l'aggraveroient pas, si on en continuoit l'usage, & ne la rendroient pas
mortelle, pour peu qu'elle fût grave: cependant le contraire a lieu sous
les yeux de M. de la Coudraye; & malgré cela, il dit dans son Mémoire,
»qu'il regarde cette nourriture comme mal-saine & dangereuse«. Pour moi,
je ne me serois jamais imaginé que des substances mal-saines &
dangereuses, dont l'usage auroit été opiniâtre, pourroient guérir des
maladies fâcheuses qu'elles auroient elles-mêmes produites: mais M. de
la Coudraye l'a vu, il faut l'en croire. Mes perceptions, dira-t-il, ne
vont pas plus loin; j'ai vu des individus se nourrir comme le prescrit
M. Desperrières, & la moitié est devenue malade; donc leur manière de se
nourrir en est la cause. M. de la Coudraye ajoutera: on a observé
souvent que parmi des équipages aussi nombreux que celui de la
_Belle-Poule_, nourris avec des salaisons, & qui ont fait des campagnes
longues & difficiles, il y a eu six fois moins de malades que dans
l'équipage de cette frégate. D'après cela, peut-on s'empêcher de
conclure que la seule différence des alimens en a mis dans le nombre des
malades? C'est par de tels argumens qu'il croit combattre l'efficacité
du régime végétal; mais il est malheureux pour lui, qu'on puisse les
rétorquer au très-grand désavantage de la cause qu'il soutient. On a vu,
lui dira-t-on, & cela plus d'une fois, parmi des équipages nourris de
salaisons, & à l'ancienne manière, la moitié des individus non-seulement
être malades, mais même périr dans une campagne toute aussi douce &
aussi courte que celle qu'a faite la frégate la _Belle-Poule_, pendant
l'essai du régime végétal. Combien de fois n'est-il pas arrivé que les
malades ont été si nombreux dans des vaisseaux, qu'à peine il restoit
assez de Matelots bien portans pour faire les manoeuvres? Or, si on
opposoit de pareils faits à ce que M. de la Coudraye a observé sur la
_Belle-Poule_, tout ne seroit-il pas à l'avantage du régime végétal?
Pour raisonner par comparaison, il faudroit que tout fût égal de part &
d'autre, c'est-à-dire, qu'il faudroit que deux équipages également frais
& nombreux, montant des vaisseaux de même grandeur, destinés l'un à se
nourrir de salaisons, & l'autre à suivre le régime végétal; eussent
séjourné ensemble le même espace de tems dans le même port, dans la même
rade, eussent voyagés de conserve dans les mêmes parages, & eussent
enfin été exposés aux mêmes fatigues & aux mêmes intempéries; puis
comparer ensuite dans lequel de ces deux équipages, les maladies
auroient été plus nombreuses & plus graves. Voilà le seul moyen de juger
si le régime végétal doit être adopté ou proscrit.
Mais la frégate la _Belle-Poule_, ne nous présente-t-elle pas le moyen
de faire ce parrallèle, ne nous offre-t-elle pas deux espèces
d'individus, les uns suivant l'ancien régime, & les autres soumis à la
nourriture végétale? Examinons donc parmi laquelle des deux bandes, les
maladies ont été plus graves & plus nombreuses.
Nous voyons, d'un côté, vingt-cinq personnes faisant bonne chère,
nourris de la cuisine du Capitaine, ne suivant pas le régime végétal,
abondamment servies, non de salaisons, mais de viandes fraîches, ayant
d'ailleurs des approvisionnemens de la meilleure qualité, & ne devant
partager ni les travaux de l'équipage, ni les intempéries de l'air
auxquelles celui ci est exposé, &c. De l'autre côté, nous voyons deux
cens vingt Matelots destinés à suivre un nouveau régime pour lequel ils
ont eu un dégoût marqué, contre l'opinion desquels il a fallu lutter en
les assujettissant à une manière de vivre qu'ils croyoient mauvaise,
parce qu'elle étoit nouvelle, pour laquelle leur répugnance augmentoit
encore en proportion de ce qu'elle étoit plus excitée, & que quelques
Officiers y applaudissoient davantage, soit ouvertement, soit en secret;
des Matelots qui ont dû supporter à eux seuls tout le travail du bord,
toutes les intempéries de l'air, qui ont dû être logés à l'étroit, & qui
non-seulement ont vêcu de légumes, mais qui ont eu du biscuit altéré
depuis le commencement de la campagne, &c. Tout ici étant à l'avantage
de la première bande, on présume sans doute que M. de la Coudraye a
prononcé affirmativement que le régime végétal étoit mal-sain &
dangereux, parce que ceux qui ne l'ont pas suivi, ont été absolument, ou
presque absolument exempts des maladies qui ont attaqué le reste de
l'équipage; & cependant il n'est rien de tout cela. Parmi cent
vingt-cinq hommes qui ont passé au poste des malades, dix-sept étoient
nourris de la cuisine du Capitaine; & parmi les dix-sept, sept ont été
attaqués assez gravement; trois sont même redevenus malades à deux &
cinq mois de distance, ce qui n'étoit pas des rechûtes.
Lorsqu'on voit vingt maladies sur vingt-cinq personnes qui ont été
nourries de viande fraîche, peut-être même de pain frais, qui avoient
pour elles les meilleurs approvisionnemens du vaisseau en tout genre,
qui étoient bien logées & bien couvertes, qui n'ont partagé aucune des
causes principales qui pouvoient influer sur leur santé, telles que le
travail quelquefois forcé, l'assujettissement au quart, &c. lorsqu'on
voit, dis-je, que, parmi les vingt maladies, sept ont été assez graves,
doit-on être bien reçu à conclure que c'est le régime végétal suivi par
le reste de l'équipage qui a causé les maladies dont il a été attaqué,
sur-tout lorsqu'on sait que, parmi les deux cens vingt personnes qui ont
vêcu de légumes & de biscuit altéré, qui ont été exposées à toutes les
intempéries de l'air, sur qui ont roulé toutes les manoeuvres du
vaisseau, &c. il y a eu seulement cent vingt-trois maladies & cent-dix
malades[4], qui pour la plupart l'ont été assez peu pour n'avoir passé
qu'un jour ou deux au poste[5]? Vingt font les quatre cinquièmes des
vingt-cinq personnes nourries de la cuisine du Capitaine, & pour avoir
de l'autre côté des maladies dans la même proportion, il auroit fallu
qu'elles eussent été portées au nombre de cent soixante-seize, & non pas
à celui de cent vingt-trois, qui ne nous donne que la moitié & un
treizième de deux cens vingt. Quand on voit un avantage aussi frappant
pour ceux qui ont suivi le régime blâmé, désapprouvé & reconnu
pernicieux par M. de la Coudraye, de quel sentiment doit-on être
affecté?
[4] Je dis cent vingt-trois maladies, sur cent dix malades, parce que,
dans le nombre, sept l'ont été deux fois, & trois, trois fois.
[5] La preuve de cette assertion se tire de la propre note fournie par
M. de la Coudraye; note que nous pourrions croire forcée, au moins
quant au nombre des malades, vu qu'elle est en contradiction avec le
journal du Chirurgien, qui dit n'avoir eu que cent trois malades à
traiter.
Au reste, M. Dorves, Capitaine de la _Belle-Poule_, n'a pas adopté les
idées de son Enseigne. Voici ce qu'il dit touchant le régime végétal.
»Je pense que la conservation des hommes s'y trouvera, ainsi que leur
bien-être. Je ne m'en rapporte pas ici à tout ce que l'on dit à ce
sujet: j'ai eu des malades, il est vrai, mais je n'ai eu aucune maladie,
& tous mes gens qui ont été à la viande fraîche, ont été malades, & même
plus que les autres. On ne sauroit donc mieux faire, que de retrancher
le boeuf, la morue & la sardine, qui sont certainement la nourriture la
plus mauvaise pour les Marins«. D'après un pareil témoignage, M. de la
Coudraye sera-t-il admis à charger le régime végétal de toutes les
maladies qui ont régné parmi l'équipage de la _Belle-Poule_?
Si la droiture de M. de la Coudraye étoit moins connue, ne pourroit-on
pas le soupçonner de n'avoir eu d'autres vues, que de justifier la
répugnance des Matelots pour le régime végétal? Ne pourroit-on pas même
penser qu'il la favorisoit cette répugnance? Au moins paroît-il fort
éloigné de la blâmer. Mais non: il nous rassure sur ses motifs; l'amour
du bien & du vrai a été son seul mobile. Il faut l'en croire, d'autant
plus que ses observations mêmes fournissent un triomphe complet au
régime végétal.
Suivons M. de la Coudraye dans la liste qu'il nous a donnée, sans nous
inquiéter de la partialité avec laquelle elle peut avoir été faite:
quand on a plus que raison, on peut faire des sacrifices.
Cette liste nous offre:
Malades qui l'ont été depuis vingt-quatre heures, jusqu'à
cinq jours, 40.
Malades dont on n'a indiqué que le jour d'entrée au poste, &
non celui de sortie, & qui n'y ont peut-être fait que
paroître, puisque, parmi les quarante ci-dessus, plusieurs
n'y ont passé que vingt-quatre & quarante-huit heures, 24.
Malades qui sont restés à l'infirmerie, depuis cinq jours
jusqu'à dix, 51.
Malades qui l'ont été depuis dix jours jusqu'à quinze, 6.
Scorbutiques[6] attaqués, soit légèrement, soit d'une manière
plus grave, 5.
Blessé pendant quarante-deux jours au poste des malades, 1.
Malade attaqué d'un abcès, guéri après soixante-douze jours de
traitement, 1.
Malades attaqués de fievres continues putrides, dont la moitié
ont été rétablis avant le vingt-cinquième jour, & les autres
ayant été à l'infirmerie depuis trente jusqu'à soixante jours, 8.
Ce qui nous donne un total, sur deux cens quarante-cinq
individus, de cent trente-six maladies, ci 136.
[6] _Nota._ Que tous les scorbutiques se sont rétablis à bord, & même
assez promptement, en continuant le régime végétal, auquel on a eu
seulement le soin de joindre les acidules, que j'ai recommandé
contre le scorbut dans mon Traité des Maladies des Gens de mer.
Mais parmi ce nombre, nous ne pouvons compter que huit maladies graves,
qui sont les fievres continues dont nous venons de parler. Des fievres
qui n'ont tenu les malades que quatre, huit ou dix jours à l'infirmerie,
étoient plutôt des indispositions, que de vraies maladies. Rien donc de
plus juste que la réflexion de M. Dorves, lorsqu'il dit; nous avons eu
des malades, mais presque pas de maladies. Peut-on en douter, lorsqu'il
est prouvé par le fait, que non-seulement il n'est mort personne sur la
frégate la _Belle-Poule_, mais encore qu'il n'y a eu aucun malade dans
un danger marqué? Et ce qu'il y a sur-tout à observer, c'est que tout le
monde s'est rétabli à bord, & qu'à l'arrivée en France, tout l'équipage
jouissoit d'une bonne santé, quoiqu'il eût continué le régime végétal.
Après avoir démontré, par le nombre des maladies qui ont régné parmi les
deux classes d'individus qui se trouvoient dans la _Belle-Poule_, le
très-grand avantage du régime végétal, tout informe qu'il a été, non sur
des salaisons souvent gâtées, mais sur la nourriture avec des viandes
fraîches, il me reste à prouver la prééminence de ce nouveau régime, en
opposant le retour complet de son équipage en France, avec la perte
qu'ont essuyée, d'une partie du leur, quelques frégates, qui ont fait,
comme la _Belle-Poule_, le voyage de l'Amérique, & dont la campagne n'a
été qu'un peu plus longue, sans être plus difficile, mais dont
l'approvisionnement étoit en viandes salées, en morue, en sardines,
suivant l'ancien usage. C'est par de pareils faits que l'envie devroit
être terrassée, si elle pouvoit l'être.
Que l'on consulte le journal de M. la Ribe, Chirurgien-Major de la
frégate le _Rossignol_, partie à peu près pour l'Amérique en Septembre
1770, & de retour en France en Juillet 1771, l'on verra qu'il a régné,
parmi l'équipage de cette frégate, des maladies plus nombreuses &
infiniment plus graves que celles dont a été attaqué l'équipage de la
_Belle-Poule_; que les maladies n'étoient pas des lassitudes, des
diarrhées, des fievres éphémères, des continues simples, mais des
fievres putrides bien caractérisées, des dyssenteries, des fievres
malignes si marquées, que, deux heures après la mort, les cadavres
répandoient une infection insoutenable[7]: l'on verra que, pendant dix
mois qu'a duré la campagne, on a perdu un nombre assez considérable de
Matelots, & qu'il y a eu, dans le même tems à l'infirmerie, quarante
malades attaqués assez vivement. Ce fait n'est-il pas suffisant pour
faire tomber toutes les inductions que tire M. de la Coudraye, de la
quantité de maladies qu'il a observées sur la frégate la _Belle-Poule_,
pendant l'essai du régime végétal?
[7] Au moins, M. de la Coudraye n'a-t-il pas eu de pareilles
observations à faire sur la _Belle-Poule_.
Consultons encore le journal des maladies qui ont régné dans la frégate
la _Perle_, tenu par M. Anglas qui en étoit le Chirurgien, & nous
trouverons que, malgré les soins assidus de M. de Nort, Commandant de
cette frégate, pour diminuer l'influence des causes générales, il y a eu
à son bord, depuis son départ au commencement d'Octobre, jusqu'à son
retour à la fin de Juillet, sur cent quarante-deux hommes qui la
montoient, plus de trente-six malades attaqués de maladies dangereuses;
que, parmi ce nombre, il en est mort dix, soit à bord, soit à l'hôpital
de Léogane; & que, si le Chirurgien eût voulu tenir liste, comme l'a
fait M. de la Coudraye sur la _Belle-Poule_, de ceux qui, pendant la
campagne, ont eu des lassitudes, des fluxions, des diarrhées, des
fievres éphémères & des indispositions enfin, qui sans remèdes se
dissipent en vingt-quatre ou quarante-huit heures, _le nombre des
maladies sur la _Perle_ auroit peut-être excédé le nombre des hommes qui
y étoient embarqués_. Donc, dirons-nous à M. de la Coudraye, le retour
complet de l'équipage de la _Belle-Poule_, la moindre intensité des
maladies qu'on y a observées, comparées à celles qui ont régné sur les
frégates le _Rossignol_ & la _Perle_, sont dûs au régime végétal que
vous blâmez. Sera-t-il possible d'en douter, lorsqu'on saura que le
Chirurgien de la _Perle_ n'est venu à bout de combattre avec efficacité
les maladies vives qu'il a eues à bord, qu'en substituant le régime
végétal aux bouillons de viandes fraîches, &c.? M. de la Coudraye
concluera peut-être encore de ces parallèles, que le régime végétal est
mal-sain & pernicieux pour les Matelots en santé, & qu'il faut le
réserver pour ceux qui sont malades.
Voici encore une circonstance toute au désavantage de la _Belle-Poule_,
que l'on doit observer dans le parallèle que nous faisons des maladies
qui ont régné parmi son équipage, avec celles qui se sont montrées sur
les frégates le _Rossignol_ & la _Perle_; c'est que, celles-ci étant
parties de France à la fin de l'été 1770, les Matelots, en passant en
Amérique, n'ont dû presque trouver qu'un été continué, & ont dû être
par-là à l'abri des effets d'un passage brusque d'un pays froid dans un
climat très-chaud: passage que l'on sait être une des causes les plus
générales des maladies. Il s'en faut bien que le tems du départ de la
_Belle-Poule_ l'ait mis dans le cas de jouir d'un pareil avantage.
Partie le 4 Mai, à la sortie de l'hiver, pour ainsi dire, (le mois
d'Avril ayant été pluvieux & froid), elle eut une traversée heureuse;
c'est-à-dire qu'en 33 jours son équipage a passé d'un pays froid à
Saint-Domingue, dans le tems où la chaleur est la plus considérable,
précisément encore dans une année où les chaleurs y ont été si
excessives, que, de mémoire d'homme, on n'y en avoit ressenti de
pareilles. Qu'a fait son équipage de plus pendant son séjour au Cap & au
Port-au-Prince? Son travail a été forcé, parce que, dans les courtes
relâches qu'il y a faites, il falloit que tout s'exécutât à-la-fois, &
presque en même tems. Un pareil travail n'a-t-il pas dû jetter les
Matelots, par des transpirations excessives & forcées, dans un état
d'épuisement qu'ont ressenti à un bien moindre degré l'Etat-Major & les
Gens d'office? Cependant, malgré tous les contre-tems dont M. de la
Coudraye n'a pas daigné faire mention, il n'y a eu que trois malades
pendant la traversée, & un assez petit nombre pendant son séjour dans
les deux ports de l'Isle.
Mais la frégate étant partie le 20 Juin du Port-au-Prince, peu de jours
après les vents devinrent frais, les nuits froides & d'autant plus
mal-saines, qu'il règnoit en même temps un brouillard qui les rendoit
humides, & par-là plus propres à supprimer encore chez les Matelots qui
s'y trouvoient exposés, la transpiration, cette excrétion si salutaire:
ils ont dû ressentir d'autant plus vivement cette intempérie, qu'ils
venoient de quitter presque subitement une température excessivement
chaude, & qu'en se relevant pour chaque quart, ils passoient tout-à-coup
& sans précaution, de l'habitation chaude de l'entre-pont, à l'air
libre, froid & humide qui règnoit sur le pont. Voilà la cause à laquelle
auroit dû s'en prendre M. de la Coudraye, pour le grand nombre de
maladies qu'il y eut à bord dans la traversée du Port-au-Prince à Cadix.
Mais encore quelles maladies? Des indispositions, des petites fievres de
quelques jours, quelques catarres, quelques diarrhées &c. qui ont cédé
si promptement & si aisément au régime végétal, que tous les malades
étoient rétablis ou convalescens avant leur arrivée en Espagne. Si
pendant le reste de la campagne on a eu des instans où l'infirmerie
s'est trouvée plus garnie que dans d'autres, la variation subite dans
l'atmosphère a toujours été la principale cause des maladies qu'on a eu
à traiter: mais ce que je répéte encore ici, & qui mérite la plus grande
attention, c'est que tous les malades se sont rétablis à bord par
l'usage du régime végétal, déclaré pernicieux par M. de la Coudraye, &
que tout l'équipage a été ramené sain en France, sans avoir perdu un
seul homme sur 125 malades, suivant son compte, & sur 103 seulement,
suivant celui de M. Meslier, Chirurgien de la frégate.
Voici encore, en saveur du régime végétal, une de ces preuves de fait
d'autant plus propre à faire impression, que la corvette l'_Hirondelle_
sur laquelle l'essai s'en est fait comme à bord de la _Belle-Poule_, a
séjourné dans les mêmes parages que les frégates le _Rossignol_ & la
_Perle_[8]; & cela précisément dans le temps où celles-ci étoient
infectées de maladies très-graves, sans que la corvette l'_Hirondelle_
ait eu beaucoup à souffrir de la part des maladies. M. de Charite qui la
commandoit, en rendit dans le temps un compte très-favorable au
Ministre; & voici ce que me manda à cet égard M. Chapotet,
Chirurgien-major sur cette corvette, en date du Port-au-Prince le 26
Juin 1771. »Les Matelots ont montré dans les premiers jours un peu de
répugnance pour le riz; mais en leur faisant varier l'assaisonnement, en
consultant leur goût, ils s'en accommodent très-bien. J'ai eu,
continue-t-il, jusqu'à présent peu de malades, parmi lesquels il y a eu
quelques fievres putrides; je les ai heureusement guéries en ne
m'écartant pas dans leur traitement des sages préceptes que vous nous
donnez dans votre ouvrage. (Et il ajoute cette réflexion): Il est
étonnant que les malades ne soient pas en plus grand nombre, vû
l'incommodité & la petitesse du bâtiment; car il faut remarquer que sur
une corvette de 16 canons, n'y ayant point d'entre-pont, nous sommes 142
hommes, & les Matelots sont obligés de coucher fort à l'étroit dans une
cale qui est presque toujours humide, par la quantité d'eau qui passe
continuellement sur le pont, même dans les plus belles mers.«
[8] A voir le détail des précautions prises par M. de Nort, Capitaine,
& par le Chirurgien de cette frégate, pour purifier & renouveller
l'air, pour éviter les flations mal-saines, pour choisir les
endroits de la côte les plus aérés, pour se soustraire aux causes
communes des maladies dans ces climats, à voir enfin l'aisance & les
commodités dont jouissoit cette frégate, comparées à la gêne qui
étoit le partage de la corvette l'_Hirondelle_, on diroit que cet
arrangement, qui n'est dû cependant qu'au hazard, avoit été fait
pour mettre l'ancien régime dans le cas de lutter avec avantage
contre le nouveau.
Malgré tous ces désavantages qui sembleroient avoir été accumulés exprès
sur cette corvette, pour faire échouer un essai important pour la
conservation des Matelots, le régime végétal triomphe néanmoins encore
ici de manière à devoir confondre ses détracteurs.
On voit sur une corvette le même nombre d'hommes que sur la frégate la
_Perle_; & malgré leur entassement & l'insalubrité de leur habitation
dans une cale humide, circonstances qui ont dû donner beaucoup
d'activité aux causes générales des maladies, il s'en faut infiniment
que le nombre en ait été aussi grand que sur la _Perle_; & M. Chapotet
n'annonce pas qu'il lui fût mort quelqu'un à la date du 26 Juin, pendant
qu'à cette époque le _Rossignol_ & la _Perle_ avoient déjà perdu
beaucoup de monde.
L'effet que doit produire un pareil parallèle, ne sera sans doute pas
perdu pour les hommes qui aiment le bien, & ils reconnoîtront là
l'efficacité du régime végétal, qui prévaut contre tous les obstacles
qu'on voudroit lui opposer.
D'après tous ces faits, le régime végétal mérite d'autant plus
d'encouragement & d'éloges, qu'on est fondé à croire que, sans la
préférence donnée aux substances végétales pour l'approvisionnement de
la _Belle-Poule_, la plupart des fievres simples qui y ont régné, de
même que celles qui ont été plus sérieuses, eussent toutes pris un
caractère plus fâcheux que celui sous lequel elles se sont montrées: vû
que, si l'équipage eût été à la nourriture de viande & de poisson salés,
les sucs à-demi altérés fournis par ces substances, n'auroient pas
manqué de hâter la putréfaction des humeurs que le régime végétal a si
efficacement combattue parmi les Matelots de la _Belle-Poule_, qu'aucun
d'eux n'a succombé.
Si M. de la Coudraye, si zélé pour le bien public, eût dit: le régime
végétal proposé a besoin de réforme; tel légume par lui-même est moins
susceptible de conservation que tel autre; celui-là inspire un dégoût
presqu'insurmontable aux Matelots; celui-ci leur plaît davantage; la
quantité de viande que vous accordez à chaque Matelot pour joindre au
régime légumineux, n'est pas assez considérable; il faut sur-tout, dans
les premiers tems d'une réforme, accorder quelque chose à l'habitude &
au préjugé dans lequel sont pour l'ancien régime, des gens qui ne sont
pas faits, ni pour sentir les inconvéniens, ni pour goûter tous les
avantages de celui qu'on veut y substituer; si M. de la Coudraye eût
tenu ce langage, on n'auroit pu que lui savoir gré de ses observations,
& j'aurois cherché à les mettre à profit: mais elles me sont venues
d'autre part[9], & je me fais un devoir de déclarer que, n'ayant pour
objet que le bien, en proposant le régime végétal, l'essai qu'on en a
fait, quoique tout à l'avantage de ce régime, malgré les assertions
contraires de M. de la Coudraye, ne me trouvera pas assez indocile pour
n'y rien changer: l'expérience doit être notre guide; il faut toujours
tendre au mieux.
[9] M. Dorves, Capitaine de cette frégate, &. M. Meslier qui en étoit
le Chirurgien, m'ont donné sur cet important objet des observations
utiles.
Le riz préparé avec le sucre a paru inspirer un dégoût assez difficile à
surmonter: il faudra en diminuer les rations, & changer son
assaisonnement.
Les pois ne se sont pas conservés comme les autres légumes: il faudra
avoir la précaution de les bien choisir, de les faire passer au four
avant de les embarquer, comme je l'avois recommandé, sans qu'on y ait eu
égard, en faire un moindre approvisionnement, & leur substituer des
féves gruées dont on peut faire une purée excellente & salutaire, avec
du beurre, du sel, un peu de moutarde & de vinaigre.
Le fromage de Hollande bien choisi, peut faire une partie de
l'approvisionnement: il se conservera assez bien, pour n'avoir rien à
craindre de son usage.
Les lentilles, les haricots n'ont pas souffert d'altération: on s'en
fournira d'une quantité suffisante, en observant de faire aussi passer
au four ce dernier légume.
L'oseille préparée a plu généralement à l'équipage; elle se conserve
d'ailleurs à merveille: rien n'empêche que l'on en donne la quantité
prescrite dans les repas.
La quantité de lard associé à l'usage des légumineux ne paroît pas
suffisante: on peut l'augmenter de façon que l'on fasse, avec ce lard,
un repas de plus par semaine, &c.
Les équipages paroissent avoir un peu de répugnance pour le nouveau
régime: il faut s'y attendre, au moins pour les premiers momens; mais on
doit espérer que MM. les Officiers, faits pour en sentir tous les
avantages, parviendront à inspirer à cet égard aux Matelots la confiance
qui leur manque, & qu'ils veilleront sur-tout à ce que l'assaisonnement
de ces légumes soit fait avec assez de soin, pour ne leur pas donner le
regret d'être privés des salaisons.