1337 à 1339. GUERRE EN GASCOGNE ENTRE LES FRANÇAIS ET LES
ANGLAIS. SIÉGE ET PRISE DE SAINT-MACAIRE, DE CIVRAC ET DE BLAYE
PAR LES ANGLAIS. (Fin du § 58.)
_Seconde rédaction._--A une cour plénière tenue par le roi
d'Angleterre à Westminster le 13 avril 1338, le [lundi] de Pâques, on
voit arriver un héraut anglais nommé Carlisle; ce nom a été donné à
celui qui le porte par Édouard III pendant les guerres d'Écosse.
Carlisle est absent d'Angleterre depuis cinq ans qu'il a passés à
parcourir le monde; il est allé en Prusse, en _Iffland_, au
Saint-Sépulcre, et il est revenu par les États Barbaresques et par
l'Espagne; le roi de ce dernier pays lui a remis une lettre pour
Édouard III. De là, il s'est rendu en Navarre et en Gascogne, et il
vient de trouver les seigneurs de ces provinces en grande guerre les
uns contre les autres. P. 377 et 378.
Au nombre des seigneurs du parti français figurent Jean I, comte
d'Armagnac, Gaston II comte de Foix, Jean comte de Comminges, Jean
comte de Clermont dauphin d'Auvergne, Aimeri VII [vicomte] de
Narbonne, [Pierre de la Palu] sénéchal de Toulouse, [Pierre Flotte]
dit Flotton de Revel, les seigneurs de Tournon[240], de Baix et de
Chalançon[241]. Les Français assiégent à la fois Penne[242] et
Blaye. Ils menacent Bordeaux et se sont rendus maîtres du cours de la
Gironde. En présence de forces supérieures, les seigneurs du parti
anglais renoncent à tenir la campagne et sont réduits à s'enfermer
dans les forteresses. Ces seigneurs, notamment ceux de Bordeaux, ont
remis des lettres à Carlisle et l'ont chargé de demander du secours au
roi d'Angleterre. Le héraut s'est embarqué à Bayonne, ville anglaise;
et, après une traversée de cinq jours et quatre nuits, il est arrivé à
Southampton d'où il est venu en un jour et demi à Londres. P. 378 et
379.
[240] Louis et Hugues de Tournon servirent en Gascogne de 1338 à
1340; mais il s'agit sans doute ici de Gilles, sire de Tournon.
De Camps, portef. 83, f{o} 224 v{o}.
[241] Il est sans doute question ici d'Aymar de Poitiers,
cinquième fils d'Aymar IV du nom, comte de Valentinois, et de
Sibille de Baux. Aymar, nommé aussi parfois Amé ou Aymaret, porta
d'abord le titre de seigneur de Chalançon, puis celui de seigneur
de Veyne. D'un autre côté, Jean Eynard, seigneur de Chalançon,
est mentionné comme servant en Guyenne dans le parti anglais, le
1er juillet 1337. Voyez Rymer, _Fœdera_, t. II, pars II, p. 981.
[242] Penne, Lot-et-Garonne, arrondissement de
Villeneuve-sur-Lot, sur la rive gauche du Lot. Par acte daté de
la Penne en Agenais le 1er avril 1339 confirmé en mai de la même
année, le Galois de la Baume, maître des arbalétriers, capitaine
et gouverneur ès parties de Gascogne, donne au comte de Foix,
pour le récompenser et le dédommager des frais et dépenses de la
présente guerre, _notamment en la prise de la ville et château de
la Penne_, la ville et château de Sorde (Landes, arr. Dax, canton
Peyrehorade) sur la frontière de sa terre de Béarn. (Arch. de
l'Empire, JJ 71, p. 238.)
Édouard III prend connaissance des lettres apportées par Carlisle; il
apprend par ces lettres que ses affaires vont mal en Gascogne et il
invite le héraut à fournir de vive voix de plus amples détails.
Carlisle répond que le seigneur de _Noyelles_, Poitevin, ayant été
reconnu par jugement du Parlement de Paris créancier du roi
d'Angleterre pour une somme de trente mille écus hypothéqués sur la
ville et châtellenie de Condom, commission générale a été donnée de
percevoir les revenus des terres anglaises en Gascogne jusqu'à
concurrence de cette somme, et un procureur du roi nommé maître
Raymond Foucaut[243] a été chargé de mettre à exécution la sentence du
Parlement. Mais Raymond Foucaut s'étant présenté en compagnie du
seigneur de _Noyelles_ à Condom, le châtelain de cette ville a assené
au procureur un tel coup de bâton qu'il lui a fracassé la tête, et il
a mis en prison le seigneur de _Noyelles_. A la suite de cet incident,
le roi de France a frappé de confiscation toutes les possessions
anglaises du continent. Les Français ont déjà pris _Prudère_,
Sainte-Bazeille[244], Saint-Macaire[245]; et au moment du départ de
Carliste, ils assiégeaient Penne et Blaye. P. 379 et 380.
[243] Par acte donné à la Penne d'Agenais (auj. Penne) le 3
janvier 1339 (n. st.), Gaston, comte de Foix, vicomte de Béarn,
délivre des lettres de quittance générale à Raymond Foucaut,
jadis procureur du roi en la sénéchaussée de Carcassonne et de
Béziers, qui est au service royal depuis environ quarante ans, et
qui, après avoir exercé le dit office de procureur pendant
vingt-deux ans, est trop brisé par la fatigue et par l'âge pour
continuer de le remplir. Ces lettres de quittance furent
confirmées à Melun-sur-Seine le 27 avril 1339 et au bois de
Vincennes, en décembre de la même année. (Arch. de l'Empire, JJ
73, p. 73, f{o} 57.)
[244] Sainte-Bazeille, Lot-et-Garonne, arrondissement et canton
de Marmande, sur la rive droite de la Garonne. Sainte-Bazeille
est surtout célèbre par le siége que la garnison anglo-gasconne
qui occupait ce château soutint contre Jean de Marigny, évêque de
Beauvais, lieutenant du roi de France ès parties de langue d'oc
et de Saintonge. Ce siége mémorable dura au moins depuis le 20
août 1342 (Arch. de l'Empire, JJ 74, p. 143) jusqu'au 14 décembre
de la même année (JJ 74, p. 125).
[245] Saint-Macaire, Gironde, arrondissement de la Réole, sur la
rive droite de la Garonne. Par une lettre datée du 20 mars 1337,
Édouard remercie les habitants de Saint-Macaire de leur fidélité
et les félicite du courage qu'ils déploient dans la défense de
leur ville contre les Français. Rymer, _Fœdera_, t. II, pars 2,
p. 963. Autre lettre d'Édouard III au châtelain et aux jurés de
Saint-Macaire, datée du 25 juin 1337. Rymer, p. 976.
1338. Robert d'Artois est mis à la tête de l'expédition qui doit se
rendre en France pour porter secours aux Gascons du parti anglais. Les
principaux seigneurs qui font partie de cette expédition, sont avec
Robert d'Artois les comtes de Huntingdon, de Suffolk et de
Cornouailles, Thomas d'Agworth, Thomas de Holland, Richard de
Pembridge, Édouard Spenser, le seigneur de Ferrers, beau-frère de
Spenser, les seigneurs de Milton, de Bradeston et de Willoughby. Les
Anglais, au nombre de cinq cents armures de fer et de trois mille
archers, s'embarquent à Southampton et arrivent à Bordeaux où ils sont
accueillis avec joie par les habitants de la ville et par les deux
frères Jean et Hélie de Pommiers. P. 380 et 381.
Après avoir passé trois jours à Bordeaux, Robert d'Artois entreprend
de forcer les Français à lever le siége de Penne, et il se dirige vers
ce château à la tête de huit cents hommes d'armes, de trois mille
archers à cheval et de quatre mille fantassins; le comte de Suffolk
est maréchal de son armée. P. 381.
A la nouvelle de l'arrivée prochaine des Anglais et des Gascons,
Gaston II, comte de Foix, Arnaud d'Euze, [vicomte] de Caraman, Roger
Bernard, comte de Périgord, Jean de Lévis, maréchal de Mirepoix,
_le comte de Quercy_, [Pierre Flotte] dit Flotton de Revel et les
autres seigneurs français, qui assiégent le château de Penne,
réfléchissent qu'ils se sont trop éloignés de Blaye où se tient le
gros de leur armée dont ils sont séparés par la Dordogne; et dans la
crainte qu'on ne leur coupe la retraite, ils se décident à lever le
siége. Les Anglo-Gascons arrivent à Penne un jour après le départ des
Français. Après avoir fait reposer ses gens dans ce château pendant
deux jours, Robert d'Artois va mettre le siége devant Saint-Macaire,
un autre château occupé par les Français. P. 381 et 382.
Prise de Saint-Macaire après une résistance énergique des assiégés qui
sont tous passés au fil de l'épée, excepté les femmes, les enfants et
les vieillards. Deux chevaliers, les seigneurs de _Ponpeestain_ et de
_Zedulach_[246] et six écuyers sont faits prisonniers. P. 382.
[246] Une charte datée du 15 avril 1339 mentionne un écuyer nommé
Jean de Pons, seigneur de Saint-Aubin de Cadelech, de Lubersac et
_co-seigneur de Sadillac_ (Dordogne, arr. Bergerac, canton
Eymet). Fait prisonnier par les Anglais en combattant pour le roi
de France, ce malheureux écuyer fut réduit pour se racheter à
vendre à Hélie de la Roche, sous forme d'échange, les belles
seigneuries de Sadillac et de Saint-Aubin dans le diocèse de
Sarlat, limitées par le Drot, la seigneurie d'Eymet, la
Gordonète, la seigneurie de Puyguilhem, celle de Castillonnès et
enfin celle de Roquepine. (Arch. de l'Empire, JJ 73, p. 201). Ce
Jean de Pons, seigneur de Sadillac, pourrait bien être le
seigneur de _Zedulach_ de Froissart.
Après la prise de Saint-Macaire, les Anglais assiégent
_Sebilach_[247], un château très-fort et défendu contre le gré des
habitants par une garnison de bidaux et de Génois sous les ordres d'un
écuyer nommé Begot de Villars. Les assiégeants se font ravitailler de
Bordeaux, par terre et par eau. P. 383.
[247] Probablement Civrac-de-Dordogne, Gironde, arrondissement de
Libourne, canton de Pujols, sur la rive gauche de la Dordogne. Le
_Sebilach_ de Froissart devait être situé sur un des affluents de
la Garonne, puisque les assiégeants purent se faire ravitailler
de Bordeaux _par eau_; en outre, cette forteresse, après avoir
été prise par les Français sur les Anglais, fut reprise par les
Anglais sur les Français. Or, ces deux circonstances conviennent
à la localité appelée tantôt _Sievrac_ (Arch. de l'Empire, JJ 72,
p. 212), tantôt _Syorac sur Dourdonne_ (JJ 72, p. 566), à cause
de sa situation sur la rive gauche de la Dordogne. Cette place
forte, après avoir été emportée d'assaut vers la fin de 1337 par
les Français que commandait Raoul, comte d'Eu, connétable de
France, retomba au pouvoir des Anglais à une date que l'on ne
saurait préciser, mais certainement entre 1337 et 1340.
Sur ces entrefaites, les habitants de Blaye, pressés par la famine,
implorent le secours de leurs amis de Bordeaux; et ceux-ci à leur tour
mandent à Robert d'Artois la dure extrémité où la garnison de Blaye
est réduite. Robert d'Artois répond en engageant les Bordelais à venir
eux-mêmes en aide à la ville assiégée: pour lui, il travaille à
reconquérir les forteresses enlevées aux Anglais qu'il trouve sur son
chemin; aussitôt après la prise de Sebilach, il ira délivrer les
habitants de Blaye. C'est alors que les Français, campés devant cette
place, s'avisent d'un stratagème qui leur en ouvre les portes. Une
centaine de sommiers, chargés de provisions, sont amenés sur un tertre
situé près de Blaye à portée de la vue des assiégés, après que trois
individus, qui se donnent pour des marchands, sont venus annoncer à
l'une des portes l'arrivée d'un fort convoi de vivres expédié par les
habitants de Miramont, de Bordeaux, de Cognac et des autres
forteresses du parti anglais. P. 383 et 384.
Les assiégés, qui sont accourus en très-grand nombre à la rencontre du
convoi annoncé, se disposent à rentrer dans la ville en conduisant
devant eux les sommiers, lorsqu'ils voient tout à coup fondre sur eux
deux mille ennemis placés non loin de là en embuscade sous les ordres
du comte dauphin d'Auvergne et du maréchal de Mirepoix. En même temps,
le conducteur des sommiers renverse trois mulets tout chargés sous la
porte, afin qu'on ne puisse la fermer. P. 384.
Les habitants de Blaye[248] se défendent bravement, mais ils ne
peuvent résister aux forces supérieures des Français. Ils sont presque
tous tués ou faits prisonniers. Les plus heureux se jettent dans des
barques avec leurs femmes et leurs enfants et ils se rendent avec la
marée par la Gironde à Bordeaux.
[248] Par acte daté du 20 mars 1337, Édouard III recommande à
Olivier de Ingham, son sénéchal de Gascogne, d'employer Berard de
Labret à la défense du château de Blaye, sauf à prendre toutes
les mesures nécessaires pour mettre en sûreté les biens du dit
chevalier. Rymer, t. II, pars 2, p. 963.
La ville est livrée au pillage; au moment où l'on va y mettre le feu,
les seigneurs français se décident à y tenir garnison; ils confient le
commandement de cette garnison à _Jean Fouquère_ et à _Guillaume
Tyris_[249]. Puis, ils partent de Blaye pour aller assiéger
Miramont, château situé sur les bords de la Dourdoine[250]. P. 385.
[249] Par acte daté de Compiègne en septembre 1339, Philippe de
Valois donne à Jean de Melun, sire de Tancarville, chambellan de
Normandie et à ses frères, «depuis que noz gens prindrent par
force d'armes le chastel et la ville de Blaive,» le dit château
et la dite ville avec toute la châtellenie qui appartient au dit
Jean et à ses frères de droit héritage, comme il a été déclaré
«contre le roy d'Engleterre par arrest de nostre parlement.»
(Arch. de l'Empire, JJ 73, f{o} 15.) Les frères de Melun
vendirent Blaye à Renaud de Pons, seigneur de Ribérac.
[250] Miramont ou Miremont, selon l'orthographe ancienne, canton
de Lauzun, arrondissement de Marmande, Lot-et-Garonne, sur la
Dourdoine, petit ruisseau qui se jette dans le Drot lequel est
lui-même un des affluents de la Garonne, à droite de ce fleuve.
Les Anglais sont toujours devant Sebilach. Begot de Villars, capitaine
de ce château, est un brave écuyer, bien né, avisé, hardi et très-bon
compagnon; mais il aime trop le jeu de dés; et, quand il perd, il est
mauvais joueur. A la suite d'une querelle de jeu, Begot tue un jour un
des plus riches jeunes gens de la ville nommé Simon Justin; et Clément
Justin, frère de la victime, livre par vengeance le château de
Sebilach aux Anglais. Begot de Villars et tous les gens d'armes de la
garnison sont passés au fil de l'épée. Ce n'est pas le premier malheur
qui a été amené par le jeu de dés, et ce ne sera pas le dernier.
Maudit soit ce jeu de dés: c'est chose pernicieuse de tout point. P.
386.
Après la prise de Sebilach, Robert d'Artois, qui veut à tout prix
reprendre Blaye aux Français, retourne à Bordeaux. Là il fait
appareiller ses navires qui dorment à l'ancre et les fait pourvoir de
toute artillerie; puis un soir il met à la voile et arrive avec la
marée, un peu après minuit, devant Blaye dont le flot de la mer bat
les murs haut et fort. La ville est bientôt prise malgré la courageuse
défense de la garnison que les Français y ont laissée. Les deux
capitaines de cette garnison se retranchent dans une église
très-forte, située à l'une des extrémités de la ville dont ils
barricadent les portes et les fenêtres; et là ils prolongent encore
leur résistance un jour et une nuit, et ils ne se rendent qu'après
avoir obtenu la vie sauve. P. 386 et 387.
Les Français, qui assiégent Miramont, se repentent de n'avoir pas mis
le feu à Blaye, lorsqu'ils apprennent que les Anglais ont réussi à y
rentrer. Robert d'Artois fait réparer les murs et refaire les fossés
de Blaye; il repeuple cette ville en y rappelant les hommes, femmes et
enfants qui en étaient partis et la remet en bon état. P. 387.
Pendant le séjour de Robert d'Artois à Blaye et le siége de Miramont
par les Français, les évêques de Saintes et d'Angoulême s'entremettent
avec tant de succès auprès des deux partis qu'ils parviennent à
décider les rois de France et d'Angleterre à conclure une trêve qui
doit durer un peu plus d'une année. C'est pourquoi les Français lèvent
le siége de Miramont, et Robert d'Artois retourne en Angleterre. P.
387 et 388.