CHAPITRE XXXII.

1340. COURSES MARITIMES DES NORMANDS.--HOSTILITÉS DES FRANÇAIS

CONTRE JEAN DE HAINAUT: INCURSIONS DANS LA SEIGNEURIE DE

CHIMAY; PRISE ET DESTRUCTION DU CHÂTEAU DE

RELENGHES.--ESCARMOUCHE ENTRE LES FRANÇAIS DE LA GARNISON DE

CAMBRAI ET LES ANGLAIS OU HAINUYERS DE THUN-L'ÉVÊQUE; MORT DE

GILLES DE MAUNY (§§ 91, 92).

Pendant tout l'hiver, une flotte d'environ quarante mille marins

normands, génois, picards et bretons, commandée par Hue Quieret,

Behuchet et Barbavera, infeste les côtes d'Angleterre. Calais,

Wissant, Boulogne, le Crotoy, Saint-Valery-sur-Somme, Dieppe, Harfleur

sont les ports où se tiennent surtout ces écumeurs; c'est de là qu'ils

s'élancent pour courir sus aux navires anglais, afin d'empêcher le roi

d'Angleterre de repasser sur le continent; ils croisent en vue de

Douvres, de Rye, de Winchelsea, s'avancent jusqu'à Weymouth,

Dartmouth, Plymouth, ravagent et brûlent l'île de Wight. Un jour les

coureurs normands capturent un grand et beau vaisseau appelé _le

Christophe_, chargé de laines et d'autres marchandises qu'Édouard III

expédie en Flandre, et ils l'amènent avec la cargaison à Calais, leur

quartier général. Ce succès comble de joie les Français en même temps

qu'il jette une consternation mêlée de terreur parmi les Anglais qui

n'osent plus sortir de leurs havres et de leurs ports. P. 188 et 189,

483.

Philippe de Valois a une revanche à prendre contre Jean de Hainaut

qui, non content d'avoir dirigé l'invasion anglaise, a ravagé en

personne le Cambrésis et la Thiérache. Par l'ordre du roi de France,

les chevaliers voisins de la Thiérache, pays qui a été dévasté et

brûlé par les Anglais ou les Allemands, Jean de Coucy, sire de Bosmont

et de Vervins, Hue vidame de Châlons, Jean de la Bove, Jean et

[Gaucher][379] de Lor[380], Enguerrand sire de Coucy, Renaud sire de

Pressigny, Robert sire de Clary, Mathieu sire de Locq[381], à la tête

d'environ mille armures de fer, envahissent la terre de Chimay,

seigneurie qui appartient à Jean de Hainaut. Ces gens d'armes, après

avoir traversé les bois de Thiérache, la forêt de Chimay, arrivent au

lever du soleil dans le sart[382] de Chimay et viennent surprendre les

faubourgs de la ville de ce nom. Ces faubourgs, alors considérables,

sont habités par beaucoup de gens riches et de grands éleveurs de

bestiaux que l'on fait prisonniers dans leurs lits. Les Français

recueillent un immense butin dans ces faubourgs et dans les environs;

ils s'emparent de douze mille blanches bêtes, de mille porcs, de cinq

cents vaches et bœufs, car c'est une marche abondamment fournie de

bestiaux et d'élèves du bétail. Après s'être ainsi gorgés de butin,

les envahisseurs mettent le feu aux faubourgs de Chimay et abattent

les moulins qui à cette époque étaient situés en dehors de la

forteresse. Ils courent ensuite tout le pays des environs; ils brûlent

Virelles[383], Lompret, Vaulx-lez-Chimay, Baileux, Bourlers, Forges,

Poterie, Villers-la-Tour, Beaurieu, Saint-Remy-lez-Chimay,

Sainte-Geneviève, Sales, Bailièvre, Wallers[384], _Ébrètres_,

Momignies, Seloigne et tous les villages du sart de Chimay. Jean de

Hainaut est transporté de fureur à la nouvelle du ravage de sa terre;

il reçoit cette nouvelle à Mons auprès du comte son neveu auquel il

fait partager son irritation; toutefois le comte de Hainaut engage son

oncle à se tenir tranquille pour le moment. P. 189 et 190, 484 et 485.

[379] Froissart donne à ce chevalier le prénom de Gérard; mais

les montres de l'armée de Buironfosse mentionnent Gaucher, non

Gérard de Lor.

[380] Lor, Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel.

[381] Locq, Aisne, arr. Laon, commune Anizy-le-Château.

[382] La plaine de Chimay s'est longtemps appelée _le sart_,

parce qu'elle s'est formée aux dépens de la forêt de ce nom, dont

on a défriché de bonne heure une grande partie pour la mettre en

culture.

Dans ce même hiver, les Français de la garnison de Cambrai vont un

jour attaquer la petite forteresse de Relenghes[385] située à quelque

distance de cette ville. Cette forteresse est occupée par une garnison

de vingt-cinq ou trente compagnons sous les ordres d'un chevalier

nommé Jean le Bâtard, fils naturel de Jean de Hainaut. Les assiégés,

après avoir tenu tête un jour tout entier à leurs agresseurs,

désespèrent de défendre plus longtemps Relenghes dont les fossés sont

gelés et gagnent de nuit Bouchain et Valenciennes. Le lendemain, les

Cambrésiens reviennent raser la forteresse; et les pierres provenant

de la démolition sont transportées à Cambrai. P. 190, 486.

Gilles de Mauny dit Grignart, mis en garnison dans Thun-l'Évêque par

son frère Gautier de Mauny qui après avoir conquis ce château en a

reçu l'investiture du roi d'Angleterre, vicaire de l'Empire, fait

presque tous les jours des courses contre les Français de la garnison

de Cambrai et s'avance jusque sous les murs de cette ville. Un jour,

dans une escarmouche qui se livre devant les barrières mêmes de

Cambrai, à la porte Robert, un jeune et brave gentilhomme nommé

Guillaume Marchand[386], chanoine de Cambrai et neveu de l'évêque,

engage un combat singulier contre Gilles de Mauny et tue son

adversaire. Jean et Thierry de Mauny, en garnison à Bouchain,

sollicitent et obtiennent des Cambrésiens la remise du corps de leur

frère qui est enterré dans l'église des Cordeliers ou de

Saint-François à Valenciennes; puis Jean et Thierry, qui ont à cœur

de tirer vengeance de la mort de Gilles, viennent prendre le

commandement de la garnison de Thun-l'Évêque; et Édouard III leur

adjoint un vaillant chevalier anglais nommé Richard de Limousin. P.

191 à 193, 487 et 488.

[383] Toutes les localités dont les noms suivent, à l'exception

de Wallers, sont situées en Belgique, dans la province de Hainaut

et le canton de Chimay. On a essayé sans succès d'identifier

sûrement _Ébrètres_.

[384] Wallers, Nord, arr. Avesnes, c. Trélon.

[385] Relenghes, lieu dit de la commune d'Escaudœuvres, Nord,

arr. et c. de Cambrai.

[386] Guillaume le Marchand est ainsi mentionné sur la liste des

gens d'armes qui servirent à Cambrai, par lettres du 28 octobre

1339, sous Humbert de Cholay, capitaine de ladite ville:

«Guillaume le Marchant, chanoine de Cambray, pour 13 escuiers.»

De Camps, portef. 83, p. 314.

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 85 / 96 题