XXIII

Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands

dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la

famille du ministre se réunissait dans l'intimité.

Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la

main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement

ses lèvres.

Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression

glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma

en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts

vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée,

et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut

un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le

jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui

avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne

qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se

laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait

largement de l'existence.

Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi,

que lui fallait-il de plus?

Le mariage fut fixé à l'époque la plus rapprochée: trois semaines

seulement devaient les en séparer. Tous les arrangements furent pris;

Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé;

madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle

épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au

ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de

maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument.

--Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous

avez fait fausse route; vous n'aurez point une ménagère en Marianne.

Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant.

--Je n'ai pas besoin de ménagère, dit-il; j'en ai une qui est

incomparable.

--Vraiment? qui donc? demandèrent à la fois madame Mérof et sa fille.

--La vieille Niania...

--Votre bonne?

Dournof se sentit soudain très-embarrassé.

Il arrive à tout homme de ne pas épouser son premier amour, et, lorsque

vient le moment de son mariage, il n'éprouve point d'embarras à

l'avouer; mais lorsque, par plusieurs années d'une fidélité sans

exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le

connaissent, le moment de la transition est fort délicat, et le plus

souvent difficile. C'est donc avec une certaine hésitation que Dournof

se décida à donner quelque éclaircissement.

--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue

autrefois... elle s'est attachée à moi durant mes jours de misère...,

car j'ai connu la misère, ajouta-t-il en souriant à Marianne.

Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misère n'avait de sens, pour

elle, que comme une page pénible ou ennuyeuse dans un roman; c'était le

grabat traditionnel où gît la pauvre femme, ou la borne où grelotte le

petit Savoyard. La misère la plus réelle qu'elle eût connue se trouvait

au commencement de l'_Allumeur de réverbères_. Aussi les paroles de

Dournof lui parurent-elles complètement dénuées de sens. Un homme qui

portait un gilet blanc et qui allait être son mari ne pouvait pas avoir

connu cette misère-là. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne

répondit pas.

--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de

mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être

femme de charge de sa fille.

Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se

décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de

Marianne, il répondit:

--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous

avez sans doute entendu parler.

La main de Marianne frémit, il la retint.

--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et

quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens

maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle,

peut-être,--elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les

mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où

vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal

habillé.

Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement

d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand

même et partout, puisque vous deviez être mon mari!

--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une

jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous

honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof..

--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof Mlle me voyait

triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina

le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en

remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu

avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais

rencontré la femme que je devais aimer...

Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là.

Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la

tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine

d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance

extraordinaire.

--Cela m'est bien dû, répondit le jeune homme; car, jusqu'à cette année,

la destinée n'avait encore rien mis à mon actif!

Les préparatifs s'accomplirent avec la célérité qu'ont à leur service

les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientôt.

Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement où il ne

devait plus être seul; une bougie à la main, il s'arrêta devant chaque

meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance,

l'image de ce que Marianne allait mettre là de joie et de grâce.

Rentré dans son cabinet, il aperçut le portrait d'Antonine, toujours

placé sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage régulier et

sévère était caché à ses yeux par un journal, une lettre, un papier

quelconque, négligemment jeté en travers du cadre. Il y avait au moins

huit jours que le portrait n'avait attiré les yeux de Dournof.

Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses pensées

vers la jeune fille..., mais l'effort était trop pénible.

--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait à cette place!

Marianne aurait le droit d'en être choquée.

Après avoir hésité un moment, il prit le cadre d'ébène, l'essuya et le

mit sur le secrétaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur

le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au

lendemain, et passa dans sa chambre à coucher.

La, le visage de Marianne, décolletée et couronnée de liserons, lui

souriait dans son cadre doré, sur la table auprès de son lit. Il le

prit, et posa ses lèvres sur l'image souriante.

--A demain, ma femme, dit-il en souriant.

A peine était-il couché, qu'il crut entendre un léger bruit dans la

pièce voisine. Il appela; mais nul ne répondant, il crut s'être trompé.

Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne

le trouva point. Dournof voulait s'en informer à la Niania, mais cette

journée était si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment

favorable ne se trouva point.

Le soir venu, après un mariage splendide, célébré à la chapelle du

ministère, Dournof emmena chez lui sa jeune épouse, éblouissante de joie

et de beauté.

L'appartement, somptueusement éclairé, plein de fleurs, lui parut

charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant

traîner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, semée de

fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne.

Il lui présenta sa maison. La Niania, toujours sévère, avait quitté le

deuil par circonstance. Elle salua profondément sa nouvelle maîtresse,

qui lui mit amicalement la main sur l'épaule, en la complimentant. Après

quoi, les domestiques furent congédiés, et Dournof entraîna sa femme

dans leur appartement spécial.

Quand les battants de la chambre nuptiale se furent refermés sur eux, la

Niania regarda quelque temps cette porte, voilée par de grands rideaux

sombres, puis, secouant la tête, elle alla chercher le portrait

d'Antonine, qu'elle avait caché derrière de vieux cartons, et le mit sur

le bureau.

--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera

malheureux, c'est à toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne à

l'homme faible, qu'une femme a ensorcelé.

Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, éteignit les bougies

et se retira.

La Niania · 第 24 / 34 题