EN LIGNE

Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où l'artillerie est

cachée sont des buissons ardents. Il faut monter en ligne. Dans le

village en ruines, au faîte d'un pan de mur, une plaque demeure, battue

des vents: «La mendicité est interdite dans le département.»

C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, retournée, éventrée

par les explosions. Une avenue, faite de troncs d'arbres, mène vers la

ligne.

Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser sa forme et sa

couleur.

Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse région de

l'aventure. Son sac, où des lettres, des vivres et du linge forment un

ensemble compact et moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades

battent ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son fusil au fil

téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant de suivre l'ombre qui le

précède, il trébuche et s'irrite.

Des voix font passer des recommandations: «Attention au fil. Faites

passer qu'on ne suit pas. Faites passer: Halte.» D'autres voix, surgies

de la terre, demandent, sourdes, inquiètes:

--Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?

L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.

--Quel est l'imbécile qui est en tête?

--On va trop vite!

Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée par la courroie

du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante et molle. Il lui faut

repartir, car ceux qui le suivent le renverseraient et lui passeraient

sur le corps. Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un

vertige écœurant à les parcourir.

Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément au poste

qu'ils garderont. Les escouades descendantes s'incrustent dans le mur,

afin de laisser passer la relève.

Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque de terre,

entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, fortin garni de grenades,

sentinelle dont la vigilance doit être absolue et qui garde la France.

A deux ou trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des

pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle éclatant des

dents blanches, attendent un lointain réveil. Ces morts ont le visage

de leur âme. Les nuits de vent et de pluie, il faut aller s'étendre

auprès de ces squelettes et, sous leur protection, écouter la nuit afin

de pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait de se

glisser jusqu'à la tranchée.

Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre et du sang, la

respiration haletante, s'étend sur le sol, sa couverture repliée sur

la tête, attendant le sommeil. Les fusées lumineuses se balancent

dans l'espace, telles les lampes suspendues d'un temple immense.

Frappées par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent vers

l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en lui-même, en présence

de la mort et de l'aventure, il se sent une plus vive clairvoyance, une

émotion accrue par le tragique de la situation. Il se met à penser,

afin de mieux vivre les instants que le destin lui compte.

La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, pour soi-même,

quelque réelle fraternité les combattants puissent avoir entre eux.

Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La tranchée est un

lieu de méditation. Les meilleurs soldats, les plus dévoués, les plus

braves, ceux dont la vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands

taciturnes.

Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. Chacun

s'organise un coin particulier, où il pourra reposer la tête sur le

sac. Le soldat désire, avant tout, un bien-être individuel que nul

ne partagera, et il ne faudrait pas voir de l'égoïsme dans ce besoin

naturel d'isolement et de propriété.

Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; l'eau y coule les

jours de pluie, des claies pourries y recouvrent le sol, les rats y

foisonnent, mais on y goûte un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade

s'y groupe et y joue d'interminables parties de manille, indifférente

aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du bois mort sur

le parapet, Un Tel aime allumer dans son gourbi un feu généreux. La

flamme claire, mouvante, haute et bientôt recourbée, lui semble prendre

les divers aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et ce lui

est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse occasion de se

ressouvenir.

Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la tranchée. Tout le

jour, ce seront de multiples corvées: transport de bombes à ailettes,

de gabions; la nuit prochaine, il faudra veiller encore.

Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, animés de

passions divines et surgis d'une antique épopée sont donc les

combattants de cette grande guerre? Un Tel cherche des dieux, autour de

lui, et ne voit que des hommes.

Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, se

reprochant mille méfaits, entre autres de n'avoir rien à se reprocher.

La guerre vint. La vie de la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux

adversaires. Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide

cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, ils

apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme qui les

séparait se dissipa.

Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. Il était président

effectif des «Joyeux Bigophonistes du Marché des Trois-Vierges»,

président honoraire de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants

Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de l'Exposition

Internationale d'Alimentation et de Chauffage d'Ivry. Il était

orgueilleux de son commerce et naturellement enclin à favoriser les

arts. La pire injure à lui faire était de l'appeler épicier, comme si

un honorable commerçant en aliments et vins pouvait être à ce point

avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant inférieur qui

vend du suif et de la benzine.

Donquixotte avait une culture générale assez étendue. Il récitait, sans

en rien omettre, la Déclaration des Droits de l'Homme; il avait lu de

nombreuses études sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à

travers les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait jadis,

sur l'air de _Flotte, petit drapeau!_ une marche de la Mutualité, avec

accompagnement de bigophone.

Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au plus heureux

des négoces.

Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de Berlioz, la vieille

demeure où naquit Musset; pourquoi ne pas nous enorgueillir de la

maison Donquixotte?

L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le niveau

intellectuel de la foule et de faire mourir de rage ses concurrents,

mit au fronton de sa demeure un tableau allégorique: _L'Alimentation

ouvrant aux Arts les portes de la Renommée_. L'Alimentation, reine

parée d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait les

Arts, lesquels étaient incarnés en la personne d'un bohème guenilleux

et maléfique. La vitrine s'ornait encore d'une superbe pièce montée.

Ce n'était plus une pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la

gélatine et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des colonnettes

de saucisson soutenaient cet édifice qui, pareil au temple de Salomon,

demeurera célèbre par son opulence.

Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les sots disaient de

lui «N'est-il pas vendu à toutes les réactions, avec son Sacré-Cœur en

saindoux?» Niais ou criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice

gastronomique un temple païen élevé à la gloire d'une force sociale

invincible: l'Alimentation. C'était une pièce unique dans l'histoire

de la civilisation. Donquixotte avait décidé de ne l'entamer que le

jour où il fiancerait sa fille. En effet, cette pâtisserie était si

parfaitement épicée, si raisonnablement construite, que les plus

grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.

Donquixotte était un homme d'ordre.

Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement

révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la section socialiste

révolutionnaire internationale du quartier Saint-Placide, il avait pour

mission de suivre, jusqu'à la dernière demeure, le corps des camarades

décédés. Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de donner à son

fils une éducation grave et forte, et afin de pouvoir se rafraîchir au

«Rendez-Vous des Parents», pieusement il confiait à l'enfant le drapeau

dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.

Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. Ils se sont

découvert des goûts semblables; ils se sont aperçus que le même désir

de vie heureuse et simple les animait; ils ont compris que, pour

réaliser leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant tout,

les villes et la terre nationales.

La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, bâtira un

palais du peuple. Le soir, le peuple dînera en chantant. Les fruits,

les pâtisseries et les vins, artistement groupés sur de vastes tables,

appartiendront à tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin.

Aux nuits parfumées où flamberont des lampions dans les arbres, il

fera doux de vivre parmi la joie naturelle des choses. Heureuses, les

voix se répercuteront, en fanfares, dans les bois d'alentour. En ce

nouvel âge d'or, les hommes, joyeusement, travailleront en commun à la

prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la table du peuple,

étant donné qu'il apportera de savoureuses provisions.

Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère de Donquixotte,

il se retrouve en eux. Ne cachent-ils pas, sous des masques grotesques,

un visage d'homme?

Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles besognes, ils sont

appelés, tous deux, à ôter leur masque en présence de la mort errante.

Mais le vent des obus ne leur a pas encore arraché les défroques dont

ils se parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, un

paisible bourgeois; Citoillien est encore un farouche révolutionnaire.

Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, avec sa fiancée,

furent douces. Ils visitèrent le Louvre. Dans les salles fraîches et

spacieuses où vécurent les rois, ils se crurent de grands seigneurs

invités à la cour. Ils se regardèrent passer entre les glaces

parallèles, et cela les enivra que de contempler leurs images se

reflétant à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon de

Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, la jeune fille

avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut charmant; dans les fossés

du fort, des gamins chassaient le lézard; les amoureux revinrent en

bateau. Le fleuve était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait

un long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.

Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite et facilement

irritée.

Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le souci constant de

diminuer auprès de la fille qui leur naquit l'autorité sacrée du père,

répétant avec une vigueur toujours accrue cette formule lapidaire:

--Ton père est un imbécile!

Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une femme du monde:

châtelaine errante et nostalgique; il rêva d'une de ces filles de vingt

ans qui s'abandonnent aux séducteurs, un jour inespéré, telles de

pauvres oiseaux blessés.

Jamais il ne vit la femme qu'il aima.

C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts de la petite

fée déposaient une bouteille à la porte. Craignant fort son épouse,

Donquixotte n'osait se lever pour admirer la belle; mais le soir,

voluptueusement, il cachait un tendre mot au fond de la bouteille.

Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge comme une pomme

d'api.

Il lui écrivit:

«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous offrir un petit chalet

de bois sculpté et de brique. Un potager nous donnerait des légumes

que nous mangerions sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le

lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie comme un bassin

empli de poissons rouges. Vous me feriez du gâteau de riz, agrémenté de

rhum et de raisin de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge,

car je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée. Les

amours des chevaliers, des reines et des pages pâliraient devant les

nôtres.»

Elle lui répondit:

«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je pourrai vous

rejoindre avec mes six enfants.»

Citoillien avait eu des amours moins romanesques; il les narrait

simplement:

--Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son âme si je croyais

à l'existence de Dieu) était une femme de caractère. Partageant mes

idées, mes peines et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous

nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai jamais aimé les

curés, elle non plus). On fit un petit festin chez un traiteur des

environs; le vin était affreux, mais j'avais un tel bonheur qu'il me

semblait boire du soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière

qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.

Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, le

démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, dirigeant avec

sagesse les mouvements de son cœur, avait une vie sentimentale

ordonnée, tandis que Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence,

s'était livré aux mille fantaisies de l'amour.

Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte a d'audace

irraisonnée, autant Citoillien possède de tranquille courage.

Volontaire pour toutes les missions périlleuses, heureux de ramper

entre les fils de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles.

Citoillien guette le retour de son camarade; sur le feu de la cagna,

il lui garde une soupe chaude; il préserve de l'inondation la claie

où le patrouilleur reposera; il défend la musette de l'absent contre

l'offensive des rats affamés.

Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses formules de

l'union sacrée, pratique la seule union réelle, celle qui groupe,

sous la mitraille, les hommes désemparés, et par laquelle, fortifié,

soutenu, réconforté, le soldat parvient à protéger des vents la petite

flamme éperdue qui vit en lui.

Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux parois de la

tranchée il s'assied. Une douceur progressive et mélancolique attendrit

son âme.

La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des papillons

décoratifs se posent sur le cœur des chardons pour y mourir, une

auréole de feu illumine les plantes et le trot d'un cheval retentit

sous les feuillages.

Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber les arbustes.

C'est un guerrier monté sur une maigre haridelle. Un Tel s'approche

de ce héros, dont la lance brisée flambe au clair de lune, et qu'il

reconnaît pour l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.

Lentement, le chevalier lève la visière de son casque et montre ses

yeux où se mirent toutes les démences héroïques de sa vie. Il est

douloureusement beau. Un Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il

l'invite à pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux d'être

l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des routes, le grand errant

dont l'ombre immense apparaît, conquérante, sur tous les chemins de

l'aventure.

Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main brûlante; il sort

de son étrange somnolence et, penché vers le trou d'ombre où vivent

ses camarades, il entend une voix menaçante, celle de Sancho Pança

Citoillien, invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet

enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades avec le rab de

pain.

Un tel de l'armée française · 第 6 / 157 题