Le village fut bientôt en rumeur. Iérémeï, les yeux secs, le visage
farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues
s'empressaient autour de Fédotia; on essaya de la ranimer en lui
frappant dans les mains;--les efforts furent de courte durée, car elle
était bien morte et déjà roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour
laisser les ensevelisseuses procéder à leur pieux devoir.
Pas un mot ne fut prononcé au dehors. De tous côtés, les jeunes gens,
les enfants accourus se groupèrent autour de Iérémeï; au centre de cette
foule muette, le père morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour
de la maison, le bonnet de fourrure enfoncé sur les yeux, les mains
pendantes, semblait absorbé par des pensées de vengeance.
Quelques jeunes gens avaient emmené Savéli pour lui faire changer ses
vêtements gelés. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui
expliquait motif de l'absence du jeune homme. Iérémeï, d'un signe de
tête, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilité.
Le temps s'était couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques
feux s'allumaient çà et là dans les cabanes; une vieille femme parut au
haut de l'escalier et convia les hommes à rentrer. Le père entra le
premier. Un à un, la tête découverte, tous passèrent en courbant le
front pour ne pas se heurter à la poutre qui formait le dessus de la
porte.
Fédotia, revêtue de ses plus beaux habits, était couchée sur la table de
sapin au milieu de ta cabane, les pieds à l'orient, pour que la face fût
tournée du côté où le soleil se lève, où les Rois Mages ont vu l'étoile
les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses épaules, suivant la
coutume des vierges; les matrones les avaient cachés sous un mouchoir
soigneusement noué autour de la tête. Les mains avaient été jointes, non
sans peine; on les avait attachées avec un ruban, et une petite image
était posée dessus. Le sol et la table étaient jonchés de branches de
sapin coupées en hâte par les enfants dans la forêt voisine. La lampe
des images jetait sur tout cela sa clarté tremblotante, Iérémeï
contempla sa fille; ses paupières rouges battirent deux ou trois fois,
mais ses yeux taris ne laissèrent pas couler une larme.
--Le prêtre!... dit-il.
On s'entre-regarda. Le prêtre va chez les seigneurs dire les prières des
morts; mais les paysans ne réclament guère cet office, qu'il faut payer.
--Allez chercher le prêtre!... répéta Iérémeï.
On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemblée:
--J'y vais moi-même, dit-il.