Il y a deux choses dont on doit tenir compte avant tout, dan

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DICTIONNAIRE RAISONNÉ

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE.

1

PARIS

IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS

Quai des Augustins, 55, près du Pont-Neuf

DICTIONNAIRE RAISONNÉ

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE

PAR

M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS

TOME PREMIER.

[Illustration]

PARIS

B. BANCE, ÉDITEUR

RUE BONAPARTE, 13.

1854

L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et

reproduire cet ouvrage dans les pays où la propriété des ouvrages

français est garantie par des traités.

PRÉFACE

[Illustration]

Lorsque nous commencions à étudier l'architecture du moyen âge (il y a

de cela vingt-cinq ans), il n'existait pas d'ouvrages qui pussent nous

montrer la voie à suivre. Il nous souvient qu'alors un grand nombre de

maîtres en architecture admettaient à peine l'existence de ces monuments

qui couvrent le sol de l'Europe et de la France surtout. À peine

permettait-on l'étude de quelques édifices de la renaissance française

et italienne; quant à ceux qui avaient été construits depuis le

bas-empire jusqu'au XVe siècle, on n'en parlait guère que pour les citer

comme des produits de l'ignorance et de la barbarie. Si nous nous

sentions pris d'une sorte d'admiration mystérieuse pour nos églises et

nos forteresses françaises du moyen âge, nous n'osions avouer un

penchant qui nous semblait une sorte de dépravation du goût,

d'inclination peu avouable. Et cependant par instinct nous étions attiré

vers ces grands monuments dont les trésors nous paraissaient réservés

pour ceux qui voudraient se vouer à leur recherche.

Après un séjour de deux ans en Italie nous fûmes plus vivement frappé

encore de l'aspect de nos édifices français, de la sagesse et de la

science qui ont présidé à leur exécution, de l'unité, de l'harmonie et

de la méthode suivies dans leur construction comme dans leur parure.

Déjà cependant des esprits distingués avaient ouvert la voie; éclairés

par les travaux et l'admiration de nos voisins les Anglais, ils

songeaient à classer les édifices par styles et par époques. On ne s'en

tenait plus à des textes la plupart erronés, on admettait un classement

archéologique basé sur l'observation des monuments eux-mêmes. Les

premiers travaux de M. de Caumont faisaient ressortir des caractères

bien tranchés entre les différentes époques de l'architecture française

du nord. En 1831, M. Vitet adressait au ministre de l'Intérieur un

rapport sur les monuments des départements de l'Oise, de l'Aisne, du

Nord, de la Marne et du Pas-de-Calais, dans lequel l'élégant écrivain

signalait à l'attention du gouvernement des trésors inconnus, bien

qu'ils fussent à nos portes. Plus tard, M. Mérimée poursuivait les

recherches si heureusement commencées par M. Vitet, et, parcourant

toutes les anciennes provinces de France, sauvait de la ruine quantité

d'édifices que personne alors ne songeait à regarder, et qui font

aujourd'hui la richesse et l'orgueil des villes qui les possèdent. M.

Didron expliquait les poëmes sculptés et peints qui couvrent nos

cathédrales, et poursuivait à outrance le vandalisme partout où il

voulait tenter quelque oeuvre de destruction. Mais, il faut le dire à

notre honte, les artistes restaient en arrière, les architectes

couraient en Italie ne commençant à ouvrir les yeux qu'à Gênes ou

Florence; ils revenaient leurs portefeuilles remplis d'études faites

sans critique et sans ordre, et se mettaient à l'oeuvre sans avoir mis

les pieds dans un monument de leur pays.

La commission des Monuments historiques instituée près le ministère de

l'Intérieur commençait cependant à recruter un petit nombre d'artistes

qu'elle chargeait d'étudier et de réparer quelques-uns de nos plus beaux

monuments du moyen âge. C'est à cette impulsion donnée dès l'origine

avec prudence, que nous devons la conservation des meilleurs exemples de

notre architecture nationale, une heureuse révolution dans les études de

l'architecture, d'avoir pu étudier pendant de longues années les

édifices qui couvrent nos provinces, et réunir les éléments de ce livre

que nous présentons aujourd'hui au public. Au milieu de difficultés sans

cesse renaissantes, avec des ressources minimes, la commission des

Monuments historiques a obtenu des résultats immenses; tout faible que

soit cet hommage dans notre bouche, il y aurait de l'ingratitude à ne

pas le lui rendre, car, en conservant nos édifices, elle a modifié le

cours des études de l'architecture en France; en s'occupant du passé,

elle a fondé dans l'avenir.

Ce qui constitue les nationalités, c'est le lien qui unit étroitement

les différentes périodes de leur existence; il faut plaindre les peuples

qui renient leur passé, car il n'y a pas d'avenir pour eux! Les

civilisations qui ont profondément creusé leur sillon dans l'histoire,

sont celles chez lesquelles les traditions ont été le mieux respectées,

et dont l'âge mûr a conservé tous les caractères de l'enfance. La

civilisation romaine est là pour nous présenter un exemple bien frappant

de ce que nous avançons ici; et quel peuple eut jamais plus de respect

pour son berceau que le peuple romain! Politiquement parlant, aucun

pays, malgré des différences d'origines bien marquées, n'est fondu dans

un principe d'unité plus compacte que la France; il n'était donc ni

juste ni sensé de vouloir mettre à néant une des causes de cette unité:

ses arts depuis la décadence romaine jusqu'à la renaissance.

En effet, les arts en France du IXe au XVe siècle ont suivi une marche

régulière et logique, ils ont rayonné en Angleterre, en Allemagne, dans

le nord de l'Espagne, et jusqu'en Italie, en Sicile et en Orient; et

nous ne profiterions pas de ce labeur de plusieurs siècles? Nous ne

conserverions pas et nous refuserions de reconnaître ces vieux titres

enviés avec raison par toute l'Europe? Nous serions les derniers à

étudier notre propre langue? Les monuments de pierre ou de bois

périssent, ce serait folie de vouloir les conserver tous et de tenter de

prolonger leur existence en dépit des conditions de la matière, mais ce

qui ne peut et ne doit périr, c'est l'esprit qui a fait élever ces

monuments, car cet esprit c'est le nôtre, c'est l'âme du pays. Dans

l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui au public nous avons essayé

non-seulement de donner de nombreux exemples des formes diverses

adoptées par l'architecture du moyen âge, suivant un ordre

chronologique, mais surtout et avant tout de faire connaître les raisons

d'être de ces formes, les principes qui les ont fait admettre, les moeurs

et les idées au milieu desquelles elles ont pris naissance. Il nous a

paru difficile de rendre compte des transformations successives des arts

de l'architecture sans donner en même temps un aperçu de la civilisation

dont cette architecture est comme l'enveloppe, et si la tâche s'est

trouvée au-dessus de nos forces, nous aurons au moins ouvert une voie

nouvelle à parcourir, car nous ne saurions admettre l'étude du vêtement

indépendamment de l'étude de l'homme qui le porte. Or toute sympathie

pour telle ou telle forme de l'art mise de côté, nous avons été frappé

de l'harmonie complète qui existe entre les arts du moyen âge et

l'esprit des peuples au milieu desquels ils se sont développés. Du

moment où la civilisation du moyen âge se sent vivre, elle tend à

progresser rapidement, elle procède par une suite d'essais sans

s'arrêter un instant; à peine a-t-elle entrevu un principe qu'elle en

déduit les conséquences, et arrive promptement à l'abus sans se donner

le temps de développer son thème; c'est là le côté faible, mais aussi le

côté instructif des arts du XIIe au XVIe siècle. Les arts compris dans

cette période de trois siècles ne peuvent, pour ainsi dire, être saisis

sur un point, c'est une chaîne non interrompue dont tous les anneaux

sont rivés à la hâte par les lois impérieuses de la logique. Vouloir

écrire une histoire de l'architecture du moyen âge, ce serait peut-être

tenter l'impossible, car il faudrait embrasser à la fois, et faire

marcher parallèlement l'histoire religieuse, politique, féodale et

civile de plusieurs peuples; il faudrait constater les influences

diverses qui ont apporté leurs éléments à des degrés différents dans

telle ou telle contrée, trouver le lien de ces influences, analyser

leurs mélanges et définir les résultats; tenir compte des traditions

locales, des goûts et des moeurs des populations, des lois imposées par

l'emploi des matériaux, des relations commerciales, du génie particulier

des hommes qui ont exercé une action sur les événements soit en hâtant

leur marche naturelle, soit en la faisant dévier, ne pas perdre de vue

les recherches incessantes d'une civilisation qui se forme, et se

pénétrer de l'esprit encyclopédique, religieux et philosophique du moyen

âge. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les nations chrétiennes occidentales

ont inscrit sur leur drapeau le mot: Progrès; et qui dit progrès dit

labeur, lutte et transformation.

La civilisation antique est simple, une; elle absorbe au lieu de se

répandre; tout autre est la civilisation chrétienne; elle reçoit et

donne, c'est le mouvement, la divergence sans interruption possible. Ces

deux civilisations ont dû nécessairement procéder très-différemment dans

l'expression de leurs arts; on peut le regretter, mais non aller à

l'encontre; on peut écrire une histoire des arts égyptien, grec ou

romain, parce que ces arts suivent une voie dont la pente égale monte à

l'apogée et descend à la décadence sans dévier, mais la vie d'un homme

ne suffirait pas à décrire les transformations si rapides des arts du

moyen âge, à chercher les causes de ces transformations, à compter un à

un tous les chaînons de cette longue chaîne si bien rivée quoique

composée d'éléments si divers.

On a pu, lorsque les études archéologiques sur le moyen âge ne faisaient

que poser les premiers jalons, tenter une classification toute de

convention, et diviser les arts par périodes, par styles _primaires,

secondaires, tertiaires, de transition,_ et supposer que la civilisation

moderne avait procédé comme notre globe dont la croûte change de nature

après chaque grande convulsion; mais par le fait cette classification,

toute satisfaisante qu'elle paraisse, n'existe pas, et de la décadence

romaine à la renaissance du XVIe siècle il n'y a qu'une suite de

_transitions_ sans arrêts. Ce n'est pas que nous voulions ici blâmer une

méthode qui a rendu d'immenses services, en ce qu'elle a posé des points

saillants, qu'elle a mis la première de l'ordre dans les études, et

qu'elle a permis de défricher le terrain; mais, nous le répétons, cette

classification n'existe pas, et nous croyons que le moment est venu

d'étudier l'art du moyen âge comme on étudie le développement et la vie

d'un être animé qui de l'enfance arrive à la vieillesse par une suite de

transformations insensibles, et sans qu'il soit possible de dire le jour

où cesse l'enfance et où commence la vieillesse. Ces raisons, notre

insuffisance peut-être, nous ont déterminé à donner à cet ouvrage la

forme d'un _Dictionnaire._ Cette forme, en facilitant les recherches au

lecteur, nous permet de présenter une masse considérable de

renseignements et d'exemples qui n'eussent pu trouver leur place dans

une histoire, sans rendre le discours confus et presque inintelligible.

Elle nous a paru, précisément à cause de la multiplicité des exemples

donnés, devoir être plus favorable aux études, mieux faire connaître les

diverses parties compliquées, mais rigoureusement déduites des besoins,

qui entrent dans la composition de nos monuments du moyen âge,

puisqu'elle nous oblige pour ainsi dire à les disséquer séparément, tout

en décrivant les fonctions, le but de ces diverses parties et les

modifications qu'elles ont subies. Nous n'ignorons pas que cette

complication des arts du moyen âge, la diversité de leur origine, et

cette recherche incessante du mieux qui arrive rapidement à l'abus, ont

rebuté bien des esprits, ont été cause de la répulsion que l'on

éprouvait, et que l'on éprouve encore, pour une étude dont le but

n'apparaît pas clairement. Il est plus court de nier que d'étudier;

longtemps on n'a voulu voir dans ce développement d'une des parties

intellectuelles de notre pays que le chaos, l'absence de tout ordre, de

toute raison, et cependant lorsque l'on pénètre au milieu de ce chaos,

que l'on voit sourdre une à une les sources de l'art de l'architecture

du moyen âge, que l'on prend la peine de suivre leur cours, on découvre

bientôt la pente naturelle vers laquelle elles tendent toutes, et

combien elles sont fécondes. Il faut reconnaître que le temps de la

négation aveugle est déjà loin de nous, notre siècle cherche à résumer

le passé; il semble reconnaître (et en cela nous croyons qu'il est dans

le vrai) que pour se frayer un chemin dans l'avenir, il faut savoir d'où

l'on vient, profiter de tout ce que les siècles précédents ont

laborieusement amassé. Ce sentiment est quelque chose de plus profond

qu'une réaction contre l'esprit destructeur du siècle dernier, c'est un

besoin du moment; et si quelques exagérations ont pu effrayer les

esprits sérieux, si l'amour du passé a parfois été poussé jusqu'au

fanatisme, il n'en reste pas moins au fond de la vie intellectuelle de

notre époque une tendance générale et très-prononcée vers les études

historiques, qu'elles appartiennent à la politique, à la législation,

aux lettres ou aux arts. Il suffit pour s'en convaincre (si cette

observation avait besoin de s'appuyer sur des preuves), de voir avec

quelle avidité le public en France, en Angleterre et en Allemagne se

jette sur toutes les oeuvres qui traitent de l'histoire ou de

l'archéologie, avec quel empressement les erreurs sont relevées, les

monuments et les textes mis en lumière. Il semble que les découvertes

nouvelles viennent en aide à ce mouvement général. Au moment où la main

des artistes ne suffit pas à recueillir les restes si nombreux et si

précieux de nos édifices anciens, apparaît la photographie qui forme en

quelques années un inventaire fidèle de tous ces débris. De sages

dispositions administratives réunissent et centralisent les documents

épars de notre histoire; les départements, les villes voient des

sociétés se fonder dans leur sein pour la conservation des monuments

épargnés par les révolutions et la spéculation; le budget de l'État, au

milieu des crises politiques les plus graves, ne cesse de porter dans

ses colonnes des sommes importantes pour sauver de la ruine tant

d'oeuvres d'art si longtemps mises en oubli. Et ce mouvement ne suit pas

les fluctuations d'une mode, il est constant, il est chaque jour plus

marqué, et après avoir pris naissance au milieu de quelques hommes

éclairés, il se répand peu à peu dans les masses; Il faut dire même

qu'il est surtout prononcé dans les classes industrielles et ouvrières,

parmi les hommes chez lesquels l'instinct agit plus que l'éducation; ils

semblent se reconnaître dans ces oeuvres issues du génie national.

Quand il s'est agi de reproduire ou de continuer des oeuvres des siècles

passés, ce n'est pas d'en bas que nous sont venues les difficultés, et

les exécutants ne nous ont jamais fait défaut; Mais c'est précisément

parce que cette tendance est autre chose qu'une mode ou une réaction,

qu'il est fort important d'apporter un choix scrupuleux, une critique

impartiale et sévère, dans l'étude et l'emploi des matériaux qui peuvent

contribuer à rendre à notre pays un art conforme à son génie. Si cette

étude est incomplète, étroite, elle sera stérile et fera plus de mal que

de bien; elle augmentera la confusion et l'anarchie dans lesquelles les

arts sont tombées depuis tantôt cinquante ans, et qui nous conduiraient

à la décadence; elle apportera un élément de désordre de plus; si, au

contraire, cette étude est dirigée avec intelligence et soin; si

l'enseignement officiel l'adopte franchement et arrête ainsi ses écarts,

réunit sous sa main tant d'efforts partiels qui se sont perdus faute

d'un centre, les résultats ne se feront pas attendre, et l'art de

l'architecture reprendra le rang qui lui convient chez une nation

éminemment créatrice. Des convictions isolées, si fortes qu'elles

soient, ne peuvent faire une révolution dans les arts; si aujourd'hui

nous cherchons à renouer ces fils brisés, à prendre dans un passé qui

nous appartient en propre les éléments d'un art contemporain, ce n'est

pas au profit des goûts de tel ou tel artiste ou d'une coterie; nous ne

sommes au contraire que les instruments dociles des goûts et des idées

de notre temps, et c'est aussi pour cela que nous avons foi dans nos

études et que le découragement ne saurait nous atteindre; ce n'est pas

nous qui faisons dévier les arts de notre époque, c'est notre époque qui

nous entraîne.... Où? qui le sait! Faut-il au moins que nous

remplissions de notre mieux la tâche qui nous est imposée par les

tendances du temps où nous vivons. Ces efforts, il est vrai, ne peuvent

être que limités, car la vie de l'homme n'est pas assez longue pour

permettre à l'architecte d'embrasser un ensemble de travaux, soit

intellectuels soit matériels; l'architecte n'est et ne peut être qu'une

partie d'un tout; il commence ce que d'autres achèvent, ou termine ce

que d'autres ont commencé; il ne saurait donc travailler dans

l'isolement, car son oeuvre ne lui appartient pas en propre, comme le

tableau au peintre, le poème au poète. L'architecte qui prétendrait seul

imposer un art à toute une époque ferait un acte d'insigne folie. En

étudiant l'architecture du moyen âge, en cherchant à répandre cette

étude, nous devons dire que notre but n'est pas de faire rétrograder les

artistes, de leur fournir les éléments d'un art oublié pour qu'ils les

reprennent tels quels, et les appliquent sans raisons aux édifices du

XIXe siècle; cette extravagance a pu nous être reprochée, mais elle n'a

heureusement jamais été le résultat de nos recherches et de nos

principes. On a pu faire des copies plus ou moins heureuses des édifices

antérieurs au XVIe siècle, ces tentatives ne doivent être considérées

que comme des essais destinés à retrouver les éléments d'un art perdu

mais non comme le but auquel doit s'arrêter notre architecture moderne.

Si nous regardons l'étude de l'architecture du moyen âge comme utile, et

pouvant amener peu à peu une heureuse révolution dans l'art, ce n'est

pas à coup sûr pour obtenir des oeuvres sans originalité, sans style,

pour voir reproduire sans choix et comme une forme muette, des monuments

remarquables surtout à cause du principe qui les a fait élever, mais

c'est au contraire pour que ce principe soit connu, et qu'il puisse

porter des fruits aujourd'hui comme il en a produit pendant les XIIe et

XIIIe siècles. En supposant qu'un architecte de ces époques revienne

aujourd'hui, avec ses formules et les principes auxquels il obéissait de

son temps, et qu'il puisse être initié à nos idées modernes, si l'on

mettait à sa disposition les perfectionnements apportés dans

l'industrie, il ne bâtirait pas un édifice du temps de Philippe Auguste

ou de saint Louis, parce qu'il fausserait ainsi la première loi de son

art, qui est de se conformer aux besoins et aux moeurs du moment, d'être

rationnel. Jamais peut-être des ressources plus nombreuses n'ont été

offertes aux architectes; les exécutants sont nombreux, intelligents et

habiles de la main; l'industrie est arrivée à un degré de

perfectionnement qui n'avait pas été atteint. Ce qui manque à tout cela

c'est une âme, c'est ce principe vivifiant qui rend toute oeuvre d'art

respectable, qui fait que l'artiste peut opposer la raison aux

fantaisies souvent ridicules des particuliers ou d'autorités peu

compétentes trop disposés à considérer l'art comme une superfluité, une

affaire de caprice ou de mode. Pour que l'artiste respecte son oeuvre, il

faut qu'il l'ait conçue avec la conviction intime que cette oeuvre est

émanée d'un principe vrai, basé sur les règles du bon sens; le goût,

souvent, n'est pas autre chose, et pour que l'artiste soit respecté

lui-même, il faut que sa conviction ne puisse être mise en doute; or,

comment supposer qu'on respectera l'artiste qui, soumis à toutes les

puérilités d'un amateur fantasque, lui bâtira, suivant le caprice du

moment, une maison chinoise, arabe, gothique, ou de la renaissance? Que

devient l'artiste au milieu de tout ceci? N'est-ce pas le costumier qui

nous habille suivant notre fantaisie, mais qui n'est rien par lui-même,

n'a et ne peut avoir ni préférence, ni goût propre, ni ce qui constitue

avant tout l'artiste créateur, l'initiative? Mais l'étude d'une

architecture dont la forme est soumise à un principe, comme le corps est

soumis à l'âme, pour ne point rester stérile, ne saurait être incomplète

et superficielle. Nous ne craindrons pas de le dire, ce qui a le plus

retardé les développements de la renaissance de notre architecture

nationale, renaissance dont on doit tirer profit pour l'avenir, c'est le

zèle mal dirigé, la connaissance imparfaite d'un art dans lequel

beaucoup ne voient qu'une forme originale et séduisante sans apprécier

le fond. Nous avons vu surgir ainsi de pâles copies d'un corps dont

l'âme est absente. Les archéologues en décrivant et classant les formes

n'étaient pas toujours architectes praticiens, ne pouvaient parler que

de ce qui frappait leurs yeux, mais la connaissance du _pourquoi_ devait

nécessairement manquer à ces classifications purement matérielles, et le

bon sens public s'est trouvé justement choqué à la vue de reproductions

d'un art dont il ne comprenait pas la raison d'être, qui lui paraissait

un jeu bon tout au plus pour amuser quelques esprits curieux de

vieilleries, mais dans la pratique duquel il fallait bien se garder de

s'engager. C'est qu'en effet s'il est un art sérieux, qui doive toujours

être l'esclave de la raison et du bon sens, c'est l'architecture. Ses

lois fondamentales sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les

temps, la première condition du goût en architecture, c'est d'être

soumis à ces lois; et les artistes qui, après avoir blâmé les imitations

contemporaines de temples romains dans lesquelles on ne pouvait

retrouver ni le souffle inspirateur qui les a fait élever, ni des points

de rapports avec nos habitudes et nos besoins, se sont mis à construire

des pastiches des formes romanes ou gothiques, sans se rendre compte des

motifs qui avaient fait adopter ces formes, n'ont fait que perpétuer

d'une manière plus grossière encore les erreurs contre lesquelles ils

s'étaient élevés.

Il y a deux choses dont on doit tenir compte avant tout, dans l'étude

d'un art, c'est la connaissance du principe créateur, et le choix dans

l'oeuvre créée. Or le principe de l'architecture française au moment où

elle se développe avec une grande énergie, du XIIe au XIIIe siècle,

étant la soumission constante de la forme aux moeurs, aux idées du

moment, l'harmonie entre le vêtement et le corps, le progrès incessant,

le contraire de l'immobilité; l'application de ce principe ne saurait

non-seulement, faire rétrograder l'art, mais même le rendre

stationnaire. Tous les monuments enfantés par le moyen âge seraient-ils

irréprochables, qu'ils ne devraient donc pas être aujourd'hui

servilement copiés, si l'on élève un édifice neuf, ce n'est qu'un

langage dont il faut apprendre à se servir pour exprimer sa pensée, mais

non pour répéter ce que d'autres ont dit; et dans les restaurations,

même lorsqu'il ne s'agit que de reproduire ou de réparer des parties

détruites ou altérées, il est d'une très-grande importance de se rendre

compte des causes qui ont fait adopter ou modifier telle ou telle

disposition primitive, appliquer telle ou telle forme; les règles

générales laissent l'architecte sans ressources devant les exceptions

nombreuses qui se présentent à chaque pas, s'il n'est pas pénétré de

l'esprit qui a dirigé les anciens constructeurs.

On rencontrera souvent dans cet ouvrage des exemples qui accusent

l'ignorance, l'incertitude, les tâtonnements, les exagérations de

certains artistes; mais, que l'on veuille bien le remarquer, on y

trouvera l'influence, l'abus même parfois d'un principe vrai, une

méthode, en même temps qu'une grande liberté individuelle, l'unité de

style, l'harmonie dans l'emploi des formes, l'instinct des proportions,

toutes les qualités qui constituent un art, soit qu'il s'applique à la

plus humble maison de paysan ou à la plus riche cathédrale, comme au

palais du souverain. En effet, une civilisation ne peut prétendre

posséder un art que si cet art pénètre partout, s'il fait sentir sa

présence dans les oeuvres les plus vulgaires. Or de tous les pays

occidentaux de l'Europe, la France est encore celui chez qui cette

heureuse faculté s'est le mieux conservée, car c'est celui qui l'a

possédée au plus haut degré depuis la décadence romaine. De tout temps

la France a imposé ses arts et ses modes à une grande partie du

continent européen; elle a essayé vainement depuis la renaissance de se

faire italienne, allemande, espagnole, grecque, son instinct, le goût

natif qui réside dans toutes les classes du pays l'ont toujours ramené à

son génie propre en la relevant après les plus graves erreurs; il est

bon, nous croyons, de le reconnaître, car trop longtemps les artistes

ont méconnu ce sentiment et n'ont pas su en profiter. Depuis le règne de

Louis XIV surtout, les artistes ont fait ou prétendu faire un corps

isolé dans le pays, sorte d'aristocratie étrangère, méconnaissant ces

instincts des masses. En se séparant ainsi de la foule, ils n'ont plus

été compris, ont perdu toute influence, et il n'a pas dépendu d'eux que

la barbarie ne gagnât sans retour ce qui restait en dehors de leur

sphère. La preuve en est dans l'infériorité de l'exécution des oeuvres

des deux derniers siècles comparativement aux siècles précédents.

L'architecture surtout qui ne peut se produire qu'à l'aide d'une grande

quantité d'ouvriers de tous états, ne présentait plus à la fin du XVIIIe

siècle qu'une exécution abâtardie, molle, pauvre et dépourvue de style à

ce point de faire regretter les dernières productions du bas-empire. La

royauté de Louis XIV, en se mettant à la place de toute chose en France,

en voulant être le principe de tout, absorbait sans fruit les forces

vives du pays, plus encore peut-être dans les arts que dans la

politique; et l'artiste a besoin pour produire de conserver son

indépendance. Le pouvoir féodal n'était certainement pas protecteur de

la liberté matérielle; les rois, les seigneurs séculiers, comme les

évêques et les abbés, ne comprenaient pas et ne pouvaient comprendre ce

que nous appelons les droits politiques; on en a mésusé de notre temps,

qu'en eût-on fait au XIIe siècle! Mais ces pouvoirs séparés, rivaux même

souvent, laissaient à la population intelligente et laborieuse sa

liberté d'allure. Les arts appartenaient au peuple, et personne, parmi

les classes supérieures, ne songeait à les diriger, à les faire dévier

de leur voie. Quand les arts ne furent plus exclusivement pratiqués par

le clergé régulier, et qu'ils sortirent des monastères pour se répandre

dans cent corporations laïques, il ne semble pas qu'un seul évêque se

soit élevé contre ce mouvement naturel; et comment supposer d'ailleurs

que des chefs de l'Église, qui avaient si puissamment et avec une si

laborieuse persévérance aidé à la civilisation chrétienne, eussent

arrêté un mouvement qui indiquait mieux que tout autre symptôme que la

civilisation se répandait dans les classes moyennes et inférieures? Mais

les arts, en se répandant en dehors des couvents entraînaient avec eux

des idées d'émancipation, de liberté intellectuelle qui durent vivement

séduire des populations avides d'apprendre, de vivre, d'agir, et

d'exprimer leurs goûts et leurs tendances. C'était dorénavant sur la

pierre et le bois, dans les peintures et les vitraux, que ces

populations allaient imprimer leurs désirs, leurs espérances; c'était là

que sans contrainte elles pouvaient protester silencieusement contre

l'abus de la force. À partir du XIIe siècle cette protestation ne cesse

de se produire dans toutes les oeuvres d'art qui décorent nos édifices du

moyen âge; elle commence gravement, elle s'appuie sur les textes sacrés,

elle devient satirique à la fin du XIIIe siècle, et finit au XVe par la

caricature. Quelle que soit sa forme, elle est toujours franche, libre,

crue même parfois. Avec quelle complaisance les artistes de ces époques

s'étendent dans leurs oeuvres sur le triomphe des faibles, sur la chute

des puissants! Quel est l'artiste du temps de Louis XIV qui eût osé

placer un roi dans l'enfer à côté d'un avare, d'un homicide; quel est le

peintre ou le sculpteur du XIIIe siècle qui ait placé un roi dans les

nuées entouré d'une auréole, glorifié comme Dieu, tenant la foudre, et

ayant à ses pieds les puissants du siècle? Est-il possible d'admettre,

quand on étudie nos grandes cathédrales, nos châteaux et nos habitations

du moyen âge qu'une autre volonté que celle de l'artiste ait influé sur

la forme de leur architecture, sur le système adopté dans leur

décoration ou leur construction? L'unité qui règne dans ces conceptions,

la parfaite concordance des détails avec l'ensemble, l'harmonie de

toutes les parties ne démontrent-elles pas qu'une seule volonté a

présidé à l'érection de ces oeuvres d'art? Cette volonté peut-elle être

autre que celle de l'artiste? Et ne voyons-nous pas, à propos des

discussions qui eurent lieu sous Louis XIV, lorsqu'il fut question

d'achever le Louvre, le roi, le surintendant des bâtiments, Colbert, et

toute la cour donner son avis, s'occuper des _ordres_, des _corniches_,

et de tout ce qui touche à l'art, et finir par confier l'oeuvre à un

homme qui n'était pas architecte, et ne sut que faire un dispendieux

placage, dont le moindre défaut est de ne se rattacher en aucune façon

au monument et de rendre inutile le quart de sa superficie? On jauge une

civilisation par ses arts, car les arts sont l'énergique expression des

idées d'une époque, et il n'y a pas d'art sans l'indépendance de

l'artiste. L'étude des arts du moyen âge est une mine inépuisable,

pleine d'idées originales, hardies, tenant l'imagination éveillée, cette

étude oblige à chercher sans cesse, et par conséquent elle développe

puissamment l'intelligence de l'artiste. L'architecture, depuis le XIIe

siècle jusqu'à la renaissance, ne se laisse pas vaincre par les

difficultés, elle les aborde toutes franchement; n'étant jamais à bout

de ressources, elle ne va cependant les puiser que dans un principe

vrai. Elle abuse même trop souvent de cette habitude de surmonter des

difficultés parmi lesquelles elle aime à se mouvoir. Ce défaut!

pouvons-nous le lui reprocher? Il tient à la nature d'esprit de notre

pays, à ses progrès et ses conquêtes, dont nous profitons, au milieu

dans lequel cet esprit se développait. Il dénote les efforts

intellectuels d'où la civilisation moderne est sortie, et la

civilisation moderne est loin d'être simple; si nous la comparons à la

civilisation païenne, de combien de rouages nouveaux ne la

trouverons-nous pas surchargée; pourquoi donc vouloir revenir dans les

arts à des formes simples quand notre civilisation, dont ces arts ne

sont que l'empreinte, est si complexe? Tout admirable que soit l'art

grec, ses lacunes sont trop nombreuses pour que dans la pratique il

puisse être appliqué à nos moeurs. Le principe qui l'a dirigé est trop

étranger à la civilisation moderne pour inspirer et soutenir nos

artistes modernes. Pourquoi donc ne pas habituer nos esprits à ces

fertiles labeurs des siècles d'où nous sommes sortis? Nous l'avons vu

trop souvent, ce qui manque surtout aux conceptions modernes en

architecture, c'est la souplesse, cette aisance d'un art qui vit dans

une société qu'il connaît; notre architecture gêne ou est gênée, en

dehors de son siècle, ou complaisante jusqu'à la bassesse, jusqu'au

mépris du bon sens. Si donc nous recommandons l'étude des arts des

siècles passés avant l'époque où ils ont quitté leur voie naturelle, ce

n'est pas que nous désirions voir élever chez nous aujourd'hui des

maisons et des palais du XIIIe siècle, c'est que nous regardons cette

étude comme pouvant rendre aux architectes cette souplesse, cette

habitude d'appliquer à toute chose un principe vrai, cette originalité

native et cette indépendance qui tiennent au génie de notre pays.

N'aurions-nous que fait naître le désir chez nos lecteurs d'approfondir

un art trop longtemps oublié, aurions-nous contribué seulement à faire

aimer et respecter des oeuvres qui sont la vivante expression de nos

progrès pendant plusieurs siècles, que nous croirions notre tâche

remplie; et si faibles que soient les résultats de nos efforts, ils

feront connaître, nous l'espérons du moins, qu'entre l'antiquité et

notre siècle, il s'est fait un travail immense dont nous pouvons

profiter, si nous savons en recueillir et choisir les fruits.

VIOLLET-LE-DUC.

DICTIONNAIRE RAISONNÉ DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE du XIe AU XVIe SIÈCLE

[Illustration: A]

ABAQUE, s. m. (TAILLOIR.) Tablette qui couronne le chapiteau de la

colonne. Ce membre d'architecture joue un grand rôle dans les

constructions du moyen âge; le chapiteau recevant directement les

naissances des arcs, forme un encorbellement destiné à équilibrer le

porte-à-faux du sommier sur la colonne, le tailloir ajoute donc à la

saillie du chapiteau en lui donnant une plus grande résistance; biseauté

généralement dans les chapiteaux de l'époque romane primitive (1), il

affecte en projection horizontale, la forme carrée suivant le lit

inférieur du sommier de l'arc qu'il supporte; il est quelquefois décoré

de moulures simples et d'ornements, particulièrement pendant le XIIe

siècle, dans l'Ile-de-France, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne

et les provinces méridionales(2). Son plan reste carré pendant la

première moitié du XIIIe siècle, mais alors il n'est plus décoré que par

des profils d'une coupe très-mâle (3), débordant toujours les feuillages

et ornements du chapiteau. L'exemple que nous donnons ici est tiré du

choeur de l'église de Vézelay, bâti de 1200 à 1210.

Vers le milieu du XIIIe siècle, lorsque les arcs sont refouillés de

moulures accentuées présentant en coupe des saillies comprises dans des

polygones, les abaques inscrivent ces nouvelles formes (4). alors les

feuillages des chapiteaux débordent la saillie des tailloirs. (Église de

Semur en Auxois et cathédrale de Nevers.)

On rencontre souvent des abaques circulaires dans les édifices de la

province de Normandie, à la cathédrale de Coutances, à Bayeux, à Eu, au

Mont-Saint-Michel; les abaques circulaires apparaissent vers le milieu

du XIIIe siècle: les profils en sont hauts, profondément refouillés,

comme ceux des chapiteaux anglais de la même époque. Quelquefois dans

les chapiteaux des meneaux de fenêtres (comme à la Sainte-Chapelle du

Palais, comme à la cathédrale d'Amiens, comme dans les fenêtres des

chapelles latérales de la cathédrale de Paris), de 1230 à 1250, les

abaques sont circulaires (5).

Vers la fin du XIIIe siècle les abaques diminuent peu à peu

d'importance: ils deviennent bas, maigres, peu saillants pendant le XIVe

siècle (6), et disparaissent presque entièrement pendant le XVe (7).

Puis, sous l'influence de l'architecture antique, les abaques reprennent

de l'importance au commencement du XVIe siècle. (Voy. CHAPITEAU.)

Pendant la période romane et la première moitié du XIIIe siècle, les

abaques ne font pas partie du chapiteau; ils sont pris dans une autre

assise de pierre; ils remplissent réellement la fonction d'une tablette

servant de support et de point d'appui aux sommiers des arcs. Depuis le

milieu du XIIIe siècle jusqu'à la renaissance, en perdant de leur

importance comme moulure, les abaques sont, le plus souvent, pris dans

l'assise du chapiteau; quelquefois même les feuillages qui décorent le

chapiteau viennent mordre sur les membres inférieurs de leurs profils au

XVe siècle, les ornements enveloppent la moulure de l'abaque, qui se

cache sous cet excès de végétation. Le rapport entre la hauteur du

profil de l'abaque et le chapiteau, entre la saillie et le galbe de ses

moulures et la disposition des feuillages ou ornements, est fort

important à observer; car ces rapports et le caractère de ces moulures

se modifient non-seulement suivant les progrès de l'architecture du

moyen âge, mais aussi suivant la place qu'occupent les chapiteaux. Au

XIIIe siècle principalement, les abaques sont plus ou moins épais, et

leurs profils sont plus ou moins compliqués, suivant que les chapiteaux

sont placés plus ou moins près du sol. Dans les parties élevées des

édifices, les abaques sont très-épais, largement profilés, tandis que

dans les parties basses ils sont plus minces et finement moulurés.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6 et 7.]

ABAT-SONS, s. m. C'est le nom que l'on donne aux lames de bois

recouvertes de plomb ou d'ardoises qui sont attachées aux charpentes des

beffrois pour les garantir de la pluie, et pour renvoyer le son des

cloches vers le sol. Ce n'est guère que pendant le XIIIe siècle que l'on

a commencé à garnir les beffrois d'abat-sons. Jusqu'alors les baies des

clochers étaient petites et étroites; les beffrois restaient exposés à

l'air libre. On ne trouve de traces d'abat-sons antérieurs au XVe siècle

que dans les manuscrits (1). Ils étaient souvent décorés d'ajours, de

dents de scie (2) à leur extrémité inférieure, ou de gaufrures sur les

plombs.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

ABAT-VOIX, s. m. (Voy. CHAIRE.)

ABBAYE, s.f. (Voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE.)

ABSIDE, s. f. C'est la partie qui termine le choeur d'une église, soit

par un hémicycle, soit par des pans coupés, soit par un mur plat. Bien

que le mot abside ne doive rigoureusement s'appliquer qu'à la tribune ou

cul-de-four qui clôt la basilique antique, on l'emploie aujourd'hui pour

désigner le chevet, l'extrémité du choeur, et même les chapelles

circulaires ou polygonales des transepts ou du rond-point. On dit:

chapelles absidales, c'est-à-dire chapelles ceignant l'abside

principale; abside carrée: la cathédrale de Laon, l'église de Dol

(Bretagne), sont terminées par des absides carrées, ainsi que beaucoup

de petites églises de l'Ile-de-France, de Champagne, de Bourgogne, de

Bretagne et de Normandie. Certaines églises ont leurs croisillons

terminés par des absides semi-circulaires, tels sont les transepts des

cathédrales de Noyon, de Soissons, de Tournay, en Belgique; des églises

de Saint-Macaire, près Bordeaux; de Saint-Martin de Cologne, toutes

églises bâties pendant le XIIe siècle ou au commencement du XIIIe. Dans

le midi de la France la disposition de l'abside de la basilique antique

se conserve plus longtemps que dans le nord; les absides sont

généralement dépourvues de bas-côtés et de chapelles rayonnantes jusque

vers le milieu du XIIIe siècle; leurs voûtes en cul-de-four sont plus

basses que celles du transept, telles sont les absides des cathédrales

d'Avignon, des églises du Thor (1) (Vaucluse), de Chauvigny (Basse),

dans le Poitou (2), d'Autun, de Cosne-sur-Loire (3), des églises de

l'Angoumois et de la Saintonge, et, plus tard, celles des cathédrales de

Lyon, de Béziers, de la cité de Carcassonne, de Viviers. Mais il est

nécessaire de remarquer que les absides des églises de Provence sont

généralement bâties sur un plan polygonal, tandis que celles des

provinces plus voisines du nord sont élevées sur un plan circulaire.

Dans les provinces du centre l'influence romaine domine, tandis qu'en

Provence et en remontant le Rhône et la Saône c'est l'influence

gréco-byzantine qui se fait sentir jusqu'au XIIIe siècle.

Cependant, dès la fin du XIe siècle, on voit des bas-côtés et des

chapelles rayonnantes circonscrire les absides de certaines églises de

l'auvergne, du Poitou, du centre de la France; ce mode s'étend pendant

le XIIe siècle jusqu'à Toulouse. Telles sont les absides de

Saint-Hilaire de Poitiers (4), de Notre-Dame du Port, à Clermont; de

Saint-Étienne de Nevers; de Saint-Sernin de Toulouse. Dans

l'Île-de-France, en Normandie, sauf quelques exceptions: les absides des

églises ne se garnissent guère de chapelles rayonnantes que vers le

commencement du XIIIe siècle, et souvent les choeurs sont seulement

entourés de bas-côtés simples, comme dans les églises de Mantes et de

Poissy, ou doubles ainsi que cela existait autrefois à la cathédrale de

Paris, avant l'adjonction des chapelles du XIVe siècle (5). On voit

poindre les chapelles absidales dans les grands édifices appartenant au

style de l'Île-de-France à Chartres et à Bourges (6); ces chapelles sont

alors petites, espacées; ce ne sont guère que des niches moins élevées

que les bas-côtés.

Ce n'est point là cependant une règle générale: l'abside de l'église de

Saint-Denis possède des chapelles qui datent du XIIe siècle, et prennent

déjà une grande importance; il en est de même dans le choeur de l'église

de Saint-Martin-des-Champs, à Paris (7). Ce plan présente une

particularité, c'est cette travée plus large percée dans l'axe du choeur,

et cette grande chapelle centrale. Ici comme à Saint-Denis, comme dans

les églises de Saint-Remy de Reims, et de Vézelay(8), constructions

élevées pendant le XIIe siècle ou les premières années du XIIIe, on

remarque une disposition de chapelles qui semble appartenir aux églises

abbatiales. Ces chapelles sont largement ouvertes sur le bas-côté, peu

profondes, et sont en communication entre elles par une sorte de double

bas-côté étroit, qui produit en exécution un grand effet.

C'est pendant le cours du XIIIe siècle que les chapelles absidales

prennent tout leur développement. Les chevets des cathédrales de Reims,

d'Amiens (9) et de Beauvais, élevés de 1230 à 1270 nous en ont laissé de

remarquables exemples.

C'est alors que la chapelle absidale, placée dans l'axe de l'église et

dédiée à la sainte-Vierge, commence à prendre une importance qui

s'accroît pendant le XIVe siècle, comme à Saint-Ouen de Rouen (10), pour

former bientôt une petite église annexée au chevet de la grande, comme à

la cathédrale de Rouen, et, plus tard, dans presque toutes les églises

du XVe siècle.

Les constructions des absides et chapelles absidales qui conservent le

plan circulaire dans les édifices antérieurs au XIIIe siècle,

abandonnent ce parti avec la tradition romane, pour se renfermer dans le

plan polygonal plus facile à combiner avec le système des voûtes à

nervures alors adopté, et avec l'ouverture des grandes fenêtres à

meneaux, lesquelles ne peuvent s'appareiller sur un plan circulaire.

En France, les absides carrées ne se rencontrent guère que dans des

édifices d'une médiocre importance. Toutefois, nous avons cité la

cathédrale de Laon et l'église de Dol, qui sont terminées par des

absides carrées et un grand fenestrage comme la plupart des églises

anglaises.

Ce mode de clore le chevet des églises est surtout convenable pour des

édifices construits avec économie et sur de petites dimensions. Aussi

a-t-il été fréquemment employé dans les villages ou petites bourgades,

particulièrement dans le nord et la Bourgogne. Nous citerons les absides

carrées des églises de Montréal (Yonne), XIIe siècle; de Vernouillet

(11), XIIIe siècle, de Gassicourt, XIVe siècle, près Mantes; de Tour

(12), fin du XIVe siècle, près Bayeux; de Clamecy, XIIIe siècle,

circonscrite par le bas-côté.

Nous mentionnerons aussi les églises à absides jumelles; nous en

connaissons plusieurs exemples, et, parmi les plus remarquables,

l'église de Varen, XIIe siècle (Tarn-et-Garonne) et l'église du Thor, à

Toulouse, fin du XIVe (13). Dans les églises de fondation ancienne,

c'est toujours sous l'abside que se trouvent placées les cryptes; aussi

le sol des absides, autant par suite de cette disposition que par

tradition, se trouve-t-il élevé de quelques marches au-dessus du sol de

la nef et du transept. Les églises de Saint-Denis en France et de

Saint-Benoît-sur-Loire, présentent des exemples complets de cryptes

réservées sous les absides, et construites de manière à relever le pavé

des ronds-points de quinze à vingt marches au-dessus du niveau du

transept. (Voy. CRYPTE.)

Parmi les absides les plus remarquables et les plus complètes, on peut

citer celles des églises d'Ainay à Lyon, de l'Abbaye-aux-Dames à Caen,

de Notre-Dame-du-Port à Clermont, de Saint-Sernin à Toulouse, XIe et

XIIe siècles; de Brioude, de Fontgombaud, des cathédrales de Paris, de

Reims, d'Amiens, de Bourges, d'Auxerre, de Chartres, de Beauvais, de

Séez; des églises de Pontigny, de Vézelay, de Semur en Auxois, XIIe et

XIIIe siècles; des cathédrales de Limoges, de Narbonne, d'Alby; des

églises de Saint-Ouen de Rouen, XIVe siècle; de la cathédrale de

Toulouse, de l'église du Mont-Saint-Michel-en-mer, XVe siècle; des

églises de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Eustache de Paris, de Brou,

XVIe. Généralement les absides sont les parties les plus anciennes des

édifices religieux: 1° parce que c'est par là que la construction des

églises a été commencée; 2° parce qu'étant le lieu saint, celui où

s'exerce le culte, on a toujours dû hésiter à modifier des dispositions

traditionnelles; 3° parce que par la nature même de la construction,

cette partie des monuments religieux du moyen âge est la plus solide,

celle qui résiste le mieux aux poussées des voûtes, aux incendies, et

qui se trouve dans notre climat, tournée vers la meilleure exposition.

Il est cependant des exceptions à cette règle, mais elles sont assez

rares, et elles ont été motivées par des accidents particuliers, ou

parce que des sanctuaires anciens ayant été conservés pendant que l'on

reconstruisait les nefs, on a dû après que celles-ci étaient élevées,

rebâtir les absides pour les remettre en harmonie avec les nouvelles

dispositions.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

ACCOLADE, s. f. On donne ce nom à certaines courbes qui couronnent les

linteaux des portes et fenêtres, particulièrement dans l'architecture

civile. Ce n'est guère que vers la fin du XIVe siècle que l'on commence

à employer ces formes engendrées par des arcs de cercle, et qui semblent

uniquement destinées à orner les faces extérieures des linteaux. Les

accolades sont, à leur origine, à peine apparentes (1); plus tard, elles

se dégagent, sont plus accentuées (2); puis, au commencement du XVIe

siècle, prennent une grande importance (3), et accompagnent presque

toujours les couronnements des portes, les arcatures, décorent les

sommets des lucarnes de pierre, se retrouvent dans les plus menus

détails des galeries, des balustrades, des pinacles, des clochetons.

Cette courbe se trouve appliquée indifféremment aux linteaux de pierre

ou de bois, dans l'architecture domestique.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 1 / 47 段