Mais que l'on se garde bien de croire, que les substances animales

méritent la préférence, en ce qu'elles sont seules capables d'entretenir

la force & la vigueur des Matelots. Ce n'est pas ce que l'on mange qui

nourrit, c'est ce que l'on digère. Quel chyle peut-on espérer d'une

viande desséchée & salée? D'ailleurs, quand les salaisons ont porté dans

le sang le germe de la corruption dont elles sont atteintes, la

diminution & la prostration des forces en sont une suite nécessaire. Si

M. de la Coudraye eût parcouru les montagnes de la Franche-Comté, de la

Suisse, du Dauphiné, de la Savoie, qui équivalent bien aux climats

froids & brumeux dont il parle, il y eût vu des hommes très-forts,

très-robustes, occupés de travaux sans doute plus pénibles & plus

continus que ceux des Matelots, qui ne mangent pas six fois dans l'année

un morçeau de lard salé avec des choux & des pois, & qui ne vivent

habituellement que de soupe faite avec quelques légumes employés avec

épargne, d'un pain fait avec un mêlange d'orge, de vesce & de froment,

de la farine desquels on ne retire aucun son[10], qui ne mangent avec ce

pain, presque à tous leurs repas, que du fromage fait avec du lait

exactement écrêmé, & qui ne connoissent d'autre boisson que l'eau; c'est

beaucoup quand dans le courant d'une semaine, ils prennent un repas avec

des oeufs ou des légumes: il s'en faut cependant bien que l'on

s'apperçoive chez les montagnards, d'aucune prostration de forces; ils

soutiennent au contraire, avec cette mince nourriture, des fatigues que

l'on auroit peine à croire sans en avoir été le témoin. M. de la

Coudraye peut donc se rassurer sur la perte des forces, & l'inaction

qu'il craint pour les Matelots qui seront mis au régime végétal, surtout

lorsqu'il sera accompagné d'une certaine quantité de boisson

restaurante, comme du vin de Bordeaux, &c. & que le biscuit sera bon.

Seroit-on d'ailleurs étonné que des Matelots qui répugnent à une manière

de se nourrir, à laquelle ils ne sont point habitués, affectassent, pour

la faire tomber en discrédit, un affoiblissement qu'ils n'éprouvent

point? Qui pourroit même répondre qu'il n'y ait pas eu beaucoup

d'indispositions feintes parmi ceux de la _Belle-Poule_? L'on sait par

combien de petits moyens les hommes de cette espèce cherchent à venir à

leur but.

[10] Souvent même le pain n'est fait qu'avec la seule farine d'orge

sans mêlange de froment.

D'après les faits que j'ai exposés jusqu'ici, d'après les parallèles que

j'ai fournis, où l'efficacité du régime végétal est démontrée de manière

à dissiper les craintes que M. de la Coudraye auroit voulu faire naître

sur son usage, il ne me reste plus qu'à finir cette réponse par quelques

observations qui donneront encore plus de valeur à quelques-unes de

celles que j'ai déjà faites.

M. de la Coudraye jugeant sans doute qu'un examen plus réfléchi de ce

qui s'est passé sur la _Belle-Poule_, pendant l'essai du régime végétal,

pourroit conduire à une conclusion toute opposée à la sienne, s'est

replié sur la difficulté de conserver les substances légumineuses; &

pour l'exagérer cette difficulté, il ne manque pas de dire »que l'on ne

devroit pas s'attendre à voir faire par la suite des approvisionnemens

avec autant de soin qu'on l'a fait pour cet essai«. Je répondrai qu'il

n'est rien moins que vrai qu'on ait veillé à l'approvisionnement de la

_Belle-Poule_ avec toute l'exactitude qu'on auroit dû y apporter; &

quant à la conservation des légumes, je dirai qu'il suffit d'en faire un

certain choix, de les bien placer, & de leur faire subir à quelques-uns

une préparation qui n'est ni difficile, ni dispendieuse. A entendre M.

de la Coudraye se récrier sur la possibilité de la fermentation des

substances végétales, ne diroit-on pas qu'il est persuadé que les

viandes salées sont inaltérables, pendant que rien n'est si commun que

leur dépravation? Et à supposer cette dépravation égale de la part des

salaisons & des légumes, quel ravage plus considérable à craindre de la

part des premières substances, que de la part des dernières? La bière

est un produit d'orge fermenté, & cette boisson est salutaire.

Tireroit-on de viandes corrompues, quelque produit qui ne fût

pernicieux? Combien de fois n'arrive-t-il pas que l'on mange du pain

fait avec du bled germé & échauffé, sans qu'il en arrive d'accidens

fâcheux? Il ne faut pas pour cela négliger aucun des moyens propres à

écarter la fermentation des légumes qu'on veut embarquer: j'en ai

proposé un efficace, celui de faire passer au four ceux qui sont le plus

susceptibles d'altération, afin de leur enlever leur humide surabondant,

qui est le premier agent de la fermentation. Mais, dit M. de la

Coudraye, les pois & les féves ainsi préparés se racornissent, & la

cuisson en est impossible. Qui le lui a dit? D'où le sait-il? En a-t-il

fait l'essai? Le biscuit ne doit-il pas sa conservation à cette

opération poussée plus loin que je ne la demande pour les légumes? Et

cependant il se réduit avec un peu plus de temps, il est vrai, en

bouillie dans l'eau, comme le pain qui n'a été cuit qu'une fois. Il

n'est pas même jusqu'au riz, qu'il ne croye susceptible de s'altérer

aisément; &, à l'en croire, il faut en abandonner l'usage aux

Asiastiques, dans les pays desquels il croît, & qui peuvent le

renouveller quand il s'altère: mais il croît aussi en Italie, d'où nous

le tirons; & la facilité avec laquelle il se conserve deux & trois

années, quand il est bien choisi, & qu'on ne le place pas dans des

endroits trop humides, démontre de reste que c'est une nourriture sur

laquelle on peut compter pour les voyages de long cours: parmi ceux-ci,

on peut ranger les voyages aux Indes Orientales, où le riz est commun, &

où l'on peut le renouveller aisément.

Quant aux oignons confits, dont plusieurs quarts se sont trouvés gâtés,

selon M. de la Coudraye, il ne sera pas difficile de les rendre de la

plus longue conservation: dès que le régime végétal sera adopté, on fera

de ce légume un commerce assez considérable, pour qu'il soit fourni à

bon compte, & préparé de manière à se conserver dans les voyages les

plus longs. Combien de barriques de boeufs achetées chèrement en

Irlande, se trouvent gâtées, même avant l'embarquement? Pourquoi M. de

la Coudraye ne conclut-il pas qu'il faut se passer de salaisons?

M. de la Coudraye qui a vu dans le régime végétal, des dangers qui n'y

existent point, qui s'est appesanti sur quelques inconvéniens de ce

régime qui ne lui sont pas essentiels, puisqu'il est aisé de s'en

garantir, s'est bien gardé de faire voir aucun de ses avantages sur les

salaisons: il m'en a laissé la tâche, & j'ai cherché jusqu'ici à la

remplir. Mais voici encore un avantage de ce régime qui est fait pour

être senti: c'est qu'en suivant le régime végétal, on n'est pas obligé

de garder aussi long-tems que de coutume, les convalescens au poste, eu

égard à la grande analogie qu'il y aura entre la nouvelle nourriture des

gens sains, & les substances dont on s'approvisionne actuellement pour

les malades.

Il ne faut pas être de l'art, pour être convaincu du danger qu'il y

auroit à faire passer des convalescens mal affermis, à la nourriture de

viandes salées: c'est ce qui forçoit anciennement à les garder long-tems

au poste, où, pour peu qu'il y eût de maladies, ils consommoient en peu

de jours les approvisionnemens frais destinés pour plusieurs mois. De

pareils inconvéniens, dont on sera à l'abri en suivant le nouveau

régime, ont forcé, dans bien des cas, à des relâches imprévues, capables

de faire manquer les expéditions les plus importantes & les mieux

concertées.

On pourroit peut-être bien prétexter contre la nourriture très-salubre

que fournit l'oseille, la grande quantité qu'il en faudroit pour

approvisionner chaque vaisseau; mais l'objection tombe d'elle-même,

lorsque l'on sait que les seules bordures du jardin botanique ont fourni

plus de trois mille livres d'oseille confite en moins d'un mois:

d'ailleurs ce légume vient par-tout, exige peu de soins, se renouvelle

promptement, & présente dans la belle saison de nouvelles coupes à faire

tous les huit jours. On n'hérite pas à sacrifier beaucoup d'argent pour

se procurer des salaisons: & craindroit-on d'affermer quelques journeaux

de terre, qui seroient destinés à la culture de l'oseille? Deux ou trois

journaliers suffiroient pour cela: les journaux une fois en rapport,

seroient capables de fournir aux approvisionnemens les plus

considérables en tems de guerre, & l'oseille ne reviendroit qu'à la

moitié de ce qu'elle coûte pour les approvisionnemens actuels.

Il suffiroit, pour le tems présent, d'employer à cette plantation

quelques planches dans le jardin de l'hôpital; on pourroit aussi en

garnir toutes les bordures, ainsi que le contours des houblonnières: par

ce moyen, il y auroit assez de cette plante pour les armemens qui se

font en tems de paix; les malades de l'hôpital en retireroient en même

tems la plus grande utilité.

»Il me paroîtroit fort étonnant, dit M. de la Coudraye, que M.

Desperrières, aussi éloigné des ports, eût été plus fidèlement

instruit«. Il ne faut pas vivre dans un port, pour savoir si les

substances végétales méritent la préférence sur les viandes salées,

souvent dépravées, ou toujours prêtes à l'être. Lorsque j'ai prononcé en

faveur des végétaux, j'avois pour moi le raisonnement, l'expérience de

tous les Médecins & Chirurgiens instruits qui ont navigué, & qui nous

ont transmis leurs observations; j'avois enfin mon expérience propre. De

pareils témoignages sur un point d'hygiène, ne sauroient-ils balancer

celui d'un Officier de vaisseaux? La question étoit sans doute de la

compétence de la Médecine, & je crois qu'elle est aujourd'hui à la

portée de tout le monde. Je serois très-flatté d'avoir pu convaincre M.

de la Coudraye: j'espère du moins que, s'il persiste dans son opinion,

il n'aura point de partisans.

Mémoire sur les avantages qu'il y auroit à changer absolument la nourriture des gens de mer · 第 3 / 3 段