l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un
romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un
romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le
déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par
les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler
exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis
que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à
Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal,
aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu
tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir
impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les
Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des
romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un
peu près, se remémorer _Renée Mauperin_ ou _Soeur Philomène_, ou même la
tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forcé de le reconnaître et on le
reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette
heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des
romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se
clôt le cycle ouvert par Balzac.
En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ à _Chérie_, on ne
sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa
depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux
un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au
sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Renée Mauperin_ est un livre
de ce ton, plein de larmes cachées; _Soeur Philomène_ est une oeuvre de
sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et
le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la
plus pure histoire d'amour écrite depuis _Atala_. Ici, la méthode a gâté
le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode.
En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en
ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut
_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde
azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle,
prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le
naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_;
cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des
Goncourt; les années suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis
_Madame Gervaisais_, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins,
c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu
l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du
naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples
immédiats.
La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis
peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait
subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le
style.
On leur attribue le mot, démonétisé depuis, _d'écriture artiste_; ils
inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous
ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des
journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est
de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger
des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images
inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du
cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don
particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la
volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en
cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme
intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des
phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses,
justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu
commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent,
comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu
tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent,
puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le
mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui,
qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations
de magie.
Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des
bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la
notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le
peuple d'Athènes avait cette notion.
Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire,
historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez
le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la
banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis
tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail
naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonnée et voulue
d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et
diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains
d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les
plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont
dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire,
et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement
élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de
Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque
chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et
_Chérie_ témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le
mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que
l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des
deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les
oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus
profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que
les _Frères Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_.
Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes
auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple
apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde.
Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de
cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque
vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de
lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces
mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de
Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme
on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier,
simplement, fièrement,--mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie,
comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre
de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se
réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses
dégoûts. Nul autre souci,--et surtout quel mémorable désintéressement!
En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour
ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est
exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les
exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans
par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est
juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour
l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art.
La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera
peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à
leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore
toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde
de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait
difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux,
ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le
droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel
quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de
tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre
face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée,
de créer sa phrase--et même, dans les limites du génie de la langue, sa
syntaxe.
Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement
d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent
l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style.
* * * * *
HELLO
_OU LE CROYANT_
Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la
crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.
La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux
mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la
réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il
ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi
dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les
fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature
de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les
fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa
prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous
les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail,
parmi la terrible stérilité de l'herbe.
Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de
l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche
déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction
sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre
d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des
graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son
coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe
miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes
stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination
divine.
La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence
des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes.
Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un
hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son
but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers
la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand
il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit
d'éternité.
S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité,
il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa
chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il
disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur.
Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que
l'erreur.
Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est
continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est
continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi
l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre
l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple
lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur
absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de
croire en Dieu seul, qui est la vérité unique.
La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive
sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un
«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello
croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir
lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne
volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses
actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les
hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés
du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un
jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de
comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine.
La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de
l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce
domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire
et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle
opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,
qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout
miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions;
aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances
temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme
nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop
chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis
au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du
péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses
fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur
dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés
au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté,
s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour.
Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il
croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier,
emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.
Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des
rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il
a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les
yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des
arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à
comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des
choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve
toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,
l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu
ainsi.
On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se
contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque
pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour
traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme
un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le
sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la
route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans
les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de
verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini.
Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais
humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard
pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des
secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement
les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent
à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser
les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de
la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde
autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir
compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une
nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces
troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur
défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:
problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,
si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un
berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,
parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu
pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison
circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds
foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles
se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je
les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité,
et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée.
Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de
profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie
et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant
vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore
ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se
nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et
dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des
brebis blanches et des brebis noires.
Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens
cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à
Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,
il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela.
Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable
Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour
exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que
des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il
explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de
superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la
langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait
qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un
dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une
haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les
plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son
ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il
voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus
humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont
et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies:
par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations
sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils
sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles
sont malpropres.
Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son
front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière,
celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des
femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie
de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la
pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés:
l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant
l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut
se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté
de la mort.
Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans
l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil
de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son
intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la
stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les
mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour
dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux
gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un
être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:
l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché
dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me
suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie,
frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque
l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule
récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous
marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je
puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je
suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un
atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté
et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que
ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas
le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le
vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante
barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle
glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les
rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils
s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer
pendant que nous dormions.
Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on
Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,
arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle
éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et
si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je
suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie.
«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux
tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!
Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première.
J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de
son amour.»
Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même.
Il ajoute:
«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner
l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme
médiocre.»
C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il
est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre.
Il continue:
«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce
que le génie fait éclater toutes les formules.
«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter
d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.
«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace
son atmosphère.
«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les
cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le
circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la
montagne les portes de sa prison.»
Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur
la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure
là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute
de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant.
* * * * *
BIBLIOGRAPHIE
G.-ALBERT AURIER (1865-1892).
--_L'Oeuvre maudit_ (1889).--_Vieux_ (1891).--_Oeuvres Posthumes_
(1893).
MAURICE BARRÈS (1862).
--_Les Taches d'encre_ (1883).-_Le Quartier Latin_ (1888).--_Sous
l'oeil des Barbares_ (1888).--_Un Homme libre_ (1889).--_Une Heure
chez Monsieur Renan_ (1890).--_Le Jardin de Bérénice_
(1891).--_Trois Stations de psychothérapie_ (1891).--_Le Culte du
Moi_ (1892).--_L'Ennemi des Lois_ (1892).--_Toute licence sauf
contre l'amour_ (1892).--_Une Journée parlementaire_ (1894).--_Du
Sang, de la Volupté et de la Mort_ (1894).--_Les Déracinés_ (1897).
HENRY BATAILLE (1873).
--_La Chambre blanche_ (1895).--_Ton Sang, précède de la Lépreuse_
(1897).--_Et voici le Jardin_ (1898).
LÉON BLOY (1846).
--_Le Révélateur du Globe_ (1884).--_Propos d'un Entrepreneur de
démolitions_ (1884).-_Le Pal_ (1885).--_Le Désespéré_ (1887).
--_Un Brelan d'Excommuniés_ (1889).--_Christophe Colomb devant les
Taureaux_ (1890).--_Le Salut par les Juifs_ (1892).--_Sueur de
sang_ (1893).--_Léon Bloy devant les Cochons_ (1894).--_Histoires
désobligeantes_ (1894).--_Ici on assassine les grands Hommes_
(1895).--_La Chevalière de la Mort_ (1896).--_La Femme Pauvre_
(1897).--_Le Mendiant ingrat_ (1898).
VICTOR CHARBONNEL (1863).
--_Les Mystiques dans la littérature présente_ (1897).--_Un Congrès
universel des Religions_ (1897).--_La Volonté de vivre_ (1898).
PAUL CLAUDEL (1870).
--_Tête d'Or_ (1891).--_La Ville_ (1893).--_L'Agamemnon d'Eschyle_
(1896).