La surprise.
C'était vers la fin de mai 1855, dans un des sites les plus ignorés
des immenses prairies du Far-West, à peu de distance du Río Colorado
del Norte, que les tribus indiennes de ces parages nomment, dans leur
langage imagé, _le fleuve sans fin aux lames d'or._
Il faisait une nuit profonde. La lune aux deux tiers de sa course
montrait, à travers les hautes branches des arbres, sa face blafarde,
dont ne s'échappaient qu'avec peine de minces rayons d'une lumière
tremblotante qui ne laissait distinguer que vaguement les accidents
d'un paysage abrupte et sévère. Il n'y avait pas un souffle dans
l'air, pas une étoile au ciel. Un silence de mort planait sur le
désert. Silence interrompu seulement à de longs intervalles par les
glapissements saccadés des coyotes en quête d'une proie, ou les
miaulements ironiques de la panthère et du jaguar à l'abreuvoir.
Pendant les ténèbres, les grandes savanes américaines, où nul bruit
humain ne trouble la majesté de la nuit, prennent, sous l'œil de Dieu,
une imposante splendeur qui remue à son insu le cœur de l'homme le plus
fort et le pénètre malgré lui d'un religieux respect.
Tout à coup les branches serrées d'un buisson de floripondios
s'écartèrent avec précaution, et dans l'espace laissé vide apparut la
tête anxieuse d'un homme dont les yeux brillants comme ceux d'une bête
fauve lançaient dans toutes les directions des regards inquiets. Après
quelques secondes d'une immobilité complète, l'homme dont nous parlons
quitta le buisson au milieu duquel il était caché et s'élança d'un bond
au dehors.
Bien que son teint hâlé eut atteint presque la couleur de la brique,
cependant à son costume de chasse et surtout la nuance blonde de ses
longs cheveux et à ses traits hardis, francs et accentués, il était
facile de reconnaître en cet homme un de ces audacieux coureurs des
bois canadiens dont la forte race s'éteint tous les jours et tend à
disparaître avant peu.
Il fit quelques pas, le canon de son rifle en avant, le doigt sur la
détente, inspectant minutieusement les taillis et les fourrés sans
nombre qui l'entouraient; puis, rassuré probablement par le silence et
la solitude qui continuaient à régner aux environs, il s'arrêta, posa
à terre la crosse de son rifle, pencha le haut du corps en avant, et
imita à s'y méprendre le chant du centzontle, le rossignol américain.
A peine la dernière modulation de ce chant, doux comme un soupir
d'amour, vibrait-elle dans l'air, que du même buisson qui déjà avait
livré passage au chasseur, s'élança un second personnage.
Celui-ci était un Indien; il vint se placer auprès du Canadien, et
après quelques secondes de silence:
--Eh bien? lui demanda-t-il en affectant une tranquillité peut-être
loin de son cœur.
--Tout est calme, répondit le chasseur, la _Cihuatl_ peut venir.
L'Indien secoua la tête.
--Depuis le lever de la lune, Mahchsi-Karehde est séparé de
l'Églantine, il ignore où elle se trouve en ce moment.
Un bienveillant sourire plissa les lèvres du chasseur.
--L'Églantine aime mon frère, dit-il doucement, le petit oiseau qui
chante au fond de son cœur l'aura guidé sur les traces du chef;
Mahchsi-Karehde a-t-il oublié le chant avec lequel il l'appelait à ses
rendez-vous d'amour dans la tribu?
--Le chef n'a rien oublié.
--Qu'il appelle donc alors.
L'Indien ne se fit pas répéter cette invitation; le cri du _Walkon_
s'éleva dans le silence.
Au même instant on entendit un froissement de branches, et une jeune
femme, bondissant comme une biche effrayée, vint tomber haletante dans
les bras du guerrier indien qui s'étaient ouverts pour la recevoir.
Cette étreinte n'eut que la durée d'un éclair; le chef, honteux sans
doute devant un blanc, bien que ce blanc fût son ami, du mouvement de
tendresse auquel il s'était laissé entraîner, repoussa froidement la
jeune femme en lui disant d'une voix dans laquelle ne perçait aucune
trace d'émotion:
--Ma sœur est sans doute fatiguée, nul danger ne la menace en ce
moment; elle peut dormir, des guerriers veilleront sur elle.
--L'Églantine est une fille comanche, répondit-elle d'une voix timide,
son cœur est fort, elle obéira à Mahchsi-Karehde (l'Aigle-Volant);
sous la protection d'un chef aussi redoutable elle sait qu'elle est en
sûreté.
L'Indien lui lança un regard empreint d'une indicible tendresse; mais
reprenant presque aussitôt cette apparente impassibilité dont les
peaux-rouges ne se départent jamais:
--Les guerriers veulent tenir conseil, que ma sœur dorme, dit-il.
La jeune femme ne répliqua point, elle s'inclina respectueusement
devant les deux hommes, et, s'éloignant de quelques pas, elle
se blottit dans l'herbe, ferma les yeux et s'endormit _ou parut
s'endormir._
Le Canadien s'était contenté de sourire en voyant le résultat obtenu
par le conseil qu'il avait donné au guerrier; il avait écouté, en
hochant approbativement la tête, les quelques mots échangés entre les
deux peaux-rouges. Le chef, abîmé dans ses pensées, resta quelques
instants les yeux fixés avec une expression indéfinissable sur la jeune
femme endormie; enfin il passa à plusieurs reprises la main sur son
front comme pour dissiper les nuages qui assombrissaient son esprit, et
se tournant vers le chasseur.
--Mon frère, le visage pâle a besoin de repos, un chef veillera, dit-il.
--Les coyotes ont cessé de glapir, la lune a disparu, une bande
blanchâtre s'élève à l'horizon, répondit le Canadien; le jour ne
tardera pas à paraître, le sommeil a fui mes paupières, les hommes
doivent tenir conseil.
L'Indien s'inclina sans répondre, posant son fusil à terre il ramassa
plusieurs brassées de bois sec qu'il porta auprès de la dormeuse.
Le Canadien battit le briquet; bientôt le feu jaillit, le bois
s'embrasa, la flamme colora les arbres de ses reflets sanglants; alors
les deux hommes s'accroupirent auprès l'un de l'autre, bourrèrent
leurs calumets de _manachée_ le tabac sacré, et commencèrent à fumer
silencieusement avec cette imposante gravité que les Indiens, en toutes
circonstances, apportent à cette symbolique opération.'
Nous profiterons du moment de répit que nous offre le hasard pour faire
le portrait de ces trois personnages appelés à jouer un rôle important
dans le cours de ce récit.
Le Canadien était un homme de quarante-cinq ans environ, haut de six
pieds anglais, long, maigre et sec; nature nerveuse composée de muscles
et de nerfs, parfaitement adaptée au rude métier de coureur des bois,
qui exige une vigueur et une audace au delà de toute expression.
Comme tous ses compatriotes, le Canadien présentait dans ses traits
le type normand dans toute sa pureté; son front large, ses yeux gris
pleins de finesse, son nez un peu recourbé, sa bouche grande et garnie
de dents magnifiques, les épais cheveux blonds mêlés de quelques fils
d'argent qui s'échappaient de son bonnet de peau de loutre et tombaient
en énormes boucles sur les épaules, tous ces détails donnaient à cet
homme une physionomie ouverte, franche et loyale qui appelait la
sympathie et plaisait de prime abord. Ce digne géant nommé Bonnaire,
mais connu seulement dans les prairies par le sobriquet de _Bon-Affût_,
sobriquet qu'il justifiait amplement par la justesse de son coup d'œil
et son adresse à découvrir les repaires des bêtes fauves, était né
aux environs de Montréal; mais emmené tout jeune dans les grands bois
du haut Canada, la vie du désert avait eu tant de charmes pour lui,
qu'il avait renoncé à la vie civilisée et depuis près de trente ans
parcourait les vastes solitudes de l'Amérique du Nord, ne consentant à
entrer dans les villes et les villages que pour vendre les peaux des
animaux qu'il avait tués ou renouveler sa provision de poudre et de
balles.
Le compagnon de Bon-Affût, l'Aigle-Volant, était un des chefs les plus
renommés de la tribu des Bisons-Blancs, une des plus puissantes de la
batailleuse nation des Comanches, cette indomptable et féroce nation
qui, dans son incommensurable orgueil, s'intitule superbement _la Reine
des prairies_, titre que nulle autre qu'elle n'ose revendiquer.
L'Aigle-Volant, bien que fort jeune encore puisqu'il avait à peine
vingt-cinq ans, s'était distingué déjà dans maintes circonstances par
des traits d'une audace et d'une témérité tellement inouïes, que son
nom seul inspirait une invincible terreur aux innombrables hordes
indiennes que parcourent sans cesse le désert dans tous les sens.
Sa taille était haute, bien prise, parfaitement proportionnée; ses
traits étaient fins, ses yeux noir comme la nuit acquéraient, sous
l'influence d'une émotion forte, cette fixité étrange qui commande le
respect; ses gestes étaient nobles et sa démarche gracieuse, empreinte
de cette majesté innée chez les Indiens.
Le chef était revêtu de son costume de guerre.
Ce costume est assez singulier pour mériter une description détaillée.
La tête de l'Aigle-Volant était coiffée du _mahch-akoub-hachka_, bonnet
que, seuls, les guerriers distingués qui ont tués beaucoup d'ennemis
ont le droit de porter; il est fait de bandes blanches d'hermine ayant
par derrière une large pièce de drap rouge tombant jusqu'au mollet,
sur laquelle est attachée une crête droite de plumes d'aigle blanches
et noires qui commence à la tête et se prolonge en rang serré jusqu'au
bout. Au-dessus de l'oreille droite il avait passé dans sa chevelure
un couteau de bois peint en rouge et long comme la main: ce couteau
était l'emblème de celui avec lequel il avait tué un chef _Dacotah_;
il portait, en outre, huit petites brochettes en bois, peintes en
bleu et garnies à l'extrémité supérieure d'un clou doré pour indiquer
le nombre de coups de feu dont il avait été blessé; au-dessus de
l'oreille gauche il portait une grosse touffe de plumes de hibou jaunes
et peintes en rouge à leur extrémité, comme signe de ralliement des
_Menin-ochaté_, c'est-à-dire la bande des Chiens; son visage était
peint moitié en rouge et son corps en rouge-brun avec des raies dont la
couleur avait été enlevée avec un doigt mouillé. Ses bras, à compter de
l'épaule, étaient ornés de vingt-sept raies jaunes indiquant le nombre
de ses hauts faits, et sur sa poitrine il avait dessiné avec de la
couleur bleue une main, ce qui annonçait qu'il avait souvent fait des
prisonniers. Il portait à son cou un magnifique _mato-unknappinindè_,
collier de griffes d'ours gris, longues de trois pouces et blanchâtres
à la pointe. Ses épaules étaient couvertes de la grande _mih-ihé_ ou
robe de bison, tombant jusqu'à terre et peinte de diverses couleurs. Il
avait serré étroitement à la ceinture le _woupanpihunchi_ ou culottes
consistant en deux parties séparées, une pour chaque jambe, descendant
jusqu'à la cheville et brodée à la partie extérieure de piquants de
porc-épic de couleur variée se terminant par une longue touffe traînant
par terre; son _nokké_, larges bandes de drap rayées de blanc et de
noir, s'enroulait autour de ses hanches et retombait devant et derrière
en longs plis; ses _humpés_ ou souliers en peau de bison étaient peu
ornés, mais il avait attaché au-dessus de la cheville des queues de
loups qui traînaient à terre derrière lui et dont le nombre égalait les
ennemis qu'il avait vaincus; à son _ichparakehn_ ou ceinture pendaient,
d'un côté une poire à poudre, un sac à balles et un couteau à scalper,
de l'autre un carquois en peau de panthère garni de flèches longues et
acérées, et son _tomawhauks_; son _eruhpa_,--fusil,--était posé à
terre à portée de sa main.
Ce guerrier, revêtu de cet étrange costume, avait quelque chose
d'imposant et de sinistre qui inspirait la terreur.
Quant à présent, nous nous bornerons à dire que Églantine avait quinze
ans au plus, qu'elle était fort belle pour une Indienne, et qu'elle
portait dans toute son élégante simplicité le sévère costume adopté par
les femmes de sa nation.
Terminant ici cette description peut-être trop détaillée, mais qui
était nécessaire pour connaître les hommes que nous avons mis en scène,
nous reprendrons le cours de notre récit.
Depuis longtemps nos deux personnages fumaient auprès l'un de l'autre
sans échanger une parole; enfin le Canadien secoua le fourneau de sa
pipe sur le pouce de sa main gauche, et s'adressant à son compagnon:
--Mon frère est-il satisfait? demanda-t-il.
--Ooah! répondit l'Indien en baissant affirmativement la tête, mon
frère a un ami.
--Bon, reprit le chasseur, et que fera maintenant le chef?
--L'Aigle-Volant rejoindra sa tribu avec Églantine, puis il reviendra
chercher la piste des Apaches.
--A quoi bon?
--L'Aigle-Volant veut se venger.
--A votre aise, chef, ce n'est certes pas moi qui vous engagerai à
renoncer à vos projets contre des ennemis qui sont aussi les miens;
seulement je crois que vous n'envisagez pas la question à son véritable
point de vue.
--Que veut dire mon frère le guerrier pâle?
--Je veux dire que nous sommes loin des huttes des Comanches, et
qu'avant de les atteindre nous aurons sans doute plus d'une fois encore
maille à partir avec les ennemis, dont le chef se croit peut-être un
peu prématurément débarrassé.
L'Indien haussa les épaules avec dédain.
--Les Apaches sont de vieilles femmes, bavardes et poltronnes, dit-il,
l'Aigle-Volant les méprise.
--Possible! reprit le chasseur en hochant la tête; cependant, à mon
avis, nous aurions mieux fait de continuer notre route jusqu'au lever
du soleil, afin de mettre une plus grande distance entre eux et nous,
au lieu de nous arrêter aussi imprudemment ici; nous sommes bien près
encore du camp de nos ennemis.
--L'eau de feu a bouché les oreilles et fermé les yeux des chiens
apaches; ils dorment étendus sur la terre.
--Hum! Ce n'est pas mon opinion, je suis au contraire, persuadé qu'il
veillent et qu'ils nous cherchent.
Au même instant, comme si le hasard avait voulu justifier la crainte du
prudent chasseur, une dizaine de coups de feu éclatèrent avec fracas;
un horrible cri de guerre auquel le Canadien et le Comanche répondirent
par un cri de défi sortit du sein de la forêt et une trentaine
d'Indiens apaches se ruèrent en hurlant vers le brasier auprès duquel
se tenaient nos trois personnages; mais ceux-ci avaient subitement
disparu comme par enchantement.
Les Apaches s'arrêtèrent avec un frémissement de rage, ne sachant plus
quelle direction prendre pour retrouver leurs rusés ennemis. Soudain
trois coup de feu furent tirés de l'intérieur de la forêt; trois
Apaches roulèrent sur le sol, la poitrine traversée.
Les Indiens poussèrent un hurlement de fureur et se précipitèrent dans
la direction des coups de feu.
Au moment où ils arrivaient à lisière de la forêt, un homme en sortit
en agitant de la main droite une robe de bison en signe de paix.
Cet homme était Bon-Affût le Canadien.
Les Apaches s'arrêtèrent avec une hésitation de mauvais augure; le
Canadien, sans paraître remarquer ce mouvement, s'avança résolument
vers eux du pas lent et tranquille qui lui était habituel; en le
reconnaissant, les Indiens brandirent leurs armes avec colère et
voulurent courir sur lui, car ils avaient bien des motifs de haine
contre le chasseur; leur chef les arrêta d'un geste péremptoire.
--Que mes fils soient patients, dit-il avec un sourire sinistre, il ne
perdront rien pour attendre.