PAR

ANDRÉ THEURIET

Illustration.» d'ÉMILE BAYARD

Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

Il sortit de la gare, la tête et le coeur tout embrumés par la

mélancolie des adieux. Au dehors, un vent léger faisait frissonner le

feuillage des eucalyptus baignés de lumière; les omnibus descendaient

lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les

marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs en laissant

derrière eux comme une traînée d'odeurs printanières. L'avenue de la

Gare, avec ses mâts pavoisés de flammes tricolores, ses guirlandes de

lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons décorées de draperies

aux couleurs crues, fourmillait de flâneurs. Cette animation, cet air de

fête, eurent peu à peu raison de l'impression de tristesse que Jacques

emportait du chemin de fer. Son âme, comme celle de la plupart des

artistes, subissait vivement l'influence des phénomènes extérieurs et

changeait d'état avec une mobilité d'hirondelle. Bientôt le peintre

respira avec plus de facilité, marcha d'un pas plus allègre et prêta une

attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre

nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait délivré d'une

secrète contrainte. Il s'opérait en toute sa personne une sorte de

détente, une sourde réaction joyeuse, quelque chose de ce qu'éprouve un

écolier, à son premier jour de vacance. En même temps, de ce trouble

arrière-fond qui forme le limon de l'âme humaine, de confuses pensées

s'élevaient pareilles à ces globules de gaz qui se dégagent, d'une eau

vaseuse et montent légèrement à la surface. «Thérèse était partie; il se

trouvait seul à Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver

Mania Liebling pendant les fêtes et de déchiffrer ce qu'il y avait dans

le coeur de cette étrange sirène. Le bouquet de jonquilles et de

violettes, lancé à son adresse, avait de nouveau troublé sa quiétude.

Quelle mystérieuse intention se cachait derrière cette manifestation

visiblement préméditée? Etait-ce simplement une espièglerie sans

conséquence ou devait-il y voir une invitation à renouer des relations

trop brusquement interrompues?» Tout en écartant l'idée d'une infidélité

possible, Jacques pensait de nouveau à Mania. Depuis leur rencontre à

Beaulieu, imperceptiblement, Mme Liebling prenait possession d'une plus

large part de lui-même. Cette main-mise partielle s'était effectuée

lentement, mais d'une façon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait

été séduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'était exercé sur cette

portion du coeur restée neuve chez les hommes qui n'ont connu et aimé

qu'une femme; elle avait éveillé chez Jacques une sourde voluptuosité

latente et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosité

qui nous pousse aux aventures périlleuses, à la convoitise du fruit

défendu. Elle pénétrait en des régions de son être où dormaient des

désirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection

de Thérèse n'avait pas remplis. Troublé par cette graduelle

intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait

qu'il était malhabile à se défendre contre les entraînements de cette

enchanteresse, que la société de Mania lui devenait de plus en plus

indispensable et qu'il ne retrouverait un sérieux repos d'esprit que

lorsqu'il aurait pénétré à son tour dans le coeur de Mme Liebling...

En arrivant près du boulevard Dubouchage, l'idée de rentrer dans son

appartement désert opéra un revirement dans son esprit et sa pensée se

reporta vers celle qu'il venait de quitter à la gare. A cette heure,

Thérèse devait déjà être à Antibes et certainement elle aussi pensait à

lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop

pour ne pas être sûr qu'au rebours de la sienne, l'âme de Thérèse

n'était distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. «Je

vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis décidément pétri d'une pâte

plus grossière!»

De loin en loin, nous avons ainsi de ces éclaircies soudaines qui nous

permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette

mise à nu de notre âme est si désolante et nous aimons tant à nous en

faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capable de supporter la

vue de notre perversité crûment étalée; nous nous hâtons de jeter sur

cette répugnante nudité un voile d'hypocrites correctifs et de

sophistiques illusions. Tout en se reprochant la coupable satisfaction

que lui causait l'idée de sa solitude et de sa liberté, Jacques se

disait: «Après tout, en puis-je mais si j'ai une nature facilement

excitable?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette

vive sensibilité les impressions du dehors.»

Au moment où il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se

heurta contre un promeneur à barbe grise, qui le prit dans ses bras

brusquement, et s'écria en lui donnant l'accolade:

--Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.

--Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques ébaubi, par quel heureux hasard

êtes-vous à Nice?

--Ne t'avais-je pas prévenu que je viendrais te surprendre un jour ou

l'autre? répondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami

fort riche, le baron Herder, qui possède un yacht et qui m'a offert une

place à son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le

carnaval, j'ai accepté... Nous avons quitté Ajaccio hier soir et ce

matin l'_Hébé_ jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de

toilette, le déjeuner et me voici... Comment se porte Thérèse?

--Très bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est allée à Paris,

chercher la petite mère et Christine, qui passeront une quinzaine avec

nous.

--Alors fournée complète?... Tant mieux!... Je suis ici pour quelques

semaines et j'espère bien que nous ne nous quitterons guère... Ah! ça,

d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'oeil clair, les joues

pleines, le teint reposé, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton

indisposition?

--Je me porte comme un charme, cher maître... Nice m'a retrempé.

--A la bonne heure! Du reste, ça devait être, ce pays-ci est une

fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'après un

premier bain de soleil, je me sens tout gaillard et il me semble que

j'ai vingt ans de moins sur le corps.

En effet, Francis Lechantre, bien à l'aise en son complet de drap gris,

à barbe en éventail, le teint rose, le regard épanoui, paraissait plus

jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnière était

fleurie d'une touffe d'oeillets, son feutre rejeté en arrière découvrait

son front bombé, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait

juvénilement sa haute taille.

--Tu sais, continua-t-il en exécutant un moulinet avec sa canne, je suis

venu ici avec l'intention de m'amuser, et, puisque te voilà veuf pour

quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron

Herder a la goutte et, en sa qualité d'archi-millionnaire, il est blasé

sur tous les plaisirs... mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de

jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y

mordre... D'abord je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un

jeune homme...

Je veux m'en fourrer, fourrer jusque-là!...

comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la _Vie parisienne_... Nous nous

déguiserons, nous lancerons des confetti, nous irons au _veglione_ et

nous intriguerons les Niçoises... Mon cher enfant, plus je grisonne et

plus je suis d'avis qu'il faut se hâter de jouir des douceurs que la

Providence nous a mises en réserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me

conduire chez un costumier où je me commanderai un domino. Puis nous

irons prendre un sorbet à la Renaissance en écoutant les

mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que

c'était hier... Je n'y reviendrai peut-être plus et, ma foi, je veux

boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette

aimable existence terrienne!... As-tu un cigare?... Bon, merci, et

maintenant _andiamo!_

L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891 · 第 24 / 25 题