XXII

Marianne reprit bientôt le dessus: qu'étaient les vertus d'Antonine

endormie sous son bloc de granit, en présence des grâces sans cesse

renaissantes de cet être vivant et plein de charme!

C'est qu'elle était prise pour tout de bon! Son coeur léger et frivole

avait de bons côtés; c'est par la compassion que Dournof y était entré;

il s'y était maintenu par l'orgueil et le dépit; désormais, elle ne

voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincèrement, de

toute son âme, et c'était la vérité!

Animée de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son

cabinet.

--Père, lui dit-elle, en poussant sans cérémonie une foule de paperasses

encombrantes, quel est le premier de nos jeunes présidents?

--Comment, le premier? demanda le père étonné.

--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin,

papa, quand vous serez ennuyé d'être ministre, qui est-ce qui vous

remplacera?

Un peu surpris de tant de prévision, le bon père chercha dans son

esprit.

--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si

les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur

sera Dournof.

--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux épouser Dournof.

Le ministre fit faire un demi-tour à son fauteuil et regarda sa fille

d'un air consterné.

--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie?

--J'épouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites

comme vous voudrez!

Fort bouleversé, M. Mérof sortit de son cabinet et emmena sa fille

auprès de sa femme que cette abrupte déclaration surprit moins que lui.

--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, j'ai toujours pensé que Marianne ne se

marierais pas comme les autres.

--Mais enfin, s'écria M. Mérof, Dournof n'est qu'un simple président!

--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre après? Comme

cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministère.

--Je ne veux pas! fit M. Mérof exaspéré.

--Comme vous voudrez, papa, répliqua l'indomptable Marianne en baissant

la tête avec un air de feinte résignation. Les parents de mademoiselle

Karzof ont été ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le

même!

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mérof

abasourdi.

Avec une grande éloquence, ponctuée d'allusions plus que transparentes,

Marianne raconta l'histoire d'Antonine.

--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destinée de Dournof de ne pouvoir

épouser les femmes qu'il aime... Ses fiancées doivent toutes mourir par

la faute de leurs parent! cruels.

--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le père, incapable de répondre par

des arguments sérieux à ces raisonnements saugrenus.

--S'il m'aime!

Un éclair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la

jeune coquette.

--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il

vous dira!

--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement

le ministre.

Marianne fit une révérence.

--S'il vous plaît, mon cher papa. Vous savez très bien que, sans cela,

il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne dérogeons pas, du

reste; c'est ainsi que se négocient les mariages des princesse du sang

quand elles épousent de simples mortels!

Le père et la mère de Marianne échangèrent un regard par-dessus la tête

de cette indisciplinée, et ne purent réprimer un sourire.

--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi à Dournof, et je vous aimerai

bien! Je n'ai rien demandé à maman, parce qu'elle ne me contrarie

jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menacé de me laisser mourir de

chagrin!

--Je t'ai menacée, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mérof,

abasourdi de tant d'aplomb.

--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier à Dournof!

Il n'y avait pas à sortir de là: le ministre obtint à grand'peine que sa

fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations.

Les information! n'apprirent rien de nouveau à M. Mérof, qui savait

d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle

et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-même. A l'issue

des huit jours, Dournof, appelé dans le cabinet du ministre pour affaire

personnelle, en sortit l'heureux foncé de mademoiselle Marianne.

Ce résultat, qu'il était loin de prévoir si facile et si brillant, ne

laissa pas de l'étonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille

avait dû dépenser beaucoup d'intelligence et de volonté pour arriver si

vite à son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est

qu'elle eût deviné son amour, et fait tant de démarches sans s'être le

moins du monde assurée de son consentement. Et si, par impossible, il

n'avait pas voulu l'épouser?

Dournof se reprocha cette mauvaise pensée. Il ne devait voir dans les

efforts de la jeune fille que la candeur d'une âme ingénue qui s'ignora

et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait été deviné?

C'était encore une preuve d'amour, rien de plus.

Il rentra chez lui ivre, ébloui. Le mariage, en même temps qu'il lui

donnait la femme aimée, le plaçait au premier rang; il pouvait en effet

espérer d'être ministre; à la première vacance, il passait "aide" de son

beau-père... quel avenir!

--Je me marie, Niania, dit-il à la vieille femme lorsque celle-ci,

fidèle à ses habitudes, le suivit dans sa chambre à coucher, aussitôt

qu'il rentra.

L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla

murmurer une prière; puis elle se prosterna devant le maître et vint

baiser son épaule suivant l'ancienne coutume.

--Je te félicite, mon maître, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux

avec ton épouse et que ta postérité soit bénie.

Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fenêtre. Un beau

soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants.

--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania

hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.

--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout

de suite.

Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses

pensées, autrefois?

Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir

sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la

sienne?

--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction

qu'elle m'envoie de là haut!

Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois

auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un

rapprochement entre ces deux journées si différentes.

--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté

qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie!

Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi

froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux.

C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce

n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait

baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni.

Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait,

elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets

semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa

carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée.

Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue

course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.

--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que

cela peut faire à Antonine?

Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine

dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du

monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il

appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.

La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment

il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il

voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit

qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un

pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que

Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés

pour gravir le chemin de la vie.

Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit

les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa

dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la

colline.

Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements;

il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il

regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du

chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux

follets.

La Niania · 第 23 / 34 题