Le tlacateotzin[1]

Deux heures après le lever du soleil, l'Aigle-Volant était de retour au

camp; l'Églantine l'accompagnait.

Le conseil fut immédiatement réuni, afin d'apprendre les nouvelles.

La jeune Indienne ne savait pas grand chose. Tout se résumait à ceci:

Les deux Mexicaines étaient encore dans la ville. Addick était absent,

mais on l'attendait d'un moment à l'autre.

Ces nouvelles, si brèves qu'elles fussent, étaient bonnes cependant;

car, bien que les détails manquassent, les chasseurs savaient que leurs

ennemis n'avaient pas encore eu le temps d'agir. Il s'agissait donc de

les devancer et d'enlever les jeunes filles avant qu'ils n'eussent les

moyens de s'y opposer.

Mais, pour enlever les jeunes filles, il fallait s'introduire dans la

ville, et là gisait la difficulté.

Difficulté qui, au premier abord, semblait insurmontable.

Dans ce moment de détresse, tous les yeux se tournèrent vers

l'Aigle-Volant. Le chef souriait.

A l'expression d'angoisse peinte sur toutes les physionomies, l'Indien

devina ce qu'on attendait de lui.

--L'heure est arrivée, dit-il; mes frères pâles exigent de moi le plus

grand sacrifice qu'ils puissent demander à un sachem, c'est-à-dire de

leur ouvrir les portes de l'un des derniers refuges de la religion

indienne, du principal sanctuaire où se conserve encore intacte

la loi de _Ilhuicamina_[2], le plus grand, le plus puissant et le

plus malheureux de tous les souverains qui ont gouverné le pays

d'_Hanahuac_[3]; cependant, afin de prouver à mes frères pâles combien

mon sang coule rouge dans mes veines et combien mon cœur est pur et

sans nuage, pour eux je le ferai, ainsi que je l'ai promis.

A cette assurance donnée par l'Aigle-Volant, dont la parole ne pouvait

être révoquée en doute, tous les visages s'éclaircirent.

Le chef continua:

--L'Aigle-Volant n'a pas la langue fourchue; ce qu'il dit, il le fait;

il introduira le grand chasseur pâle dans Quiepaa-Tani; seulement, mes

frères doivent oublier qu'ils sont guerriers et braves; la ruse seule

peut les faire triompher. Le grand chasseur des visages pâles a-t-il

compris les paroles du chef? Est-il résolu à se fier à sa prudence et

à son expérience?

--J'agirai comme vous me l'indiquerez, chef, répondit Bon-Affût, qui

savait que c'était à lui que s'adressait le Comanche; je vous promets

de me laisser entièrement guider par vous.

--Ooah! reprit l'Indien en souriant, tout est bien alors; avant deux

heures, mon frère sera dans Quiepaa-Tani.

--Dieu veuille qu'il en soit ainsi et que ma pauvre enfant soit sauvée,

murmura don Mariano.

--Je suis depuis longtemps habitué à lutter de ruse avec les Indiens,

répondit le chasseur; jusqu'à présent, grâce à Dieu, je me suis

toujours assez bien tiré de mes rencontres avec eux; j'ai, cette fois

encore, bon espoir de réussir.

--Nous nous tiendrons prêts à vous venir en aide, si besoin était, dit

don Leo.

--Surtout, arrangez-vous de façon à ne pas être dépistés; vous savez

que ce traître de Domingo, leur a donné l'éveil.

--Rapportez-vous-en à moi pour cela, Bon-Affût, dit Balle-Franche; je

sais ce que c'est que de jouer à cache-cache avec les Indiens; ce n'est

pas la première fois que cela m'arrive, et je me souviens qu'en 1845, à

l'époque ou j'étais...

--Je sais, interrompit le Canadien, que vous n'êtes pas homme à vous

laisser surprendre, mon ami, et cela me suffit; seulement tenez-vous

sur vos gardes, afin d'être prêt au premier signal.

--Et quel sera ce signal? Car il faut bien nous entendre, afin d'éviter

un malentendu toujours regrettable qui, dans les circonstances où nous

nous trouvons, pourrait avoir des conséquences excessivement graves.

--Vous avez raison; lorsque vous entendrez le cri de l'épervier

d'eau répété trois fois à intervalles égaux, alors il faudra agir

vigoureusement.

--C'est compris, répondit Balle-Franche; rapportez-vous-en à nous.

--Je suis prêt, dit Bon-Affût au chef; que faut-il faire?

--D'abord il faut vous habiller, répondit l'Aigle-Volant.

--Comment! M'habiller? fit le chasseur en jetant un regard étonné sur

sa personne.

--Ooah! Mon frère croit-il donc qu'il entrera à Quiepaa-Tani avec ses

vêtements de visage pâle?

--C'est juste, un déguisement indien est de rigueur; attendez un

instant.

Le travestissement n'était pas long à opérer.

L'Églantine s'était modestement retirée dans l'épaisseur du bois, afin

de ne pas assister à la toilette du chasseur.

En quelques minutes Bon-Affût avait tiré de ses alforjas un rasoir avec

lequel il avait abattu barbe et moustache.

Pendant ce temps, le chef avait été cueillir une plante qui

croissait en abondance dans la forêt. Après en avoir extrait le jus,

l'Aigle-Volant aida le Canadien, qui s'était dépouillé de tous ses

vêtements, à s'en teindre le corps et le visage. Puis le chef lui

dessina, tant bien que mal, une _ayotl_, ou tortue sacrée, sur la

poitrine, accompagnée de quelques ornements fantastiques qui n'avaient

rien de belliqueux, et qu'il lui reproduisit sur le visage. Il donna

aux cheveux, encore presque tous noirs du chasseur, une nuance

blanchâtre destinée à le faire paraître très âgé; car on sait que

chez les Indiens les cheveux conservent fort longtemps leur couleur;

il noua les cheveux sur le sommet de la tête, à la mode des Yumas,

les peaux-rouges les plus voyageurs qui existent, et à gauche de

cette touffe, afin de bien exprimer qu'elle ornait le chef d'un homme

pacifique, il planta une plume de papagallo, au lieu de la mettre au

milieu même du chignon, ainsi qu'ont coutume de le faire les guerriers.

Une fois ces préparatifs terminés, l'Aigle-Volant demanda aux

Européens, qui avaient suivi avec curiosité les différentes péripéties

de cette métamorphose, comment ils trouvaient leur compagnon.

--Ma foi, répondit naïvement Balle-Franche, si je n'avais pas assisté

à sa transformation, je ne le reconnaîtrais pas; et, à propos de

cela, je me rappelle une singulière aventure qui m'arriva en 1836.

Figurez-vous...

--Et vous, qu'en dites-vous? reprit l'Indien en coupant impitoyablement

la parole au Canadien et en s'adressant à don Leo.

Celui-ci ne put s'empêcher de rire en regardant le chasseur.

--Ma foi, je le trouve affreux; il ressemble si bien à un peau-rouge

que je suis certain qu'il peut hardiment se risquer.

--Och! Les Indiens sont bien fins, murmura le chef; cependant, je crois

que, déguisé ainsi, si mon frère veut bien se pénétrer de l'esprit du

personnage qu'il représente, il n'a rien à craindre.

--Je ne demande pas mieux; seulement je vous ferai observer, chef,

que j'ignore encore quel est le personnage que vous me destinez à

représenter.

--Mon frère est un _tlacateotzin_, un grand médecin yuma.

--Pardieu! L'idée est bonne; de cette façon je pourrai m'introduire

partout.

Le Comanche s'inclina en souriant.

--Je serai bien maladroit si je ne réussis pas, continua le chasseur;

mais, puisque je suis médecin, je ne dois pas oublier de me fournir de

médicaments.

Bon-Affût, fouillant alors dans ses alforjas, en retira tout ce qui

aurait pu le compromettre, et n'y laissa que sa trousse de voyage et

une petite boîte à médicaments qu'il portait toujours avec lui, bagage

précieux auquel il avait eu recours dans mainte occasion. Il ferma les

alforjas, les jeta sur son dos, et se tournant vers le chef:

--Je suis prêt, lui dit-il.

--Bon; l'Églantine et moi nous irons en avant, afin de faciliter la

route à mon frère.

Le chasseur fit un signe d'assentiment.

L'Indien appela sa femme: tous deux, après avoir pris congé des

aventuriers, s'éloignèrent.

Aussitôt que le chef eut disparu, le chasseur fit à son tour ses adieux

à ses amis. C'était peut-être la dernière fois qu'il les voyait. Qui

pouvait prévoir le sort qui lui était réservé au milieu des Indiens

farouches aux mains desquels il allait se livrer sans défense?

--Je vous accompagnerai jusqu'à la lisière de la forêt, lui dit don

Leo, afin de bien me rendre compte des moyens que je pourrai employer

afin d'être à portée d'accourir à votre premier signal.

--Venez, lui dit laconiquement le chasseur.

Ils partirent suivis par les vœux de tous leurs compagnons, qui

voyaient s'éloigner Bon-Affût avec un sentiment de tristesse et une

anxiété inexprimable.

Les deux hommes marchaient côte à côte sans échanger une parole; le

Canadien était plongé dans de profondes réflexions; don Leo, lui,

semblait en proie à une émotion dont il ne parvenait pas à se rendre

maître. Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux derniers arbres de la forêt.

Le chasseur s'arrêta.

--C'est ici que nous devons nous quitter, dit-il à son compagnon.

--C'est vrai, murmura le jeune homme, en jetant un regard triste autour

de lui. Et il se tut.

Le Canadien attendit un instant; voyant enfin que don Leo s'obstinait à

garder le silence:

--N'avez-vous rien à me dire? reprit-il.

--Pourquoi m'adressez-vous cette question? lui demanda le jeune homme

en tressaillant.

--Parce que, répondit le chasseur, ce n'est pas seulement afin de jouir

plus longtemps de ma compagnie que vous êtes venu jusqu'ici, don Leo;

vous devez, je le répète, avoir quelque chose à me dire.

--Oui, c'est vrai, fit-il avec effort, vous avez deviné, j'ai à vous

parler; mais je ne sais comment cela se fait, ma gorge se serre, je ne

puis trouver de paroles pour vous exprimer ce que j'éprouve. Oh! Si

j'avais votre expérience et votre connaissance des langues indiennes,

nul autre que moi, je vous assure, Bon-Affût, ne serait allé à

Quiepaa-Tani.

--Oui, cela doit être ainsi, murmura le chasseur, se parlant à lui-même

plutôt que répondant à son ami; et pourquoi ne serait-ce pas? L'amour

est le soleil de la jeunesse; tout aime dans le monde: pourquoi deux

êtres beaux et bien faits resteraient-ils seuls insensibles l'un pour

l'autre et ne s'aimeraient-ils pas? Que voulez-vous que je lui dise

pour vous, ajouta-t-il brusquement.

--Oh! s'écria le jeune homme, vous vous êtes donc aperçu que je

l'aimais? Ce secret, que je n'osais m'avouer à moi-même, vous en êtes

donc le maître?

--Ne craignez rien pour cela, mon ami; ce secret est aussi en sûreté

dans mon cœur que dans le vôtre.

--Hélas, mon ami! Les paroles que je voudrais lui dire, ma bouche seule

pourrait les prononcer avec l'espoir de les faire peut-être parvenir à

son cœur. Ne lui dites rien, cela vaudra mieux; seulement, apprenez-lui

que je suis ici, que je veille sur elle, et que je mourrai ou qu'elle

sera libre bientôt dans les bras de son père.

--Je lui dirai tout cela, mon ami.

--Et puis, ajouta-t-il en rompant par un mouvement fébrile une

chaînette d'acier pendue à son cou et soutenant un petit sachet de

velours noir, prenez cette amulette; c'est tout ce qui me reste de ma

mère, fit-il avec un soupir, elle la suspendit à mon cou le jour de ma

naissance: c'est une relique sainte, un morceau de la vraie croix béni

par le Pape; donnez-lui cela, qu'elle le garde précieusement; cette

amulette m'a préservé de bien des périls. C'est tout ce que je puis

faire pour elle en ce moment. Allez, mon ami, sauvez-la, puisque, moi,

je suis condamné à former des vœux stériles pour sa délivrance. Vous

m'aimez, Bon-Affût; je n'ajouterai qu'un mot: de la tentative que vous

faites en ce moment résultera pour moi la vie ou la mort. Adieu! Adieu!

Saisissant par un mouvement nerveux la main du chasseur, il la serra

avec force à plusieurs reprises, et se détournant brusquement afin de

ne pas laisser voir ses larmes, il s'enfonça à pas précipités dans la

forêt, où il disparut après avoir fait un dernier signe de la main à

son ami qui le regardait s'éloigner.

Après le départ de don Leo, le Canadien demeura un instant sombre et

pensif, en proie à une indicible tristesse.

--Pauvre jeune homme, murmura-t-il en poussant un profond soupir,

est-ce donc ainsi que l'on est quand on aime?

Au bout d'un instant, il vainquit l'émotion étrange qui lui serrait le

cœur, et relevant résolument la tête:

--Le sort en est jeté, dit-il, en avant!

Prenant alors la démarche tranquille et nonchalante d'un Indien, il se

dirigea à pas lents vers la plaine, tout en jetant autour de lui des

regards interrogateurs.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux,

la verte campagne que traversait le chasseur avait pris un aspect

réellement enchanteur. De même que la première fois qu'il était venu

dans cette contrée, tout était en mouvement autour de lui.

Le Canadien, qui, à l'aide de son nouvel extérieur, pouvait examiner à

loisir tout ce qui se passait, regardait curieusement le tableau animé

qu'il avait sous les yeux; mais ce qui fixa le plus son attention fut

une troupe de cavaliers vêtus ou plutôt peints en guerre, armés de ces

longs javelots et de ces longues flèches barbelées qu'ils manient avec

une si grande dextérité et dont les blessures sont si dangereuses. La

plupart portaient en outre un rifle en bandoulière et une _reata_ à la

ceinture, et, marchant en bon ordre, ils s'avançaient au trot vers la

ville, paraissant venir du côté opposé à celui par lequel arrivait le

chasseur.

Les nombreuses personnes répandues dans la campagne s'étaient arrêtées

pour les examiner; Bon-Affût, profitant de cette circonstance, pressa

le pas afin de se mêler aux curieux, au milieu desquels, ainsi qu'il

le désirait, il fut bientôt confondu, sans que personne songeât à lui

accorder la moindre attention.

Les cavaliers allaient toujours le même train, sans paraître remarquer

la curiosité qu'ils excitaient, ils se trouvèrent bientôt à une

quarantaine de pas de la porte principale. Arrivés à cette distance,

ils s'arrêtèrent.

Au même instant, trois cavaliers sortirent au galop de la ville,

traversèrent en deux bonds le pont jeté sur le fossé, et vinrent à leur

rencontre.

Trois guerriers se détachèrent alors de la première troupe et

s'approchèrent d'eux.

Après quelques paroles échangées brièvement, les six cavaliers réunis

rejoignirent le détachement qui était demeuré immobile en arrière et

entrèrent avec lui dans la ville.

Bon-Affût, qui le suivait de près, arriva à la porte à l'instant où les

derniers cavaliers disparaissaient dans la cité.

Le chasseur comprit que le moment était venu de payer d'audace: prenant

alors l'air le plus insouciant qu'il lui fût possible d'affecter, bien

que son cœur battît à lui briser la poitrine, il se présenta à son tour

pour entrer.

Il avait aperçu à quelque distance l'Aigle-Volant et sa femme, arrêtés

à causer avec un Indien qui semblait tenir un certain rang.

Cette vue redoubla le courage du hardi Canadien.

Il franchi hardiment le pont et arriva impassible en apparence devant

la porte.

Alors une lance s'abattit devant lui et lui barra le passage.

A un geste de l'Aigle-Volant, l'Indien avec lequel il causait le quitta

et se dirigea vers la porte.

C'était un guerrier de haute taille, auquel ses cheveux grisonnants et

les rides nombreuses de son visage imprimaient un certain caractère de

douceur, de finesse et de majesté; il dit un mot à la sentinelle qui

s'opposait au passage du chasseur; celle-ci releva aussitôt sa lance et

se recula de quelques pas après s'être respectueusement incliné.

Le vieil Indien fit signe au Canadien d'entrer.

--Mon frère est le bienvenu dans Quiepaa-Tani, dit-il gracieusement en

saluant le chasseur; mon frère a des amis ici.

Bon-Affût, grâce à la vie qu'il menait depuis longtemps dans les

Prairies, parlait plusieurs dialectes indiens avec autant de facilité

que sa langue maternelle; d'après la question que lui adressait le

peau-rouge, il comprit qu'il était soutenu; alors il prit l'aplomb

nécessaire pour bien jouer son rôle et reprit:

--Mon frère est-il un chef?

--Je suis un chef.

--Och! Que mon frère interroge; Ometochtli répondra.

--En changeant pour ainsi dire de personnalité, le chasseur avait aussi

eu soin de changer de nom; après des recherches longtemps stériles,

il s'était enfin arrêté à celui de Ometochtli, comme se rapportant

le mieux au personnage qu'il voulait représenter; car, malgré son

apparence formidable, ce nom signifie simplement Deux-Lapins[4], nom

des plus inoffensifs, et parfaitement dans l'esprit du rôle adopté par

le chasseur.

--Je n'ai pas à interroger mon frère, répondit le chef avec courtoisie;

je sais qui il est et d'où il vient; mon frère est un des adeptes de la

grande médecine, de la sage nation des Yumas.

--Le chef est bien renseigné, répondit le chasseur; je vois qu'il a

causé avec l'Aigle-Volant.

--Mon frère a quitté sa nation depuis longtemps?

--Il y aura sept lunes aux premières feuilles que j'ai pris les

mocassins du voyageur.

--Ooah! reprit le chef avec un certain accent de respect; où sont donc

situés les territoires de chasse de la nation de mon frère?

--Sur les bords du grand lac sans rivage--la mer.--

--Mon frère compte-t-il exercer la grande médecine à Quiepaa-Tani?

--Je n'y viens que dans ce but et dans celui d'adorer le Wacondah dans

le temple magnifique que la piété des Indiens lui a élevé dans la cité

sainte.

--Très bon; mon frère est un homme sage; sa nation est pacifique,

dit-il en relevant la tête et redressant sa haute taille avec orgueil;

je suis un guerrier et on me nomme Atoyac.

Par un hasard étrange, le premier Indien avec lequel Bon-Affût se

trouvait en rapport était le même qui avait reçu Addick et dont

la femme avait été choisie par le grand-prêtre pour lui servir

d'interprète auprès des jeunes filles; il est vrai que ces deux

circonstances étaient complètement ignorées du chasseur.

--Mon frère est un grand chef, répondit-il aux paroles de l'Indien.

Celui-ci s'inclina avec une modestie superbe en recevant cette

flatteuse qualification.

--Je suis un fils de la sainte tribu à qui est confiée la garde du

temple, dit-il.

--Que le Wacondah bénisse la race de mon frère.

Le chef était complètement sous le charme: les compliments du chasseur

l'avaient enivré.

--Que mon frère Deux-Lapins me suive; nous allons rejoindre ses amis

qui nous attendent, puis nous nous rendrons dans mon _calli_, qui sera

le sien pendant tout le temps de son séjour à Quiepaa-Tani.

Bon-Affût s'inclina respectueusement.

--Je ne suis pas digne de secouer la poussière de mes mocassins sur le

seuil de sa porte.

--Le Wacondah bénit ceux qui pratiquent l'hospitalité; mon frère

Deux-Lapins est l'hôte d'un chef; qu'il me suive donc.

--Je suivrai mon frère, puisque telle est sa volonté.

Et, sans plus de résistance, il se mit à marcher derrière le vieux

chef, charmé au fond du cœur de s'être si bien tiré de cette première

épreuve. Ainsi que nous l'avons dit, l'Aigle-Volant et l'Églantine

étaient arrêtés à quelques pas dans l'intérieur, ils les eurent bientôt

rejoints.

Tous les quatre, sans prononcer une parole, se dirigèrent vers la

maison habitée par le chef et qui se trouvait située à l'autre

extrémité de la ville.

Ce long trajet permit au chasseur de jeter un regard sur les rues

qu'il traversait et de prendre une connaissance superficielle de

Quiepaa-Tani.

Enfin ils arrivèrent à la demeure du chef.

Huilotl--le Pigeon,--la femme de Atoyac, assise les jambes croisées sur

une natte en paille de maïs, confectionnait des tortillas, destinées

probablement au dîner de son époux.

Non loin d'elle se tenaient trois ou quatre esclaves du sexe féminin

appartenant à cette race bâtarde d'Indiens dont nous avons eu occasion

de parler plus haut et auxquels, à juste titre, on peut appliquer la

qualification de _sauvages_.

Au moment où le chef et ses hôtes entrèrent dans le calli, le Pigeon et

ses esclaves levèrent les yeux avec curiosité.

--Huilotl, dit le chef avec dignité, je vous amène des étrangers: le

premier est un grand et renommé sachem comanche; vous le connaissez

déjà, ainsi que sa femme.

--L'Aigle-Volant et l'Églantine sont les bienvenus dans le calli

d'Atoyac, répondit-elle.

Le Comanche s'inclina légèrement sans prononcer un mot.

--Celui-ci reprit le chef en désignant le chasseur, est un célèbre

tlacateotzin des Yumas; il se nomme Deux-Lapins; il habitera aussi avec

nous.

--Les paroles que j'ai adressées au sachem des Comanches, je les

répète pour le grand médecin des Yumas, dit-elle avec un sourire d'une

certaine douceur; le Pigeon est son esclave.

--Ma mère me permettra de baiser ses pieds, répondit galamment le

Canadien.

--Mon frère baisera mon visage, reprit l'épouse du chef en tendant sa

joue à Bon-Affût, qui l'effleura respectueusement de ses lèvres.

--Mes frères prendront le pulque de l'arrivée, continua le Pigeon; la

route est longue et poudreuse, et les rayons du soleil sont ardents.

--Le pulque désaltère la bouche aride des voyageurs, répondit Bon-Affût

pour lui et ses compagnons.

La présentation était faite.

Les esclaves approchèrent des butacas sur lesquelles les voyageurs

s'étendirent; des pots en terre rouge, assez semblables aux alcaforas

espagnoles, remplis de pulque, furent apportés, et la liqueur, versée

par la maîtresse de la maison elle-même dans des vases de corne, fut

présentée par elle aux étrangers avec cette charmante et attentive

hospitalité dont les Indiens seuls possèdent le secret.

[1] Littéralement homme-dieu. De tlacatl, homme, et teotl, dieu, nom

donné par certaines tribus comanches à ceux qui exercent l'art de

guérir.

[2] Surnom de Motecuhzoma 1er: qui lance des flèches jusqu'au ciel.

De _ilhuicatl_, ciel, et mitl, flèche. L'hiéroglyphe de ce roi est en

effet une flèche qui frappe le ciel.

[3] Mexique.

[4] _Ometochtli_ vient _ome_, deux, et _tochtli_, lapin.

L'éclaireur · 第 38 / 50 题