Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par
Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme,
mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les
paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs
et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les
femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie
faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les
conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui
témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait
d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi.
Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père
de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le
silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes
attentives se tournèrent vers le vieillard.
--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous
l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.
Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un
souvenir éternel", et le silence se rétablit.
--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix
pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une
colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il
indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle
aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle
était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à
coup. Comment cela s'est-il fait?
Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec
recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens
avec la ténacité de l'ivresse commençante.
--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien
portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans
une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel,
je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de
son fiancé?
Le vieillard parlait avec ce mélange de simplicité et de langage
biblique que les paysans empruntent à leurs longues stations assidues à
l'église.
--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fiancé
et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel,
continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure à la
rivière et meure de bon gré plutôt que de regarder un homme en face?
Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant
rudement le plancher de son bâton. Tous tressaillirent.--Ma fille est
morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de défi, parce
que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a
prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus osé
regarder son fiancé, elle n'a pas osé revenir à son vieux père et elle
est allée se jeter à la rivière. Et l'on viendra me dire:--Ta fille
s'est tuée, c'est un péché! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille
n'a pas péché, ma fille ne s'est pas tuée, c'est Bagrianof qui l'a
tuée... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son
bâton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes
se levèrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crièrent-ils d'une seule
voix.
Ils n'avaient plus peur: ce n'étaient plus des moutons timides prêts à
se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol
avait purifié l'atmosphère autour d'eux. Ils allaient se venger, ils
étaient déjà libres.
--C'est un meurtrier, répéta Iérémeï d'un ton plus calme. Et ce meurtre
n'est pas le premier. Il a tué nos frères partis pour la Sibérie, il y a
trois mois à peine. Avez-vous oublié les coups de verges qui sifflaient
sur leurs épaules? Avez-vous oublié le sang qui coulait de leur dos
meurtri? Et les charrettes qui ont emporté nos frères à l'orient, les
avez-vous oubliées. Et les femmes que voilà veuves, et les enfants qui
se trouvent orphelins, ont-ils oublié leurs époux et leurs pères? Et
croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui
sont partis ce jour-là? Et ceux qui ont survécu mourront loin du
village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, à leurs
funérailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on
vide au repas funéraire et que nous buvons ici pour Fédotia en son
souvenir éternel!
Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses
lèvres, et le choeur chanta trois fois le funèbre répons: "Souvenir
éternel!"
Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront là bas, reprit Iérémeï
quand revint le silence, ont été tués par la même main qui a tué ma
fille. C'est Bagrianof qui a ruiné notre village: nous ne ressemblons
plus à des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est
vrai, nous sommes des loups, et nous haïssons tout le monde; tout le
monde, répéta-t-il avec rage en grinçant des dents, les seigneurs, et
les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice!
Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout,
et tous les paysans ne les haïssent pas!... Nous les haïssons à cause de
Bagrianof, parce qu'il est si méchant et si féroce qu'il ferait douter
même de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en
s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane,
pardonne si ma langue a blasphémé, ce n'est pas mon péché. Que ce péché,
avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misères gise
lourdement sur l'âme de Bagrianof!
L'assemblée s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur à demi
contenu la parcourut d'un bout à l'autre et revint jusqu'à Iérémeï. Le
vieillard avait épuisé ce qu'il avait à dire; Savéli prit la parole.
--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbrée.
D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la défunte. Nos frères
n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laissé la vie à ce chien:
il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous
ne le lâcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?
Un frémissement de plaisir parcourut l'assemblée: ils croyaient déjà
tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.
La nuit tombait; des femmes entrèrent pour allumer des esquilles de
sapin qui brûlaient vite en se détachant de la griffe de fer où elles
étaient fixées. A cette lueur inégale, qui remplissait l'isba d'un acre
parfum de résine, les faces terreuses et les yeux irrités des paysans
paraissaient plus terribles encore.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place
jusqu'à Iérémeï, écartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur
son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, séparé
de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un
long hurlement de douleur. On approcha une bûchette de sapin pour le
reconnaître: c'était le vieux Timothée, le valet de Bagrianof.
Un cri d'indignation s'éleva à sa vue.
--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont là-bas! s'écrièrent
les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir?
Lèche-plat, pourvoyeur!...
Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait à se
tordre en gémissant. Comme on le prenait par les épaules pour le jeter
dehors, il poussa un rugissement fou.
--Justice! s'écria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice,
au nom du Christ, frères, secourez-moi!
On s'aperçut alors que son bras droit pendait inerte à son côté.
--Qu'as-tu? lui dit Iérémeï. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon
hôte.
Un petit espace libre se fit autour de Timothée. Gémissant, se tordant
de douleur, il souleva son bras droit à l'aide de sa main gauche et
montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tuméfié, où la chair
rongée depuis la saignée jusqu'au bout des ongles n'était plus qu'une
épouvantable brûlure.
--Qui t'a fait cela? dit Savéli, les yeux étincelants.
--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!
Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse
du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre
cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se
charge ordinairement des pansements; elle posa une première application
d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau,
bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient
tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait
probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question
d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut
attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.
--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on
réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.
--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi?
dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu
pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais
voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.
--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.
--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu
pitié d'elle. Elle m'a demandé si l'on pouvait voir le maître pour
tâcher d'obtenir ta grâce; je lui ai répondu de s'en aller, que le
maître n'était pas bon à voir. Elle s'en allait quand le maître, le
païen maudit!, il s'est mis à sa fenêtre et il l'a appelée. Tu sais le
reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il
était fâché. Ce matin, il m'a demandé de quoi elle était morte, je le
lui ai dit; cela lui a déplu. Il m'a envoyé savoir ce qu'on disait dans
le village; je lui ai répété ce qu'on disait: que c'était grand dommage
qu'une si jolie fille fût morte si jeune! Cela aussi lui a déplu. Alors
le soir, comme je lui servais le samovar pour son thé, à cinq heures
juste il est entré et il a prétendu que l'eau ne bouillait plus. Ce
n'était pas vrai, mes frères, l'eau bouillait.
Timothée voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion;
ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur.
Il fut un moment sans pouvoir parler.
La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.
--Elle bouillait, répéta-t-il, puisque la vapeur sortait à gros nuages
de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allumé
dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y
mis du charbon, et, quand il fut bien allumé,--l'eau jetait de gros
bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En
entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air méchant, en riant,
vous savez? Voilà vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas
encore accoutumé; quand il me regarde comme ça, je ne sais plus ce que
je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je
regardais le maître, au lieu de tourner le robinet où il faut, en face
de la dame, je le mis de côté, à gauche.
--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le maître en
riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, étaient aussi
pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies
filles, cela te tourne la cervelle.
--Excusez, maître, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais
du samovar, vous comprenez.
--Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut.
--J'obéis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus
le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relève
ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser à
mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas
eu le temps. Je n'avais pas plutôt relevé ma manche qu'il me la
retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a,
vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah!
mes frères! s'écria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir
encore présent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu'à
la dernière goutte! J'étais tombé à genoux et je demandais grâce! Il m'a
tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui échapper quand il vous tient:
c'est un étau! Et puis la douleur était si vive que je n'avait plus
seulement la force de crier.
--Et la dame? dit Savéli. Elle était là? Qu'est-ce qu'elle a dit!
--Pauvre âme! Elle s'est jetée aux genoux de son mari, elle lui a
dit:--Brûlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repoussée, et elle est
tombée sans connaissance.
Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils
avaient écouté sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet,
méprisé, détesté jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils
s'empressèrent autour de lui, et ces "loups" trouvèrent de douces
paroles pour le nouveau frère.
--Eh bien! dit Savéli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire
cela?
--Pour que vous m'aidiez à me venger! gronda Timothée d'une voix sourde.
Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me
sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose, à vous autres!
Le cri de rage jaillit à la fois de toutes les poitrines. On ne
s'entendait plus: chacun avait quelque chose à proposer, et tous
parlaient à la fois.
--Non! cria Timothée dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne réussit
pas. S'il peut parler, il vous enjôlera tous, il enjôlerait des pierres
avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du
miel. Le couteau, la hache, c'est sûr, cela!
--Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice?
Le silence se fit peur écouter la réponse de Timothée.
--On brûle la maison, et c'est un accident, répondit-il d'une voix bien
nette. Comme cela, il n'y a pas de sang.
--Que celui qui a péché par le feu périsse par le feu! dit
Sentencieusement Iérémeï.
--Quand? dit Savéli, les dents serrées.
--Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas
qu'il ne soit mort.
--C'est moi qui aurai la hache, dit posément Savéli.
--Nous en aurons chacun une! fit Iérémeï d'une voix contenue. A quelle
heure?
--A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera,
vous verres! C'est moi qui mettrai le feu.
--Et la dame? fit soudain Iérémeï, et la petite fille?
--On les conduira chez le prêtre, répondit Timothée. Elles ne sont pas
méchantes: quand le feu flambera, je les éveillerai.