La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses semblent
rôder dans les fils de fer; peut-être sont-ce des rats qui mènent
ainsi, au cœur de l'ombre, d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre
les chairs et meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est
suspendu; toute la nature subit une angoisse fiévreuse, sorte de
brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre les combattants.
Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner parmi les ronces et
les charognes, offrant une fois de plus leur chair glacée à la flèche
de feu qui, dans sa course errante, les viendra frapper brutalement.
Des voix confuses murmurent:
--Une patrouille est sortie! Attention!
Quelque imprudent brise des branches entre les lignes ou fait cliqueter
son arme. Les fusées jaillissent des bouquets d'arbustes. Il faut que
la terre où s'incruste la patrouille errante ait le visage immobile
d'un désert.
Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés devant elles; leur
esprit est calme et rêveur, car elles aperçoivent, malgré l'horreur
et l'effroi qui les entourent, au delà de la ligne ennemie, un miroir
merveilleux leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes,
le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs entendent les
anciens violons au rythme énervant desquels dansèrent leurs premières
amours, parmi le concert rageur des vents et les fusillades.
La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la fortune la
protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule de terre et de sacs
de sable exhaussant un grand arbre renversé.
Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande songe, elle
aussi, aux soirs harmonieux où elle jouait de la guitare dans les
rues de Marbourg, sous les fenêtres fleuries de la fille d'un grave
privat-docent; elle revoit les farandoles universitaires dans la ville
médiévale, les causeries printanières avec de joyeux compagnons, autour
des vastes chopes où la bière claire brillait comme des escarboucles.
Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe aux pieds de la
sentinelle; une gerbe d'or fuse et le franc buveur de jadis, l'amant
élégiaque dont le cœur sait joindre à la douceur de Gœthe l'amertume de
Henri Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé
par la douleur, souffle comme un taureau dont le poitrail fut ouvert
par la courte épée de Bombita.
Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes
françaises.
Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère
inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le
petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait,
à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les
travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau.
La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée
comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante,
occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille
renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois
paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie.
La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans
doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se
formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point.
Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage
obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est
relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure
de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance.
Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui
les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les
apeure.
Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la
gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le
fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer,
les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile,
dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une
gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes.