XII.

Don Stefano Cohecho.

Ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, après avoir quitté

Balle-Franche, don Stefano était retourné au camp des gambucinos, dans

lequel il était parvenu à rentrer sans être aperçu.

Une fois dans l'intérieur du camp, le mexicain n'avait plus rien à

redouter; il regagna le feu auprès duquel son cheval était attaché,

caressa la noble bête qui avait tourné vers lui la tête et redressé les

oreilles à son approche, puis il se coucha tranquillement, se roula

dans ses couvertures et s'endormit avec cette placidité particulière

aux consciences tranquilles.

Plusieurs heures s'écoulèrent, sans que nul bruit ne vint troubler le

calme qui planait sur le camp.

Soudain, don Stefano, ouvrit les yeux; une main s'était doucement posée

sur son épaule droite.

Le Mexicain regarda l'homme qui interrompait son sommeil; à la lueur

des étoiles pâlissantes, il reconnut Domingo. Don Stefano se leva

et suivi silencieusement le gambucino. Celui-ci le conduisit aux

retranchements, dans le but probablement de causer sans craindre les

oreilles indiscrètes.

--Eh bien? lui demanda don Stefano, lorsque le gambucino lui eut fait

signe qu'il pouvait parler.

Domingo, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Balle-Franche, lui

rapporta succinctement ce qui s'était passé dans la Prairie. En

apprenant que le Canadien avait enfin rencontré Bon-Affût, don Stefano

tressaillit de joie, puis il se remit à écouter le récit du gambucino,

avec un intérêt croissant. Lorsque celui-ci eut enfin terminé, ou du

moins qu'il le vit demeurer silencieux devant lui:

--Est-ce tout? lui demanda-t-il.

--Tout, répondit l'autre.

Don Stefano sortit sa bourse, y puisa quelques pièces d'or et les remit

à Domingo; celui-ci les prit avec un mouvement de plaisir.

--Balle-Franche ne t'a chargé de rien autre pour moi? demanda encore le

Mexicain.

L'autre sembla réfléchir un instant.

--Ah! fit-il, j'oubliais; le chasseur m'a chargé de vous dire,

seigneurie, que vous ne quittiez pas le camp.

--Sais-tu la raison de cette recommandation?

--Certes, il compte rejoindre ce soir la cuadrilla au gué del Rubio.

Le front du Mexicain s'assombrit à cette parole.

--Tu en es sûr? dit-il.

--Voilà ce qu'il m'a dit.

Il y eut un silence de quelques secondes.

--Bon, reprit-il au bout d'un instant; le chasseur n'a rien ajouté de

plus?

--Rien.

--Hum! murmura don Stefano, enfin n'importe; puis, appuyant fortement

la main sur l'épaule du gambucino et le regardant bien en face:

maintenant, ajouta-t-il, en pesant avec intention sur chaque mot,

retiens bien ceci: tu ne me connais pas; quoi qu'il arrive, tu ne

souffleras pas un mot de la façon dont nous nous sommes rencontrés dans

la Prairie.

--Vous pouvez y compter, seigneurie.

--J'y compte, répondit le Mexicain, avec une intonation qui fit

trembler Domingo tout brave qu'il était; souviens-toi du serment que tu

m'as fait et de l'engagement que tu as pris envers moi.

--Je m'en souviendrai.

--Si tu tiens tes promesses et si tu m'es fidèle, je me charge de te

mettre pour toujours à l'abri du besoin, sinon, prends garde.

Le gambucino haussa les épaules avec dédain, et répondit d'un ton de

mauvaise humeur:

--Il est inutile de me menacer, seigneurie; ce qui est dit est dit, ce

qui est promis est promis.

--Nous verrons.

--Si vous n'avez rien d'autre à me recommander, je crois que nous

ferons bien de nous séparer. Voici le jour qui commence à poindre, mes

compagnons ne tarderont pas à s'éveiller, et je crois que vous n'êtes

pas plus soucieux que moi que l'on nous surprenne ensemble.

--Tu as raison.

Ils se quittèrent sur ce mot; don Stefano retourna à sa place, le

gambucino s'étendit au premier endroit venu, et bientôt tous deux

furent endormis ou plutôt le parurent.

Aux premiers rayons du soleil, don Miguel souleva le rideau de la

tente et se dirigea vers son hôte; celui-ci dormait à poings fermés.

Don Miguel se fit un scrupule de troubler ce paisible sommeil; il

s'accroupit auprès du feu, rapprocha les tisons épars, les raviva,

tordit une fine cigarette de maïs et fuma philosophiquement en

attendant le réveil de son hôte.

Cependant tout était en mouvement dans le camp: les gambucinos

vaquaient aux devoirs du matin, les uns conduisaient les chevaux à la

rivière, afin de les baigner; d'autres attisaient les feux afin de

préparer le déjeuner de la cuadrilla, enfin chacun s'occupait à sa

manière dans l'intérêt général.

Enfin, don Stefano, sur le visage duquel jouait depuis quelques minutes

un rayon de soleil, jugea à propos de s'éveiller; il se retourna,

allongea ses membres et ouvrit les yeux en baillant à plusieurs

reprises.

--Caramba! fit-il en se redressant, il est déjà jour; comme une nuit

est vite passée; il me semble qu'il y a une heure à peine que je me

suis couché.

--Je vois avec plaisir que vous avez bien dormi, caballero, lui dit

poliment don Miguel.

--Eh quoi! C'est vous, mon hôte, s'écria don Stefano avec un étonnement

parfaitement joué; la journée sera heureuse pour moi, puisque le

premier visage que j'aperçois, on ouvrant les yeux, est celui d'un ami.

--Je reçois ce compliment comme une galanterie de votre part.

--Ma foi non; je vous assure que ce que je vous dis est l'expression

sincère de ma pensée, répondit le Mexicain avec bonhomie: il est

impossible de mieux faire les honneurs du désert et de mieux

comprendre les saintes lois de l'hospitalité.

--Je vous remercie de la bonne opinion que vous voulez bien avoir

de moi. J'espère que vous ne nous quitterez pas encore, et que vous

consentirez à demeurer quelques jours avec nous.

--Je le voudrais, don Miguel; Dieu m'est témoin que je serais heureux

de jouir, pendant quelque temps, de votre charmante compagnie;

malheureusement cela m'est absolument impossible.

--Il serait vrai?

--Hélas! Oui, un devoir impérieux m'oblige à vous quitter aujourd'hui

même; vous me voyez au désespoir de ce fâcheux contre-temps.

--Quel motif assez puissant peut vous contraindre à vous éloigner aussi

brusquement?

--Mon Dieu, un motif bien trivial, et qui probablement vous fera

sourire. Je suis négociant à Santa Fe; il y a quelques jours, les

faillites successives de plusieurs négociants de Monterey, avec

lesquels je suis en rapports suivis d'affaires, m'ont obligé à quitter

subitement ma maison, afin de tâcher de sauver par ma présence quelques

bribes du naufrage dont je suis menacé; je me suis mis en route sans

demander avis à personne, et me voilà.

--Mais, objecta don Miguel, vous êtes fort loin de Monterey encore.

--Je le sais bien, et c'est ce qui me désespère; j'ai une peur affreuse

d'arriver trop tard, d'autant plus que j'ai été averti que les gens

auxquels j'ai affaire sont des fripons; les sommes qu'ils ont à moi

sont considérables et forment, s'il faut vous l'avouer, le plus clair

de ma fortune.

--Cáspita! S'il en est ainsi, je comprends que vous ayez hâte d'arriver.

--N'est-ce pas?

--Je ne soupçonnais pas que vous eussiez un motif aussi sérieux de

presser votre voyage.

--Vous le voyez, plaignez-moi, don Miguel.

Toute cette conversation avait eu lieu entre les deux personnages

avec une aisance charmante et une bonhomie parfaitement jouée de part

et d'autre; pourtant ni l'un ni l'autre n'était dupe: don Stefano,

comme cela arrive souvent, avait commis l'énorme faute de vouloir

être trop fin et de s'avancer au delà des bornes de la prudence, en

cherchant à persuader son interlocuteur de la sincérité de ses paroles.

Cette feinte sincérité avait éveillé la méfiance de don Miguel pour

deux raisons: d'abord parce que, venant de Santa Fe et se rendant à

Monterey, don Stefano non seulement n'était pas sur la route qu'il

aurait dû suivre, mais encore il tournait complètement le dos à ces

deux villes, erreur que son ignorance de la topographie du pays lui

faisait commettre sans qu'il s'en doutât; la seconde raison était aussi

péremptoire: jamais un négociant quelconque n'aurait osé essayer,

quelque graves que fussent les motifs d'un pareil voyage, de franchir

seul le désert, à cause des _Indios bravos_, des pirates, des bêtes

fauves et des mille autres dangers non moins grands auxquels il se

serait exposé sans espoir possible de leur échapper.

Cependant don Miguel feignit d'admettre sans discussion les raisons que

lui donnait son hôte, et ce fut de l'air le plus convaincu qu'il lui

répondit:

--Malgré le vif désir que j'aurais eu à jouir plus longtemps de votre

agréable société, je ne vous retiens plus, caballero; je comprends

combien il est urgent pour vous de vous hâter.

Don Stefano s'inclina avec un imperceptible sourire de triomphe.

--Enfin, ajouta don Miguel, je souhaite que vous réussissiez à sauver

votre fortune des griffes de ces fripons; dans tous les cas j'espère,

caballero, que nous ne nous séparerons pas avant d'avoir déjeuné. Je

vous avouerai que votre refus d'accepter une part de mon maigre souper

hier au soir m'a peiné.

--Oh! interrompit don Stefano, croyez, caballero...

--Vous m'avez donné une excuse fort admissible, continua don

Miguel; mais, ajouta-t-il avec intention, nous autres gambucinos et

aventuriers, nous sommes de singulières natures, nous nous figurons, à

tort ou à raison, que l'hôte qui refuse de manger avec nous est notre

ennemi ou le deviendra.

Don Stefano tressaillit légèrement à cette brusque attaque.

--Pouvez-vous supposer cela, caballero? dit-il évasivement.

--Ce n'est pas moi qui le suppose, c'est nous tous, la race bizarre à

laquelle nous appartenons, c'est un préjugé, une superstition stupide,

tout ce que vous voudrez, mais cela est ainsi, fit-il avec un sourire

acéré comme la pointe d'un poignard, et rien ne pourra changer notre

nature: ainsi c'est convenu, nous allons déjeuner, puis je vous

souhaiterai bon voyage, et nous nous séparerons.

Don Stefano prit une figure désespérée.

--Allons, je joue du malheur, dit-il en hochant la tête.

--Comment cela?

--Mon Dieu! Je ne sais comment vous expliquer ce qui m'arrive; c'est si

ridicule que vraiment je n'ose...

--Dites toujours, caballero; bien que je ne sois qu'un grossier

aventurier, peut-être parviendrai-je à vous comprendre.

--C'est que je vais vous blesser.

--Pas le moins du monde; n'êtes-vous pas mon hôte? Un hôte est envoyé

par Dieu, c'est-à-dire sacré.

Don Stefano hésita.

--Eh! fit en riant don Miguel, je vais faire servir le déjeuner;

peut-être vous déliera-t-il la langue.

--Voilà justement la question embarrassante, s'écria vivement le

Mexicain avec un accent chagrin, c'est que, malgré tout mon désir de

vous être agréable, je ne puis accepter votre gracieuse invitation.

Le jeune homme fronça le sourcil.

--Ah! Ah! fit-il en fixant un regard soupçonneux sur son interlocuteur,

pourquoi donc?

--Voilà justement ce que je n'ose vous avouer.

--Osez, osez, caballero; ne vous ai-je pas averti que vous aviez le

droit de tout dire?

--Mon Dieu, c'est vous qui m'y forcez, dit-il d'une voix de plus en

plus triste, figurez-vous que j'ai fait vœu à Nuestra Señora de los

Ángeles de ne jamais, tout le temps que je serai en route pour ce

voyage maudit, prendre de nourriture avant le soleil couché.

--Ah! fit don Miguel d'un accent peu convaincu; mais hier au soir,

lorsque je vous ai offert à souper, le soleil était couché depuis

longtemps déjà il me semble.

--Attendez donc, je n'ai pas fini.

--J'écoute.

--Et alors même, reprit le Mexicain, de ne manger qu'une des tortillas

de maïs que je porte avec moi dans mes alforjas, et que j'ai fait bénir

par un prêtre avant mon départ de Santa Fe; vous voyez, tout cela doit

vous paraître bien ridicule, mais nous sommes compatriote tous deux,

nous avons du sang espagnol dans les veines, et au lieu de rire de ma

sotte superstition vous me plaindrez.

--Cáspita! D'autant plus que vous vous êtes astreint à une rude

pénitence. Je ne chercherai pas à vous faire renoncer à votre

superstition, car moi aussi j'ai la mienne; je crois que le mieux est

de ne pas revenir sur ce sujet.

--Vous ne m'en voulez pas, au moins?

--Moi! Pourquoi donc vous en voudrais-je?

--Ainsi, nous sommes toujours bons amis?

--Plus que jamais, fit en riant don Miguel.

Cependant la façon dont ses paroles furent prononcées ne rassura

que médiocrement le Mexicain; il lança un regard en dessous à son

interlocuteur et se leva.

--Vous partez? lui demanda le jeune homme.

--Si vous me le permettez je me mettrai en route.

--Faites, faites, mon hôte.

Don Stefano, sans répondre se mit incontinent à seller son cheval.

--Vous avez là une noble bête, observa don Miguel.

--Oui, c'est un barbe pur sang.

--Voilà la première fois que je vois un individu de cette race

précieuse.

--Regardez-le tout à votre aise.

--Je vous remercie; mais je craindrais de vous retarder davantage;

hola! Mon cheval, ajouta-t-il en s'adressant à Domingo.

Celui-ci lui amena un mustang plein de feu, sur le dos duquel le jeune

homme s'élança d'un bond; de son côté, don Stefano s'était mis en selle.

--Est-ce que vous allez faire une promenade aux environs? demanda-t-il.

--Si vous me le permettez, j'aurai l'honneur de vous accompagner

pendant quelques pas, à moins, ajouta-t-il avec un sourire railleur,

que vous ayez encore fait un vœu qui vous le défende, auquel cas je

m'abstiendrai.

--Allons! fit don Stefano d'un ton de reproche, vous m'en voulez.

--Ma foi non, je vous jure.

--A la bonne heure; nous partirons quand vous voudrez.

--Je suis à vos ordres.

Ils piquèrent leurs chevaux et sortirent du camp.

A peine avaient-ils fait une vingtaine de pas, que don Miguel tira la

bride de son cheval et l'arrêta.

--Vous me quittez déjà? lui demanda don Stefano.

--Je ne ferai pas un pas de plus, répondit le jeune homme; et,

redressant fièrement la tête et fronçant les sourcils, écoutez-moi, lui

dit-il d'un ton hautain: ici vous n'êtes plus mon hôte, nous sommes

hors de mon camp, dans le désert; je puis donc m'expliquer clairement

et nettement avec vous, et, _voto à brios_, je vais le faire.

Le Mexicain le regarda d'un air surpris.

--Je ne vous comprends pas, dit-il.

--Peut-être; je souhaite que cela soit, mais je ne le crois pas; tant

que vous avez été mon hôte, j'ai feint d'ajouter foi aux mensonges que

vous me débitiez; mais maintenant vous n'êtes plus pour moi, que le

premier venu, un étranger, et je veux vous faire connaître franchement

ma pensée; je ne sais quel nom appliquer sur voire face blême, mais je

suis certain que vous êtes mon ennemi ou tout au moins l'espion de mes

ennemis.

--Caballero, ces paroles... s'écria don Stefano.

--Ne m'interrompez pas, continua le jeune homme avec violence, peu

m'importe qui vous êtes, il me suffit de vous avoir démasqué; je vous

remercie d'être entré dans mon camp; au moins maintenant, si je vous

rencontre jamais, je vous reconnaîtrai; seulement croyez-moi; ceci est

un conseil que je me permets de vous donner: secouez vos chaussures

en me quittant, ne vous trouvez plus en face de moi, il pourrait vous

arriver malheur!

--Des menaces! interrompit le Mexicain pâle de rage.

--Prenez mes paroles comme il vous plaira, mais retenez-les dans

l'intérêt de votre sûreté; bien que je ne sois qu'un aventurier, je

vous donne en ce moment une leçon de loyauté dont vous ferez bien de

profiter; rien ne me serait plus facile que d'acquérir les preuves de

votre trahison; j'ai avec moi trente compagnons dévoués qui, sur un

signe de moi, vous feraient un fort mauvais parti, et, en fouillant

vos habits et vos afforjas, trouveraient sans doute au milieu de

vos _tortillas bénites_, fit-il avec un sourire sardonique, les

raisons de la conduite que vous avez tenue avec moi depuis que je

vous ai rencontré; mais vous avez été mon hôte, et ce titre est votre

sauvegarde; allez en paix, et ne vous placez plus sur ma route.

En prononçant ces mots il leva le bras et appliqua un vigoureux coup de

_chicote_ (cravache) sur la croupe du cheval de don Stefano. Le barbe,

peu habitué à de semblables traitements, partit comme un trait, malgré

tous les efforts de son cavalier pour le retenir.

Don Miguel le suivit un instant des yeux, puis il retourna à son camp

en riant a gorge déployée de la façon dont il avait terminé l'entretien.

--Allons, enfants! dit-il aux gambucinos, en route vivement, il nous

faut arriver avant le coucher du soleil au gué del Rubio, ou le guide

nous attend.

Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche.

L'éclaireur · 第 17 / 50 题