les arcs-boutants doubles ne sembla

pas toujours assez puissant aux constructeurs du XIIIe siècle; ils

eurent l'idée de rendre solidaires les deux arcs par une suite de rayons

qui les réunissent, les étrésillonnent et leur donnent toute la

résistance d'un mur plein, en leur laissant une grande légèreté. La

cathédrale de Chartres nous donne un admirable exemple de ces sortes

d'arcs-boutants (54). La construction de cet édifice présente dans

toutes ses parties une force remarquable, les voûtes ont une épaisseur

inusitée (0m,40 environ), les matériaux employés, lourds, rugueux,

compactes, se prêtant peu aux délicatesses de l'architecture gothique de

la première moitié du XIIIe siècle. Il était nécessaire, pour résister à

la poussée de ces voûtes épaisses et qui n'ont pas moins de 15 mètres

d'ouverture, d'établir des buttées énergiques, bien assises; aussi, fig.

A, on observera que tout le système des arcs pénètre dans les

contre-forts, s'y loge comme dans une rainure, que tous les joints de

l'appareil sont normaux aux courbes, qu'enfin c'est une construction

entièrement oblique destinée à résister à des pesanteurs agissant

obliquement.

Ce système d'étrésillonnement des arcs au moyen de rayons intermédiaires

ne paraît pas toutefois avoir été fréquemment adopté pendant le XIIIe

siècle; il est vrai qu'il n'y avait pas lieu d'employer des moyens aussi

puissants pour résister à la poussée des voûtes, ordinairement fort

légères, même dans les plus grandes églises ogivales. À la cathédrale de

Reims les arcs-boutants sont doubles, mais indépendants l'un de l'autre;

ils deviennent de plus en plus hardis vers le milieu du XIIIe siècle,

alors que les piles sont plus grêles, les voûtes plus légères. Une fois

le principe de la construction des églises gothiques admis, on en vint

bientôt à l'appliquer dans ses conséquences les plus rigoureuses.

Observant avec justesse qu'une voûte bien contre-buttée n'a besoin pour

soutenir sa naissance que d'un point d'appui vertical très-faible

comparativement à son poids, les constructeurs amincirent peu à peu les

piles et reportèrent toute la force de résistance à l'extérieur, sur les

contre-forts (voy. CONSTRUCTION). Ils évidèrent complètement les

intervalles entre les piles, sous les formerets, par de grandes fenêtres

à meneaux; ils mirent à jour les galeries au-dessous de ces fenêtres

(voy. TRIFORIUM), et tout le système de la construction des grandes nefs

se réduisit à des piles minces, rendues rigides par la charge, et

maintenues dans un plan vertical par suite de l'équilibre établi entre

la poussée des voûtes et la buttée des arcs-boutants.

La nef et l'oeuvre haute du choeur de l'église de Saint-Denis, bâties sous

saint Louis, nous donnent une des applications les plus parfaites de ce

principe (55), que nous trouvons adopté au XIIIe siècle dans les choeurs

des cathédrales de Troyes, de Sées, du Mans, et plus tard, au XIVe

siècle, à Saint-Ouen de Rouen. Toute la science des constructeurs

d'églises consistait donc alors à établir un équilibre parfait entre la

poussée des voûtes d'une part, et la poussée des arcs-boutants de

l'autre. Et il faut dire que s'ils n'ont pas toujours réussi pleinement

dans l'exécution, les erreurs qu'ils ont pu commettre démontrent que le

système n'était pas mauvais, puisque malgré des déformations effrayantes

subies par quelques-uns de ces monuments, ils n'en sont pas moins restés

debout depuis six cents ans, grâce à l'élasticité de ce mode de

construction. Il faut ajouter aussi que dans les grands édifices bâtis

avec soin, au moyen de ressources suffisantes et par des gens habiles,

ces déformations ne se rencontrent pas, et l'équilibre des constructions

a été maintenu avec une science et une adresse peu communes.

La courbure des arcs-boutants varie suivant la courbure des

arcs-doubleaux, le diamètre des arcs-boutants, leur épaisseur et

l'épaisseur de la culée ou contre-fort.

Ainsi les arcs-boutants primitifs sont généralement formés d'un quart de

cercle (56), mais leurs claveaux sont épais et lourds, ils résistent à

l'action de la poussée des voûtes par leur poids, et venant s'appuyer au

droit de cette poussée, ils ajoutent sur les piles A une nouvelle charge

à celle des voûtes; c'est une pesanteur inerte venant neutraliser une

poussée oblique. Quand on comprit mieux la véritable fonction des

arcs-boutants, on vit qu'on pouvait, comme nous l'avons dit déjà,

opposer à la poussée oblique une résistance oblique et non-seulement ne

plus charger les piles A d'un surcroît de poids, mais même les soulager

d'une partie du poids des voûtes. D'ailleurs on avait pu observer que

les arcs-boutants étant tracés suivant un quart de cercle, se relevaient

au point B, lorsque la poussée des voûtes était considérable et que le

poids des claveaux des arcs n'était pas exactement calculé de manière à

conserver leur courbure. Dès lors les arcs-boutants furent cintrés sur

une portion de cercle dont le centre était placé en dedans des piles des

nefs (57), ils remplissaient ainsi la fonction d'un étai, n'opposaient

plus une force passive à une force active, mais venaient porter une

partie du poids de la voûte, en même temps qu'ils maintenaient son

action latérale, ils déchargeaient d'autant les piles A. Si par une

raison d'économie, ou faute de place, les culées C ne pouvaient avoir

une grande épaisseur, les arcs-boutants devenaient presque des piles

inclinées, très-légèrement cintrées, opposant aux poussées une

résistance considérable, et reportant cette poussée presque

verticalement sur les contre-forts. On voit des arcs-boutants ainsi

construits dans l'église Notre-Dame de Semur en Auxois (58), monument

que nous citerons souvent à cause de son exécution si belle et de

l'admirable entente de son mode de construction. Toutefois des

arcs-boutants ainsi construits ne pouvaient maintenir que des voûtes

d'une faible portée (celles de Notre-Dame de Semur n'ont que 8 mètres

d'ouverture) et dont la poussée se rapprochait de la verticale par suite

de l'acuité des arcs-doubleaux, car ils se seraient certainement

déversés en pivotant sur leur sommier D, si les arcs-doubleaux se

rapprochant du plein cintre eussent eu par conséquent la propriété de

pousser suivant un angle voisin de 45 degrés. Dans ce cas, tout en

cintrant les arcs-boutants sur un arc d'un très-grand rayon, et d'une

courbure peu sensible par conséquent, on avait le soin de les charger

puissamment au-dessus de leur naissance, près de la culée, pour éviter

le déversement. Ce système a été adopté dans la construction des

immenses arcs-boutants de Notre-Dame de Paris, refaits au XIVe siècle

(59). Ces arcs prodigieux, qui n'ont pas moins de 15 mètres de rayon,

furent élevés par suite de dispositions tout exceptionnelles (voy.

CATHÉDRALE); c'est là un fait unique.

Tous les exemples que nous venons de donner ne reproduisent que des

arcs-boutants simples ou doubles d'une seule volée; mais dans les choeurs

des grandes cathédrales, par exemple, ou dans les nefs des XIIIe, XIVe

et XVe siècles bordées de doubles bas côtés, ou de bas côtés et de

chapelles communiquant entre elles, il eût fallu établir des

arcs-boutants d'une trop grande portée pour franchir ces espaces s'ils

eussent été s'appuyer sur les contre-forts extérieurs, ou ces

contre-forts auraient dû alors prendre un terrain considérable en dehors

des édifices. Or nous ne devons pas oublier que le terrain était chose à

ménager dans les villes du moyen âge. Nous le répétons, les

arcs-boutants de la cathédrale de Paris, qui franchissent les doubles

bas côtés, sont un exemple unique; ordinairement, dans les cas que nous

venons de signaler, les arcs-boutants sont à deux volées, c'est-à-dire

qu'ils sont séparés par un point d'appui intermédiaire ou repos, qui, en

divisant la poussée, détruit une partie de son effet et permet ainsi de

réduire l'épaisseur des contre-forts extérieurs.

Dans les choeurs des grandes églises bâties pendant les XIIIe, XIVe et

XVe siècles, les chapelles présentent généralement en plan une

disposition telle que derrière les piles qui forment la séparation de

ces chapelles, les murs sont réduits à une épaisseur extrêmement faible

(60) à cause de la disposition rayonnante de l'abside. Si l'on élevait

un contre-fort plein sur le mur de séparation de A en B, il y aurait

certainement rupture au point C, car c'est sur ce point faible que

viendrait se reporter tout le poids de l'arc-boutant. Si on se

contentait d'élever un contre-fort sur la partie résistante de cette

séparation, de C en B, par exemple, le contre-fort ne serait pas assez

épais pour résister à la poussée des arcs-boutants bandés de D en C, en

tenant compte surtout de la hauteur des naissances des voûtes,

comparativement à l'espace C B. À la cathédrale de Beauvais, la longueur

A B de séparation des chapelles est à la hauteur des piles D, jusqu'à la

naissance de la voûte comme 1 est à 6, et la longueur C B comme 1 est à

9. Voici donc comment les constructeurs du XIIIe siècle établirent les

arcs-boutants du choeur de cette immense église (61). Pour laisser une

plus grande résistance à la culée des contre-forts A C, ils ne

craignirent pas de poser la pile A en porte à faux sur la pile B,

calculant avec raison que la poussée des deux arcs-boutants supérieurs

tendait à faire incliner cette pile A, et reportait sa charge sur son

parement extérieur à l'aplomb de la pile B. Laissant un vide entre la

pile A et le contre-fort C, ils bandèrent deux autres petits

arcs-boutants dans le prolongement des deux grands, et surent ainsi

maintenir l'aplomb de la pile intermédiaire A chargée par le pinacle D.

Grâce à cette division des forces des poussées et à la stabilité donnée

à la pile A et au contre-fort C par ce surcroît de pesanteur obtenu au

moyen de l'adjonction des pinacles D et E, l'équilibre de tout le

système s'est conservé; et si le choeur de la cathédrale de Beauvais a

menacé de s'écrouler au XIVe siècle, au point qu'il a fallu élever de

nouvelles piles entre les anciennes dans les travées parallèles, il ne

faut pas s'en prendre au système adopté, qui est très-savamment combiné,

mais à certaines imperfections dans l'exécution, et surtout à

l'ébranlement causé à l'édifice par la chute de la flèche centrale

élevée imprudemment sur le transsept avant la construction de la nef.

D'ailleurs, l'arc-boutant que nous donnons ici appartient au rond-point

dont toutes les parties ont conservé leur aplomb. Nous citons le choeur

de Beauvais parce qu'il est la dernière limite à laquelle la

construction des grandes églises du XIIIe siècle ait pu arriver. C'est

la théorie du système mise en pratique avec ses conséquences même

exagérées. Sous ce point de vue, cet édifice ne saurait être étudié avec

trop de soin. C'est le Parthénon de l'architecture française; il ne lui

a manqué que d'être achevé, et d'être placé au centre d'une population

conservatrice et sachant comme les Grecs de l'antiquité, apprécier,

respecter et vanter les grands efforts de l'intelligence humaine. Les

architectes de la cathédrale de Cologne, qui bâtirent le choeur de cette

église peu après celui de Beauvais, appliquèrent ce système

d'arcs-boutants, mais en le perfectionnant sous le rapport de

l'exécution. Ils chargèrent cette construction simple de détails infinis

qui nuisent à son effet sans augmenter ses chances de stabilité (voy.

CATHÉDRALE). Dans la plupart des églises bâties au commencement du XIIIe

siècle, les eaux des chéneaux des grands combles s'égouttaient par les

larmiers des corniches, et n'étaient que rarement dirigés dans des

canaux destinés à les rejeter promptement en dehors du périmètre de

l'édifice (voy. CHÉNEAU); on reconnut bientôt les inconvénients de cet

état de choses, et, vers le milieu du XIIIe siècle, on eut l'idée de se

servir des arcs-boutants supérieurs comme d'aqueducs pour conduire les

eaux des chéneaux des grands combles à travers les têtes des

contre-forts; on évitait ainsi de longs trajets, et on se débarrassait

des eaux de pluie par le plus court chemin. Ce système fut adopté dans

le choeur de la cathédrale de Beauvais (61). Mais on était amené ainsi à

élever la tête des arcs-boutants supérieurs jusqu'à la corniche des

grands combles, c'est-à-dire bien au-dessus de la poussée des voûtes,

comme à Beauvais, ou à conduire les eaux des chéneaux sur ces

arcs-boutants au moyen de coffres verticaux en pierre qui avaient

l'inconvénient de causer des infiltrations au droit des reins des

voûtes. La poussée de ces arcs-boutants supérieurs, agissant à la tête

des murs, pouvait causer des désordres dans la construction. On remplaça

donc, vers la fin du XIIIe siècle, les arcs-boutants supérieurs par une

construction à claire-voie, véritable aqueduc incliné qui étrésillonnait

les têtes des murs, mais d'une façon passive et sans pousser. C'est

ainsi que furent construits les arcs-boutants du choeur de la cathédrale

d'Amiens, élevés vers 1260 (62). Cette première tentative ne fut pas

heureuse. Les arcs-boutants, trop peu chargés par ces aqueducs à jour,

purent se maintenir dans le rond-point, là où ils n'avaient à

contre-butter que la poussée d'une seule nervure de la voûte; mais, dans

la partie parallèle du choeur, là où il fallait résister à la poussée

combinée des arcs-doubleaux et des arcs-ogives, les arcs-boutants se

soulevèrent, et au XVe siècle on dut bander, en contre-bas des arcs

primitifs, de nouveaux arcs d'un plus grand rayon, pour neutraliser

l'effet produit par la poussée des grandes voûtes. Cette expérience

profita aux constructeurs des XIVe et XVe siècles, qui combinèrent dès

lors les aqueducs surmontant les arcs-boutants, de façon à éviter ce

_relèvement_ dangereux. Toutefois, ce système d'aqueducs appartient

particulièrement aux églises de Picardie, de Champagne et du nord, et on

le voit rarement employé avant le XVIe siècle dans les monuments de

l'Île-de-France, de la Bourgogne et du nord-ouest.

Voici comment au XVe siècle l'architecte qui réédifia en grande partie

le choeur de l'église d'Eu sut prévenir le relèvement des arcs-boutants

surmontés seulement de la trop faible charge des aqueducs à jour. Au

lieu de poser immédiatement les pieds-droits de l'aqueduc sur l'extrados

de l'arc (63), comme dans le choeur de la cathédrale d'Amiens, il établit

d'abord sur cet extrados un premier _étai_ de pierre AB. Cet étai est

appareillé comme une plate-bande retournée, de façon à opposer une

résistance puissante au relèvement de l'arc produit au point C par la

poussée de la voûte; c'est sur ce premier étai, rendu inflexible, que

sont posés les pieds-droits de l'aqueduc, pouvant dès lors être allégé

sans danger. D'après ce système, les à-jour D ne sont que des

étrésillons qui sont destinés à empêcher toute déformation de l'arc de E

en C; l'arc ECH et sa tangente AB ne forment qu'un corps homogène

parfaitement rigide par suite des forces contraires qui se neutralisent

en agissant en sens inverse. L'inflexibilité de la première ligne AB

étant opposée au relèvement de l'arc, le chaperon FG conserve la ligne

droite et forme un second étai de pierre qui maintient encore les

poussées supérieures de la voûte; la figure ECHFG présente toute la

résistance d'un mur plein sans en avoir le poids. Ces arcs-boutants sont

à doubles volées, et le même principe est adopté dans la construction de

chacune d'elles.

L'emploi de l'arc-boutant dans les grands édifices exige une science

approfondie de la poussée des voûtes, poussée qui, comme nous l'avons

dit plus haut, varie suivant la nature des matériaux employés, leur

poids et leur degré de résistance. Il ne faut donc pas s'étonner si de

nombreuses tentatives faites par des constructeurs peu expérimentés ne

furent pas toujours couronnées d'un plein succès, et si quelques

édifices périssent par suite du défaut d'expérience de leurs

architectes.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 6 / 47 段