CHAPITRE XXI.

1337. RETOUR DES ENVOYES ANGLAIS DANS LEUR PAYS; PRÉPARATIFS DE

GUERRE ET ÉCHANGE DE DÉFIS ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET

D'ANGLETERRE (§ 62).

_Première rédaction._--Le duc de Brabant, qui vient de s'engager à

prêter son appui effectif au roi d'Angleterre, craint de s'attirer

l'inimitié du roi de France. Il craint qu'en cas d'échec des Anglais,

Philippe de Valois ne le fasse payer pour les autres. C'est pourquoi,

il prend soin de se justifier à l'avance vis-à-vis du roi de France

auprès duquel il envoie l'un de ses conseillers nommé [Léon] de

Crainhem, chevalier d'un très-grand sens: il se défend d'être entré

dans aucune coalition contre son puissant voisin; seulement, il n'a pu

se dispenser d'accorder au roi d'Angleterre, son cousin germain, le

libre passage à travers son duché; mais du reste il ne fera rien qui

soit de nature à déplaire au roi de France. Philippe de Valois se

tient pour satisfait de ces excuses. Ce qui n'empêche pas le duc de

Brabant de recruter à ce moment-là même, dans son pays et ailleurs, le

nombre de gens d'armes qu'il a promis de fournir au roi d'Angleterre.

P. 133.

Sur ces entrefaites, l'évêque de Lincoln[257], Renaud de Cobham et les

autres envoyés anglais quittent le Hainaut et reprennent le chemin de

leur pays. Ils s'embarquent à Dordrecht[258] en Hollande, pour éviter

de passer près de l'île de Cadsand, car ils craignent de tomber entre

les mains d'une bande d'écumeurs qui occupent cette île à la solde du

roi de France et du comte de Flandre. Le roi d'Angleterre accueille

avec joie la nouvelle des alliances qui ont été conclues avec le comte

de Hainaut, le duc de Brabant et un certain nombre de seigneurs des

marches d'Allemagne. P. 134, 407, 408.

[257] L'évêque de Lincoln dont il s'agit ici est le célèbre Henri

de Burghersh, mort à Gand en 1340, dont la passion pour la chasse

a donné lieu à une légende populaire.

[258] _Troisième rédaction_: à Anvers. P. 407.

_Seconde rédaction._--Les ambassadeurs d'Angleterre quittent

Valenciennes après neuf mois de séjour et retournent dans leur pays.

Ils annoncent qu'en présence du refus de Philippe de Valois d'entrer

en pourparlers avec eux, ils se sont assuré l'appui d'un certain

nombre de seigneurs d'Allemagne qui prient le roi d'Angleterre de

passer la mer et de venir s'entendre avec ses alliés du continent. Ils

préviennent aussi Édouard III que le comte de Flandre tient dans l'île

de Cadsand une garnison dont les Anglais ont beaucoup à souffrir. P.

400 et 401.

Le roi d'Angleterre convoque à Londres les représentants des trois

Ordres de son royaume pour la Saint-Michel 1337. Ce parlement se tient

à Westminster hors Londres et dure trois semaines. Les évêques de

Lincoln et de Durham et les autres seigneurs qui ont été envoyés en

ambassade à Valenciennes exposent devant la haute assemblée le

résultat de leur mission. Le parlement, après mûre délibération, est

d'avis que le roi d'Angleterre doit renvoyer son hommage et

défier le roi de France. L'évêque de Lincoln est chargé de porter le

défi. P. 401 et 402.

Le même parlement édicte et arrête les mesures suivantes. 1º Il est

ordonné que, pour venir en aide au roi, on payera double imposition

par chaque sac de laine, tant que durera la guerre. Sur la proposition

de six bourgeois, deux de Londres, deux d'York et deux de Coventry, la

somme annuelle allouée au roi pour sa dépense, est augmentée de trois

cent mille nobles, ce qui porte cette somme à six cent mille nobles

payables en trois termes. 2º Il est défendu, sous peine de mort, par

tout le royaume d'Angleterre, de se divertir à un autre jeu que celui

de l'arc à main et des flèches, et il est fait remise de leurs dettes

à tous les ouvriers qui fabriquent des arcs et des flèches. 3º Les

chevaliers, écuyers et compagnons, qui prendront part à la guerre,

recevront des gages du roi; mais ils s'entretiendront à leurs frais,

chacun selon son état, pendant six mois de l'année, et ils feront leur

profit de tous les prisonniers qui pourront tomber entre leurs mains

ainsi que du butin. 4º Les habitants de la presqu'île de Cornouaille,

des îles de Guernesey, de Wight, de Southampton et de Sheppy sont

déclarés exempts de toute levée et semonce; mais il leur est imposé de

garder leurs marches et frontières, d'habituer leurs enfants à manier

les armes et à tirer de l'arc. 5º Il est enjoint aux gens de toute

condition de faire apprendre la langue française à leurs enfants, afin

que ceux-ci soient plus capables de se renseigner et moins dépaysés à

la guerre. 6º Il est interdit de transporter des chevaux d'un point

quelconque des côtes d'Angleterre sur le continent, sans la permission

du chancelier. P. 402.

Le parlement décide aussi qu'une expédition sera dirigée contre la

garnison flamande de l'île de Cadsand; Guillaume de Montagu, qui vient

de se couvrir de gloire ainsi que Gautier de Mauny dans la guerre

contre les Écossais, reçoit pour prix de ses exploits la main d'Alix

de Salisbury, une des plus belles jeunes dames du monde, dont le roi

tient la terre en sa main et en sa garde. La session du parlement est

à peine terminée que chacun rentre chez soi et s'empresse de faire ses

préparatifs, afin d'être en mesure d'accourir au premier signal. De

son côté, l'évêque de Lincoln se rend sur le continent pour défier le

roi de France. P. 403.

L'envoyé du roi d'Angleterre arrive à Paris pour la Toussaint de

l'an 1337 au moment où les rois de Bohême et de Navarre et une foule

de grands seigneurs se trouvent à la cour de Philippe de Valois. Il

présente au roi de France la lettre de défi datée de Westminster le 19

octobre 1337. Froissart reproduit la teneur de cette lettre d'après le

témoignage du seigneur de Saint-Venant[259] présent à l'entrevue.

Philippe de Valois ne fait que rire des menaces d'Édouard III et se

contente de dire au porteur du message que la lettre du roi

d'Angleterre ne mérite point de réponse. Il transmet copie du défi

qu'il vient de recevoir à plusieurs seigneurs, en France et hors de

France, notamment au comte de Hainaut et au duc de Brabant. Il somme

ces deux princes de ne contracter aucune alliance avec le roi

d'Angleterre sous peine de voir leur pays mis à feu et à sang, il

adresse la même invitation au comte de Bar et au duc de Lorraine, mais

il est sans inquiétude du côté de ces derniers qui sont bons et loyaux

Français. En même temps, il fait renforcer ses garnisons sur les

frontières de l'Empire, car il se défie des Allemands; et il mande aux

habitants de Tournai, Lille, Béthune, Arras et Douai, de mettre ces

villes, ainsi que les châteaux et châtellenies d'alentour, en état de

défense. P. 404 et 405.

[259] Robert de Wavrin, sire de Saint-Venant, sénéchal de

Flandre. Au mois de novembre 1336, Louis comte de Flandre avait

donné à ce chevalier et à son héritier mâle la sénéchaussée de

Flandre avec une somme de 500 livres une fois payée. (Arch. du

Nord, _Invent. de la Chambre des Comptes_, t. I, p. 130.)

Des gens d'armes sont envoyés sur toutes les frontières pour les

garder. Énumération des principaux points de ces frontières au nord, à

l'ouest, au sud et à l'est. Godemar du Fay[260] est mis en garnison à

Tournai, et le seigneur de Beaujeu à Mortagne sur Escaut. Une flotte

de Normands et de Génois, armée en course sous les ordres de Hue

Quieret, de [Nicolas] Behuchet et de Barbavera, fait des descentes et

porte le ravage sur les côtes d'Angleterre. Enfin, le comté de

Ponthieu est donné avec toutes ses dépendances à Jacques de Bourbon.

P. 405 et 406.

[260] Godemar du Fay fut en effet nommé en 1337 gouverneur de

Tournai et des frontières avec 120 hommes d'armes sous ses

ordres. De Camps, portef. 83, f{o} 217.

Après avoir terminé ses préparatifs, sur mer comme sur terre, Philippe

de Valois mande confidentiellement au comte de Flandre de faire tous

ses efforts pour se concilier l'affection de ses sujets, afin de

les empêcher de s'allier avec les Anglais. En outre, il charge le

comte de Vendôme et le seigneur de Montmorency de porter de sa part en

Flandre des propositions d'amitié et de bon voisinage: il promet aux

Flamands de leur tenir ouverts les passages de Tournai, de Béthune,

d'Aire, de Saint-Omer et du Warneton sur le Lis et de fournir leur

pays de blés et de tous grains à volonté[261]. Ces propositions sont

accueillies presque partout avec une extrême froideur, car les

tisserands de Flandre ont bien plus besoin des laines d'Angleterre,

source de leurs profits dans la draperie, que de blés et d'avoines

dont leurs marchés sont remplis. Toutefois, les envoyés français

réussissent à ramener Louis de Nevers à Gand et à le faire assez bien

venir de Jacques d'Arteveld et des Gantois, mais cette bonne entente

ne dure pas longtemps. P. 406 et 407.

[261] Philippe de Valois, ayant vu ses propositions d'alliance

repoussées par les Flamands, fit défense d'exporter hors du

royaume «vivres, armeures ne quelconques autres choses des

quelles noz anemis pourroient estre confortez, par les bailliages

d'Amiens, de Vermendois, de Vitry et de Chaumont.» Le 22 janvier

1340, une enquête fut ordonnée contre Jehan de Kievresis et Jehan

de Tiergeville, députés à la garde des dits bailliages et accusés

«d'avoir laissé passer par corruption, faveurs ou negligance,

vins, blés et autres choses hors de nostre royaume, les quèles

choses nous desplaisent moult forment.» (Arch. de l'Empire, JJ

72, p. 285, f{o} 207.)

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 74 / 96 题