Deux années s'écoulèrent sans apporter de changements bien sensibles
dans l'intérieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'année
suivante, madame Mérof gagna une pleurésie en chaperonnant Marianne à un
bal costumé où Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la
bonne créature mourut après quelques jours de souffrances, pendant
lesquels elle ne cessa de répéter à son gendre:--Soyez bon pour
Marianne. Dournof lui promit solennellement d'être bon pour Marianne, et
tint sa promesse de son mieux.
Il avait pris l'habitude de laisser vivre à ses côtés ce joli petit être
gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de
rires, de musique, de dame, de chansons d'opérettes et de gens nuls et
frivoles comme elle-même. Il la laissait faire. A quoi bon la
contrarier! Il détestait les scènes et craignait, plus encore que tout
ce remue-ménage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre
lesquelles il se sentait sans forces.
Comment parler raison, en effet, à cette enfant qui déclarait que la
raison "l'assommait"? Comment faire de la morale à cette femme qui ne
connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela,
Marianne n'était pas méchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses
bonnes paroles et même les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur
de lin; mais aussitôt que l'objet de sa compassion échappait à ses
regards, il était banni de sa pensée et remplacé par des idées plus
riantes.
Le deuil de Marianne amena forcément un peu de sérieux dans la maison;
elle se priva de bals et de théâtres pendant huit grands mois; mais la
pauvre madame Mérof étant morte en plein carnaval, la saison d'hiver
reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut terminé.
Marianne avait aux Italiens une loge à l'année; elle retourna au théâtre
en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses
beaux cheveux blonds; à Noël, tous prétexte qu'en l'honneur de ces
réjouissances chrétiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc
et le gris perle qu'elle ne quitta plus.
Cependant les jours gras se trouvaient cette année-là plus tard que
l'année précédente, de sorte que le deuil de madame Dournof était
terminé avant l'expiration des fêtes de cette époque brillante. Un grand
bal à l'ambassade d'Autriche devait réunir, le dernier samedi du
carnaval, tout ce qui était bien noté à Pétersbourg, M. et madame
Dournof reçurent une invitation, que le président mit sur un coin de son
bureau, sans plus s'en préoccuper.
--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en déjeunant, je trouve
bien extraordinaire que nous n'ayons pas été invités au bal de
l'ambassade?
--Nous sommes invités, répondit Dournof en découpant tranquillement sa
côtelette.
--Invités? s'écria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une
contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit.
--Je ne supposais pas que cela put t'intéresser.
--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander?
--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en
interrompant son repas.
--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voilà un an que je suis privée de
tous les plaisirs...
Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase à moitié faite.
--J'ai été assez cruellement éprouvée, reprit-elle, pour qu'un peu de
distraction me soit accordé sans lésiner; nous irons, n'est ce pas, mon
cher petit mari?
--Vous irez si vous le voulez, répliqua le président; pour ma part, je
n'irai pas.
--Mais mon père y va! s'écria Marianne prête à fondre en larmes.
--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une
année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas.
--Mais pourquoi?... commençait Marianne.
--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le
dire.
Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en
alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle,
"qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières".
Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de
sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours
comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à
chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux
était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation
que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du
matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix
heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet
de Dournof.
La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à
Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux,
soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était
renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux,
criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et
venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.
C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se
tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait
ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de
l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne
savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et
la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous
leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de
l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où
Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé,
aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en
disant: Maman!
Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers
le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania,
brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son
tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles;
personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser
respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber
une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses
menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin.
--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne
verras jamais.
--Pourquoi? dit Bébé.
--Elle est au ciel.
Bébé n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors,
la Niania lui fit ajouter à sa prière: Ma tante Antonine qui est au
ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandât jamais d'où
provenait cette addition peu liturgique; jamais la mère n'assistait au
coucher de l'enfant: à son lever encore bien moins.
La grande joie de Dournof était dune son petit Serge. Sa fille Sophie
était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les
jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un
garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies
paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans
son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout.
Le mois de février était froid cette année-là: les rhumes, grippes et
bronchites couraient la ville avec les fièvres contagieuses; mais
Marianne semblait invulnérable; elle passait ses journées à quitter la
fleuriste pour la couturière, la couturière pour le chaussurier,
exactement comme si elle n'avait pas eu même un sac de toile à se mettre
sur le dos en guise de vêtement. Des naufragés de quarante jours ne sont
pas plus empressés à se procurer des vêtements que ne l'était Marianne à
quitter son deuil.
Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof,
après le service funéraire du bout de l'an, avait habilement nuancé ses
toilettes de manière à ne pas choquer trop soudainement les regards de
son mari. C'était à vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas.
Il trouvait que Serge avait un peu de fièvre le soir et le matin, et
cette légère indisposition lui paraissant le précurseur d'un trouble
plus grave, il ne songeait plus à autre chose.