La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx,

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR

GUSTAVE FLAUBERT

A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN

DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 avril 1848

I.

C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme

arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de

roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une

cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros

livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois

nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et,

à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur

l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un

lac au bas de la falaise.

La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais

du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses

ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les

autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la

chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des

vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,

est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre,

disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur

la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur

prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout

maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une

poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de

la lumière.

SAINT-ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de

chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que

le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:

Encore un jour! un jour de passé!

Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la

nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve

chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur

mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout

dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent

bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me

semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.

A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras

étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du

haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...

Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.

Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa

mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et

l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir

au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru

après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa

tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui

m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient

toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un

enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont

l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des

sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou

bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur

les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle

en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi

les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui

tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes,

mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables

démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois

même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont

secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il

fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures.

Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je

le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute

mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de

toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des

Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il

y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de

payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains.

D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de

Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et

vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y

pas faire attention, cela trouble.

Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais

plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir

des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des

extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait

de partout des messages. On venait me voir de très-loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre

m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de

Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur

voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue

était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des

lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est

retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses

longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître

Ammonaria ...

Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ...,

prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.

Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors,

il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il,

maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des

nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence

était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis,

il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me

les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à

faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent

des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis

retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant

un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les

bords seuls frémissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs

bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils

emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes

heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé

qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée,

la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas

voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie

pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,

puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et

cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble

à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir

les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline

est sévère.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur

apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter

les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de

Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre.

On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité

dans les familles.

D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi

d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma

chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des

jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne

de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais

robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser

les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!...

Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de

publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris

des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets

curieux ...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de

Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des

tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des

arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes

tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces

colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces

intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses

plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où

l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par

terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des

museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.

Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s'enfuient.

C'était un troupeau de chacals.

Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en

demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.

Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amèrement:

C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier

pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des

nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui

vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas!

Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis

s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par terre,

sur le flanc.

La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le

claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui

pleure, l'aperçoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!

Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche

et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.

Si je prenais ... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où!

«_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les

quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux

terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix

lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_»

Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que

moi ...

Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que

le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit:

«_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent

un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils

haïssaient_.»

Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils

avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du

vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant

des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au

seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les

chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que

je plonge dans des idées de meurtre et de sang!

Il ouvre le livre à un autre endroit.

«_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.»

Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois;

celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de

délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il

marchait à quatre pattes!

Antoine se met à rire; et en écartant les bras, du bout de sa main,

dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:

«_Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses

parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,

tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors_.»

Je me figure ... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres

fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une

accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en

les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable

d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il peut

répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y

a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Où

est-ce donc?

Il feuillette vivement.

Ah! voici!

«_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en

lui proposant des énigmes_.»

Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus!

Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce peut-être

à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là! Car le

monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué,--forme un ensemble dont

toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes

d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les répulsions

naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc

modifier ce qui paraît être l'ordre immuable?

Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se

projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'écrie:

Au secours, mon Dieu!

L'ombre est revenue à sa place.

Ah!... c'était une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me

tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire!

Il s'assoit, et se croise les bras.

Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi

viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?

J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des

petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa

croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était

très-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes,

pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et

nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades; j'ai

chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles;

l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait

craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple

d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase

m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voilà plus de

trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté sur

mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon

corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté

cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme; et ceux qu'on

décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être,

puisque ma vie est un continuel martyre!

Antoine se ralentit.

Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les

coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est

usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car, j'ai distribué

aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne

serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me

faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la

ménagerais.

Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,

sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet, en

les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et

boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé

plusieurs fois son oeil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile

avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre

de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop

vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en

obtenir des concessions!

Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui

qui parlait contre moi,--un grand jeune homme à barbe frisée,--me

lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que

je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures

méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les faire

exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir

souffrir! Je souffre bien, moi!

Il s'appuie en défaillant contre sa cabane.

C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une

fois seulement, un morceau de viande.

Il entreferme les yeux, avec langueur.

Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait

caillé qui tremble sur un plat!...

Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir

comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie

m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.

Aucune femme n'est venue, cependant?...

Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras

noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées

d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes.

Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles voudraient mourir,

elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas

de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «Oh! non, disent-elles,

pas encore! Que dois-je faire!» Toutes les pénitences leur seraient bonnes.

Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.

Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir? pourquoi

pas? Si tout à coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet

dans la montagne. Il me semble ...

Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche, en

dardant ses yeux dans les ténèbres.

Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent

leur chemin. Elle est là! Ils se trompent.

Appelant:

De ce côté! viens! viens!

L'écho répète: Viens! viens!

Il laisse tomber ses bras, stupéfait.

Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!

Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!»

Quelqu'un? répondez!

Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;

et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air

parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

LA PREMIÈRE

Veux-tu des femmes?

LA SECONDE

De grands tas d'argent, plutôt!

LA TROISIÈME

Une épée qui reluit?

et LES AUTRES

--Le Peuple entier t'admire!

--Endors-toi!

--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras!

En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le

vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une

femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se balançant.

ANTOINE

se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec

ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert

d'hirondelles.

C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière ...

Éteignons-la!

Il l'éteint, l'obscurité est profonde.

Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,

ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de soldat, un

char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit

comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène.

Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse.

D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent; ou

bien, elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent.

Antoine ferme ses paupières.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible

l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à

l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme

qui le sépare du monde. Il tâche de parler; impossible! C'est comme si

le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus,

Antoine tombe sur la natte.

II.

Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que

d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.

C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses

deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses

petits,--les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent

entrevoir confusément.

Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale

ses membres sur la natte.

Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,

elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau

clapote contre ses flancs.

A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que

dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un

bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont

des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour

avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par le vent,

entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs

rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il

est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière, traîne dans

l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces

s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un

assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Égypte.

Alors il se relève en sursaut.

Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai

soif!

Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.

Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma

cruche brisée!... mais l'outre?

Il la trouve.

Vide! complètement vide!

Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et

la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes

entrailles se tordent. Où est le pain?

Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un

oeuf.

Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malédiction!

Et, de fureur, il jette le pain par terre.

A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes les

choses bonnes à manger.

La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit

d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes

quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs

plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration

presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de

cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la

table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,

les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger cette bête formidable

le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,

des hachis noirs, des gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des

champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères

qu'elles ressemblent à des nuages.

Et l'arôme de tout cela lui apports l'odeur salée de l'Océan, la

fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines

tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix

ans, pour sa vie entière!

A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres

s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent. Les

vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les

plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres

amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son

menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se

trouvent juste en face de lui.

Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.

Pour moi!... tous! mais ...

Antoine recule.

Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors, le

même que fit le Seigneur!...

Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensibles! Ah!

démon, va-t'en! va-t'en!

Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.

Plus rien?--non!

Il respire largement.

Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré!

Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.

Qu'est-ce donc?

Antoine se baisse.

Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien

d'extraordinaire ...

Il mouille son doigt, et frotte.

Ça reluit! du métal! Cependant, je ne distingue pas ...

Il allume sa torche, et examine la coupe.

Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au

fond.

Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle.

C'est une pièce de monnaie qui vaut ... de sept à huit drachmes; pas

davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau

de brebis.

Un reflet de la torche éclaire la coupe.

Pas possible! en or! oui!... tout en or!

Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en

découvre plusieurs autres.

Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un

petit champ!

La coupe est maintenant remplie de pièces d'or.

Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...

Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de

perles.

Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur!

D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il

tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche

pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en

épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur le sable,

--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces

d'or, portant des effigies de rois.

Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!

Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun d'eux n'en avait

pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui

m'éblouissent! Ah! mon coeur déborde! comme c'est bon! oui!... oui!...

encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer continuellement,

il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire à

personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte

à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là, pour sentir les piles

d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des

sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!

Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la

poitrine.

Il se relève. La place est entièrement vide.

Qu'ai-je fait?

Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer

irrévocable!

Il tremble de tous ses membres.

Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à tous

les piéges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me

battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je

me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme

si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups

de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...

Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa

main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche

grande ouverte, immobile,--cataleptique.

Tout l'entourage a disparu.

Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure

un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.

En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la

campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits

plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues qui

s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de

portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double

colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent

extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors s'engouffre.

Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près des

autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques

apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au

milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis

à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux

poutrelles des plafonds des tapis accrochés.

Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et

l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un

môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la tour

du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages,

--avec un amas de charbons nons fumant à son sommet.

De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à

chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre

plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares

débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations

d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirèmes et des

birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre

les quais.

Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions

royales: le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum,

le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau

d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrémité de la ville, après l'Eunoste,

on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de

papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent.

Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule, un

soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des

boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent; et le

grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les

détritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un

réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets verts, les

sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au

fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans

l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de

la mer immobile.

Mais la foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent

d'énormes tourbillons de poussière.

Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de

gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:

«Où sont-ils? où sont-ils?»

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levés.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons,

garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas

des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.

Puis de grands cris s'élèvent.

D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple

effaré.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,

n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,

s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.

Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants des

portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît

qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre,

égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants,

frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire

déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les statues, les

peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils

ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps

à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent.

Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au

ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires,

elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit

jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du

tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de

larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les

gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre

ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.

La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du

Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des

corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires

qui sont au large.

Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur

nombre augmente.

Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrière,

sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture romaine, avec

des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,

et une profusion d'airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête

des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La

couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes à

l'horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez! on

vous attend!»

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et

il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui

représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de

porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son

guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.

Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.

On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l'Empereur

sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des

colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sièges

d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des

voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent; il

entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postés dans

les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent à des automates,

--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.

Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des rideaux

d'hyacinthe. Ils s'écartent, et découvrent l'Empereur, assis sur un

trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes

noires.

Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux

symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie

lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre

colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions d'émail

accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir,

l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans

préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d'Antioche,

d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les

statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.

Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l'Empereur

s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Cependant il

admire l'épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui

dépendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-là pour

avoir à soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqué de leur fournir

des sommes considérables. Mais il déteste les pères du Concile de Nicée.

--«Allons-les voir!» Antoine le suit.

Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.

Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des

portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de

course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit

temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze

entrelacés, à un bout de gros oeufs en bois, et à l'autre sept dauphins

la queue en l'air.

Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des

domestiques et les Patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage d'une

église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A droite est la

tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un

piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un rang d'arcs corinthiens;

formant l'entrée des loges.

Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,

plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et

ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits

par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des

manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la

barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en

bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des

plaques d'orfévrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille comme

un miroir.

L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes,

lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils

pour sa santé.

Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les

pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce

brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre,

Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans

une corbeille.

Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercéder,

lui baisent les mains. La foule entière les hue; et il jouit de leur

dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour,

confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son

diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.

Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par

des candélabres d'or.

Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont

s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à

l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions

d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par

derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant

des masses plus noires sur l'obscurité.

Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des

lits très-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline

versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert

d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.

A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus

balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,

sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger; plus bas se

tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et

lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on

sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan

d'hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à

boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,

chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la

verveine pour rafraîchir les dalles.

Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans

des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;

des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes

de neige, qui s'écrasent en tombant contre les claires argenteries. La

clameur est si formidable qu'on dirait une tempête, et un nuage flotte

sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une

flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit

comme une étoile qui file.

Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les

vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses flottes,

ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il brûlera son

palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner

Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le

pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor.

Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie le

prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de ce

qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière

encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bête brute,

Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.

Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a blessé,--et

il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.

Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent

des soulèvements de la chair. Ah! misérable!

Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des

ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la tête

vers le ciel:

Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse.

Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'oeuvre!

Il s'applique un cinglon vigoureux.

Aie! non! non! pas de pitié!

Il recommence.

Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela

me brûle horriblement!

Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même ...

Antoine s'arrête.

Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la

poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi,

arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent

jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des

tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien

d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?

L'ombre des cornes du Diable reparaît.

J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face,

sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se

seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.

Il se flagelle avec furie.

Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me

parcourt. Quel supplice! quels délices! ce sont comme des baisers. Ma

moelle se fond! je meurs!

Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus

de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.

Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur

de pareils onagres, dans la même attitude.

Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent

leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des vois

crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent entre

les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie

rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles

jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies.

Les bêtes haletantes se couchent, Ses esclaves se précipitent sur les

ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses

qui brillent.

Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant le

bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées,

paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si

splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule

se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et

LA REINE DE SABA

se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et

s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de

perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage

étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze

signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et

semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est

blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau, laissent

voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène, et

ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que

le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.

Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses

joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre

bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher

sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre

ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de

ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache

brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son

corset la gênait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré

de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent la longue-

queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps

à autre.

Elle dit:

Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur défaille!

A force de piétiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et

j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur

les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui

criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes

les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?»

La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le muraille. Mes larmes, à

la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques

d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très-gaie, tu verras! Je pince

de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires

à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les

onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!

Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou

dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret

toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!

Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils

d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous

les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison!

Mais ... comment?... à quoi songes-tu?

Elle l'examine.

Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je

t'épilerai.

Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pâle comme un mort.

Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté

pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,

vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporté mes

cadeaux de noces. Choisis.

La tentation de Saint Antoine · 第 1 / 10 段