Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à
grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.
La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas,
le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui
ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour,
de boucler nos valises.
Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement
deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la
descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la
perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase
campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils
télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le
recommençant toujours.
On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de
mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour
Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.
Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être,
ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir.
Il cherche le signal d'alarme.
Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en
évidence et déplia les paquets de poudre.
Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu
scintillait comme du mica.
Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de
whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et
but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.
L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il
se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une
langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de
chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair
de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui
battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine
des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage
ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il
jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins
de la moire.
Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de
neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se
couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier
guette leur moindre distraction.
La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui
épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.
Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange
travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors,
il s'envole.
Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le
chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu
comme une femme qui accouche.
«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait
ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent
rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des
sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les
ramène ahuris à la surface.
Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de
neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques
faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées
seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de
terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à
l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de
plus belle.
Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à
l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau
entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager,
inventent désespérément la natation.
La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles
étaient lourdes, intransportables.
Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il
pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.
Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas.
L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes,
on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que
son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas
contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos
têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le
ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la
poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se
croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.
Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les
phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule
sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close
ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se
tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.
Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche.
Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père
bouclant des sacs.
«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.»
Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était
Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait
un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec
les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir,
entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss.
Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc
qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève
parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.
Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.
Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.
Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs
trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des
places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié
d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un
désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur
gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un
ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.
Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il
n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une
responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses
soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière
engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne
l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort
détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un
personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques
retombe.
Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués.
Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils
s'imaginent résoudre les problèmes éternels.
Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient.
Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources
de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre
d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous
l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette
phase fut interminable.
Jacques ne résistait plus.
--La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que
ce n'est pas si pénible...
Jacques répondait:
--Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans
révolte.
Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble,
saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.
Il n'est pas mort.
L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.
Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures
du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la
preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez
Jacques.
Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille
Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.
On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui
versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.
Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes
larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.
Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le
docteur affirma que Jacques était sauf.
À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours,
le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez
inoffensif.
X
La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la
jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les
symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures
aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme
_exquises_, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.
Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade
augmentait son épuisement.
Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et
le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en
Touraine.
C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille
une après-midi de février.
Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre.
Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et
terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près
de la chaise-longue.
Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il
empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.
Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs:
Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes,
combine des coups impossibles.
Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après
quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine
l'entourent. Il est battu, toujours battu.
Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une
contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir
ne trompe pas. Elle est bien de la race.
Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne
souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant
qui coupe la race des vitres.
Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y
frotte.
Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell
peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.
Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques
s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon
le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite,
il y courra fatalement.
Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À
force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera.
Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître.
Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la
vulgarité de leur répertoire musical.
Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui
sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau
dure n'auront plus ses larmes.
Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi,
le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger
connu.
Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux
vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a
beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.
Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire
une maladresse charmante, avouer sa jalousie.
--Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une
mauvaise femme.
Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se
révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un
porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine.
Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il
s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:
--Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?
Elle compte ses mailles...
--Le journal annonce sa mort au Caire.
Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des
larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.
--Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!
Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.
Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête
de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà
momifiée par la douleur.