Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les
maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille.
Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se
tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la
célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.
Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa
délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.
--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous
vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.
Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire
une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents
et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui
répétaient les paroles consolantes.
--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur,
vous pensez...?
Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:
--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.
--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne
se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...
Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie
galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses
souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose,
donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses
demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure
d'exécuter vos promesses.
Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.
--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes,
comment cela est-il arrivé?
--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas
pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments;
pourquoi ne les a-t-elle pas pris?
Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.
--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.
--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et
puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais
il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?
--Oui, fit tristement le père.
--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.
Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant
de partir:
--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un
autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je
ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.
Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui
les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans
défense.
--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis
sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en
prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?
--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de
suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien
portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!
--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les
erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du
cirque!...
--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas
tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue...
Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père
consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez
de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?
Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna
dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la
porte.
--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.
--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il
voulait rendre ferme.
Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer
la porte sur lui.
Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même
temps:
--C'est notre faute!