Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,

du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a

là-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre

d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin

réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de

licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de

la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de

Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île

Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal

perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces

franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais

viens donc! Viens donc!

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue:

Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles,

est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane.

Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai

faire des robes, que tu mettras à la maison.

Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette

d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant!

On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on

apporte un petit coffret chargé de ciselures.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides?

le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur

l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de

la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui

ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les

guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit

dessus, comme une balle de liége. Je vais le passer à ton bras, et tu

le porteras à la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche

de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras

tendus.

C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous

conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup ...

Elle fait une pirouette.

Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans

des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été

en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu

de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces

d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la

musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les

esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières, et

pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement

assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs

haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des

plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui

me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des

coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres

attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils

refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un

harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des

peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos

des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples

de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs

pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si

larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des

girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur

le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner.

Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène

dans les grottes écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays

des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus

beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.

Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du

ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber

la poudre bleue.

Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écaillés métalliques.

Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage

humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue

de paon, qu'il étale en rond derrière lui.

Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de

prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux!

Merci! merci! messager de mon coeur!

Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le

soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce

qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les

navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux,

et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les

plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Elle tord ses bras, langoureusement.

Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un

promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé

de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux

quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les

peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous

dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des

boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le

soleil à travers des émeraudes! Viens!...

Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrité:

Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela

qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la

chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un

corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,

plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!

Antoine, malgré lui, les regarde.

Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours

chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses

du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les

imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je

suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma

personne une succession de mystères!

Antoine claque des dents.

Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de

feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps

t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance

tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton

coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,

t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras,

dans un tourbillon ...

Antoine fait un signe de croix.

Tu me dédaignes! adieu!

Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne:

Bien sûr? une femme si belle!

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulève.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras! tu t'ennuieras! mais je m'en

moque! la! la! la! oh! oh! oh!

Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.

Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,

l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons,

le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la

Reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui

ressemble à des sanglots ou à un ricanement.

III.

Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa

cabane.

C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,

contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête

prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout

en gardant à sa main un rouleau de papyrus.

La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.

ANTOINE

l'observe de loin et en a peur.

Qui es tu?

L'ENFANT répond:

Ton ancien disciple Hilarion!

ANTOINE

Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.

HILARION

J'en suis revenu! c'est bien moi!

ANTOINE

se rapproche, et il le considère.

Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.

Celle-là est toute sombre et vieille.

HILARION

De longs travaux m'ont fatigué!

ANTOINE

La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.

HILARION

C'est que je me nourris de choses amères!

ANTOINE

Et ces cheveux blancs?

HILARION

J'ai eu tant de chagrins!

ANTOINE

à part:

Serait-ce possible?...

HILARION

Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu

visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours

que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un

matelot de te faire parvenir trois poinçons.

ANTOINE

Il sait tout!

HILARION

Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues

périodes sans m'apercevoir.

ANTOINE

Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit

particulièrement ...

HILARION

Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se

brisent contre un Saint tel que toi!

ANTOINE

Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de

ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le

grand Athanase, par exemple.

HILARION

Il a été ordonné illégalement par sept évêques!

ANTOINE

Qu'importe! si sa vertu ...

HILARION

Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,

et finalement exilé comme accapareur.

ANTOINE

Calomnie!

HILARION

Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des

largesses?

ANTOINE

On l'affirme; j'en conviens.

HILARION

Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!

ANTOINE

Hélas!

HILARION

Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme du

Seigneur.»

ANTOINE

Ah! cela c'est un blasphème!

HILARION

Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du

Verbe.

ANTOINE

souriant de plaisir:

En effet, il n'a pas l'intelligence très ... élevée.

HILARION

Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes

frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.

ANTOINE

Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses

mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la

terre,--même par la plante de mes pieds!

HILARION

Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au

débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,

d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton

imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des

des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus

subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!

C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils

doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus

était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de

l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant

à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié

que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence

farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire

d'un enfant.

ANTOINE

éclate en sanglots.

Assez! assez! tu remues trop mon coeur!

HILARION

Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu

n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!

ANTOINE

Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour

recevoir le sang des confesseurs.

HILARION

Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.

ANTOINE

Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!

HILARION

Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également

pour l'erreur?

ANTOINE

Te tairas-tu, vipère!

HILARION

Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le

plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain

vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys,

Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée,

et le concile d'Elvire ...

ANTOINE

se bouche les oreilles.

Je n'écoute plus!

HILARION

élevant la voix:

Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance

est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi

discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et

jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans

ta main?

ANTOINE

Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.

HILARION

Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications

pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La

Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu

méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,

pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église,

l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les

raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte

Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys

l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint

Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été

converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.

ANTOINE

Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis ...

En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine,

pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION

Rassure-toi, bon ermite!

Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la

première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du

matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont

pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.

Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec

son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine,

qui, assis près de lui, reste le front penché.

Après un moment de silence, Hilarion reprend:

La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles?

Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs

peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un

événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous

toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne

pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?

ANTOINE

Peu importe! il faut croire l'Écriture!

HILARION

Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement;

mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un

petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire?

ANTOINE

S'en remettre a l'Église!

HILARION

Donc l'Écriture est inutile?

ANTOINE

Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurités

... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.

HILARION

Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis

que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe,

d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et,

selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on

lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,

dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres

ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton,

dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est

des sandales et un bâton. Je m'y perds!...

ANTOINE

avec ébahissement:

En effet ... en effet ...

HILARION

Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a

touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit

l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes,

les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre

de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes

femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur

fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel,

pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?

ANTOINE

Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!

HILARION

Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il

besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le

tenter, lui, Dieu?

Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?

ANTOINE

Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma

conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois

parfois que je suis maudit.

HILARION

Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?

ANTOINE

J'ai toujours besoin de l'adorer!

Après un long silence:

HILARION

reprend:

Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise.

Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la

raison des germes et des métamorphoses?

ANTOINE

Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble

qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la

durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!

HILARION

Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans

un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et

calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à

l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le

hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et

la face de l'Inconnu se dévoilera!

ANTOINE

soupirant:

La route est longue, et je suis vieux!

HILARION

Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près

de toi; ici!--Entrons!

IV

Et Antoine voit devant lui une basilique immense.

La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil

multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit

la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on

distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des

chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes

sur les murs.

Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes,

debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les

bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent

du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs

démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,

appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages.

Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie

et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,

des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière,

la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux

de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de

poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent

extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.

Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se

serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.

Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.

HILARION

Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les

femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula

l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble

plus! avance!

Et il en arrive d'autres, continuellement.

Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en

faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris

d'amour, des cantiques et des objurgations.

ANTOINE

à voix basse:

Que veulent-ils?

HILARION

Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.»

Ils possèdent ces choses.

Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de

quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et

très-pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile

comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses

cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa

droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient

dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,

MANÈS

fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où

s'échappent des sons cristallins:

La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à

l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le

Splenditenens et l'Omophore à six visages.

Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en

dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.

Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son

essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des

cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une

partie, et cette partie est l'âme.

Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un

fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,

grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle

pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.

Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des

êtres animés.

ANTOINE

se met à rire.

Ah! ah! quelle absurde imagination!

UN HOMME

sans barbe, et d'apparence austère:

En quoi?

Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est

l'immense Origène; et

MANÈS

reprend:

D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite

elles montent dans le soleil.

ANTOINE

lentement:

Je ne connais rien ... qui nous empêche ... de le croire.

MANÈS

Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans

la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices,

l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées.

Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le

corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu

plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en

absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez!

HILARION

Ils sont tempérants, comme tu vois!

MANÈS

Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs

les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette

partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la

génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!

HILARION

Admire leur continence!

MANÈS

Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.--Mieux vaut

pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves

charnelles!

ANTOINE

Ah! l'abomination!

HILARION

Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage

un sacrement!

SATURNIN

en costume de Syrie:

Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges

révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que

le Dieu des Juifs qui était un de ces anges ...

ANTOINE

Un ange? lui! le Créateur!

CERDON

N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les

peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie?

MARCION

Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu!

SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE

La matière est éternelle!

BARDESANES en mage de Babylone:

Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.

LES HERNIENS

Les anges ont fait les âmes!

LES PRISCILLIANIENS

C'est le Diable qui a fait le monde!

ANTOINE

se rejette en arrière:

Horreur!

HILARION

La tentation de Saint Antoine · 第 2 / 10 段