C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...
Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête
d'Eva; vous la retrouverez,--dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié
de ma fortune...
Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les
indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...
Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:
Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à
Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième
arrondissement sous les nom et prénoms d'_Eva-Flore Ferrand_, de même
que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...
Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et
vous confie la tutelle de votre nièce...
Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et
je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer
par une mesure de justice tardive...
--Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le
_captain_ avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une
assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture
de mon plus proche parent?...
La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...
Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche
jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...
Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce
que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un _gentleman_,
qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...
Et vous savez bien, _my dear_, que, lorsque l'un de nous a donné sa
parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les
attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la
signature...
--Merci! vous êtes un coeur honnête, loyal et dévoué.
Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les
affres de l'agonie.
Samuel reprit avec ardeur:
--Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...
L'autre le modéra:
--Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre
société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend,
depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien
encore--autant qu'il sera nécessaire--que l'inventaire, qui fixera le
chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine
comptabilité.
La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle
s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et
s'égarait.
Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:
--Ce Français que vous vous êtes attaché...
--Richard Vautier... Eh bien?...
--Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...
--_Caramba!_ je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif,
infatigable,--d'humeur enjouée et commode...
Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira
brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...
Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:
--Ce garçon vous tuera, mon frère.
Le _captain_ tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile
électrique:
--Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là,
Will?
--Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet
étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à
l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...
--Vous croiriez...
--Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de
votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le
traiter différemment que comme un simple subalterne...
--Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...
--Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous
priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!
L'agonisant s'arrêta, épuisé.
Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.
Ses yeux battirent et se fermèrent.
Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans
doute de visions terribles et de fantômes menaçants...
Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage
émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une
sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui
paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:
--Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du
coeur et des perfidies de la boisson...
Le _captain_ pensa:
--C'est le délire.
Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.
L'autre bégaya:
--Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous
verse le poison abrutissant de l'ivresse...
Samuel essaya de le calmer:
--Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!
Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à
son cou:
--J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!
Sam, épouvanté, appela.
Le _physician_ (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.
--C'est le _summum_ de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans
deux minutes.
Une autre personne ajouta:
--Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.
Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il
venait d'être question.
Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se
relevèrent soudain,--comme sous l'action d'un ressort,--démasquant les
orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.
Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.
Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre,
tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se
ranima comme par enchantement.
James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes
décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,--et il gronda
entre ses dents qui cliquetaient affreusement:
--C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra
que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...
Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...
Mais il n'en fit pas deux...
Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses
épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une
pièce...
Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:
--J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient
d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de
rendre le dernier soupir.
VII
CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK
C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et
Richard Vautier avaient fait connaissance dans un _bar_ de
San-Francisco.
Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé
moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui
racontant son histoire,--authentique ou apocryphe.
Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au
pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous
les râteliers du boulevard.
Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait
sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur
ou flibustier.
Comme il achevait son récit:
--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement.
Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?
--Moi?
--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et
dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre
activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que
vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour
réfléchir.
--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.
--Songez que je prends le train à midi précis.
--Je serai là à midi moins cinq.
--_All right_... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?
--Richard Vautier.
--Alors, à demain, Dick!
--A demain, patron!
* * * * *
C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était
devenu le secrétaire intime du riche Américain.
Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons
industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du
génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale,
Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très
susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à
séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de
tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très
ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des
bureaux.
Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du
clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses
capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore
qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur,
fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.
Or, Richard Vautier était brillant et caressant.
Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté
une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale
élastique d'un véritable coureur d'aventures.
Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son
caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se
glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord,
le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse
de son esprit et les cajoleries de son langage.
Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une
bienveillance fort restreinte.
On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de
celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en
effrayant le digne _captain_ sur le rôle que cet étranger était appelé à
jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.
Il n'en fut rien.
Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et
les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle
suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que
comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral
déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.
Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.
Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi
davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui
s'ingéniait à le distraire.
Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier
occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance
de la maison _Murphy and Brother_, pour lequel l'aîné des deux frères
l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit,
le factotum et comme l'_alter ego_ du survivant.
Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de
Will, suivait son cours.
Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts
et des capitaux engagés.
En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à
partager entre les deux associés,--c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la
succession» du défunt.
Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce
dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.
Le _captain_ songea à se mettre en quête de celle-ci.
Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:
--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...
--Pour la France?...
--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille
Europe...
Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que
j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet
endroit, toute liberté d'esprit et de corps...
D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie
de me frotter à des moeurs nouvelles; le désir de me rajeunir au
contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres
Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne
ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre
ce voyage...
Il y a encore un autre motif: j'ai juré...
Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille,
son héritière, ma nièce...
Le moment est venu de tenir ma promesse...
J'ai donc fait retenir deux cabines sur le _Labrador_ qui appareille
demain matin...
Car il est entendu que vous ne me quittez pas...
--Comment?...
--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de
vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?
Et puis, j'aurai besoin de votre aide...
Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je
jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?
--Moi?
--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...
Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone
où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que
le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et
de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût;
pleine d'ennemis embusqués...
Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...
Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne
dépouille pas les indigents...
Pauvre, je n'aurais rien à craindre...
Riche, j'ai tout à redouter...
Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des
valets...
Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...
* * * * *
Le Français lui tendit la main:
--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas
de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous
appartiens corps et âme.
VIII
RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM
Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le _Labrador_, qui,
après une traversée dénuée d'incidents,--mais pendant laquelle Richard
Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son
compagnon,--les déposait au Havre, son port de destination.
Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.
Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un _boxe_ de
taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un _lunch_
abondant et copieusement arrosé.
C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de
manger,--mais n'ayant pas fini de boire.
A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que
sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds
appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee
qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui
semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au
doux,--sinon le plaisant au sévère,--et passait indifféremment du
_porto-wine_ au _stout_, du _soda-water_ à l'_oldbrandy_ et de notre
champagne français au _sherry-cobbler_ national.
En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à
en crever,--mais non point jusqu'à perdre la raison.
En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:
On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...
La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction
de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au
dehors; le manque d'espace du _boxe_; le calorique du gaz restreignant
l'oxigène,--tout cela déterminait, chez le _captain_, à défaut d'une
ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse
augmentant.
Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés,
rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son
oeil papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour
tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en
feu.
--Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de
cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...
C'est le paradis sur la terre,--la patrie des gais compagnons, des vins
de prix et des jolies femmes,--le cabaret de l'univers!...
Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,--exempte de
préjugés,--où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche
que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui
glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni
opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...
Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...
A la France!... Hurrah!... Buvons!
--Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est
signe qu'il se grise. A merveille!
Puis, tout haut et faisant raison:
--A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont
dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!
Les verres se choquèrent cordialement.
L'Américain avait quitté la position horizontale.
Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant--sans
transition--d'un sujet à un autre:
--Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le
fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps...
Il faut songer aux choses sérieuses...
Or, j'ai un devoir à remplir...
Un devoir sacré,--ou que la peste m'étouffe!...
--J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous
la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.
--A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de
vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable
de champagne?
--Deux si vous voulez, _captain_.
On trinqua derechef.
L'ami Dick poursuivit:
--Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des
opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière
dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications,
quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous
devons baser notre plan de campagne.
Le Yankee se pressa la tête des deux poings:
--Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements
consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...
Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est
là, dans ma poche, en compagnie du mien...
Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon
heureux chenapan d'aîné,--vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous
bénisse de là-haut!--entretint des relations charnelles, était d'une
beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait
des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg
Saint-Germain...
--Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela
me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais
l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...
--L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de
Paris...
--Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de
cette localité?...
Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa
cravate:
--Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes
battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de
_Metropolitan-Church_ me carillonne dans le cerveau...
Richard Vautier suivait d'un oeil attentif et sournois les progrès
rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son
compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de
temps plus long à couver et à éclater.
Le _captain_ étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée
_Fine champagne_:
--Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... _Similia
similibus_, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le
pauvre Will...
Le Français l'arrêta:
--Maître, ménagez-vous, de grâce...
--Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...
--Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une
certaine quantité d'eau?...
--De l'eau?...
--De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous
désaltérer...
Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de
protestations muettes:
--Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais,
enfin, puisque vous le voulez absolument...
L'autre appuya avec sollicitude:
--Je l'exige et je vous en prie.
Puis il appela:
--Sommelier!
Celui-ci entr'ouvrit la porte du _boxe_.
L'ami Dick commanda:
--Une carafe frappée!
IX
CARAFE FRAPPÉE
--Décidément, Richard, grommelait le _captain_, vous êtes un garçon
précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je
pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me
rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à
l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps
que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!
Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table,
la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.
Dick lui fit signe de sortir.
Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac
environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu
de la carafe.
Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:
--Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait
son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour
consentir à avaler cette médecine!
--Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre
intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.
Il lui présenta le breuvage:
--Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau,
vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.
Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de
résignation.
Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un
trait.
L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:
La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent
sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se
gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...
Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:
--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_...
Le _boxe_ tournait et l'entraînait...
Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard
Vautier:
--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop
prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas
qu'il meure dans ce lieu public...
Et, se rapprochant vivement du Yankee:
--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.
Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un
moment--les effets de cette véritable eau-de-feu.
Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une
futaille:
--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un
bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!
Puis, tendant son verre:
--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un
millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!
Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses
projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:
--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...
--Miss Eva?...
--Votre nièce...
--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous,
de cette fille de mon frère?...
--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs
de Paris...
--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui
s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...
--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe
encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt
minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...
--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de
suite. Lançons-nous en chasse!...
Il se mit péniblement sur ses pieds:
--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et
en route!
Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.