Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le
vit autrement que penché sur son bureau.
Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que
Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux
l'interroger.
--Un malheur? dit-il d'une voix brève.
Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui
signifiait: Tout est perdu.
--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même?
--Non, répondit Jean, c'est pis encore.
--Comment, pis que cela?
Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la
muraille.
--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse.
--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.
Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.
--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré!
Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était
passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine,
soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin
découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur
Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au
logis.
--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant
son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur
soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses
accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne
pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se
trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...
--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement
Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le
monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le
reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent.
Allons chez toi.
Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le
chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put
retenir un geste de colère.
--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un
mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est
trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!
--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même
à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le
docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez
votre bonheur à sa méprise.
Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.
Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude
épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et
la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la
confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles
affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à
tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.
--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?
Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.
La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup:
--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de
Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré
l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est
votre châtiment.
--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu
de parler ainsi à tes maîtres...
--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre
fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil
et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était
pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.
--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.
--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai,
et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand
vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce
jour elle n'a plus eu de joie.
--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre
l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se
taire et douter de notre amour...
--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et
presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les
jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour
elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre
cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de
raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée
de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?
--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse
d'elle-même.
--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute.
Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez
vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais
je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je
mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui,
continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous
la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant
volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable
devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous
n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui
l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons
être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez
préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.
Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du
père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par
ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur
les épaules était bien lourde.
--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune
homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur
amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait
uni.
--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.
--Je le jure! répéta fidèlement son mari.
La sonnette retentit.
--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis
que nous n'y sommes pas.
La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la
porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et
alla prévenir les époux.
--Déjà! dit madame Karzof.
Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant
Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte
de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son
visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un
air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui
faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des
choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon
accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou
en disant:
--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous!
--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat.
--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous
aimerons comme notre propre fils.
Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse
du père.
--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.
--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie...
Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le
silence.
--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...
--Niania le lui dira, fit Jean.
C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous.
Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de
s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le
coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La
Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller,
et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte
de la chambrette.
--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?
--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.
Elle promena autour d'elle un regard satisfait.
--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en
parlera plus?
--Je crois bien que c'est vrai!
Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est
qu'il est pressé, vois-tu!
Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être
débarrassée de cet odieux personnage.
--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout
ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras
sans exception. Ainsi, demande!
--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne
m'accorderait pas.
--Par exemple?
Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur
fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries.
--On ne me permettrait pas de voir Dournof!
--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?
--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...
--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.
Elle ne fit que sortir et rentrer.
--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.
--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!
Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur
de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son
amour par l'étendue de ses souffrances.
Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et,
s'agenouillant près d'elle:
--Pour toujours, lui dit-il.
Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec
incrédulité.
--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi!
Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux,
et ils échangèrent leur premier baiser.
La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille
Karzof pleurait de l'autre côté du mur.