On appelle réaliste le romancier qui ne travaille que d'après

l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un

romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un

romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le

déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par

les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler

exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis

que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à

Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal,

aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu

tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir

impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les

Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des

romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un

peu près, se remémorer _Renée Mauperin_ ou _Soeur Philomène_, ou même la

tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forcé de le reconnaître et on le

reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette

heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des

romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se

clôt le cycle ouvert par Balzac.

En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ à _Chérie_, on ne

sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa

depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux

un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au

sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Renée Mauperin_ est un livre

de ce ton, plein de larmes cachées; _Soeur Philomène_ est une oeuvre de

sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et

le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la

plus pure histoire d'amour écrite depuis _Atala_. Ici, la méthode a gâté

le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode.

En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en

ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut

_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde

azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle,

prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le

naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_;

cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des

Goncourt; les années suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis

_Madame Gervaisais_, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins,

c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu

l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du

naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples

immédiats.

La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis

peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait

subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le

style.

On leur attribue le mot, démonétisé depuis, _d'écriture artiste_; ils

inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous

ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des

journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est

de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger

des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images

inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du

cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don

particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la

volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en

cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme

intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des

phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses,

justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu

commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent,

comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu

tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent,

puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le

mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui,

qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations

de magie.

Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des

bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la

notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le

peuple d'Athènes avait cette notion.

Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire,

historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez

le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la

banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis

tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail

naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonnée et voulue

d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et

diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains

d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les

plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont

dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire,

et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement

élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de

Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque

chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et

_Chérie_ témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le

mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que

l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des

deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les

oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus

profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que

les _Frères Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_.

Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes

auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple

apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde.

Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de

cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque

vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de

lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces

mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de

Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme

on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier,

simplement, fièrement,--mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie,

comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre

de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se

réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses

dégoûts. Nul autre souci,--et surtout quel mémorable désintéressement!

En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour

ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est

exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les

exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans

par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est

juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour

l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art.

La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera

peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à

leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore

toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde

de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait

difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux,

ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le

droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel

quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de

tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre

face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée,

de créer sa phrase--et même, dans les limites du génie de la langue, sa

syntaxe.

Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement

d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent

l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style.

* * * * *

HELLO

_OU LE CROYANT_

Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la

crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.

La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux

mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la

réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il

ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi

dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les

fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature

de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les

fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa

prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous

les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail,

parmi la terrible stérilité de l'herbe.

Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de

l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche

déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction

sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre

d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des

graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son

coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe

miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes

stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination

divine.

La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence

des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes.

Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un

hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son

but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers

la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand

il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit

d'éternité.

S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité,

il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa

chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il

disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur.

Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que

l'erreur.

Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est

continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est

continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi

l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre

l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple

lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur

absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de

croire en Dieu seul, qui est la vérité unique.

La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive

sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un

«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello

croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir

lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne

volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses

actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les

hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés

du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un

jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de

comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine.

La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de

l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce

domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire

et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle

opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,

qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout

miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions;

aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances

temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme

nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop

chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis

au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du

péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses

fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur

dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés

au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté,

s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour.

Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il

croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier,

emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.

Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des

rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il

a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les

yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des

arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à

comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des

choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve

toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,

l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu

ainsi.

On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se

contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque

pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour

traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme

un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le

sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la

route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans

les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de

verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini.

Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais

humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard

pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des

secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement

les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent

à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser

les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de

la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde

autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir

compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une

nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces

troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur

défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:

problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,

si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un

berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,

parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu

pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison

circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds

foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles

se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je

les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité,

et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée.

Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de

profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie

et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant

vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore

ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se

nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et

dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des

brebis blanches et des brebis noires.

Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens

cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à

Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,

il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela.

Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable

Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour

exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que

des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il

explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de

superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la

langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait

qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un

dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une

haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les

plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son

ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il

voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus

humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont

et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies:

par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations

sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils

sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles

sont malpropres.

Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son

front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière,

celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des

femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie

de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la

pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés:

l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant

l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut

se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté

de la mort.

Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans

l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil

de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son

intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la

stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les

mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour

dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux

gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un

être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:

l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché

dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me

suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie,

frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque

l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule

récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous

marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je

puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je

suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un

atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté

et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que

ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas

le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le

vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante

barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle

glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les

rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils

s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer

pendant que nous dormions.

Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on

Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,

arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle

éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et

si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je

suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie.

«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux

tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!

Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première.

J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de

son amour.»

Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même.

Il ajoute:

«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner

l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme

médiocre.»

C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il

est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre.

Il continue:

«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce

que le génie fait éclater toutes les formules.

«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter

d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.

«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace

son atmosphère.

«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les

cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le

circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la

montagne les portes de sa prison.»

Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur

la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure

là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute

de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant.

* * * * *

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Le IIme livre des masques · 第 9 / 10 段