XXV

Marianne, fraîche et rose, reprit bientôt sa vie de plaisirs mondains,

et on la vit le soir aux Îles, en calèche découverte, accompagnée de son

mari souvent, parfois de son père ou de sa mère, parfois aussi seule,

quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de:

l'escorter. Un essaim empressé de jeunes gens se groupait autour de

l'équipage, pendant l'heure qui précède le coucher du soleil, sî tardif

en été sous cette latitude.

Tout un monde de promeneurs à pied, à cheval, en voiture, vient jouir à

la pointe extrême de l'île Yélaguine du spectacle magnifique offert par

la Neva à son embouchure. Le soleil disparaît à neuf heures et demie

dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons

dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les

méandres capricieux des bras du fleuve, entre les îles nombreuses,

semées d'élégantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une

sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son

moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle.

C'est là que Marianne, après quelques semaines de repos, se retrempait

dans la vie dissipée, qu'elle préférait à toute autre.

Quand son mari l'accompagnait, elle en était toujours charmée; le

plaisir d'être la femme du président Dournof avait encore toute sa

fraîcheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abusé, son

mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux

tourbillon dont elle était l'âme. Aussi n'était-elle jamais plus jolie

et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle

suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof était

l'objet; mais quand il n'était pu là, la vie ne perdait pour elle aucun

de ses charmes; elle jasait et riait, écoutant les fadaises des jeunes

gens appuyée sur le bord de Sa calèche, et peu à peu, se sentant

admirée, elle devenait plus coquette.

Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il à cela? N'en était-elle

pas moins une femme bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle pas

autant son époux qu'au premier jour de leur mariage? N'était-elle pas

une bonne mère? En effet, matin et soir, souvent dans la journée, elle

allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant

dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mères et les

nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la

nursery, laissant derrière elle une bonne odeur de violettes des bois.

Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'était

pas la femme la plus irréprochable qui se pût rencontrer!

Madame Mérof, cependant, n'était pas contente. Trop sage et trop

expérimentée pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation

que peut-être il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au

logis; souvent elle venait elle-même dîner ou passer la soirée, afin de

présenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le thé du

soir, un autre tableau que les murs nus de la salle à manger déserte.

Mais Marianne aimait mieux passer la soirée ailleurs que chez elle, et

l'en empêcher était à peu près impossible.

La session qui devait finir et permettre aux époux de quitter la ville,

allait être close par un procès important. L'affaire était si

singulièrement présentée, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner

de tous les côtés, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accusé

principal; toutes les apparences étaient contre cet homme, et pourtant,

un passé d'honneur, une physionomie d'honnête homme, et je ne sais quoi

qui décèle une belle âme, corroboraient ses dénégations absolues.

L'opinion publique était pour lui, mais d'autres coupables, que

l'instruction désignait comme ses complices, portaient contre lui des

charges accablantes, qu'il avouait être hors d'état de repousser.

Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procès; un soir,

par miracle, Marianne était chez elle et travaillait à une tapisserie

spéciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui

rêvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son

frais visage.

C'était bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses

joues et son cou nacrés, le regard était innocent et insoucieux, le

front pur et lisse... Cette conscience ne devait connaître ni le doute

ni le trouble: Dournof se décida à la consulter.

--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof?

--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps!

répondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose.

--Qu'en penses-tu?

Marianne leva sur son époux des yeux étonnés et rieurs.

--Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement.

--Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les

faits du procès?

Marianne fit un geste d'assentiment.

--Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable?

La jeune femme haussa les épaules, souriant.

--Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points.

--Marianne, insista Dournof, je t'en prie, réponds-moi sérieusement; tu

sais que ma voix pèsera dans l'issue du procès..., si j'allais faire

condamner un innocent?

--Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une

pièce de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera

innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si

c'est cela que tu préfères. J'ai lu dans les livres que les affaires

sérieuses ne se jugent jamais autrement.

--Ma chère femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus

ému qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu

me fais en parlant si légèrement...

--Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute à

moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis

pas une femme sérieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procès ni

d'accusés; cela m'ennuie!

Là-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur.

Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle.

Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en

effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les

comprendre?

Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il

s'arrêta.

--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, où êtes-vous, ma chère conscience?

Ne daignez-vous pas me parler de là-haut?

Il baissa la tête, comme pour écouter les avis d'une voix intérieure.

Après un court moment, il entra dans la chambre.

--Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de

ces choses auxquelles tu n'es pas accoutumée...

La jeune femme qui tournait le dos à la porte leva sur lui ses yeux

pleins de larmes.

--Le méchant, dit-elle, qui m'a grondée! Je vous demande un peu si j'ai

fait des études, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un président!

Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie à périr?

Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport.

--Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant à travers ses larmes,

dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais!

--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.

Antonine eût deviné l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse,

mais Marianne s'en déclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gâté

déridèrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son

cabinet de travail, il répéta ironiquement: Non, je ne le ferai plus

jamais... jamais!

Assis dans son fauteuil, la tête dans ses mains, il médita longuement.

La nuit s'avançait, Marianne dormait depuis long temps; accablé

d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine

était resté dans le tiroir où l'avait remis la Niania. Depuis bien des

jours il l'avait retrouvé et le contemplait secrètement, à ses heures

d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le

suspendit à la muraille, près de la lampe qui ne s'allumait jamais pour

Marianne.

--Reprends ta place, dit-il, ma lumière, mon bon ange. Reprends la place

que tu n'aurais jamais dû quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma

vie, chère oubliée! Mais au ciel on n'a pas de rancunes!

Il se laissa tomber sur le petit canapé, les yeux fixés sur l'image

aimée, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa

méditation, les rayons du soleil levant entraient par les fenêtres de

son cabinet.

--Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans

la sincérité de mon coeur.

Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa à nouveau

le dossier, et à sept heures, il était au tribunal, attendant les juges

et les avocats pour causer à l'aise avec eux.

Contrairement à tout ce qu'on attendait, mais conformément à l'opinion

publique, Sintsof fut acquitté; la suite prouva qu'il était innocent.

Le ministre, en rencontrant son gendre aux îles le soir même, lui dit:

--Savez-vous, Dournof, que vous avez joué gros jeu?

Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune

n'étaient rien à ses yeux quand il s'agissait de conscience.

--Etes-vous fâché, Excellence? dit-il à son beau père.

--J'en suis fier pour vous, mais...

--C'est tout ce que je veux savoir, répondit Dournof.

Le portrait d'Antonine resta à la muraille.

Le jour même, la Niania, en apportant le petit Serge à son père, comme

elle le faisait chaque matin, s'aperçut de ce changement; elle resta

immobile, les yeux pleins de larmes figées, devant ce cadre qui disait

tant de choses.

--Maître, dit-elle enfin, si ton épouse le voit, que dira-t-elle?

--Bah! répondit Dournof en haussant les épaules, elle ne vient jamais

ici.

La Niania reporta son regard plein de pitié sur le jeune père et sur

l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien.

Dournof, penché sur son fils endormi, l'embrassait tendrement.

--Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant à Marianne.

--Nous lui apprendrons à chérir sa tante qui est au ciel, dit la Niania,

devinant la secrète pensée de son maître.

Dournof, sans lui répondre, lui fit doucement signe de le laisser seul.

En ce moment Marianne se présentait sur le seuil, fraîche et parée pour

la promenade.

--Monsieur travaille, dit la Niania à voix basse.

--Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de

terreur enfantine.

La porte se referma. Dournof, resté seul, alla donner un tour de clef,

puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien

amères.

La Niania · 第 26 / 34 题