IX

Le dimanche gras, premier jour des _confetti_, les masques affluaient

dès une heure vers la place Masséna, où ils attendaient avec impatience

le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du défilé des

chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens

costumés. Nice prenait l'originale physionomie qui caractérisait jadis

le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus guère dans toute sa gaie

spontanéité que sur ce point du littoral. Là seulement, en effet, la

population ne se borne pas à assister passivement à des réjouissances

quasi-officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se

mêle à la fête, et y ajoute un entrain, un imprévu, une exubérante

fantaisie, qui font du carnaval niçois un spectacle unique. Le jour des

confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entière

se déguise: ouvrières des vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes

de la colonie étrangère, il n'est pas une femme qui ne revête le domino

de lustrine ou de satin et ne circule librement par les rues. Dans cette

tapageuse mêlée de toutes les classes de la société, l'explosion de la

joie populaire est rarement grossière; partout régnent une bonne humeur,

une aménité, qui augmentent encore le charme de ces folles journées.

Les trottoirs étaient encombrés de camelots offrant aux passants des

sacs de ces minuscules dragées de plâtre, qui se sont substituées aux

véritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de

projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chaussée le

contingent de ses hôtes costumés; dominos multicolores, pierrots

enfarinés, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet à grelots

et le masque de toile métallique, destinés à préserver la nuque et la

figure contre la grêle des confetti; tous s'empressaient de faire

remplir de «bonbons» de plâtre la gibecière de coutil placée en

bandoulière. Sur les voies où devaient défiler les chars, les fenêtres,

drapées de blanc et de rouge, étaient garnies de curieux. Dans la rue et

jusqu'au faîte des maisons bruissait une sourde allégresse, coupée par

les cris aigus des camelots, par le fausset flùté des masques et par les

cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonné de nuages blanchâtres,

troués ça et là de taches bleues, éclairait d'une lumière assoupie le

grouillement de la foule bariolée.

--Vois-tu, disait Francis Lechantre à Jacques, l'air de cette diablesse

de ville vous tape sur la tête comme du champagne... Depuis que j'ai

endossé mon costume, il me monte des bouffées de gaillardise, et je me

sens en verve comme lorsque j'étais rapin à l'atelier du père Drolling.

Masqués, affublés d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient

bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.

--Cher maître, répondit Jacques, vous êtes toujours jeune, vous, et ça

se voit bien à votre façon de peindre.

--Jeune!... Vil flatteur!... Il y a des moments où je voudrais me le

persuader, et quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend

des revenez-y de jeunesse; je ressemble à ces vieux pommiers, qui ont

parfois des repousses de fleurs à l'arrière-saison. Lorsque les jolies

femmes me regardent je m'aperçois trop bien que je ne suis qu'un barbon,

mais quand je les regarde, moi, j'ai toujours vingt ans.

--Vous avez dû être souvent amoureux, M. Lechantre? demanda brusquement

Jacques.

--Oui et non... Ça dépend, du sens que tu attaches au mot. Si par là, tu

entends d'agréables passades avec des femmes peu sévères, oui, j'ai été

souvent amoureux, mais s'il s'agit de passion...

--Naturellement, c'est de cela que je parle.

--Oh! alors, mon fils, je puis te répondre carrément que non... La

passion, ça dérange trop une vie d'artiste... J'ai toujours eu une peur

bleue de m'acoquiner à un modèle, comme beaucoup de nos camarades, ou de

m'éprendre d'une femme du monde qui m'aurait mené en laisse et condamné

à faire de mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu aux intermèdes,

aux grisettes qui entrent par la porte de l'atelier et en sortent

vivement par la fenêtre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu,

c'est ce qu'il y a de mieux, ça ne laisse ni regrets ni remords... Mais

je dois te scandaliser, toi qui es un mari modèle, un amoureux pour le

bon motif!

--Cher maître, repartit Jacques avec un léger frisson dans la voix, vous

avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les

autres...

--Allons donc! ne pose pas pour la modestie... On sait bien que tu

adores ta femme...

Ils étaient arrivés à l'un des escaliers de l'amphithéâtre élevé devant

la préfecture, en vue de la mer, et formé de nombreux gradins, dont

toutes les travées étaient déjà garnies d'un entassement de spectateurs

costumés. Dans le bas, autour d'une rotonde où était établi un

orchestre, s'arrondissait une large piste destinée au défilé des chars

et des masques. Au moment où ils s'asseyaient dans l'une des travées,

l'orchestre entama le refrain du _Père la Victoire_, des fanfares

éclatèrent au loin, annonçant l'approche du premier char, le canon

tonna, et instantanément l'air fut obscurci par une grêle de confetti

pleuvant de partout: des fenêtres, des tribunes, des terrasses du Cours.

Les projectiles lancés à poignées se croisaient au milieu des éclats de

rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un

immense char aux couleurs tapageuses, représentant les personnages du

_Petit Faust_, s'avançait lentement au son des cuivres. Devant les

chevaux, la foule des piétons masqués s'égaillait un moment, puis

s'épaississait de nouveau à l'arrière. Les couples formaient des

quadrilles ou dansaient deux à deux en se trémoussant follement, et en

répétant en choeur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se

grouper par larges masses ou s'égrener en grappes éparses, on eût dit un

éparpillement d'énormes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair,

qu'un fantastique confiseur aurait vidées à tas sur la voie publique. Et

toujours la grêle légère des confetti lancés à toute volée tintait,

accompagnant les cris des masques, les sonorités de l'orchestre, les

bravos des tribunes.

Indifférent à la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des

fenêtres, les gradins de l'amphithéâtre; il cherchait à y découvrir sous

le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les

visages étaient masqués, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant

ce temps, Francis, debout contre la barrière, gesticulait, riait et

bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa

d'être emprisonné dans une tribune.

--C'est joli de couleur, dit-il, mais c'est toujours un peu la même

chose... J'ai des fourmis dans les jambes, et je ne serais pas fâché de

me les dégourdir en me mêlant à la bacchanale d'en bas... Descendons,

veux-tu?...

Ils quittèrent leurs places et gagnèrent le Cours à travers une cohue de

masques qui se répandaient comme l'eau d'une écluse sur le passage des

chars. Là, vraiment, la fête était dans tout son éclat. Les gens de la

chaussée lançaient des projectiles aux gens des fenêtres, qui, à leur

tour, en répandaient des pelletées sur le dos des passants; de brèves

intrigues se nouaient et se dénouaient des trottoirs aux fenêtres, où

des masques s'interpellaient en patois niçois. De l'extrémité du Cours à

l'entrée de la rue Saint-François-de-Paule, on ne distinguait qu'un

double courant houleux de têtes encapuchonnées, de bras nerveusement

agités; un tumultueux remous de costumes qui se fondaient et chatoyaient

sous une brève flambée de soleil. Le sol était jonché de confetti, et on

marchait littéralement sur une épaisse neige grise.

--A la bonne heure! s'écriait Lechantre, nous allons seulement commencer

à nous amuser! Il s'interrompit et porta sa main à son masque:--Touché!

fit-il, mazette! voilà une mitraillade en règle... J'en suis tout

éberlué...

Ils longeaient la terrasse du libraire Visconti. Le balcon de pierre

était garni de dominos très élégants. Postés sur le mur d'appui, ayant à

côté d'eux de gros sacs de confetti, ils en bombardaient sans pitié les

promeneurs. Jacques, qui avait soulevé son masque pour respirer, leva

les yeux en l'air. Au moment où il présentait son visage à découvert, un

domino de satin blanc avec des noeuds roses aux épaules se pencha

au-dessus du balcon et lui envoya une grêle de projectiles en pleine

figure.

--Attrape, Jacques! s'exclama Francis, décidément, ce domino aux noeuds

roses nous en veut... Attends, beau masque, attends!

Il ramassa dans le fond de sa gibecière une poignée de confetti et

riposta vigoureusement. Le domino blanc et rose avait adroitement baissé

la tête, et riait d'un rire clair et retentissant; en même temps il

puisait à même dans son sac et mitraillait de nouveau les deux amis.

--Les dernières cartouches! cria Lechantre en vidant le fond de sa

gibecière, à toi, gamin!... Tiens bon, pendant que je vais me

ravitailler...

Il s'éloigna dans la direction d'une échoppe où l'on vendait des

confetti et disparut dans la foule.

Cependant Jacques, qui avait encore sa provision presque intacte,

rajustait son masque et bataillait avec le domino de la terrasse. Il

visait mal, recevait plus de confetti qu'il n'en rendait, mais il

s'acharnait et devenait nerveux. Le rire moqueur de l'inconnue le

déconcertait et l'agaçait. Le timbre musical de ce rire à la fois aigu

et caressant réveillait en lui de vagues sensations déjà éprouvées. Il

observait le geste espiègle, la taille flexible, la grâce de son

adversaire, et un soupçon lui traversait l'esprit: «Si c'était Mania?»

Cette conjecture le troublait si fort qu'il ne sut pas se garer d'une

nouvelle grêle envoyée à son adresse. Il la reçut dans les yeux, et,

quasi aveuglé, riposta maladroitement.

--Raté! dit au-dessus de lui la voix railleuse du domino aux noeuds

roses; pour un peintre, tu n'as pas le coup d'oeil juste!

Cette fois, il n'y avait plus de doute: c'était bien la voix de Mania.

Le peintre bondit sur le trottoir, épousseta la poudre grise qui

l'offusquait, mais quand il put distinguer nettement les objets, et

relever les yeux sur la terrasse, le domino de satin blanc s'était

éclipsé. Les coudoiements des passants rejetèrent Jacques dans la cohue,

et il se résigna à se mettre en quête de Francis Lechantre. Seulement,

au milieu de cette foule grouillante, il était difficile de retrouver

quelqu'un. Francis, probablement, s'était fourvoyé en cherchant Jacques

de son côté. Après avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce

dernier prit le parti de remonter la pente qui débouche sur le boulevard

du Pont-Neuf. Arrivé là, il fut de nouveau arrêté par la cohue qui

refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait à droite et à

gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se

sentit effleuré par quelques grains de confetti, semés plutôt que lancés

sur son épaule, et, se retournant, il reconnut à cinq ou six pas le

domino blanc aux noeuds roses, l'inconnue, avec une prestesse de

couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la

tête du côté du peintre et se remettait en marche. Jacques, éperonné par

le désir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de

se frayer à son tour un chemin à travers la foule, mais, empêtré dans sa

robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de

beaucoup en arrière et, la chaussée étant occupée à ce moment par

l'énorme char du _Petit Faust_, il perdit tout à fait la trace de celle

qu'il poursuivait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essoufflé sur la place

Masséna, illuminée par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule

était moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des

terre-plains qui s'étendent en avant du Casino. Des masques s'y

pourchassaient à coups de confetti, en échangeant d'une voix flûtée de

gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et désappointé, Jacques avait

de nouveau enlevé son masque; ses regards erraient d'un groupe à

l'autre, en quête de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.

--Ohé! Jacques!...

Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperçut enfin Francis

démesurément agrandi par un effet de la lumière du couchant.

--Je t'ai faussé compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure-toi qu'il

m'est arrivé une aventure... J'ai été intrigué, oui, mon cher, intrigué

par une jolie fille, une Niçoise pur-sang avec des yeux couleur de

bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa...

Une fringante créature, faite au tour, souple de taille et rebondie du

corsage; la langue bien pendue par dessus le marché et la répartie

amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'eût été par respect pour

ton état d'homme marié, je l'aurais emmenée dîner avec nous, mais nous

nous retrouverons... Je lui ai donné rendez-vous à la redoute, et je

dois la reconnaître à un gros bouquet d'oeillets rouges qu'elle portera

au corsage.

--Vous irez donc à la redoute? demanda distraitement Jacques.

--Parbleu! et toi aussi, naturellement.

--Moi?

--Pourquoi pas? s'écria Francis, as-tu peur de te compromettre?

--Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrière eux une voix

moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de méchantes rencontres!...

Ils se retournèrent et virent le domino blanc aux noeuds roses qui

pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se

remettre de sa surprise, qu'un second domino, bleu celui-là avec des

noeuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais:

--_Is it you at last, Mania dear?... Let us go away!_

--C'est elle! dit Jacques en entraînant Francis.

--Qui, elle? demanda celui-ci en écarquillant les yeux... Comment, toi

aussi, gamin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?...

Thérèse n'en saura rien!

Pendant ce temps les deux femmes avaient gagné une voiture de maître qui

stationnait près du pont; elles y montèrent et le landau partit au grand

trot.

Jacques, la mine déconfite, regardait l'équipage tourner l'angle de la

rue Masséna. Déjà un sentiment de gêne l'envahissait; il craignait que

Francis ne devinât l'émotion causée par cette rencontre et il

s'efforçait de dissimuler son désappointement. Il savait le paysagiste

très observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance

exagérée que ce domino mystérieux prenait déjà dans sa vie. Mais, à ce

moment, Lechantre était très porté à l'indulgence. Grisé lui-même par le

carnaval, il admettait fort bien que son compagnon subit de son côté les

effets de cette griserie momentanée. D'ailleurs, ayant l'habitude de

regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de

durée, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait

également la brièveté et l'innocuité d'un feu de paille.

--Bah! dit-il, console-toi... Tu la rattraperas!... Les femmes, ça ne se

perd jamais... Je parie que tu la retrouveras à la redoute! En

attendant, allons nous débarrasser de nos frocs, puis nous dînerons sans

nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un

bain de plaisir.

Le programme arrêté par Lechantre fut exécuté ponctuellement. Après

avoir dîné à la Régence, les deux amis retournèrent chez le costumier

endosser leur robes de moine, auxquelles ils firent coudre pour la

circonstance quelques noeuds rouges. Vers dix heures, ils allèrent

s'attabler au café, sous les arcades du casino, de façon à assister à

l'entrée des masques. Le café était plein. Les tables se prolongeaient

très loin, sur deux rangs, jusqu'à la porte du casino, et les masques

qui arrivaient à pied étaient obligés de traverser la baie des

consommateurs au milieu d'un chassé-croisé de quolibets et

d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue déliée

répliquaient et un assourdissant brouhaha de rires, de huées et de cris

d'animaux, montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se

mettre en train et aussi pour émoustiller Jacques, Lechantre avait fait

apporter une bouteille de champagne. Debout contre un pilier, les reins

ceints d'une cordelière rouge, les épaules couvertes d'une pèlerine de

même couleur, ornée de coquillages, le nez enluminé d'ocre, la barbe

poudrée à blanc, il avait la mine truculente d'un pèlerin en goguette.

D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait

des toasts burlesques aux femmes masquées qui défilaient au bras de leur

cavalier.

--Ohé! s'exclamait-il, très chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme

que j'adore, je baise tes pieds et je bois à tes yeux noirs... Hein!...

tu veux savoir d'où j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars

pour un pèlerinage à Cythère... J'y vais chercher des indulgences...

Viens-tu avec moi? tu dois en avoir besoin, toi, là-bas, la Vénitienne

aux cheveux roux... Hé! Maria!...

Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en

arrondissant sa main en porte-voix:

--Tu sais, méfie-toi, ton mari est là!...

Jacques riait du bout des lèvres, en s'émerveillant de cette sève de

gaminerie verveuse qui pétillait encore sur les lèvres du vieux maître.

Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dévisageait d'un oeil anxieux

les femmes qui descendaient de voiture.--Mania viendrait-elle à la

redoute, et, s'il l'y retrouvait, que lui dirait-il?--A la pensée de

cette rencontre possible, son coeur se serrait, un frisson le secouait,

il ne tenait plus en place. Onze heures sonnèrent.

--Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.

--Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orné d'une gourde,

allons prêcher la parole de vie aux gentils!...

Ils s'acheminèrent vers le casino. Dès les premiers pas qu'ils firent

dans le vestibule, de joyeuses bouffées de musique achevèrent de griser

Francis. Tout le jardin d'hiver était illuminé de girandoles

alternativement blanches et rouges. Sous les fougères arborescentes et

les palmiers en éventail, parmi les buissons de camélias en fleurs, des

lumières assourdies brillaient doucement dans les verdures foncées; des

globes blancs et rouges se reflétaient à ras de terre dans l'eau moirée

d'un lac minuscule entouré de gazon. Au centre, sous le kiosque

enguirlandé de lanternes aux blancheurs d'albâtre ou aux rougeurs

d'aurore, un orchestre jouait des valses de Waldeufel. Le long des

allées tournantes, des groupes de femmes et d'hommes costumés en blanc,

avec des rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agréments

blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de chaque espace

vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement des

couleurs uniformément blanches et écarlates; la musique tantôt assourdie

et caressante, tantôt éclatante et cuivrée, dont les timbres semblaient

reproduire pour l'oreille les deux tonalités dominantes qui charmaient

les regards; le bariolage des travestissements à la fois dissemblables

dans la forme et appariés par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain

de tout ce inonde se donnant du plaisir à plein coeur; le mystère des

loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles

bleues ou brunes semblait phosphorescentes; le froufrou soyeux des

étoffes, le voluptueux frôlement de quelques jeunes femmes montrant

hardiment leurs épaules ou leurs bras nus;--toute cette féerie sensuelle

était propre à troubler des têtes plus solides que celle de

Jacques.--Chaque point sensible de son moi était chatouillé à son tour;

il était pris par la chair aussi bien que par l'esprit, par ses

préoccupations d'art, par le réveil de son animalité paysanne, par la

curiosité d'émotions non encore goûtées. Au milieu de cette

effervescence de tout son être, quelque chose de poignant et de très

doux, de délicieux et d'amer,--l'attente anxieuse de Mania--éclosait au

fond de lui comme une fleur diaprée de blanc et de rouge, au parfum à la

fois irritant et suave...

Viendrait-elle?... Fallait-il interpréter comme un défi, une ironie ou

une promesse les paroles qu'elle lui avait jetées en fuyant, place

Masséna? L'insistance quelle avait mise à attirer l'attention de Jacques

à la bataille des fleurs et aux confetti était-elle un caprice ou un

sérieux désir de le revoir? En tout cas, cette insistance révélait au

moins un mystérieux intérêt?... Mania pensait-elle à lui de la même

façon qu'il pensait à elle?.. Tandis qu'il se posait cette

interrogation, une flambée d'espérance lui montait au cerveau, et, dans

les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui

semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le

tourbillon du bal masqué le soulevait de terre; au milieu du brouhaha

des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pensée de Thérèse ne

se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement très

lointain.

Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la

cherchait au fond des allées les moins fréquentées, là où des touristes,

débarqués du train de plaisir et fagotés en des dominos de lustrine,

s'affalaient à demi-endormis sur les bancs; ou bien il rôdait autour des

tables du restaurant, toutes rayonnantes de rires, de tintements de

verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis

Lechantre, il pénétra dans la salle du théâtre, où l'on dansait. Là,

même musique entraînante, même affluence de masques emplissant les loges

ou se trémoussant sur le parquet du bal, même fête de couleurs, même

enivrement de plaisir. L'atmosphère y était étouffante, et Mania ne

devait pas s'être risquée dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnèrent

le jardin, où l'on pouvait se promener sans crainte d'être bousculé, et

où l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de

respirer plus à l'aise, ils avaient tous deux enlevé leur loup et se

promenaient sans souci de montrer leur visage découvert.

--C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperçois nulle part le

bouquet d'oeillets de ma petite Niçoise... M'aurait-elle fait

faux-bond?...

Comme ils longeaient la rangée des tables du café, installées dans le

jardin, ils se trouvèrent non loin d'un groupe de dominos très élégants,

assis autour d'un guéridon et occupés à prendre des glaces. Au même

moment, un masque se détacha du groupe et s'avança vers eux. C'était une

dame à la tournure très jeune. Une robe de crêpe de Chine blanc drapait

sa taille souple et ses hanches, une robe taillée à la grecque, garnie

de dentelles d'or et semée, sur le devant, de gros pavots rouges. Les

manches, très larges, relevées au coude, permettaient de voir la

blancheur délicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle

d'or garnie de coquelicots était posé sur son épaisse chevelure d'un

blond fauve. La dame portait un étroit loup de velours mi-partie

cramoisi et blanc, laissant à nu le bas du visage, où éclatait le

vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retroussés.

Elle s'arrêta devant Jacques et Francis en s'éventant à petits coups, et

contempla un instant avec un ironique pli des lèvres la haute taille

robuste de Lechantre, auprès duquel Jacques paraissait un enfant.

--Tiens! dit-elle railleusement, _monsieur_ et _bébé!_... où est donc

_madame?_...

--Nous l'avons oubliée au vestiaire, répliqua plaisamment Francis, mais

nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien compléter le

trio.

--Merci, mon cher, riposta la dame aux pavots rouges, en toisant

impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.

--Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et

en posant sa main sur le poignet de l'inconnue.

Celle-ci se recula, et lui appliquant un coup d'éventail sur les doigts;

--A bas les mains, fit-elle sèchement, tu es trop marqué pour mon goût,

respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu

veux me prêter _bébé_, j'ai deux mots à lui dire... Continue ton

pèlerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout à

l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!

Francis s'inclinait comiquement, et, lâchant le bras de Jacques;

--A vos ordres, duchesse! s'écria-t-il d'une voix gouailleuse; puis il

se retourna vers son ami qui était devenu très pâle:

--Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout à

fait _pschut!_

Il posa le bout de ses doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à la

dame:

--Au revoir, mes enfants, soyez sages!

Puis il s'éloigna à pas comptés en balançant son bourdon d'un air

majestueux et paterne.

Jacques demeurait muet et presque décontenancé près de la dame masquée,

dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin qu'elle

prit pour déguiser sa voix.--Ainsi, l'occasion tant désirée était à

portée de sa main. Il se trouvait face à face avec la femme qui depuis

trois jours exaspérait sa curiosité et troublait son coeur; la liberté

du bal masqué permettait tous les épanchements du tête-à-tête, et leur

créait une quasi-solitude au milieu de la foule; cependant il était plus

agité que réjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque

chose de décisif allait résulter de cette entrevue, quelque chose

d'irréparable, peut-être!... Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une

liaison plus intime avec Mme Liebling était restée pour lui dans le

domaine du rêve. Il avait maintenant conscience qu'après les premiers

mots échangés il mettrait le pied dans la réalité, qu'après avoir péché

en pensée il pécherait en action, et qu'un premier acte téméraire en

provoquerait d'autres dont il ne serait plus maître... Et, en même

temps, il constatait son impuissance à se ressaisir, il se sentait

entraîné par une force mystérieuse, fasciné par l'aimant de ces deux

yeux qui brillaient à travers les trous du masque et l'attiraient

invinciblement... Ces réflexions se succédaient en lui avec une

électrique rapidité, pendant que la dame aux pavots rouges le

dévisageait, tout en secouant l'écran de plumes blanches qui lui servait

d'éventail:

--Tu as la mine mélancolique, maître, dit-elle de son ton railleur,

regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te

compromette?... Tu ne me demandes même pas pourquoi j'ai désiré te

parler...

--Au fait, répliqua Jacques, essayant de prendre un air dégagé... Quel

caprice ou quelle curiosité me vaut cet honneur?

--Une curiosité dont tu ne peux qu'être flatté... Je veux que tu me

dises le sujet de ton prochain tableau.

--Je n'ai pas de sujet en tête... Je ne travaille plus.

--C'est grand dommage! Est-ce le soleil de Nice ou la vie pot-au-feu que

tu mènes qui t'ôte le goût du travail?

--Non... c'est toi, murmura Jacques en la regardant fixement.

--Moi?... Tu ne m'as jamais vue! répondit-elle en riant.

--A quoi bon mentir?... Je t'ai vue aux confetti... Tu étais jeudi à la

bataille des fleurs où tu lançais aux gens des bouquets de jonquilles...

Enfin, je t'ai rencontrée et admirée à la villa Endymion.

--Tu te trompes.

--Je ne me trompe pas... Quant on t'a vue une fois, on ne t'oublie plus,

et lorsqu'on t'a entendue chanter des airs lithuaniens, on garde pour le

restant de ses jours la musique de ta voix dans ses oreilles et dans son

coeur... Tiens-tu à ce que je te dise ton nom?

--Inutile! interrompit-elle avec vivacité... que tu le saches ou non,

tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqué et nous n'en

serons que plus à l'aise pour causer... Offre-moi le bras et

promenons-nous.

Elle passa son bras sur celui de Jacques et ils tournèrent lentement

autour de la pièce d'eau. L'allée était étroite et Mania se serra contre

lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le

frôlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche

de tubéreuse, fixée au corsage, lui montait à la tête. Un frisson le

prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrêter dans

sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la

valse de l'_Estudiantina_, dont inconsciemment la jeune femme marquait

le rythme par un léger balancement du buste. Elle ramena son luisant

regard sur celui de son cavalier, et poursuivit;

--Ainsi, il y a de par le monde niçois une dame qui lance des bouquets

de jonquilles, qui chante des daïnos lithuaniennes et qui a le don de te

troubler?... Est-elle jolie?

--Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui

ensorcellent, répondit-il d'une voix étranglée.

--En vérité!... De quelle couleur sont-ils?

--Ils ressemblent aux vôtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement

banal du bal masqué.

Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus

respectueusement passionné à la déclaration de Jacques, sembla chasser

l'ironie des lèvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda

son interlocuteur avec une expression plus sérieuse, plus attendrie.

--Oui, balbutia-t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vôtres,

ses yeux donnent le vertige.

--Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante à ce point, demanda-t-elle

avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui

toutes les occasions de la revoir?

--Vous la connaissez donc? s'écria-t-il en souriant.

--Peut-être... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.

--Eh bien! puisqu'elle est votre amie, dites-lui que si je l'évite,

c'est que j'ai peur.

--Peur de quoi?

--Peur de la trop aimer...

--Quand on aime, on n'aime jamais trop.

--Et peur aussi de n'être pas aimé... hasarda-t-il en baissant la voix.

--Pour être aimé, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas

votre amour, comme voulez-vous qu'elle y réponde?

--Et si je vous confessais que je l'aime follement?

Elle sourit et agita un moment son écran devant ses yeux.

--Ce n'est pas à moi qu'il faut vous confesser, c'est à elle... à la

chanteuse de daïnos.

--Elle et vous ne font qu'une même personne, avouez-le donc!

s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionné.

--Calmez-vous, de grâce! répliqua-t-elle ironiquement.

Puis elle ajouta en reprenant le ton sérieux:

--Je crois qu'à force de tourner autour de cette flaque d'eau, nous

perdons tous deux la tête...

Elle lui lâcha le bras, marcha vers un banc inoccupé et s'y assit.

--Vous êtes fatiguée? interrogea-t-il.

--Non, mais je me sens devenir mélancolique... Je me demande si vous

êtes sincère, si ce n'est pas votre tête qui a parlé au lieu de votre

coeur, et ce que réellement vous devez penser de moi?

--Je vous aime, répéta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.

Elle demeurait méditative et le regardait avec une lueur tendre dans les

yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lèvres. Jacques,

penché vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait étourdi,

comme s'il eût contemplé l'eau profonde et tournoyante d'un abîme. Il

subissait une délicieuse fascination: les masques blancs et cramoisis

qui dansaient sous la lumière changeante des girandoles, le rythme

entraînant de l'orchestre, la lueur diamantée des yeux de la jeune femme

et l'énigmatique sourire de ses lèvres empourprées, toutes ces choses

formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont

Mania était le motif dominant. Un voluptueux silence s'était fait entre

eux, un silence d'enchantement, pendant lequel le peintre s'imaginait

planer très haut, dans une idéale région toute résonnante de musiques

lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...

Mania se leva brusquement.

--Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.

--Adieu? répéta-t-il, réveillé en sursaut; non... restez encore.

--Impossible, cher maître; d'ailleurs j'aperçois votre ami le pèlerin

qui revient avec un enfant de choeur au bras et je ne me soucie pas de

me trouver en aussi dévote compagnie... Adieu!

--Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la

main, quand vous reverrai-je?

--Y tenez-vous beaucoup?

--Puis-je maintenant vivre sans vous voir!

--Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'êtes-vous pas resté un

long mois sans rendre à Mania la visite que vous lui aviez promise?...

Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous

prenais à ceux qui vous sont chers?

--Ah! c'est déjà fait! balbutia-t-il, complètement affolé.

--Croyez-vous? demanda-t-elle en lui lançant un dernier coup d'oeil

ensorceleur.

Elle réfléchit un moment:

--Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera à neuf

heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocéens... _Good

by_!

Elle ébaucha sa familière et moqueuse révérence, s'éloigna, se retourna

encore avec un léger signe de tête, puis se confondit dans la foule des

masques.

--Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement

Francis Lechantre.

Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il

serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costumée en

enfant de choeur. La jeune fille avait ôté son masque. Assez jolie, avec

des yeux couleur d'encre et un nez retroussé, elle riait en montrant

toutes ses dents. Une calotte rouge laissait déborder ses cheveux épais

et crépus; une ceinture ponceau ceignait son buste orné d'un bouquet

d'oeillets rouges et mettait en saillie sa poitrine bien étoffée.

Francis paraissait fier de sa conquête et la caressait paternellement.

Comme Jacques, encore tout remué par la brusque disparition de Mania,

restait taciturne, Lechantre continua:

--Mon fils, je te présente Mlle Peppina, bouquetière de son métier et

enfant de choeur pour son plaisir. Je l'ai enfin trouvée tout à l'heure

aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontré que cette compagnie

n'était pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramenée dans le sentier du

devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmène souper...

Veux-tu être des nôtres?

--Grand merci, répliqua Jacques, je suis fatigué et je veux me coucher.

--Déjà las!... Il n'y a plus de jeunes gens!... Au fait, tu me parais un

peu battu de l'oiseau. Elle a donc été cruelle, la dame aux pavots

rouges? Voilà ce que c'est de donner dans le _high life!_ Va faire dodo,

mon garçon; le sommeil est le grand guérisseur... Bonne nuit, à demain!

Il entraîna allègrement Mlle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa

place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une

fois seul, il parcourut précipitamment les allées du jardin; il inspecta

ensuite l'intérieur de la salle et les loges, espérant toujours revoir

Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car

il ne l'aperçut nulle part.

De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et

regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'_Estudiantina_ et

par la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles

de Mania Liebling.

Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique

s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions

reçues à la redoute avaient été si vives et si imprévues qu'il avait

peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de

sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait

mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des

sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa

croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui,

encore enveloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de

Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède

jusque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui

s'étendaient du côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les

dernières musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du

bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait

constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre

grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le

feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme à travers les trous

d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins

d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling était

encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là,

tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec

une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les

dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les

soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le

suc, pour en pénétrer toute la signification.

Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de

ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait

quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une

intonation plus attendrie. Celles-là, il les triait précieusement, il

les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait

complaisamment le parfum. Alors, une bouffée d'espoir lui dilatait la

poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux

lèvres que lorsque le coeur est vraiment touché; ces mots, elle les

avait murmurés ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique

troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de

le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce

rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée

tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été

déterminée par un désir d'amour?--Ayant conservé un fonds de naïve

crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques

ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du coeur féminin. Il

ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par

bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir

de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce

rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité,

presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre

promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la

voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il

s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les

voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus

distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule,

aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se

félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière

liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain

mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de

Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La

tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cour lui sautait

jusque dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un

fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le

sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de

deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la

redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue

l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.

Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à

demi-réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient

qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture,

d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement

les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait

oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis.

En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs,

des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son

cerveau encore embrumé une réflexion plus nette surgit: «Est-ce que

Thérèse serait de retour?...» Et, tandis qu'il faisait péniblement cette

supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua

désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la

porte de la chambre fut brusquement poussée:

--C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.

--Oh! le paresseux, dit à son tour la petite mère, comment! tu es encore

au lit par ce beau soleil!

Tout en parlant, Mme Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de

Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.

--Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!...

Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!

Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira

cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.

--Embrasse aussi Thérèse!... Tu peux te vanter, mon fils, d'avoir la

plus brave femme et le meilleur coeur de la terre! Si tu savais comme

elle a été bonne pour nous, n'est-ce pas, Christine?... Eh! bien, où

es-tu donc?

Christine, encore enveloppée dans un long paletot de drap couleur

carmélite, se tenait sur le seuil et examinait à la dérobée le mobilier

de la chambre à coucher; son regard chagrin s'était arrêté sur le

fauteuil où la robe de moine à demi couverte de vêtements épars laissait

apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche ornée de

noeuds rouges.

--Me voici, maman, répondit-elle, sans se distraire de sa contemplation.

Jacques, qui s'était tourné vers elle, surprit tout à coup ce regard

investigateur et vit en même temps qu'il était fixé sur la robe aux

noeuds rouges. Un mouvement de dépit et de vexation le secoua dans son

lit.

--Eh! bien, ma fille, reprenait la maman Muret, est-ce que tu as peur

d'embrasser ton frère?

--Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de

laisser d'abord la place à Thérèse.

Elle s'avança d'un air pudibond entre sa mère et sa belle-soeur, qui

s'étaient un peu écartées et, sans s'approcher trop près du lit, elle

tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrière.

Ce dernier, à la fois ému et nerveux, s'efforçait de racheter sa

première impression d'effarement en prodiguant des caresses à Mme Moret

et en serrant les mains de Thérèse.

--Mes chères miennes, dit-il enfin, pardonnez-moi, je ne vous attendais

pas ce matin et je donnais à poings fermés.

--Tu n'a pas reçu mon télégramme? demanda Thérèse.

--Non, murmura-t-il, inquiet, tu m'avais envoyé une dépêche?

--Mais oui, hier, à la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais dû la

recevoir vers midi au plus tard... Et tiens... la voici encore intacte

sur la table de nuit.

En même temps elle prenait un télégramme posé près du bougeoir, le

décachetait et en lisait à voix haute le contenu: «Arriverons lundi

matin. Embrassons.»

--Comment ne l'as-tu point vu en rentrant? poursuivit Thérèse.

--D'abord, j'ai été absent toute la journée, repartit Jacques en

rougissant légèrement... Il raffermit sa voix et ajouta:--Au fait, vous

ne savez pas!... M. Lechantre est à Nice; nous avons passé la soirée

ensemble... Je suis rentré assez tard, la bonne dormait et je me suis

couché sans lumière, ne me doutant pas que j'avais votre dépêche auprès

de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais été vous chercher à

la gare!...

Thérèse était devenue pensive; elle semblait distraite par une

préoccupation subite et Jacques se hâta de changer le cours de la

conversation.

--Eh! bien, maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous

Nice?

--Mon enfant, répondit Mme Moret, tout ça me danse un peu dans la tête,

mais ce que j'ai vu m'a ébaubie... Ces fleurs partout, ces orangers

couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas,

Christine?

--Moi, vous savez, répliqua dédaigneusement Christine, je n'ai pas trop

bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans le

paradis terrestre qu'Adam a été tenté... et je me méfie.

Jacques ne put réprimer un geste d'agacement.

--Maman, s'exclama-t-il, Thérèse va vous montrer votre chambre et vous

installer. Pendant ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je

serai à vous...

Il fit le mouvement de quelqu'un qui s'apprête à sortir du lit et

Christine effarouchée entraîna Thérèse dehors.

--Dépêche-toi, Jacques, dit la maman Moret, mais avant, laisse-moi te

baiser encore une fois tout mon saoûl...

Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et

sa bru.

Quand la porte fut refermée, Jacques se leva, passa un pantalon et

saisit rageusement la malencontreuse robe de moine.--«Quel guignon!

pensait-il; avec son oeil fureteur, Christine l'aura certainement

aperçue sur le fauteuil... J'espère que ma femme ne se doute de rien,

mais cette mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa

découverte pour réveiller la jalousie de Thérèse!...» Il roula

hâtivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna

la domestique:

--Donnez cela au concierge, dit-il à cette fille, et priez-le de le

porter tout de suite chez le costumier du boulevard Dubouchage...

«Dès que je serai habillé, songea-t-il, je courrai chez Lechantre et je

lui ferai la leçon.»

Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui créait déjà

une situation embarrassante. Il allait être obligé de chercher des

subterfuges et de recourir à d'humiliants mensonges. Et ce n'était pas

tout: il avait accepté avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la

conviction que l'absence de sa femme lui laisserait une complète

liberté. Comment s'en tirerait-il maintenant? Sous quel prétexte, dès le

soir de l'arrivée de la petite mère, fausserait-il compagnie à toute la

famille? Resterait-il cloîtré à la maison, tandis que Mania se

morfondrait à l'attendre dans sa voiture?... C'était se perdre à jamais

dans son esprit et la seule pensée de s'aliéner le coeur de Mme Liebling

le mettait hors de lui. Il était attiré vers elle par une poussée de

passion plus irrésistible encore que la veille; aujourd'hui plus

qu'hier, elle lui apparaissait désirable entre toutes les femmes. Elle

l'avait enlacé de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne

pouvait supporter l'idée de se détacher d'elle.--Non, coûte que coûte,

il devait aller à ce rendez-vous!--Et, déjà rendu moins délicatement

scrupuleux par l'entraînement de son désir, il songeait à s'assurer la

complicité de Lechantre.

Pendant ce temps, Thérèse avait installé la maman Moret dans la chambre

qui lui était réservée, et qui communiquait avec un cabinet destiné à

Christine, puis elle était rentrée dans le salon pour procéder, avec

l'aide de sa belle-soeur, à l'ouverture des bagages.

Tout en tirant hors des compartiments les vêtements et le linge de sa

mère, Christine repensait à la robe de moine, et, ainsi que Jacques

l'avait redouté, elle grillait d'en parler à Thérèse. D'avance elle

éprouvait une joie maligne à se servir de cette découverte pour

inquiéter la tendresse de la jeune femme.

--Tout de même, remarqua-t-elle, c'est singulier que Jacques n'ait point

eu votre télégramme, Thérèse!

--Jacques vous en a donné lui-même la raison, Christine... Il est rentré

tard et s'est couché sans voir la dépêche.

--Il fallait qu'il fût bien fatigué par sa soirée pour avoir si grande

hâte de se mettre au lit!... J'ai en idée, moi, qu'il avait passé sa

nuit au bal masqué.

--Je n'en sais rien, répliqua Thérèse avec un involontaire

tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?

--Oh! c'est peut-être un jugement téméraire, murmura hypocritement la

dévote fille... N'avez-vous point vu dans sa chambre un costume de laine

blanche garni de noeuds rouges?

--Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thérèse.

--Et cela ne vous a point choquée?

--Mon Dieu non, ici tout le monde se déguise pendant le carnaval, et

Jacques aura sans doute loué ce costume en vue de quelque spectacle

auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant

qu'il ait été à la redoute avec M. Lechantre, où est le mal?

--Vous êtes tolérante, riposta aigrement Christine; pour moi, j'ai

toujours entendu dire que ces bals masqués étaient des lieux de

perdition.

--Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.

--Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont

faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux!

--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!... Je suis

sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous

expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.

Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la

caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en

s'acheminant vers le salon, l'artiste s'était dit: «Si elle me parle du

costume, je lui répondrai: Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y

a-t-il là d'étonnant?» Une fois seul avec Thérèse, il commença par la

questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait

complaisamment de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque

instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé

ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait

emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de

l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui

la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le

chapitre du froc aux noeuds écarlates. «Elle ne me parle de rien,

songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien

vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent.» Loin de

hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait

à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les

faits et gestes de Thérèse ou de Mme Moret.

Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des

intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La

préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui

ramèneraient la conversation vers des points difficiles à toucher

donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur

cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le

silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune

femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés

après trois jours d'absence. Jacques, de son côté, était à la fois

énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son

rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure

indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se

tirer d'affaire tout seul et il méditait d'aller chercher Lechantre afin

qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la

verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se

sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la

conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait nécessaire de lui

recommander une prudente discrétion et de se concerter avec lui pour se

ménager un moyen de passer la soirée dehors.

--Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir

Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.

--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.

--Assez loin... Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son

yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A

bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisinière de soigner le menu: je

te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre

ami...

Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il

venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la porte,

et il entendit la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.

--Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste, je tombe

à pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse

par l'entrebâillement de la porte du salon.

Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains:

--Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien

dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...

--La maman va très bien, répondit Mme Moret d'une voix guillerette en

soulevant la portière de la pièce contigüe et en se montrant avec

Christine.

On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux

heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure

dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une

alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir

son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.

--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous

retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de

l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... Où

donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?

--Je vous conterai cela à déjeuner, madame Moret, répliqua Francis en

riant, car je m'invite sans cérémonie...

--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré,

dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.

Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à

Lechantre la plus rigoureuse réserve; mais il se sentit à la fois

observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi

afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil

autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêts du

déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il

pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement les choses ne

marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse sortit pour

jeter un coup d'oeil à la cuisine et à la salle à manger, Mme Moret et

Christine crurent devoir tenir compagnie à leur hôte.--Christine surtout

s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle

avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne

satisfaction à demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne

lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et

annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.

Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il avait beau s'efforcer de

prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front,

la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres

trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie

mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute

superficielle. Elle trouvait à Jacques l'oeil inquiet et le geste agité

d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme

aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité

et, à mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une

croissante tristesse lui embrumait le coeur.--Au moment où la bonne vint

dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin

de l'emmener à l'écart, mais Thérèse s'était déjà emparée du bras du

paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même temps, Mme Moret

réclama celui de «son garçon», et Jacques, déconcerté, vit ainsi

s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son

compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des

épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre

amis.

Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon et préparé avec sollicitude.

Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre

lui avait expédié un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du

pays, la présence de ses compatriotes, la délicatesse du menu,

commençait à bavarder à coeur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des

amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait

un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son énervement

redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain

du «cher maître».

Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les

talents du cordon bleu qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement

interrompu par la voix acide de Christine:

--M. Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la façon dont vous

avez passé votre soirée avec Jacques!

--A vos ordres, mademoiselle, répondit le peintre en élevant son verre à

hauteur de l'oeil et en dégustant à petits coups son cher vin de

Bazincourt;--d'abord vous saurez que nous sommes allés aux confetti et

que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dîné au

cabaret, puis...

--M. Lechantre, dit avec une ironie affectée Jacques qui se sentait sur

des charbons ardents, souvenez-vous que Christine est fort dévote; ne la

scandalisez pas par le récit de vos exploits!

--Sois tranquille, gamin, je connais les égards dus aux demoiselles et

je glisserai discrètement sur l'épisode de l'enfant de choeur...

--Un enfant de choeur, répéta Christine d'un air faussement candide,

vous êtes donc allés à l'église?

--O naïveté biblique! s'exclama Lechantre, non, pas tout à fait... Il

s'agit du déguisement d'une jeune personne qui faisait ses dévotions à

la redoute.

--Quelle horreur! murmura Mlle Moret en baissant les yeux, comment

ose-t-on commettre de pareilles profanations?... Et c'est à ce bal que

vous avez tous deux passé votre soirée?

--Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques était fort attristé de sa

solitude et j'ai voulu le distraire en le conduisant à cette redoute...

Toutes les belles dames de Nice y étaient et votre garçon, maman Moret,

y a eu un joli succès.

--Ne vous moquez donc pas de moi, M. Lechantre, interrompit Jacques

agacé, en voilà assez là-dessus!...

Thérèse avait relevé la tête et observait douloureusement le trouble de

son mari. Quant à la petite mère, toujours enchantée d'entendre l'éloge

de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoudée à la nappe, les

yeux fixés sur ceux de Francis, elle approuvait de la tête et répétait

complaisamment:

--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous ça!

--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la

redoute blanche et rouge était positivement une jolie chose et je

regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des

femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de

la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a

intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ça se devinait à

sa toilette et au son de sa voix.

--Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thérèse en affectant une

parfaite indifférence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en

avait pas soufflé mot.

--Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse

emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal

masqué et la dame n'avait rien d'intéressant.

--Mazette! se récria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le goût

difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait

distinguée.

--Comment était-elle mise? demanda Thérèse.

--Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque avec une

garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un

bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui brillaient comme

des diamants, et une voix!... Une musique à la fois mordante et câline,

avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié

que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez

bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie,

et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!

--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lançant un regard

furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et

c'étaient des banalités!

--Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire,

ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons

bien que personne ne les prend au sérieux...

Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme et

surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient

un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en

écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface.

Chacun des mots prononcés par le paysagiste produisait en elle une

secousse suivie de cruelles réflexions. Elle rapprochait les révélations

de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des

conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges

avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette rencontre où

Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications

rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante perspicacité de

Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania

Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour

elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait été préméditée. Que

s'y était-il passé? Quelles confidences s'y étaient échangées? Dans

quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il

se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et

rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait

trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine

avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux

moyens de revoir cette dangereuse créature; il n'avait pas rougi de

profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa

curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans

sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts

d'indignation, était tentée décrier à l'infidèle: «Pourquoi mentir? Je

devine tout et je ne suis pas ta dupe!» Mais en cette âme vaillante, le

sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère

l'emportèrent sur l'amour-propre blessé et elle sut se contraindre à

rester calme.

Néanmoins cette contrainte ne s'imposait point sans une lutte dont

l'effort transparaissait sur les traits de Thérèse, et Lechantre, qui

était observateur, ne manqua pas de remarquer l'altération que ses

confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune Mme Moret.

Il comprit qu'il l'avait involontairement froissée et se tut

brusquement.--Pendant la fin du repas, un silence gênant pesa sur les

convives. Francis, redevenu sérieux, examinait avec surprise le noir

regard pensif de Thérèse, la mine vaguement inquiète de Jacques, le

méchant sourire de Christine, et il commençait à se demander: «Que

diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jeté un

froid...»

On se leva enfin de table, on prit le café sur le perron et, tandis que

les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraîner son

ami dans le jardinet, sous prétexte de fumer en plein air.

--Ah ça, que se passe-t-il? interrogea Lechantre à mi-voix, dès qu'ils

furent cachés par les massifs d'orangers, est-ce que j'aurais fait une

gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?

--Absolument! répondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matinée,

il m'a été impossible de vous prendre en particulier pour vous

recommander le silence... A la façon dont vous avez dépeint la dame aux

pavots rouges, Thérèse a dû reconnaître une femme dont elle est déjà

jalouse, et je crains que cela n'ait tout gâté.

--Comment! ce n'était donc pas la première fois que tu rencontrais cette

dame?

--Non, je la connais depuis six semaines; c'est une étrangère, une femme

du meilleur monde.

--Diantre soit des femmes du monde! s'écria le paysagiste désolé, je

croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de

choeur, mais du moment où c'est sérieux, je n'en suis plus... Est-ce que

tu as l'intention de la revoir?

--Oui, avoua Jacques, ce soir... au Corso blanc... Et même j'ai compté

sur votre amitié pour...

--Pour conter à ta femme que nous devons passer la soirée ensemble,

n'est-ce pas?... Merci! tu me fais jouer un joli rôle, galopin!... Tu

oublies que j'ai une vive admiration pour Thérèse, et que je l'aime...

--Eh! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...

--Elle est propre, ta façon d'aimer... à coups de canif dans le

contrat!... Je ne veux pas être ton complice et tu vas me faire le

plaisir de planter là ton étrangère!

--Impossible!... J'ai donné ma parole pour ce soir... C'est une question

de délicatesse et d'honneur.

--Voilà de l'honneur bien placé... A d'autres!... ne compte pas sur moi.

[Illustration.]

--Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernière entrevue, d'une de ces

explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.

--Ah! ah! La scène des adieux, les lettres à restituer... C'est une

liquidation, alors?

--Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir

l'assistance de Lechantre, n'hésita pas à se charger la conscience d'un

nouveau mensonge.

--Si c'est pour brusquer le dénouement, je veux bien t'aider à sortir

d'un mauvais pas, mais liquide, mon garçon, tranche dans le vif, et

méfie-toi... Ces histoires-là finissent toujours mal!

Ils remontèrent ensemble au salon. Thérèse s'était rendue assez

maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave

Lechantre, afin de racheter son impair de la matinée, s'évertuait à

donnera la conversation une tournure moins dangereuse, en évitant les

sujets brûlants, et en évoquant de joyeux souvenirs communs à toute la

famille. Il parla de Rochetaillée, taquina Christine sur ses goûts

sédentaires, entreprit la petite mère à propos de sa basse-cour et de

son étable, raconta de comiques histoires de village et fit tant qu'il

dérida Thérèse. Elle lui répondait avec enjouement et paraissait prendre

un plaisir d'enfant à entendre Francis parler le patois du pays. Sa

gaieté factice fit illusion à Jacques. Il se persuada qu'elle avait

oublié l'incident du bal masqué, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses

frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la réplique à son

ancien maître.

Quand Lechantre prit congé des trois femmes, il dit négligemment à son

ami:

--A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir,

pour prendre le thé. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures...

Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin dès le premier jour de votre

arrivée, mais vous devez être fatiguées, et vous aurez sans doute besoin

de vous coucher de bonne heure.

Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de

Thérèse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il détourna la tête.

Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis à

Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air

distrait; leur attitude à tous deux lui parut suspecte.

--Ils s'entendent pour me tromper, songea-t-elle. Et de nouveau un froid

lui glaça les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la

main à Lechantre.

Après le départ du paysagiste, l'après-midi se traîna péniblement entre

Christine, qui tricotait un châle de laine, la maman Moret, qui

sommeillait de temps à autre, et Thérèse, qui semblait replongée dans

ses réflexions.--En dépit des graves présomptions fondées sur la

froideur de Jacques et les révélations de Lechantre, il y avait encore

des moments où elle se refusait à croire à une trahison, à admettre

comme possible le navrant écroulement de son bonheur. «Non,

pensait-elle, il ne peut être devenu déloyal à ce point!» Elle attendait

toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de

tendresse qui mettent un aveu aux lèvres du coupable et lui font tout

pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A

mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience

mal contenue. Lorsqu'on se mit à table pour dîner, il mangea à peine, la

fièvre de l'attente lui coupait l'appétit, il trouvait que la domestique

enlevait les plats avec une lenteur agaçante; il l'accusait de pontifier

en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre à

la dérobée.

Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'échappaient à Thérèse.

Ils lui perçaient le coeur, et sa souffrance était d'autant plus aigüe

qu'elle cherchait à la dissimuler.

Dès que le dessert apparut, l'impatience à peine déguisée de Jacques

redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules et il calculait

avec agacement qu'il serait obligé de perdre encore quelque temps chez

le costumier... «Ce dîner n'en finira jamais!» se disait-il rageusement.

Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions des trois

femmes, de peur qu'une réponse plus explicite ne redonnât un nouvel

essor à la conversation qui languissait, et ne le retînt plus longtemps

dans la salle à manger.--A la fin, il se leva brusquement et alla

embrasser la petite mère.

--Bonsoir, maman, murmura-t-il, il ne faut pas que je fasse attendre le

baron Herder, et d'ailleurs vous devez avoir toutes trois grand besoin

de dormir.

Thérèse s'était levée en même temps que lui et le précédait dans

l'antichambre avec une bougie.

--Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut près de la porte.

--Non... Je l'espère, du moins, mais je ne puis te fixer une heure

précise... quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au

revoir, Thérèse!

Il lui prit la main et la serra précipitamment.

--Ta main est glacée, dit-il, tu es fatiguée et un bon somme te fera du

bien... Couche-toi vite!

Là-dessus il s'esquiva.--Dès que la porte fut refermée, Thérèse gagna sa

chambre, dont la fenêtre restée ouverte donnait sur la rue. Elle vit

Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction opposée

à celle qu'il aurait dû prendre pour aller au port.

--Avec quel aplomb il ment déjà! pensa-t-elle... Non, je ne puis

supporter cet état de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!

Son manteau de voyage et son chapeau étaient encore sur le lit; elle se

coiffa, s'encapuchonna à la hâte, puis, rouvrant avec précaution la

porte d'entrée, elle se glissa dans la rue et se précipita vers le

boulevard.

_(A suivre)._

André Theuriet.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891 · 第 25 / 25 题