II.

L'hôte.

Le jour même où commence notre récit, à trois kilomètres environ de

l'endroit où se passaient les évènements que nous avons rapportés

dans notre précédent chapitre, dans une vaste clairière située sur

la lisière d'une immense forêt vierge dont les derniers contreforts

venaient mourir sur les rives même du Río Colorado, une assez nombreuse

caravane avait fait halte au coucher du soleil.

Cette caravane venait du sud-est, c'est-à-dire du Mexique; elle

paraissait être en marche depuis longtemps déjà, autant qu'il était

possible d'en juger par l'état de délabrement dans lequel se trouvaient

les vêtements des individus qui en faisaient partie ainsi que les

harnais de leurs chevaux et de leurs mules. Du reste, les pauvres

bêtes étaient réduites à un état de maigreur et de faiblesse qui

témoignait hautement des rudes fatigues qu'elles avaient dû éprouver.

Cette caravane se composait de trente à trente-cinq individus environ,

tous revêtu du pittoresque et caractéristique costume de ces chasseurs

et gambusinos demi-sang, qui seuls ou par petites bandes de trois ou

quatre au plus parcourent sans cesse le Far-West, qu'ils explorent dans

ses plus mystérieuses profondeurs pour chasser, trapper ou découvrir

les innombrables gisements aurifères qu'il recèle dans son sein.

Les aventuriers firent halte, mirent pied à terre, attachèrent leurs

chevaux à des piquets et s'occupèrent immédiatement, avec cette adresse

et cette vivacité que donne seule une longue habitude, à installer leur

campement de nuit. L'herbe fut arrachée sur un assez grand espace; les

charges des mules empilées en cercle formèrent un rempart derrière

lequel on pouvait résister à un coup de main des rôdeurs de la prairie,

puis des feux furent allumés en croix de saint André dans l'intérieur

du camp.

Dès que ce dernier soin fut pris, quelques-uns des aventuriers

dressèrent une large tente au-dessus d'un palanquin hermétiquement

fermé et attelé de deux mules, une devant, l'autre derrière. La tente

dressée, le palanquin fut dételé, et les rideaux en retombant le

couvrirent si bien, qu'il se trouva entièrement caché.

Ce palanquin était une énigme pour les aventuriers; nul ne savait ce

qu'il renfermait, bien que la curiosité générale fût singulièrement

éveillée au sujet de ce mystère incompréhensible surtout dans ces

parages sauvages; chacun gardait avec soin ses appréciations et ses

pensées au fond de son cœur, surtout depuis le jour que dans un

passage difficile, profitant de l'éloignement accidentel du chef de la

cuadrilla qui ordinairement ne quittait jamais le palanquin sur lequel

il veillait comme un avare sur son trésor, un chasseur s'était penché

de côté et avait légèrement entr'ouvert un des rideaux; mais à peine

cet homme avait-il eu le temps de jeter un coup d'œil furtif à travers

l'ouverture ménagée par lui, que le chef, arrivant à l'improviste, lui

avait fendu le crâne d'un coup de machette et l'avait renversé mort à

ses pieds.

Puis il s'était tourné vers les assistants terrifiés, et les dominant

par un regard fascinateur:

--Y a-t-il un autre de vous, avait-il dit, qui veuille découvrir ce que

je prétends cacher à tous?

Ces paroles avaient été prononcées avec un tel accent d'implacable

raillerie et de féroce méchanceté, que ces hommes de sac et de corde,

pour la plupart sans foi ni loi, et accoutumés à braver en riant les

plus grands périls, s'étaient sentis frissonner intérieurement et leur

sang se figer dans leurs veines. Cette leçon avait suffi. Nul n'avait

cherché depuis à découvrir le secret du capitaine.

A peine les dernières dispositions étaient-elles prises pour le

campement, qu'un bruit de chevaux se fit entendre et deux cavaliers

arrivèrent au galop.

--Voici le capitaine! se dirent les aventuriers l'un à l'autre.

Les nouveaux venus jetèrent la bride de leurs chevaux aux hommes

accourus pour les recevoir, et se dirigèrent à grands pas vers la

tente. Arrives là, le premier s'arrêta, et s'adressant à son compagnon:

--Caballero, lui dit-il, soyez le bienvenu au milieu de nous; quoique

fort pauvres nous-mêmes, nous partagerons avec joie le peu que nous

possédons avec vous.

--Merci, répondit le second en s'inclinant, je n'abuserai pas de votre

gracieuse hospitalité; demain, au point du jour, je serai, je crois,

assez reposé pour continuer ma route.

--Vous agirez comme bon vous semblera: installez-vous auprès de ce

foyer préparé pour moi, tandis que j'entrerai quelques instants sous

cette tente; bientôt je vous rejoindrai et j'aurai l'honneur de vous

tenir compagnie.

L'étranger s'inclina et prit place devant le feu allumé à peu de

distance de la tente, pendant que le capitaine laissait retomber

derrière lui le rideau qu'il avait soulevé et disparaissait aux yeux de

son hôte.

Celui-ci était un homme aux traits accentués, dont les membres trapus

dénotaient une force peu commune; les quelques rides qui sillonnaient

son visage énergique semblaient indiquer qu'il avait dépassé déjà le

milieu de la vie, bien que nulle trace de décrépitude ne se laissât

voir sur son corps solidement charpenté, et que pas un cheveu blanc

n'argentât sa longue et épaisse chevelure noire comme l'aile du

corbeau. Cet homme portait le costume des riches hacenderos mexicains,

c'est-à-dire la manga, le zarapé aux couleurs bariolées, les calzoneras

de velours ouvertes au genou, et les botas vaqueras; son chapeau, en

poil de vigogne galonné d'or, avait la forme serrée par une riche

toquilla attachée par un diamant de prix; un machette sans fourreau

pendait à sa hanche droite, passé simplement dans un anneau de fer; les

canons de deux revolvers à six coups brillaient à sa ceinture, et il

avait jeté sur l'herbe auprès de lui un rifle américain magnifiquement

damasquiné en argent.

Après que le capitaine l'eut laissé seul, cet homme, tout en

s'installant devant le feu de la façon la plus confortable,

c'est-à-dire en disposant son zarapé et ses armes d'eau pour lui servir

de lit au besoin, jeta autour de lui un regard furtif dont l'expression

aurait sans doute donné beaucoup à penser aux aventuriers, si ceux-ci

avaient pu le surprendre; mais tous s'occupaient aux soins de

l'installation du camp et des préparatifs de leur souper; s'en reposant

surtout sur la loyauté de l'hospitalité des prairies, ils ne songeaient

en aucune façon à surveiller ce que faisait l'étranger assis à leur

foyer.

L'inconnu, après quelques minutes de réflexion, se leva et s'approcha

d'un groupe de trappeurs, dont la conversation semblait fort animée et

qui gesticulaient avec ce feu naturel aux races du Midi.

--Eh! fit un d'eux en apercevant l'étranger, ce seigneur va, d'un mot,

nous mettre d'accord.

Celui-ci, directement interpellé, se tourna vers son interlocuteur.

--Que se passe-t-il donc, caballero? demanda-t-il.

--Oh! Mon Dieu, une chose bien simple, répondit l'aventurier; votre

cheval, une belle et noble bête, je dois en convenir, señor, ne veut

pas frayer avec les nôtres, il fait rage des pieds et des dents contre

les compagnons que nous lui avons donnés.

--Eh! Cela est simple, en effet, observa un second aventurier en

ricanant; ce cheval est un costeño, il est trop fier pour frayer avec

de pauvres tierras interiores comme nos chevaux.

A cette singulière raison, tous éclatèrent d'un rire homérique.

L'inconnu sourit d'un air narquois.

--Peut-être est-ce la raison que vous avancez, peut-être y en a-t-il

une autre, dit-il doucement; dans tous les cas, il y a un moyen bien

facile de terminer le différend, moyen que je vais employer.

--Ah! fit le second aventurier, et quel est-il?

--Le voici, reprit l'inconnu, du même air placide.

S'avançant alors vers le cheval que deux hommes avaient peine à

contenir:

--Lâchez-le! dit-il.

--Mais si nous le lâchons, nul ne sait ce qui arrivera.

--Lâchez-le, je réponds de tout; puis s'adressant au cheval: Lélio!

dit-il.

A ce nom, le cheval releva sa noble tête, et fixant son œil intelligent

sur celui qui l'appelait, d'un mouvement brusque et irrésistible il

se débarrassa des deux hommes qui cherchaient à l'arrêter, les envoya

rouler sur l'herbe, aux éclats de rire de leurs compagnons, et vint

frotter sa tête contre la poitrine de son maître, en poussant un

hennissement de plaisir.

--Vous voyez, reprit l'inconnu en flattant le noble animal, que ce

n'est pas difficile!

--Hum! répondit d'un ton de mauvaise humeur en se frottant l'épaule

le premier aventurier qui se relevait; c'est un démonio auquel je ne

confierai pas ma peau, toute vieille et toute racornie qu'elle soit à

présent.

--Ne vous en occupez pas davantage, je me charge de lui.

--Foi de Domingo, j'en ai assez pour ma part; c'est une noble bête,

mais elle a le diable au corps!

L'inconnu haussa les épaules sans répondre et retourna auprès du

foyer suivi par son cheval qui marchait pas à pas derrière lui,

sans témoigner la moindre velléité de se livrer de nouveau à ces

excentricités qui avaient si fort étonné les aventuriers, tous hommes

cependant passés maîtres dans l'art de l'hippiatrique. Ce cheval

était un barbe pur sang arabe, qui avait probablement coûté une somme

énorme à son propriétaire actuel, et dont les allures devaient sembler

étranges à des gens habitués aux chevaux américains. Son maître lui

donna la provende, l'installa auprès de lui, puis il se rassit devant

le feu.

Au même instant le capitaine apparut à l'entrée de la tente.

--Je vous demande pardon, dit-il avec cette charmante courtoisie innée

chez les Hispano-américains, je vous demande pardon, señor caballero,

de vous avoir si longtemps négligé, mais un devoir impérieux réclamait

ma présence; maintenant me voici tout à vous.

L'inconnu s'inclina.

--C'est moi, répondit-il, qui vous prie, au contraire, d'agréer mes

excuses pour le sans-façon avec lequel j'use de votre hospitalité.

--Pas un mot de plus sur ce sujet, si vous ne voulez me désobliger.

Le capitaine s'assit auprès de son hôte.

--Nous allons dîner, dit-il; je ne puis vous offrir qu'une maigre

pitance; mais à la guerre comme à la guerre, j'en suis réduit à la

portion congrue, c'est-à-dire au tasajo et aux haricots rouges au

piment.

--C'est délicieux, et certes, j'y ferais honneur si je me sentais le

moindre appétit; mais, en ce moment, il me serait impossible de porter

la plus légère bouchée de quoi que ce soit à ma bouche.

--Ah! fit le capitaine en lançant à l'inconnu un regard défiant.

Mais il rencontra une physionomie si naïvement placide, un sourire si

franc, qu'il eut honte de ses soupçons, et son visage, qui s'était

rembruni, reprit instantanément toute sa sérénité.

--J'en suis fâché; je vous demanderai alors la permission de dîner

seul; car, au contraire de vous, caballero, je vous confesse que je me

meurs littéralement de faim.

--Je serais désespéré de vous occasionner le moindre retard.

--Domingo! cria le capitaine, mon dîner!

L'aventurier que le cheval de l'inconnu avait si rudement secoué

ne tarda pas à arriver en traînant la jambe, et portant, dans une

écuelle en bois, le souper de son chef; quelques tortillas de maïs,

qu'il tenait à la main, complétaient ce repas d'une sobriété presque

claustrale.

Domingo était un métis indien, à l'air rechigné, aux traits anguleux et

à la physionomie sournoise; il paraissait avoir à peu près cinquante

ans, autant qu'il est possible de juger de l'âge d'un Indien par

l'apparence; depuis sa mésaventure avec le cheval, Domingo gardait

rancune à l'inconnu.

--_Con su permiso_, dit le capitaine en rompant une tortilla.

--Je fumerai une cigarette, ce qui sera encore vous tenir compagnie,

répondit l'étranger avec son éternel sourire.

L'autre s'inclina poliment et attaqua son maigre repas avec cette

vivacité qui dénote une longue abstinence.

Nous saisirons cette occasion pour faire au lecteur le portrait du chef

de la caravane.

Don Miguel Ortega, noms sous lesquels il était connu de ses compagnons,

était un élégant et beau jeune homme de vingt-six ans au plus, au

teint bronzé, aux traits fins, à l'œil fier et brillant, dont la

taille élevée, les membres bien attachés, la poitrine large et bombée

dénotaient une rare vigueur. Certes, dans toute l'étendue des anciennes

colonies espagnoles, il aurait été difficile, sinon impossible, de

rencontrer un plus séduisant cavalier, portant mieux le pittoresque

costume mexicain, plus _hombre de a caballo_ et réunissant au même

degré que lui ces avantages extérieurs qui charment les femmes et

entraînent le vulgaire. Cependant, pour un observateur, don Miguel

avait une trop grande profondeur dans l'œil, un froncement trop rude

du sourcil et un sourire trop faux et trop perfide pour que, sous ces

dehors séduisants, cet homme ne cachât pas une âme atrophiée et des

instincts mauvais.

Un repas de chasseur assaisonné par l'appétit n'est jamais long;

celui-ci fut promptement expédié.

--Là, fit le capitaine en s'essuyant les doigts avec une touffe

d'herbe; maintenant une cigarette afin de faciliter la digestion, puis

j'aurai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir; vous n'avez pas, sans

doute, l'intention de nous quitter avant le point du jour.

--Je ne saurais vous le dire, cela dépendra un peu du temps qu'il fera

cette nuit; je suis assez pressé, et vous le savez, caballero, ainsi

que le disent si justement les Gringos, nos voisins, le temps est de

l'argent.

--Mieux que moi, caballero, vous savez ce que vous avez à faire;

agissez à votre guise, seulement, avant que je me retire, veuillez

agréer mes souhaits de bonne nuit et de bonne réussite dans vos projets.

--Je vous remercie, caballero.

--Un dernier mot, ou plutôt une dernière question avant de nous séparer.

--Faites.

--Il est bien entendu que, si cette question vous paraît indiscrète,

vous êtes parfaitement libre de ne pas y répondre.

--Cela m'étonnerait de la part d'un cabellero aussi accompli, veuillez

donc vous expliquer.

--Je me nomme don Miguel Ortega.

--Et moi don Stefano Cohecho.

Le capitaine s'inclina.

--Me permettez-vous à mon tour, reprit l'étranger, de vous adresser une

question?

--Je vous en prie.

--Pourquoi cet échange de nom?

--Parce que, dans la Prairie, il est bon de pouvoir distinguer ses

ennemis de ses amis.

--C'est juste; maintenant?

--Maintenant je suis certain de ne pas vous compter parmi les premiers.

--_¿Quién sabe?_ repartit en riant don Stefano; il y a de si étranges

hasards!

Les deux hommes, après avoir encore échangé quelques mots de la façon

la plus amicale, se serrèrent cordialement la main; don Miguel rentra

sous la tente, et don Stefano, après s'être étendu les pieds au feu,

s'endormit ou du moins ferma les yeux.

Une heure après, le silence le plus complet régnait dans le camp.

Les feux ne jetaient plus qu'une lueur douteuse, et les sentinelles,

appuyées sur leurs rifles, se laissaient elles-mêmes aller à cette

espèce de vague somnolence qui n'est pas encore le sommeil, mais qui

déjà n'est plus la veille.

Soudain un hibou, caché probablement dans un arbre voisin, poussa à

deux reprises son hou houlement mélancolique.

Don Stefano ouvrit subitement les yeux; sans changer de position, il

s'assura par un regard investigateur que tout était tranquille autour

de lui; puis, après s'être convaincu que son machette et ses revolvers

ne l'avaient pas quitté, il saisit son rifle et imita à son tour le cri

du hibou; un cri pareil lui répondit.

L'étranger, après avoir accommodé son zarapé de façon à imiter un

corps humain, dit, en le flattant à voix basse, quelques mots à son

cheval, afin de le tranquilliser et de lui faire prendre patience, et

s'allongeant sur le sol, il se dirigea, en rampant doucement, vers une

des issues du camp, s'arrêtant par intervalle, afin de jeter un regard

autour de lui.

Tout continuait à être calme. Arrivé au pied du retranchement formé par

les charges des mules, il se redressa, franchit l'obstacle d'un bond de

tigre et disparut dans la prairie.

Au même instant, un homme se releva, sauta par-dessus le retranchement

et s'élança à sa poursuite.

Cet homme était Domingo.

L'éclaireur · 第 7 / 50 题