=Dans ses maux, Montaigne aimait à flatter son imagination: atteint

de gravelle, il s'applaudit que ce soit sous cette forme qu'il ait

à payer son tribut inévitable à l'âge; c'est une maladie bien

portée, qui ne le prive pas de tenir sa place dans la société et le

prépare insensiblement à la mort.=--Je suis aux petits soins avec mon

imagination; si je le pouvais, je la déchargerais de toute peine et de

toute contestation; il faut la secourir et la flatter, la tromper même,

si on le peut. C'est une tâche à laquelle mon esprit s'entend, il n'est

pas en peine de trouver de bonnes raisons pour toutes choses, et s'il

persuadait comme il prêche, il me serait d'un très heureux secours.

En désirez-vous un exemple? voici le langage qu'il tient: «C'est pour

mon plus grand bien que j'ai la gravelle. Des crevasses se produisent

naturellement dans les édifices qui ont mon âge; à ce moment, ils

sont arrivés au point où ils se disjoignent et perdent leur aplomb;

c'est une loi commune, et il n'a pas été fait un nouveau miracle en ma

faveur. C'est là une redevance que je paie à la vieillesse et je ne

saurais m'en tirer à meilleur compte. L'accident qui m'arrive est celui

auquel sont le plus sujets les hommes de mon temps, et cela doit me

consoler d'être en compagnie; partout se voient des gens affligés de ce

mal, et leur société m'en est d'autant plus honorable qu'il s'attaque

plus volontiers aux grands; par essence, il a de la noblesse et de la

dignité. Parmi les hommes qui en sont frappés, il en est peu qui s'en

tirent à meilleur marché que moi, car il leur en coûte la peine de

suivre un régime désagréable et l'ennui de drogues à prendre chaque

jour, tandis que je dois à ma bonne fortune, grâce à des dames qui,

plus gracieusement que mon mal n'est douloureux, m'avaient offert la

moitié de celui dont elles étaient atteintes elles-mêmes, de n'avoir

jamais avalé qu'à deux ou trois reprises différentes, quelques-unes de

ces infusions de panicaut et de turquette dont l'usage est courant,

qui m'ont paru faciles à prendre et ont été du reste sans effet. Mes

compagnons de misère ont à acquitter mille vœux qu'ils ont faits

à Esculape et à payer autant d'écus à leur médecin, pour obtenir cet

écoulement aisé et abondant de sables, dont je suis souvent redevable

à la nature. La décence de ma tenue, quand je suis en société, ne

s'en ressent même pas; je puis demeurer dix heures sans uriner, aussi

longtemps que quelqu'un bien portant.--La crainte de ce mal, ajoute mon

esprit, t'effrayait autrefois quand il t'était inconnu; les cris et le

désespoir de ceux qui l'exagèrent par leur manque de résignation te le

faisaient prendre en horreur. C'est un mal qui frappe les membres par

lesquels tu as le plus péché, tu es un homme de conscience: «_Le mal

qu'on n'a pas mérité, est le seul dont on ait droit de se plaindre_

(_Ovide_).» Regarde celui-ci comme un châtiment; il est si doux auprès

de tant d'autres qui pouvaient t'atteindre, qu'il témoigne d'une faveur

toute paternelle; considère combien il est tardif; il n'incommode et

n'occupe que l'époque de ta vie qui, d'une manière ou d'une autre, est

désormais perdue et stérile; elle remplace, comme si c'était une chose

convenue à l'avance, la licence et les plaisirs de la jeunesse. La

crainte, la pitié que ce mal inspire communément est pour toi un motif

de gloire, faiblesse dont tes amis retrouvent encore quelques traces en

toi, bien que ton jugement en fasse fi et que ta raison en soit guérie.

Il y a du plaisir à entendre dire de soi: Quelle énergie! Quelle

patience! On te voit épuisé de souffrance, pâlir, rougir, trembler,

vomir jusqu'au sang, souffrir de contractions et de convulsions

étranges, de grosses larmes tomber parfois de tes yeux, rendre des

urines épaisses, noires, effrayantes, ou les avoir arrêtées par quelque

pierre aux arêtes aiguës qui labourent et écorchent cruellement le

canal de l'urètre; et nonobstant, tu t'entretiens avec les assistants,

conservant ta contenance d'habitude, plaisantant par moments avec

ceux qui t'entourent, tenant ta place dans une conversation sérieuse,

démentant tes douleurs par ta parole et triomphant de tes souffrances!

Te souvient-il de ces gens des temps passés, qui recherchaient les maux

avec tant d'avidité, afin de tenir leur vertu en haleine et lui donner

sujet de s'exercer? Suppose que ce soit pour te faire prendre place

dans les rangs glorieux de cette école, dans laquelle tu ne serais

jamais entré de ton plein gré, que la nature t'a mis en cet état.--Si

tu me dis que c'est un mal dangereux et mortel, tous autres ne

sont-ils pas dans le même cas? car c'est une tromperie de la médecine

que d'en excepter qui, d'après elle, ne mènent pas directement à la

mort; qu'importe qu'ils y conduisent accidentellement et si, glissant

et biaisant, ils gagnent insensiblement mais sûrement la voie qui y

mène! Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es

vivant; la mort n'a pas besoin de l'intervention de la maladie pour te

tuer. Chez certains, les maladies ont éloigné la mort; ils ont vécu

plus longtemps, parce qu'il leur semblait sans cesse être mourants;

d'autant qu'il en est des maladies comme des plaies, il y en a qui sont

des remèdes et sont salutaires. La colique est fréquemment aussi vivace

que nous; on voit des hommes chez lesquels elle a persisté depuis leur

enfance jusqu'à leur plus extrême vieillesse; et s'ils ne lui eussent

faussé compagnie, elle les eût accompagnés plus loin encore; vous la

tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et lors même qu'elle te serait

un indice de mort prochaine, ne rendrait-elle pas service à un homme

de ton âge, en lui donnant à réfléchir sur sa fin dernière?--Enfin, et

c'est ce qu'il y a de pire, rien ne peut plus te guérir. Arrange-toi

donc comme tu voudras; au premier jour, la loi commune te réclamera.

Considère avec quel art et combien doucement ta maladie te dégoûte

de la vie et te détache du monde, non avec violence et tyrannie,

ainsi qu'il arrive de tant d'autres maux que tu vois aux vieillards

qu'ils tiennent continuellement entravés par leur faiblesse et leurs

douleurs sans leur laisser aucun répit, mais par des avertissements et

des enseignements répétés à intervalles entremêlés de longs moments

de repos, comme pour te donner le moyen de méditer et de repasser

sa leçon à ton aise. Pour te permettre de bien juger et de prendre

ton parti en homme de cœur, elle t'expose l'état complet de la

situation, en bien comme en mal, et dans un même jour te fait une vie

tantôt allègre, tantôt insupportable. Si tu n'étreins pas la mort, du

moins tu mets ta main dans la sienne une fois chaque mois, ce qui te

donne l'espérance qu'un jour elle t'attrapera sans menace préalable. Tu

auras été si souvent conduit jusqu'au port que, confiant qu'il en sera

toujours ainsi, vous vous trouverez, toi et ta confiance, avoir passé

l'eau sans vous en apercevoir. On n'est pas fondé à se plaindre des

maladies qui partagent loyalement le temps avec la santé.»

=Passant habituellement par les mêmes phases, on sait au moins avec

elle à quoi s'en tenir; et, si les crises sont particulièrement

pénibles, quelle ineffable sensation quand d'un instant à l'autre le

bien-être succède à la douleur!=--Je suis reconnaissant à la fortune de

ce qu'elle me livre si souvent assaut avec les mêmes armes: elle m'y

façonne, m'y dresse par l'usage, m'y endurcit et m'y habitue; je sais

à peu près maintenant à quelles conditions j'en suis quitte. Faute de

mémoire naturelle, je m'en crée sur le papier; dès qu'il survient dans

mon mal quelque symptôme nouveau, je le mets par écrit, de telle sorte

qu'à cette heure, étant passé par à peu près tous les cas qui peuvent

se produire, si j'ai quelque doute sur ce qui me menace, je consulte,

comme des livres sibyllins, ces notes décousues, où je ne manque

jamais de trouver dans mon expérience du passé, quelque pronostic

favorable qui me console. L'habitude me permet aussi d'espérer mieux

pour l'avenir, car ces évacuations se produisent depuis si longtemps

déjà, qu'il est à croire que la nature ne modifiera pas la façon dont

elles s'opèrent et qu'il ne m'adviendra rien de pire que ce que je

ressens. En outre, les effets de cette maladie s'accordent assez avec

mon tempérament vif et aimant à en venir promptement au fait. Quand ses

attaques sont peu intenses, elle me fait peur, parce qu'alors elles se

prolongent; si au contraire, sans que je les aie provoqués, ses accès

sont violents et bien francs, elle me secoue de fond en comble, mais

ce n'est l'affaire que d'un jour ou deux.--Mes reins sont demeurés

quarante ans sans que j'en souffre; depuis tantôt quatorze ans cela a

changé. Nous avons nos périodes de maladie, comme il y a des périodes

de santé, et peut-être cet accident touche-t-il à sa fin. L'âge a

affaibli la chaleur de mon estomac; la digestion s'en trouvant moins

bien faite, les matières arrivent aux reins moins bien travaillées;

pourquoi ne pourrait-il pas arriver qu'un phénomène venant à affaiblir

la chaleur des reins au point qu'ils ne puissent plus produire ces

concrétions pierreuses, la nature doive pourvoir à cette purgation par

une autre voie? Les ans ont incontestablement tari en moi bien des

rhumes; pourquoi ne tariraient-ils pas aussi ces résidus dont se forme

le gravier?--Autre considération: Est-il rien de si doux que cette

soudaine transformation, quand d'une douleur excessive j'en arrive,

après l'évacuation de ces calculs, à recouvrer, avec la soudaineté de

l'éclair, cette belle lumière qu'est la santé, si nette, si complète,

ainsi que cela advient à la suite de mes plus soudaines et douloureuses

coliques! Y a-t-il rien dans la douleur dont je souffrais, qui puisse

contrebalancer le plaisir que j'éprouve d'un revirement aussi rapide?

Combien la santé me semble plus belle après la maladie dont elle est

si voisine, si contiguë, qu'il me semble les voir en présence l'une de

l'autre, toutes deux au plus fort de leur intensité, s'efforçant à qui

mieux mieux de se tenir tête et de se contrecarrer! De même que les

Stoïciens disent que les vices ont leur utilité et ont été introduits

pour donner du prix à la vertu et la mettre en relief, avec moins de

hardiesse et plus de raison nous pouvons dire que la nature nous prête

la douleur pour faire honneur à la volupté et à la tranquillité, et

nous les faire mieux apprécier. Quand Socrate eut été débarrassé de

ses fers, et qu'il éprouva cette sensation agréable d'être délivré de

l'engourdissement que leur poids lui causait dans les jambes, il se

plut à constater l'étroite alliance de la douleur avec la volupté, si

intimement associées l'une à l'autre que tour à tour elles se succèdent

et s'engendrent réciproquement, ajoutant que, pour ce bon Ésope, il y

aurait eu là matière à une belle fable.

=La gravelle a encore l'avantage sur d'autres maladies de ne pas

entraîner d'autres maux à sa suite, de laisser au patient l'usage de

ses facultés, la possibilité de vaquer à ses occupations, même à ses

plaisirs, et de ne pas altérer sa tranquillité d'esprit, s'il ne prête

pas l'oreille à ce que peuvent lui représenter les médecins.=--Ce

que je vois de pire dans les autres maladies, c'est qu'elles ne sont

pas aussi graves dans leurs effets que dans leur issue; on est un

an à se refaire, sans cesser d'être en proie à la faiblesse et à la

crainte. Il y a tant de hasard, tant de degrés à franchir pour se tirer

complètement d'affaire, qu'on n'y arrive pas; avant qu'on vous ait

enlevé les bandages dont vous étiez affublé, qu'on vous ait débarrassé

de votre bonnet, qu'on vous ait rendu l'usage de l'air, du vin, de

votre femme, des melons, c'est grand miracle si vous n'êtes pas retombé

en quelque autre misère. Mon mal a cet avantage qu'il disparaît du

coup, alors que les autres laissent toujours quelque impression et

altération qui rendent le corps susceptible de contracter une autre

maladie, toutes se prêtant la main les unes aux autres.--Parmi nos

maux, ceux qui se contentent de prendre pied chez nous sans chercher

à s'étendre et à y introduire toute leur séquelle, sont excusables;

mais ceux-ci sont courtois et gracieux, dont le passage nous est de

quelque utile conséquence. Depuis que j'ai ma colique, je suis, ce me

semble, plus que par le passé, exempt d'autres accidents; c'est ainsi

que depuis je n'ai plus de fièvre, je me figure que les vomissements

excessifs et fréquents que j'ai, me purgent; d'autre part, les dégoûts

que j'éprouve, les jeûnes extraordinaires par lesquels je passe,

font que mes humeurs malignes se résolvent, et que la nature vide

dans ces pierres ce qu'elle a de superflu et de nuisible. Qu'on ne

vienne pas me dire que c'est une médecine qui m'est vendue trop cher;

qu'est-ce auprès de ces breuvages sentant si mauvais, des cautères,

des incisions, des suées, des sétons, des diètes et de tant d'autres

modes de traitement qui, au lieu de nous guérir, nous apportent

souvent la mort, parce que nous ne pouvons résister à leur violence

et à leur importunité? De la sorte, dans mes crises, je me dis que

c'est une médecine qui opère; en dehors d'elles, je me considère comme

complètement et à tout jamais délivré.

Voici encore un des avantages particuliers de mon mal: c'est qu'à peu

de chose près, il fait son jeu à part et me laisse faire le mien, dans

lequel il n'entre que si le courage vient à me manquer; alors que

j'en souffrais le plus, je suis resté dix heures à cheval. Avec lui,

il suffit de souffrir; pour le reste: jouez, soupez, faites ceci et

encore cela si vous le pouvez, vos débauches vous seront plus utiles

que nuisibles, dites donc à quelqu'un atteint de la vérole, de la

goutte ou qui a une hernie, de faire de même! Les autres maladies nous

imposent des obligations de toutes natures, entravent bien autrement

nos occupations, troublent tout notre organisme et il nous faut en

tenir compte dans tous les actes de la vie; celle-ci ne fait que nous

pincer la peau, elle laisse à notre disposition notre entendement

et notre volonté, et aussi la langue, les pieds, les mains; elle

vous éveille plus qu'elle ne vous assoupit. L'âme est atteinte quand

nous avons la fièvre; l'épilepsie la terrasse; une violente migraine

la réduit à l'impuissance; en un mot elle est influencée par toute

maladie qui a action sur notre être tout entier et sur ses parties

les plus nobles. Dans mon cas, elle n'est pas inquiétée ou, si elle

vient à l'être, c'est de sa faute, c'est qu'elle se trahit elle-même,

qu'elle s'abandonne et se démonte. Il n'y a que les fous pour se

laisser persuader que ces corps durs et pleins, qui se forment dans les

rognons, peuvent se dissoudre par des breuvages; quand ils viennent à

se mettre en mouvement, il n'y a rien autre à faire qu'à leur livrer

passage, d'autant qu'ils se l'ouvriraient bien eux-mêmes.

Je constate encore dans mon mal cette supériorité, c'est qu'il nous

laisse peu à deviner; avec lui, nous sommes exempts du trouble dans

lequel les autres maux nous jettent par l'incertitude que nous avons

sur leurs causes, leurs effets et leurs progrès, trouble qui est

infiniment pénible. Ici, nous n'avons que faire des consultations des

docteurs; ce que nous en ressentons nous montre en quoi le mal consiste

et où il gît.

Par ces arguments, les uns forts, les autres faibles, et agissant

comme fit Cicéron à propos de sa vieillesse, cette autre maladie, je

tâche d'endormir et d'amuser mon imagination, j'essaie de graisser

mes plaies. Si demain elles s'aggravent, demain j'y pourvoirai par

d'autres échappatoires.--Ce qu'il y a de vrai, c'est que depuis peu

de temps, les plus légers mouvements font que je rends par les reins

du sang tout pur; pour quelle raison? Cela ne m'empêche pourtant pas

de me mouvoir comme auparavant et de suivre mes chiens à la chasse

avec une ardeur toute juvénile et que rien n'arrête; c'est avoir bien

facilement raison d'un aussi grave accident, qui ne me cause qu'une

lourdeur un peu plus prononcée et de l'irritation dans la partie du

corps qui en est le siège. Cette recrudescence du mal doit provenir

de quelque grosse pierre qui comprime mes rognons et se forme à leurs

dépens; cet organe, et avec lui ma vie, se vide ainsi peu à peu, non

sans que j'en éprouve un soulagement naturel, comme de l'expulsion de

matières qui me sont désormais une gêne et une superfluité. Lorsque je

sens quelque chose qui s'écroule en moi, ne vous attendez pas à ce que

j'aille m'amuser à me tâter le pouls ou analyser mes urines, pour y

chercher quelle précaution ennuyeuse je pourrais prendre; ce sera assez

temps quand le mal se fera sentir sans que, par peur, j'en allonge la

durée. Qui craint de souffrir, souffre au delà de ce qu'il craint.

Ajoutons que le doute et l'ignorance de ceux qui se mêlent d'expliquer

les ressorts de la nature et ses progrès en nous, et émettent de par

leur art des pronostics si fréquemment entachés d'erreur, doivent nous

convaincre que ses ressources infinies nous sont totalement inconnues;

la plus grande incertitude, la plus grande diversité, la plus grande

obscurité règnent dans ce que nous pouvons espérer ou redouter d'elle.

Sauf la vieillesse qui est un signe indubitable de l'approche de la

mort, je ne vois dans tous les autres accidents que peu d'indications

sur lesquelles nous puissions nous baser pour deviner l'avenir. Je ne

me juge que par ce que je ressens réellement, et non en en raisonnant;

à quoi cela me servirait-il de faire autrement, puisque je ne veux

opposer au mal que l'attente et la patience?--Voulez-vous savoir ce

que je gagne à suivre cette ligne de conduite? voyez chez ceux qui

font le contraire, qui recherchent tant d'avis et de conseils divers,

combien souvent leur imagination s'en trouve mal sans que leurs

appréhensions soient justifiées. J'ai maintes fois pris plaisir, dans

des moments d'accalmie, alors que tout danger était passé, à parler

de ces accidents aux médecins, comme si je les sentais venir; j'étais

ainsi bien à l'aise pour écouter les horribles conclusions dont ils

me menaçaient; j'en devenais encore plus reconnaissant à Dieu de ses

grâces et plus convaincu de la vanité de leur art.

=Montaigne était grand dormeur, cependant il savait s'accommoder aux

circonstances. Sa petite taille lui faisait préférer aller à cheval

qu'à pied dans les rues et quand il y avait de la boue.=--Il n'est

rien qu'on doive plus recommander à la jeunesse que l'activité et la

vigilance; notre vie n'est que mouvement. Je m'ébranle difficilement

et suis lent en toutes choses: à me lever, à me coucher, à prendre

mes repas; pour moi, sept heures c'est matinal; et, là où je suis

mon maître, je ne dîne pas avant onze heures et ne soupe qu'après

six.--J'ai autrefois attribué à la lourdeur et à l'assoupissement que

me causait un sommeil trop prolongé, des fièvres et des maladies que

j'ai eues, et j'ai toujours regretté de me rendormir le matin. Platon

est d'avis que l'excès de sommeil est plus mauvais que les excès de

boisson. J'aime à avoir un lit qui soit dur, à coucher seul, sans

femme, comme font les rois, et à être assez couvert. On ne me bassine

jamais mon lit; mais depuis que la vieillesse me gagne, on me donne,

quand besoin en est, des draps chauds pour m'envelopper les pieds

et me mettre sur l'estomac. On trouvait à redire à ce que le grand

Scipion fût dormeur; à mon avis, on ne lui faisait ce reproche que

parce qu'on n'en avait pas d'autre à lui adresser. Si je suis quelque

peu délicat dans mes habitudes, c'est plutôt dans mon coucher que dans

toute autre chose; mais tout comme un autre, je me fais à la nécessité

et m'en accommode. Dormir a été et n'a cessé d'être la plus grande

occupation de ma vie; à l'âge où je suis arrivé, je dors encore fort

bien huit ou neuf heures tout d'un trait. Quand il y a utilité, je

me dégage de cette propension à la paresse et j'en éprouve un mieux

évident; le changement m'est un peu pénible, mais c'est l'affaire de

trois jours.--Je ne vois guère de gens qui aient moins de besoins que

moi quand les circonstances l'exigent, qui s'entraînent avec plus de

continuité et auxquels les corvées pèsent moins. Mon corps est capable

de supporter une vie agitée qui se prolonge, mais il ne s'accommode pas

d'une agitation véhémente et soudaine. Maintenant, cependant, j'évite

les exercices violents qui peuvent me mettre en sueur: mes membres se

fatiguent avant qu'ils ne se soient échauffés. Je reste facilement

debout toute une journée et me promener n'est jamais un ennui pour

moi; mais je n'aime pas à aller par les villes autrement qu'à cheval,

et cela, depuis ma première enfance; parce que lorsque je vais à pied,

je me crotte jusqu'à l'échine, et que les gens qui, comme moi, sont de

petite taille, n'en imposant pas, courent risque, dans les rues, d'être

coudoyés et bousculés. J'aimais aussi, quand je me reposais, soit

assis, soit couché, à avoir les jambes à hauteur de mon siège, ou plus

haut.

=Le métier des armes est, de toutes les occupations, la plus noble et

la plus agréable.=--Il n'est pas d'occupation plus agréable que le

métier des armes; noble dans son exécution (car la plus forte, la plus

généreuse, la plus belle de toutes les vertus, c'est la vaillance),

cette occupation est également noble par ce qui en est le mobile,

rien n'étant en effet plus utile, plus juste, s'étendant davantage à

tout, que la protection du repos et de la grandeur de son pays. On se

complaît dans la compagnie de tant de gens nobles, jeunes, actifs,

dans ces spectacles répétés de tant de situations tragiques, cette

liberté de rapports dépouillés d'artifice, ce genre de vie mâle et sans

cérémonie; dans cette variété de mille actions diverses, ces accents

généreux de musique guerrière qui vous soutiennent, vous échauffent les

oreilles et surexcitent l'âme; dans l'honneur que cela vous procure, et

jusque dans les difficultés et les moments pénibles qui s'y rencontrent

et dont Platon tient si peu de compte que, dans sa République, il y

fait participer les femmes et les enfants. Ce métier, volontairement

embrassé, vous met à même de remplir des tâches et de courir tels

risques que vous le jugez bon, suivant leur importance et l'éclat qui

doit vous en revenir; et si même vous venez à succomber pour la cause à

laquelle vous vous êtes consacré, voyez combien «_il est beau de mourir

les armes à la main_ (_Virgile_)». Craindre les périls communs auxquels

tant de gens sont exposés, ne pas oser ce que tant d'âmes de toutes

natures et le peuple entier osent, c'est le propre d'un cœur lâche

et bas au delà de toute mesure; se trouver en compagnie rassure même

les enfants. D'autres peuvent vous surpasser en science, en grâce, en

force, en fortune, cela tient à des causes étrangères auxquelles vous

pouvez vous en prendre; mais vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous,

si vous vous montrez d'une fermeté d'âme inférieure à la leur. La mort

est plus abjecte, plus languissante, plus pénible dans un lit que dans

un combat; la fièvre et les catarrhes sont aussi douloureux et mortels

qu'un coup de feu. Celui qui est fait à supporter vaillamment les

accidents de la vie ordinaire, n'a point à grandir son courage pour se

faire soldat: «_Vivre, mon cher Lucilius, c'est combattre_ (_Sénèque_).»

=Montaigne était d'excellente constitution; chez lui les maux du corps

n'avaient que peu de prise sur l'âme.=--Je ne me souviens pas d'avoir

jamais eu la gale. Se gratter est une des satisfactions les plus douces

que l'on puisse éprouver et qui est toujours à votre portée, mais ce

qui s'ensuit est par trop importun; c'est surtout à mes oreilles que je

m'en prends, les ayant sujettes par moment à des démangeaisons.

Je suis né avec tous mes sens bien entiers, atteignant presque à la

perfection. Mon estomac est facile et bon, ma tête solide et, le plus

souvent, l'un et l'autre demeurent tels quand j'ai la fièvre; j'ai de

même l'haleine bonne. J'ai dépassé l'âge auquel chez certains peuples,

et non sans quelque raison, il était tellement admis que la vie devait

prendre fin après une durée déterminée, qu'ils n'admettaient pas que

ce terme fût dépassé; même maintenant, j'ai encore des moments, bien

que courts et irréguliers, où je suis tellement en pleine possession de

moi-même, que c'est presque la santé et le bien-être de ma jeunesse.

Il n'est question ici, bien entendu, ni de vigueur, ni de jouissances

intimes; il n'y a pas de raison pour qu'elles se soient maintenues

chez moi au delà des limites qui leur sont propres, et «_mes forces

ne me permettent plus de braver les intempéries du ciel à la porte

d'une maîtresse_ (_Horace_)».--Mon visage et mes yeux décèlent

immédiatement ce qui se passe en moi, c'est par là que commencent

tous les changements que j'éprouve; ils s'y manifestent même plus

violents qu'ils ne sont, et souvent je fais pitié à mes amis avant

d'en ressentir la cause. Mon miroir ne me surprend pas quand il me

met à même de constater de semblables transformations; car, même dans

ma jeunesse, il m'est arrivé plus d'une fois d'avoir un teint, une

mine défaite de mauvais augure, sans que rien d'extraordinaire me fût

survenu, si bien que les médecins ne trouvant quoi que ce soit qui

justifiât cette altération de ma figure, l'attribuaient à l'état de

mon esprit en butte à quelque passion qui me rongeait intérieurement;

ce en quoi ils se trompaient. Si mon corps se comportait aussi à mon

gré que mon âme, nous marcherions un peu plus à notre aise; j'avais

alors celle-ci, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine

de satisfaction et en fête, ce qui est mon cas le plus ordinaire tant

par nature que de parti pris. «_Jamais les troubles de mon âme n'ont

influé sur mon corps_ (_Ovide_)»; je tiens, au contraire, que maintes

fois, par son influence salutaire, elle l'a relevé de ses chutes; lui,

est souvent abattu, au lieu qu'elle, lorsqu'elle n'est pas enjouée,

est du moins tranquille et reposée. J'ai eu la fièvre intermittente

pendant quatre ou cinq mois; elle m'avait complètement altéré la

physionomie; aussi longtemps qu'elle a duré, mon esprit a conservé non

seulement tout son calme, mais même toute sa gaîté. Quand je n'éprouve

pas de douleurs, l'affaiblissement et la langueur que je ressens, ne

m'attristent guère. Que de défaillances physiques je connais, dont le

nom seul me fait horreur et que je redouterais moins que les mille

passions qui agitent l'esprit et auxquelles je vois des gens être en

proie! J'ai pris le parti de ne plus courir, j'ai déjà assez de me

traîner, mais je ne me plains pas de ma décadence qui est dans l'ordre

naturel des choses: «_Qui s'étonne de trouver des goîtres dans les

Alpes_ (_Juvénal_)?» Je ne regrette pas davantage de ne pas devoir

durer autant et sans plus de décrépitude qu'un chêne.

=Ses préoccupations n'ont pas souvent troublé son sommeil et ses

songes étaient rarement tristes.=--Je n'ai pas à me plaindre de mon

imagination; j'ai eu dans ma vie peu de préoccupations qui aient

seulement interrompu mon sommeil, et, sauf quand cela répondait à mon

désir, j'étais toujours contrarié lorsqu'elles m'éveillaient.--J'ai

rarement des songes; quand j'en ai, je rêve de choses fantastiques et

chimériques, produites d'ordinaire par des pensées plaisantes, plutôt

ridicules que tristes. Je tiens pour vrai que nos songes sont les

loyaux interprètes des dispositions dans lesquelles nous sommes; mais

il faut un certain art pour en saisir la relation et les comprendre:

«_Il n'est pas surprenant en effet que les hommes retrouvent en songe

les choses qui les occupent dans la vie, qu'ils méditent, qu'ils

voient, qu'ils font lorsqu'ils sont éveillés_ (_Attius_).» Platon va

plus loin et dit qu'il rentre dans les services que la prudence doit

nous rendre, de tirer des songes des indications qui nous révèlent

l'avenir; je ne vois rien à l'appui de cette thèse, si ce n'est les

merveilleux exemples que nous en citent Socrate, Xénophon, Aristote,

tous personnages dont l'autorité est irréprochable. Les historiens

disent que les Atlantes n'ont jamais de songes et aussi qu'ils ne

mangent rien qui ait eu vie; j'associe ces deux choses, parce que

la seconde donne peut-être la cause de la première; Pythagore ne

recommande-t-il pas de se nourrir d'une façon particulière, quand on

veut avoir des songes conformes à ce que l'on souhaite? Ceux que j'ai

sont bénins, ils ne m'agitent pas et, sous leur action, aucune parole

ne m'échappe. J'ai vu, de mon temps, certaines personnes en être

extraordinairement agitées; Théon le philosophe rêvait en se promenant

tout endormi, et le valet de Périclès en faisait autant sur les toits

et le faîte même de sa maison.

=Il était peu délicat sous le rapport de la nourriture; la délicatesse

est du reste le fait de quiconque affecte une préférence trop marquée

pour quoi que ce soit.=--A table, je n'ai guère de préférence; je

prends le premier mets venu, celui qui est le plus à ma portée, et

n'aime pas à passer d'un goût à un autre. La multiplicité des plats et

des services me déplaît autant que tout autre excès en n'importe quoi.

Je me contente facilement d'un petit nombre de mets, et ne partage pas

l'opinion de Favorinus qui veut que, dans un festin, on vous retire un

plat avant que vous n'en ayez pleinement satisfait votre estomac pour

vous en substituer toujours un nouveau, tient pour misérable un souper

où on n'a pas servi à satiété aux convives des croupions d'oiseaux

d'espèces diverses, et estime que seul le becfigue vaut d'être mangé

tout entier.--Quand je suis en famille, je mange beaucoup de viandes

salées; par contre, je préfère le pain qui n'a pas de sel et, chez

moi, mon boulanger n'en fournit pas d'autre pour ma table, bien que ce

ne soit pas l'usage du pays.--Dans mon enfance, on a eu surtout à me

corriger du refus que je faisais de choses que généralement on aime

beaucoup à cet âge: les sucreries, les confitures, les pâtisseries

cuites au four. Mon gouverneur combattit en moi cette répulsion pour

ces mets délicats, comme une sorte de délicatesse outrée; et, de fait,

elle ne témoigne autre chose qu'un goût difficile, quel que soit ce à

quoi cela s'applique. Qui fait passer à un enfant d'aimer d'une façon

trop particulière et exclusive le pain bis, le lard ou l'ail, combat

également chez lui un penchant à la friandise. Il est des gens qui,

lorsqu'on leur sert des perdrix, semblent prendre beaucoup sur eux et

faire acte de résignation, regrettant le bœuf et le jambon; ils

l'ont belle, c'est de la délicatesse au premier chef, c'est un goût qui

marque, chez un favorisé de la fortune, une lassitude qui fait que les

choses ordinaires et habituelles ont seules du piquant: «_C'est le luxe

qui voudrait échapper à l'ennui des richesses_ (_Sénèque_).» Renoncer à

faire bonne chère avec ce qu'un autre considère comme tel, apporter une

attention particulière à sa table, «_ne pas savoir te contenter d'un

plat de légumes pour ton dîner_ (_Horace_)», est le caractère essentiel

de ce vice. Il y a bien là, à la vérité, une différence avec le cas

que je cite; si on a des besoins impérieux, il vaut évidemment mieux

que ce soit pour des choses faciles à se procurer, mais c'est toujours

un défaut que d'avoir des manies quelles qu'elles soient. Jadis, je

considérais comme fort délicat un de mes parents qui, par suite d'un

long temps passé à naviguer, avait désappris à se servir de lit et à se

déshabiller pour se coucher.

=Dès le berceau, il a été habitué à vivre comme les gens de la plus

basse classe et à se mêler à eux; cette fréquentation l'a rendu

sympathique au sort des malheureux.=--Si j'avais des enfants mâles,

je leur aurais volontiers désiré la bonne fortune que j'ai eue.

L'excellent père que Dieu m'a donné, pour lequel je n'ai rien pu faire

que de lui vouer une reconnaissance, bien vive il est vrai, pour sa

bonté à mon égard, me fit élever, dès le berceau, dans un pauvre

village qui lui appartenait et où il me laissa tant que je fus en

nourrice et encore au delà, me dressant à vivre dans les conditions de

la plus basse classe: «_C'est un grand pas fait vers la liberté, que

de savoir régler son estomac_ (_Sénèque_).» Ne vous chargez jamais,

et chargez encore moins vos femmes, de l'élevage de vos enfants;

laissez à la fortune le soin de les former comme s'élèvent les enfants

du peuple, en n'écoutant que les lois de la nature; laissez-les, en

suivant les usages, s'habituer ainsi à la frugalité et à l'austérité;

qu'ils soient dans l'avenir plutôt dans le cas de voir leurs privations

s'adoucir, que s'aggraver. L'idée de mon père tendait à autre chose

encore, c'était à m'unir au peuple, à ces hommes qui ont besoin de

notre aide; il voulait que je fusse porté à regarder plutôt du côté de

ceux qui me tendent les bras, que de ceux qui me tournent le dos; ce

fut pour cette même raison qu'il me fit tenir sur les fonts baptismaux

par des personnes de condition très inférieure, pour me créer ainsi des

obligations vis-à-vis d'elles et faire que je m'y attache.

Son dessein n'a pas mal réussi; je m'occupe volontiers des petits,

soit parce qu'il y a à cela plus de gloire, soit par un sentiment

naturel de compassion, vertu qui a une grande action sur moi. Le

parti que dans nos guerres civiles je reprouve, je le condamnerais

bien plus sévèrement s'il était florissant et prospère; tandis qu'au

contraire, je me montrerais mieux disposé pour lui, si je le voyais

malheureux et écrasé.--Combien j'ai de considération pour le beau

caractère de Chélonis, cette fille et femme des rois de Sparte!

Quand, dans les désordres de la ville, Cléombrote son mari se trouva

l'emporter sur Léonidas son père, en excellente fille elle accompagna

celui-ci en exil, embrassant contre le vainqueur la cause de celui

tombé dans le malheur. Lorsque la chance vint à tourner, elle changea

de parti comme avait fait la fortune et prit courageusement celui

de son mari qu'elle suivit partout où son infortune lui fit porter

ses pas, n'ayant, ce semble, d'autre préférence que de se ranger du

côté où elle faisait le plus besoin et où sa pitié trouvait le plus à

s'exercer.--Je serais davantage porté à imiter l'exemple de Flaminius

qui s'employait beaucoup plus pour ceux qui avaient besoin de lui que

pour ceux en situation de lui venir en aide, qu'à faire comme Pyrrhus

qui s'humiliait devant les grands et se montrait orgueilleux vis-à-vis

des petits.

=Il n'aimait pas à rester longtemps à table; les anciens

Grecs et Romains entendaient beaucoup mieux que nous cette

jouissance.=--Demeurer longtemps à table m'ennuie et m'est mauvais

parce que, je mange tant que j'y suis, probablement par habitude,

ce moyen étant le seul qui, lorsque j'étais enfant, me permettait

d'y faire bonne contenance. C'est pourquoi, chez moi, bien qu'on s'y

attarde peu, j'y prends place d'ordinaire un peu après les autres,

comme faisait Auguste; mais je cesse de faire comme lui, en ce que

souvent aussi il en quittait avant eux, tandis qu'après j'aime, au

contraire, à me livrer assez longuement au repos et à entendre causer,

pourvu que je n'y prenne pas part: parler l'estomac plein me fatiguant

et me faisant mal, autant que crier et discuter avant le repas m'est un

exercice salutaire et agréable.

Les Grecs et les Romains des temps anciens agissaient plus

raisonnablement que nous, en consacrant, quand aucune autre occupation

extraordinaire ne les en empêchait, plusieurs heures et la majeure

partie de la nuit aux repas, qui sont du nombre des principaux actes de

la vie, mangeant et buvant avec moins de hâte que nous dont toutes les

actions sont accomplies précipitamment; ils se livraient à ce plaisir

naturel tout à loisir et l'utilisaient mieux que nous, l'entremêlant

d'intermèdes de divers genres utiles et agréables.

=Indifférent à ce qu'on lui servait, il se laissait aller à manger

de tout ce qui paraissait sur la table.=--Ceux qui, à table, ont à

prendre soin de moi, peuvent aisément m'empêcher de manger ce qu'ils

estiment m'être nuisible; car, en fait de mets, je ne désire jamais

ce que je ne vois pas et ne trouve jamais à y redire. Par contre, ils

perdent leur temps à me prêcher de m'abstenir de ceux qui sont servis;

c'est au point que lorsque je veux jeûner, il faut que je mange à part

de ceux qui soupent et qu'on ne me présente que ce que comporte bien

exactement une collation en règle, parce que si je me mets à table,

j'oublie ma résolution. Quand je demande qu'on change la manière dont

certaines viandes sont apprêtées, mes gens savent que c'est signe que

je n'ai pas grand appétit et que je n'y toucherai pas.--Toutes celles

qui peuvent être mangées telles, je les aime peu cuites et avancées,

au point même, pour certaines, que leur odeur s'en trouve altérée. Je

ne suis contrarié que lorsqu'elles sont dures; pour le reste, elles

peuvent être n'importe comment, ce m'est aussi indifférent et me touche

aussi peu que possible; si bien, qu'à l'inverse de ce qu'on éprouve

généralement, il m'arrive de trouver même le poisson trop frais et

trop ferme. Ce n'est pas parce que j'ai de mauvaises dents, je les ai

toujours eues aussi bonnes qu'il se peut, et ce n'est que maintenant

que l'âge commence à les menacer; dès l'enfance, j'ai pris l'habitude

de me les frotter avec une serviette le matin et au commencement et à

la fin de chaque repas.

=C'est une grâce que Dieu nous fait quand la mort nous gagne peu à

peu, ce qui est l'effet de la vieillesse; du reste, indissolublement

liée à la vie, on en constate en nous la présence et les progrès

durant tout le cours de notre existence.=--A ceux que Dieu soustrait

à la vie par parcelle, c'est une grâce qu'il leur fait, c'est le seul

avantage de la vieillesse; notre dernière mort en sera d'autant moins

étendue et nuisible, ne tuant plus en nous que la moitié ou le quart

d'un homme. Voilà une de mes dents qui vient de tomber sans douleur,

sans effort, elle était arrivée au terme de sa durée; cette partie de

mon être et plusieurs autres sont déjà mortes; d'autres, d'entre les

plus actives et qui tenaient le premier rang quand j'étais dans la

force de l'âge, le sont à moitié. C'est ainsi que je fonds et échappe

à moi-même. Quelle bêtise ce serait de la part de mon entendement,

de s'affecter, au même degré, du saut final de cette chute déjà si

prononcée, que si je m'effondrais tout d'une pièce; j'espère qu'il

ne la commettra pas.--A la vérité, j'éprouve une grande consolation,

quand je pense à ma mort, de m'imaginer qu'elle sera de celles qui

s'accomplissent dans des conditions justes et naturelles, et que ce

que désormais je puis demander à cet égard à la destinée, ne peut plus

être qu'une faveur que je ne saurais revendiquer comme un droit. Les

hommes sont portés à croire qu'autrefois, comme leur taille, la durée

de leur existence était plus grande; ils se trompent, car Solon, qui

vivait en ces temps reculés, indique soixante-dix ans comme en étant

la limite extrême. Moi, qui ai tant adoré, et en toutes choses, cette

«_excellente médiocrité_» des temps passés, et qui ai tant considéré

une juste moyenne comme la perfection, puis-je prétendre à une

vieillesse démesurée et extraordinaire? Tout ce qui nous arrive contre

l'ordre habituel de la nature peut être fâcheux, mais nous devons

toujours faire bon accueil à ce qui est conforme à ses lois: «_Tout ce

qui se fait naturellement, doit être tenu pour bon_ (_Cicéron_).» C'est

ainsi, dit Platon, que la mort due à des plaies ou à des maladies, est

mort violente; tandis que celle qui nous surprend, occasionnée par la

vieillesse, est de toutes la plus légère et empreinte même de douceur:

«_Les jeunes gens meurent de mort violente, les vieillards de maturité_

(_Cicéron_).»--Partout et en tout, la mort se mêle et se confond

avec la vie; le déclin de celle-ci fait songer à l'heure où viendra

celle-là, son action s'accentue à mesure que nous approchons du terme

fatal. J'ai des portraits qui me représentent à l'âge de vingt-cinq ans

et de trente-cinq; il m'arrive de les comparer à celui d'aujourd'hui;

combien il s'en faut que ce soit encore moi! ma physionomie actuelle

diffère bien plus des précédentes, que de celle que j'aurai quand je

viendrai à trépasser.--C'est par trop abuser de la nature, que de

la tracasser si longtemps à l'avance par des soins qui l'obligent à

nous quitter; elle finit par se lasser de nous suivre, en nous voyant

abandonner la direction de nous-mêmes, nos yeux, nos dents, nos jambes

et tout le reste à la merci de soins étrangers que nous mendions, et

nous en remettre entièrement aux mains de l'art.

=Montaigne n'a jamais acquis la certitude que certains mets lui

fussent nuisibles, mais ses goûts ont subi des changements et des

revirements.=--Je ne suis très amateur ni de salades, ni de fruits,

sauf de melons. Mon père n'aimait aucune sauce, je les aime toutes.

Trop manger me gêne; mais je ne suis pas encore certain qu'il y ait

des viandes qui, par leur nature même, me soient nuisibles, pas plus

que je ne constate que la lune, quand elle est pleine ou nouvelle, le

printemps ou l'automne aient action sur moi. Il se produit en nous

des effets qui ont lieu à des moments indéterminés et dont nous ne

nous rendons pas compte; ainsi les raiforts par exemple: longtemps je

n'en ai pas été incommodé, puis je m'en suis mal trouvé; à présent, je

m'en accommode à nouveau très bien. Pour plusieurs choses, je sens mon

estomac et mon appétit aller ainsi se modifiant; du vin blanc je suis

passé au vin clairet, et du vin clairet me voici revenu au vin blanc.

Je suis friand de poisson, et les jours maigres sont pour moi des jours

où je me régale, comme me sont fêtes aussi les jours de jeûne; je crois

(il en est qui le disent) qu'il est de plus facile digestion que la

viande. Je me fais conscience de manger de celle-ci, les jours où le

poisson est d'obligation; mon goût est de même et se fait scrupule de

mêler l'un à l'autre, il y a entre eux, ce me semble, une trop grande

différence.

=Circonstances dans lesquelles il lui est arrivé parfois de ne pas

prendre de repas; tout régime trop longtemps suivi cesse d'être

efficace.=--Dans ma jeunesse, il m'est arrivé de me passer parfois

de quelque repas pour avoir meilleur appétit le lendemain et, de la

sorte, accroître mon plaisir en me disposant à mieux profiter et à

jouir plus vivement de l'abondance que je prévoyais, agissant en cela

au rebours d'Épicure qui jeûnait et faisait maigre pour accoutumer

sa volupté à se passer de l'abondance; ou bien je jeûnais pour me

conserver dispos en vue d'un travail quelconque de corps ou d'esprit,

l'un comme l'autre devenant honteusement paresseux chez moi quand je

suis surchargé d'aliments; d'autant que je déteste ce fonctionnement

simultané si peu raisonnable de l'imagination, cette déesse si saine

et si alerte, et de l'estomac, ce petit dieu alourdi et bruyant quand

il est gonflé des émanations des sucs qu'il procrée. Je m'en abstenais

encore, quand j'avais cet organe fatigué, ou enfin lorsque je n'avais

pour me tenir compagnie personne qui me convint, car je dis avec ce

même Épicure, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'avec

qui on mange; et je loue Chilon de n'avoir pas voulu s'engager à se

trouver à un festin auquel le conviait Périandre, avant de connaître

quels étaient les autres convives; il ne saurait en effet y avoir pour

moi de plus grand attrait, de sauce si appétissante, qui vaillent ceux

résultant de la société avec laquelle on s'y rencontre.--Je crois qu'il

est plus sain de manger doucement, moins à la fois et plus souvent;

mais je tiens à satisfaire pleinement mon appétit et ma faim, et ne

prendrais pas goût à me condamner à faire par jour, comme on l'ordonne

aux malades, trois ou quatre chétifs repas où je serais rationné;

et puis, qui peut me donner l'assurance que les bonnes dispositions

dans lesquelles je suis ce matin, je les retrouverai encore à souper?

Profitons, nous surtout qui sommes vieux, du premier moment favorable

qui vient; laissons aux faiseurs d'almanachs les espérances et les

pronostics. Le fruit essentiel que je retire de la santé, ce sont les

jouissances qu'elle nous permet; tenons-nous-en à la première qui se

présente, que nous avons sous la main et que nous connaissons. J'évite

de m'astreindre trop longtemps à un même régime; celui qui en suit un

et veut qu'il lui profite, ne doit pas le prolonger indéfiniment; sans

cela, nous nous y endurcissons, notre organisme y perd de son activité;

six mois après, l'estomac y est si bien acoquiné que tout l'avantage

que vous en retirez est d'avoir perdu la liberté de faire autrement

sans en éprouver d'inconvénients.

=Il ne sert de rien non plus de se trop couvrir; on s'y habitue et

cela n'a plus d'effet.=--Je porte de simples bas de soie, et pas

plus en hiver qu'en été je n'ai les jambes et les cuisses autrement

couvertes. En raison de mes rhumes, je me suis laissé aller à me tenir

la tête plus chaude, ainsi que le ventre à cause de mes coliques;

en peu de jours, ces deux maux s'y sont habitués et ont dédaigné

mes précautions ordinaires; une simple coiffe avait fait place à un

capuchon; un bonnet, à un chapeau doublé; aujourd'hui, les fourrures

de mon pourpoint ne me servent plus que d'enjolivement; et tout cela

ne me fait plus aucun effet, si je n'y ajoute une peau de lièvre ou de

vautour, et sur ma tête une calotte. Suivez une semblable gradation,

cela vous mènera loin; aussi n'en ferai-je rien, et volontiers, si

j'osais, je reviendrais sur ce que j'ai déjà commencé. Avec cette mode,

vous survient-il quelque nouvel inconvénient, les réformes que vous

avez déjà introduites ne vous sont plus d'aucune utilité: vous vous y

êtes habitué, il vous faut en chercher d'autres. Ainsi se ruinent ceux

qui se laissent empêtrer dans des régimes particuliers, auxquels ils

s'astreignent superstitieusement; ce qu'on fait ne suffit pas, il faut

plus encore; et après, encore davantage; on n'en a jamais fini.

=Nos occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus

d'importance au souper qu'au dîner; l'estomac, d'après Montaigne,

s'accommode mieux du contraire.=--Pour mes occupations et notre

plaisir, il est beaucoup plus commode de supprimer le dîner, comme

faisaient les anciens, et de remettre à faire un repas copieux à

l'heure où on se retire chez soi pour y prendre du repos, et ainsi ne

pas interrompre la journée; c'est ce que je faisais autrefois. Au point

de vue de la santé, l'expérience m'a depuis enseigné qu'au contraire

il vaut mieux maintenir le dîner, la digestion se faisant mieux quand

on est éveillé.--Je ne suis guère sujet à être altéré, pas plus quand

je me porte bien que lorsque je suis malade; dans ce dernier cas,

j'ai assez fréquemment la bouche sèche, mais ce n'est pas de la soif,

et d'ordinaire je ne bois que lorsque, en mangeant, l'envie m'en

vient, généralement quand déjà le repas est bien avancé. Je bois assez

copieusement pour un homme qui ne présente rien de particulier; en été,

dans un repas auquel j'assiste avec appétit, non seulement j'outrepasse

les limites dans lesquelles se tenait Auguste qui ne buvait jamais que

trois fois, mais pour ne pas aller à l'encontre de la règle posée par

Démocrite qui défendait de s'arrêter à quatre, comme nombre portant

malchance, je me laisse aller jusqu'à cinq si besoin est, ce qui fait

environ trois demi-setiers, car je me plais à faire usage de verres de

petite capacité et les vide chaque fois, ce que d'autres se gardent

de faire comme contraire aux convenances. Je trempe mon vin, le plus

souvent avec moitié, parfois avec un tiers d'eau; et quand je suis chez

moi, par suite d'une ancienne habitude prise sur le conseil donné à

mon père par son médecin, qui lui aussi agissait de même, le mélange

s'opère à l'office, deux ou trois heures avant qu'on le serve. On dit

que cet usage de tremper le vin avec de l'eau, remonte à Cranaüs, roi

d'Athènes; pour ce qui est de son utilité, je l'ai entendu discuter.

J'estime plus convenable et meilleur pour la santé, de n'en user

pour les enfants qu'après seize ou dix-huit ans et, jusque-là, de ne

leur faire boire que de l'eau. La manière de vivre la plus usitée et

communément suivie, est celle qui est préférable; toute singularité me

semble à éviter, et j'aime aussi peu voir un Allemand mettre de l'eau

dans son vin, qu'un Français qui le boirait pur; l'usage, auquel tout

le monde se conforme, fait loi dans les choses de cette espèce.

=Il n'aimait pas l'air confiné; était plus sensible au chaud qu'au

froid; avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; il était

d'allure vive; à table, il mangeait avec trop d'avidité.=--Je crains

un air lourd à respirer et ne puis supporter la fumée; la première

réparation que je me hâtai de faire exécuter chez moi, fut celle des

cheminées et des cabinets d'aisance qui, chose insupportable, laissent

communément à désirer dans les bâtiments d'ancienne construction; et

au rang des incommodités que l'on rencontre à la guerre, je place ces

épais nuages de poussière dans lesquels, pendant la chaleur, il faut

demeurer des journées entières. J'ai la respiration libre et facile; le

plus souvent, quand j'ai des refroidissements, mes poumons demeurent

indemnes et je n'ai pas de toux.

Un été pénible m'est plus contraire que l'hiver, parce qu'outre

l'incommodité de la chaleur dont on peut moins se défendre que du

froid, et en dehors de l'action des rayons de soleil sur la tête,

mes yeux supportent mal leur éclat éblouissant; actuellement, je ne

pourrais même pas dîner, assis devant un feu ardent dont je recevrais

la réverbération.

Quand je lisais plus que je ne le fais maintenant, pour amortir la

blancheur du papier, je couvrais mon livre d'une feuille de verre et

ma vue s'en trouvait fort soulagée. Jusqu'à présent, je n'emploie

pas de lunettes et j'y vois aussi loin que jamais et que n'importe

qui; il est vrai que lorsque le jour tombe, je commence, quand je

lis, à éprouver du trouble et de la faiblesse; mais tout travail,

particulièrement la nuit, m'a toujours fatigué les yeux. C'est là un

pas en arrière à peine sensible, auquel viendra s'en ajouter un second,

à celui-ci un troisième, puis à ce dernier un quatrième; reculant ainsi

de plus en plus chaque fois, je finirai par insensiblement être devenu

complètement aveugle, avant que je ne m'aperçoive de la décadence et

de la vieillesse de ma vue, tant les Parques apportent d'artifice à

détordre l'écheveau de notre vie. De même, je ne suis pas bien certain

que mon ouïe n'ait pas tendance à devenir dure; et vous verrez que je

l'aurai à moitié perdue, que je m'en prendrai encore à la voix de ceux

qui me parlent. Il faut exercer une action bien forte et bien continue

sur l'âme, pour l'amener à sentir comme elle s'en va peu à peu.

Ma marche est vive et assurée, et je ne sais lequel des deux, de mon

esprit ou de mon corps, je puis le plus difficilement arrêter en un

point donné. Il faut qu'un prédicateur soit bien de mes amis, pour

captiver mon attention pendant toute la durée d'un sermon. Dans les

cérémonies, où chacun est si guindé dans son attitude, où j'ai vu des

dames ne laissant même pas errer leurs regards, je ne suis jamais

venu à bout de faire que quelque chose en moi ne battît la campagne;

j'ai beau être assis, je n'en demeure pas plus calme. La servante

de Chrysippe le philosophe disait de son maître, quand il buvait en

compagnie de gens sur lesquels le vin agissait, et que seul il n'en

ressentait aucun effet, qu'il n'était ivre que des jambes que, par

habitude, il remuait sans cesse en quelque position qu'il fût. On a pu

dire de même de moi dès mon enfance, que j'avais du vif-argent dans

les pieds ou qu'ils étaient atteints de folie, tant je suis porté

naturellement à me remuer et à me déplacer n'importe où je me trouve.

Je mange avec voracité, ce qui est indécent et de plus nuisible à la

santé, voire même au plaisir que l'on éprouve en mangeant; dans ma

hâte, je me mords souvent la langue et parfois les doigts. Diogène,

rencontrant un enfant qui mangeait ainsi, donna un soufflet à son

précepteur. Il y avait à Rome des gens qui enseignaient à mâcher comme

on vous apprend à marcher, avec grâce. Je ne prends pas le temps

de causer, ce qui est un si doux assaisonnement des repas, quand

les propos qui s'y tiennent sont à l'avenant, agréables et ne se

prolongeant pas.

=Conditions pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre

de plaisir, ce dédain est le fait d'un esprit maladif et chagrin.=--Nos

plaisirs se jalousent et s'envient les uns les autres; ils se heurtent

et se contrarient réciproquement. Alcibiade, qui s'entendait fort

à faire bonne chère, allait jusqu'à bannir la musique des repas,

afin qu'elle ne troublât pas la douceur des conversations, ajoutant,

d'après ce que Platon nous rapporte, qu'«appeler des musiciens et des

chanteurs dans les festins, est un usage de gens communs qui sont hors

d'état de causer et de s'entretenir entre eux d'une façon utile et

agréable, alors que les gens intelligents savent si agréablement le

faire». Varron veut pour un bon repas «des convives de mine avenante,

de conversation agréable, qui ne soient ni muets, ni bavards; des

mets délicats et proprement servis, un local approprié et aussi un

beau temps». C'est une fête qui ne demande pas peu d'apprêts et qui

ne cause pas un médiocre plaisir qu'une bonne table bien préparée;

ni les grands chefs militaires, ni les philosophes les plus renommés

n'en ont dédaigné ni l'usage ni la science. Ma mémoire garde le

souvenir de trois repas de ce genre, qui me furent souverainement

agréables, dont la fortune m'a gratifié à diverses époques de ma vie,

alors qu'elle était dans tout son épanouissement; désormais, ces

fêtes me sont interdites par mon état de santé, car chacun en est

pour soi-même le principal charme et en goûte les attraits suivant

les bonnes dispositions de corps et d'esprit dans lesquelles il se

trouve.--Moi, qui ne vais toujours que terre à terre, je n'aime pas

cette sagesse, contraire à la nature de l'homme, qui voudrait nous

rendre dédaigneux et ennemis des attentions que nous pouvons avoir pour

le corps; j'estime qu'il est aussi injuste de repousser les plaisirs

que nous offre la nature, que de s'y trop attacher. Xerxès, pouvant

se donner toutes les voluptés humaines, était un sot de proposer un

prix à qui lui en trouverait d'autres; mais celui-là ne l'est guère

moins qui se prive de celles que la nature nous procure. Il ne faut

ni les poursuivre, ni les fuir; il faut les accepter. Je les prise

un peu plus, et leur fais un plus gracieux accueil que par le passé,

m'abandonnant plus volontiers maintenant à ce penchant naturel. Il ne

nous sert de rien d'exagérer leur inanité, elle apparaît et se fait

assez sentir d'elle-même. Grand merci à notre esprit maladif et chagrin

de nous dégoûter d'elles, comme il l'est de lui-même; il se comporte

et traite tout ce qu'il reçoit, tantôt d'une façon, tantôt d'une façon

contraire, selon son tempérament insatiable, vagabond et versatile:

«_Dans un vase impur, tout ce que vous y versez, se corrompt_

(_Horace_).» Appliqué à scruter attentivement et à un point de vue tout

particulier les avantages que nous offre la vie, quand j'y regarde d'un

peu près, je n'y trouve guère que du vent. Quoi d'étonnant? tout en

nous est-il autre chose que du vent? et encore, plus sagement que nous,

le vent se plaît à bruire, à s'agiter, à se contenter de ce qui lui

est propre, sans désirer la stabilité, la solidité qui ne sont pas du

nombre des propriétés qu'il possède.

=Les plaisirs de l'âme sont peut-être supérieurs à ceux du corps; les

plus appréciables sont ceux auxquels l'une et l'autre participent

simultanément.=--Les plaisirs qui sont le fait exclusif de notre

imagination, comme du reste les déplaisirs qui ont même origine,

l'emportent sur les autres, au dire de certains et comme le marquait

la balance de Critolaüs. Ce n'est pas extraordinaire: notre esprit

les forge à sa fantaisie et sans que rien l'entrave; j'en vois tous

les jours des exemples remarquables et probablement fort désirables.

Mais, porté pour ceux qui participent de notre imagination et de la

réalité, et étant de goût peu raffiné, je ne puis mordre si pleinement

à ces seules conceptions imaginaires et me laisse tout lourdement aller

aux plaisirs qui sont dans la loi générale qui régit l'humanité et que

notre corps et notre esprit ressentent à la fois.--Les philosophes de

l'école cyrénaïque veulent qu'à l'instar de ce qui se produit pour la

douleur, les plaisirs qui intéressent le corps aient sur nous plus

d'action, parce que l'âme n'y demeure pas étrangère: c'est justice.

Il est des gens, dit Aristote, d'une stupidité farouche, qui en sont

dégoûtés; j'en connais d'autres qui, par ambition, font comme s'ils

l'étaient. Que ne renoncent-ils aussi à respirer? que ne vivent-ils

d'eux-mêmes et ne refusent-ils la lumière, parce qu'elle leur est

donnée gratuitement et ne leur coûte ni peine, ni frais d'invention?

Je voudrais voir Mars, Pallas ou Mercure pourvoir à leur existence, au

lieu que ce soit Vénus, Cérès et Bacchus. Chercheront-ils la quadrature

du cercle, tout en étant juchés sur leurs femmes? Je n'aime pas qu'on

nous ordonne d'avoir l'esprit dans les nuages, quand nous avons le

corps à table; je ne veux pas que l'esprit s'y cloue et s'y vautre,

je veux qu'il y participe, qu'il s'y asseie et non qu'il s'y couche.

Aristippe soutenait les droits du corps, comme si nous n'avions pas

d'âme; Zénon ne considérait que l'âme, comme si nous n'avions pas de

corps: tous deux étaient dans l'erreur. La philosophie de Pythagore

était, dit-on, toute contemplative; celle de Socrate a uniquement pour

objet les mœurs et les actes, et Platon tient le milieu entre les

deux; ceux qui parlent ainsi, nous en content. La mesure exacte nous a

été donnée par Socrate; Platon penche * bien plus de son côté que de

celui de Pythagore et cela lui convient bien mieux. Quand je danse, je

suis tout à la danse; quand je dors, tout au sommeil; et même, quand je

me promène solitairement dans un beau verger, si mes pensées se sont un

moment portées sur des choses étrangères qui viennent à se présenter à

moi, je les ramène l'instant d'après à la promenade, au verger, à la

douceur de la solitude et à moi-même.

=Tout ce qui est de nécessité, la nature, en bonne mère, l'a rendu

agréable, et le sage use des voluptés comme de toutes autres

choses.=--La nature, en bonne mère, a fait que les actions auxquelles

elle nous incite pour nos besoins, nous avons également plaisir à les

accomplir; elle nous y convie non seulement par la raison, mais encore

par le désir qu'elle nous en suggère, et c'est un tort que d'aller à

rencontre de ses règles. Quand je vois César, et aussi Alexandre, aux

moments les plus ardus de leurs grands travaux, jouir si pleinement

des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit là

amollir l'âme; je dis que c'est la fortifier que de subordonner,

grâce à la vigueur de leur courage, aux pratiques de la vie ordinaire

leurs violentes occupations et leurs laborieuses pensées; et sages

ils eussent été, s'ils avaient cru que celles-là constituaient la *

partie normale de leur existence, tandis que celles-ci en étaient la

phase extraordinaire!--Nous sommes de grands fous. Nous disons: «Il

a passé sa vie dans l'oisiveté;--Je n'ai rien fait aujourd'hui.» Eh

quoi! n'avez-vous pas vécu? C'est là non seulement votre occupation

essentielle, mais celle qui fait de vous quelqu'un. «Si on m'eût mis

à même, dites-vous encore, de conduire de grandes affaires, j'aurais

montré ce dont j'étais capable.» Avez-vous su méditer et diriger votre

vie? Vous avez, dans ce cas, accompli la plus grande des besognes qui

nous incombent. Pour se manifester et fructifier, la nature n'a que

faire de la fortune; son action s'exerce à tous les degrés sociaux

sans se révéler, comme aussi à découvert. Si vous avez su régler vos

mœurs, vous avez fait bien plus que celui qui a composé des livres;

en sachant prendre du repos, vous avez plus fait que celui qui a

conquis des villes et des empires.

Le plus grand, le plus glorieux chef-d'œuvre de l'homme, c'est de

vivre à propos, autrement dit de faire chaque chose en son temps; tout

le reste: régner, thésauriser, bâtir, ne sont au plus qu'accessoires

et menus détails. Je prends plaisir à voir un général d'armée, au pied

d'une brèche à laquelle il va donner l'assaut, se dégager complètement

de ses préoccupations et recouvrer sa liberté au dîner, pour deviser

avec ses amis; à voir Brutus, ayant le ciel et la terre qui conspirent

contre lui et la liberté romaine, dérober à la surveillance continue

qu'il exerce sur ses troupes quelques heures de nuit pour, en toute

tranquillité d'esprit, lire Polybe et y prendre des notes. C'est le

fait des âmes sans envergure, écrasées par le poids des affaires, de ne

pouvoir s'en affranchir et ne savoir ni les laisser ni les reprendre:

«_Braves compagnons qui avez souvent partagé avec moi les plus rudes

épreuves, noyons aujourd'hui nos soucis dans le vin; demain, nous nous

remettrons à parcourir les vastes mers_ (_Horace_).»

Que ce soit par plaisanterie, ou autrement, que l'on parle du vin

théologal et scolastique passé en proverbe, et des agapes des adeptes

de la Sorbonne, je trouve qu'ils ont bien raison de dîner d'autant

plus confortablement et agréablement, qu'ils ont employé utilement et

sérieusement la matinée aux exercices de leur école; la conscience

d'avoir bien dépensé le reste de leur temps est un juste et savoureux

condiment de celui qu'ils passent à table. C'est ainsi que vivaient les

sages; et cette inimitable et continue propension à la vertu qui nous

frappe d'étonnement chez les deux Caton, cette humeur sévère jusqu'à

être importune, se sont sans difficulté soumises aux lois qui régissent

la nature humaine, à celles de Vénus et de Bacchus comme aux autres,

et ils se sont complu à les observer, obéissant en cela aux préceptes

de la secte à laquelle ils appartenaient, qui voulaient que pour être

parfait le sage soit expert et entendu dans l'usage des voluptés qui

sont dans l'ordre naturel des choses, * comme en tout autre devoir

de la vie: «_Qu'il ait le palais délicat autant que le jugement_

(_Cicéron_).»

=Les délassements siéent aux âmes fortes comme aux autres,

ainsi que le montre l'exemple d'Épaminondas, de Scipion et de

Socrate.=--Se détendre et se prêter aisément à la vie commune honore

considérablement, ce me semble, une âme forte et généreuse et lui

sied on ne peut mieux. Épaminondas se mêlant aux danses des jeunes

gens de sa ville, chantant, faisant de la musique, y apportant toute

son attention, n'estimait pas que ce fût déroger à l'honneur qu'il

s'était acquis par ses glorieuses victoires et à l'extrême rectitude

de mœurs qui était en lui.--Parmi tant de traits admirables de

la vie du premier Scipion, si recommandable qu'on le jugeait digne

de descendre des dieux, il n'en est aucun qui ajoute davantage à

son charme que de se le représenter flânant sur le bord de la mer

et y jouant comme un enfant, en compagnie de Lælius, à ramasser et

collectionner des coquilles, ou courir l'un après l'autre à qui mieux

mieux; et, lorsqu'il faisait mauvais temps, s'amusant et s'évertuant

à écrire des comédies, où il retraçait les faits et gestes les plus

ordinaires des basses classes; ou à se le figurer en Sicile, occupé

qu'il était de ces merveilleuses opérations qu'il allait entreprendre

en Afrique contre Annibal, visitant quand même les écoles et assistant

aux leçons des philosophes, au point de fournir en cela des armes

contre lui aux ennemis qu'il avait à Rome et qu'aveuglait l'envie

qu'ils lui portaient. Y a-t-il quelque chose de plus remarquable

chez Socrate que, vieux comme il l'était, il se soit mis à apprendre

à danser, se soit fait enseigner la musique, et qu'il considérât

comme bien employé le temps qu'il y passait? Nous le voyons à la

fois demeurer en extase, debout, durant une journée entière et la

nuit qui suivit, en présence de toute l'armée grecque, absorbé et

ravi par quelque profonde pensée, et être le premier, parmi tant de

vaillants que comprenait cette armée, à voler au secours d'Alcibiade

que les ennemis accablaient, à le couvrir de son corps et, par la

force des armes, le dégager de la foule; à la bataille de Délium,

relever et sauver Xénophon renversé de cheval; être encore le premier

de tout Athènes, indignée comme lui d'un spectacle si odieux, à

s'interposer pour arracher Théramène aux satellites des trente tyrans

qui le conduisent à la mort, et, bien que suivi uniquement de deux

autres citoyens qu'a entraînés son exemple, n'y renoncer que sur les

instances de Théramène lui-même. Recherché par une beauté dont lui

aussi est épris, il ne se départ pas de la plus sévère abstinence.

Continuellement à la guerre il va nu-pieds même sur la glace, porte

le même vêtement hiver comme été, surpasse tous ses compagnons par sa

patience à supporter les fatigues; lorsqu'il assiste à un festin, il

ne mange pas autrement qu'à son ordinaire. Pendant vingt-sept ans,

sans que jamais son visage accuse la moindre émotion, il endure la

faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les violences de sa

femme, et finalement la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers

et le poison. Et cependant, si ce même homme, pour satisfaire à un

devoir de politesse, avait à tenir tête à quelqu'un le verre en main,

il était, de toute l'armée, celui qui s'en tirait le mieux; il ne

refusait pas aux enfants de jouer aux noisettes, ni de courir avec eux

sur un cheval de bois, et cela il le faisait de bonne grâce, car,

dit la philosophie, tout sied également bien au sage, et l'honore.

De tels faits abondent dans la vie de Socrate; et qu'on considère

sa doctrine ou ses actes, on ne saurait jamais s'empêcher de le

reconnaître comme un modèle de perfection en tous genres. Il est peu

d'exemples d'existence aussi remplie et aussi pure, et on fait tort

à notre instruction en nous en proposant d'autres, comme cela arrive

journellement, qui, faibles et défectueuses, sont à peine bonnes à

envisager à un point de vue unique, et nous reportent quasiment en

arrière, plus propres à corrompre qu'à corriger. Les bonnes gens du

commun s'y trompent; il est bien plus facile, pour gagner un objectif à

atteindre et ne point s'égarer, de prendre des biais habilement ménagés

que de s'y porter naturellement, à découvert, par la grande voie y

conduisant directement; mais aussi, c'est bien moins honorable et on

n'y gagne pas en recommandation.

=L'âme ne doit pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais elle

doit les goûter avec modération et montrer une égale fermeté dans la

volupté comme dans la douleur.=--La grandeur d'âme ne consiste pas tant

à s'élever et aller de l'avant, qu'à savoir régler sa conduite et la

circonscrire dans de justes limites; elle tient comme étant grand tout

ce qui est suffisant, et témoigne de son élévation en préférant les

choses moyennes à celles qui sont éminentes. Il n'est rien de si beau

et de si légitime que de bien remplir son rôle d'homme dans toutes ses

parties. Il n'est pas de science si ardue que de bien savoir vivre *

naturellement cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c'est de

mépriser l'existence.

Qui veut isoler son âme, le fasse hardiment s'il le peut, lorsque le

corps se portera mal, afin de lui éviter la contagion. En dehors de

cela, au contraire, que toujours elle l'assiste et le favorise, qu'elle

ne lui refuse pas de participer à ses plaisirs naturels et de s'y

complaire comme dans un bon ménage, y apportant, si elle est plus sage

que lui, de la modération, de peur que l'abus ne fasse que le déplaisir

s'y mêle. L'intempérance est la peste de la volupté; la tempérance n'en

est pas le fléau, elle en est l'assaisonnement. Eudoxe, qui faisait

de la volupté le souverain bien, et ses compagnons qui, avec lui, y

attachaient un si haut prix, la savourèrent dans tout ce qu'elle a de

plus doux, grâce à la tempérance qui chez eux fut tout particulièrement

exemplaire.

Je commande à mon âme de considérer de même œil la douleur et la

volupté: «_La dilatation de l'âme dans la joie n'est pas moins anormale

que sa contraction dans la douleur_ (_Cicéron_)», de les envisager

avec la même fermeté: l'une gaiement, l'autre sévèrement, et, selon

ce qu'elle peut, d'être aussi soigneuse de calmer l'une, que de ne

point s'absorber dans l'autre. Apprécier sainement les biens qui

nous échoient, a pour conséquence naturelle de juger sainement nos

maux: la douleur, tout à ses débuts, a quelque chose qui ne se peut

éviter; la volupté, poussée à l'excès, quelque chose dont il faut se

garder. Platon les met sur le même rang et veut que ce soit la tâche

de la force d'âme de combattre les étreintes de la douleur, comme les

attraits excessifs et enchanteurs de la volupté. Ce sont deux sources:

bien heureux qui y puise où il convient, au moment opportun et dans

la mesure du nécessaire, qu'il soit cité, homme ou bête. La première

est à prendre comme une médecine, quand il y a nécessité et le moins

possible; l'autre, quand on a soif, mais sans aller jusqu'à l'ivresse.

La douleur, la volupté, l'amour, la haine sont les premières choses

que ressent un enfant; que, lorsque la raison lui vient, elles se

subordonnent à elle, c'est là ce qui constitue la vertu.

=Pour lui, Montaigne, il n'a point hâte de voir passer le temps, et,

quand il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s'est

fait en lui, sans préoccupation de l'avenir, ce poison de l'existence

humaine.=--J'ai un vocabulaire à moi: je dis que je passe le temps,

quand il m'est mauvais et incommode; lorsqu'il m'est bon, je ne veux

pas le passer, je le savoure, je m'y arrête. Il est à franchir au

plus vite, quand il nous est mauvais; à faire durer le plus qu'on

peut, lorsqu'il nous est bon. Ces expressions banales: «passe-temps»

et «passer le temps», peignent bien la manière d'en user de ces gens

prudents qui ne pensent pas avoir meilleur emploi de la vie, que de la

voir couler, s'échapper; de la passer en biaisant autant qu'il est en

eux; de l'ignorer et la fuir comme une chose ennuyeuse et à dédaigner.

Elle me fait un effet tout autre; je trouve qu'elle est commode et

qu'elle a du prix, même quand elle est comme chez moi en sa décadence

finale. La nature nous l'a mise en main, entourée de telles conditions

favorables, que nous n'avons à nous en prendre qu'à nous si elle nous

est à charge ou nous échappe sans avoir été employée utilement: «_La

vie de l'insensé est désagréable, inquiète; sans cesse elle n'a que

l'avenir en vue_ (_Sénèque_).» Je me prépare pourtant à la perdre

sans regret, mais parce que c'est dans l'ordre des choses, et non

parce qu'elle est pénible et importune; du reste, il ne convient bien

qu'à ceux-là seuls qui se plaisent dans la vie, de ne pas éprouver de

déplaisir à la quitter. Il y a bénéfice à en jouir et j'en jouis deux

fois autant que les autres, parce que la jouissance s'en mesure au plus

ou moins d'application que nous y apportons. Surtout à cette heure,

où je m'aperçois que la mienne touche de si près à sa fin, je veux en

accentuer le cas que j'en fais, arrêter la promptitude de sa fuite par

ma promptitude à la ressaisir, et compenser la rapidité avec laquelle

elle s'écoule par l'intensité dont j'en use; à mesure que diminue le

temps durant lequel je dois encore en avoir possession, je m'applique

davantage à rendre cette possession plus profonde et plus complète.

Les autres ressentent la douceur que produisent en nous la satisfaction

et la prospérité; je la ressens comme eux, mais ce n'est pas seulement

en passant et sans m'y attacher. Il faut l'étudier, la savourer, la

ruminer, pour bien rendre à celui qui nous l'octroie, toute la grâce

que nous lui en devons. On jouit de tous les plaisirs comme on fait

du sommeil, sans s'en rendre compte. Pour que même le bien-être que

j'éprouvais à dormir ne m'échappât pas ainsi stupidement, je m'avisai

jadis qu'on me troublât pendant que je reposais, afin de n'en pas

être inconscient.--J'analyse mes jouissances; je ne m'en tiens pas à

la surface, j'approfondis et oblige ma raison, devenue chagrine et

dégoûtée, à y prêter attention. Suis-je dans un moment de calme? y

a-t-il quelque plaisir qui me produise une sensation agréable? je ne

le laisse pas gaspiller par les sens, j'y associe mon âme, non pour

s'y engager, mais pour qu'elle en éprouve de l'agrément; non pour

qu'elle y demeure indifférente, mais pour qu'elle en soit consciente;

je l'emploie, pour sa part, à se complaire dans cet état satisfaisant,

à peser et estimer le bonheur qu'il me cause et par là à l'augmenter.

Elle mesure ainsi combien elle est redevable à Dieu du repos de sa

conscience et de celui que lui laissent les autres passions auxquelles

elle est sujette, et de ce que le corps est dans son état naturel,

jouissant sagement et en connaissance de cause des fonctions douces

et agréables que, dans sa bonté, il a plu au Tout-Puissant de nous

attribuer pour compenser les douleurs qu'à son tour sa justice nous

inflige. Elle apprécie de la sorte de quel prix est pour elle d'être en

telle situation que, partout où elle porte la vue, le ciel est calme

autour d'elle; nul désir, nulle crainte, nul doute ne troublent son

atmosphère; son imagination peut, sans en souffrir, se représenter

toute difficulté passée, présente ou future. Cet état acquiert toute

sa valeur, quand on le compare à ceux qui sont autres; quand, les

envisageant sous les mille formes sous lesquelles ils se présentent,

je songe aux gens que le sort ou leur propre erreur entraîne et

expose aux fureurs de la tempête, et aussi à ceux qui, plus près de

moi, accueillent si mollement et avec tant d'insouciance leur bonne

fortune. En voilà qui véritablement passent le temps: ils ne voient

qu'au delà du moment présent et de ce qu'ils possèdent, ne vivent que

d'espérances, d'ombres et de vaines images que leur imagination place

devant leurs yeux: «_tels ces fantômes qu'on voit, dit-on, voltiger

après la mort autour des tombeaux, ou ces songes qui trompent nos

sens endormis_ (_Virgile_)», et qui, en toute hâte, prennent la fuite

devant qui les suit. Le but et le résultat de cette poursuite c'est de

toujours poursuivre, de même qu'Alexandre n'avait, disait-il, d'autre

but en travaillant que de travailler, «_estimant n'avoir rien fait,

tant qu'il lui restait quelque chose à faire_ (_Lucain_)».

=La vie est à accepter telle que Dieu nous l'a faite; c'est se montrer

ingrat à son égard, que de repousser les satisfactions dont il l'a

dotée.=--Donc, quant à moi, j'aime la vie et la cultive telle qu'il a

plu à Dieu de me l'octroyer. Je ne souhaiterais pas qu'il y manquât

la nécessité où nous sommes de boire et de manger, et me reprocherais

tout autant de désirer que ce besoin soit, en nous, double de ce

qu'il est: «_Le sage recherche avec avidité les richesses naturelles_

(_Sénèque_).» Je ne regrette pas davantage que nous ne nous sustentions

pas uniquement en nous mettant dans la bouche un peu de cette drogue

par laquelle Épiménide se privait d'appétit et qui suffisait à le faire

vivre; que stupidement les enfants venant au monde ne nous sortent des

doigts ou des talons, en admettant même, pour ne pas sembler marquer du

dédain pour cet acte, que ce mode de génération par les doigts et les

talons ne le cédât point à l'autre sous le rapport de la volupté; ni

que notre corps ne soit pas sans désir et insensible aux caresses; s'en

plaindre, c'est être ingrat et injuste. J'accepte de bon cœur et

avec reconnaissance ce que la nature a fait pour moi; je m'en déclare

satisfait et m'en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant

donateur quand on refuse ses dons, qu'on les annule ou qu'on les

défigure; de sa part tout est bon, tout ce qu'il a fait est bien fait:

«_Tout ce qui est selon la nature, est digne d'estime_ (_Cicéron_).»

Des opinions émises par la philosophie, j'embrasse plus volontiers

celles qui reposent sur les bases les plus solides, c'est-à-dire qui

sont plus humaines, plus nôtres. Raisonnant comme je vis, en toute

humilité, sans élévation dans les idées, je trouve bien enfantin de sa

part qu'elle se dresse sur ses ergots pour nous prêcher que marier le

divin au terrestre, ce qui est raisonnable à ce qui ne l'est pas, la

sévérité à l'indulgence, ce qui est honnête à ce qui est déshonnête,

constituent autant de monstruosités; que la volupté est une chose

brutale, indigne que le sage y goûte; que le seul plaisir à tirer

de la jouissance d'une jeune et belle épouse, c'est la satisfaction

qu'éprouve notre conscience à accomplir un acte qui est dans l'ordre,

comme de chausser ses bottes pour une course à cheval qu'il nous faut

entreprendre. Si seulement chez les adeptes d'une telle philosophie,

leur droit à dépuceler leurs femmes, la vigueur et la sève qu'ils y

dépensent, étaient réduits dans la mesure que prône son enseignement,

peut-être abandonneraient-ils ces idées!

=Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent et

judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s'élevant

au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre.=--Ce n'est

pas ce que dit Socrate, son maître et le nôtre; il fait de la volupté

corporelle le cas qui convient, mais lui préfère celle de l'esprit

comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de

dignité. Cette dernière, selon lui, ne va pas seule, il n'est pas

rêveur à ce point, elle a seulement le pas sur l'autre; pour lui, la

tempérance est la modératrice et non l'adversaire des plaisirs. La

nature est un guide doux, mais chez lequel la douceur ne prime ni la

prudence, ni la justice: «_Il faut pénétrer la nature des choses et

voir exactement ce qu'elle commande_ (_Cicéron_).» Je suis toujours

en quête de sa piste, mais continuellement de fausses traces que

l'art a semées sous nos pas, nous la font perdre; c'est pourquoi

cette maxime souverainement bonne, émise par les académiciens et

les péripatéticiens: «Vivre selon la nature», devient si difficile

à délimiter et à expliquer; et il en est de même de celle-ci:

«Consentir à ce qu'elle demande», proche voisine de la précédente

et qui appartient aux stoïciens. N'est-ce pas une erreur de tenir

certaines actions comme inconvenantes, par cela seul qu'elles sont

nécessaires? Aussi, ne m'ôtera-t-on pas de la tête que l'alliance du

plaisir avec la nécessité, que les dieux, dit un ancien, cherchent

toujours à associer, ne soit un mariage très convenable. Dans quel

but disjoindre d'une façon absolue ces éléments d'un tout faisant si

bien corps et dont l'agencement parfait justifie leur commune origine?

resserrons au contraire le lien qui les unit en faisant qu'ils se

rendent mutuellement service; que l'esprit éveille et vivifie le corps

si lourd par lui-même, et que le corps modère la légèreté de l'esprit

et fasse qu'il se fixe: «_Quiconque exalte l'âme comme le souverain

bien et condamne la chair comme chose mauvaise, embrasse et chérit

l'âme avec ses sens; c'est à ses sens aussi qu'il doit ce sentiment

qui lui fait fuir la chair, et qui naît de ce nous raisonnons sous

l'empire de la vanité humaine et non d'après la vérité divine_ (_S.

Augustin_).» Rien de ce dont Dieu nous a fait présent, n'est indigne de

nos soins; nous en devons compte jusqu'au moindre détail. L'homme n'a

pas reçu, par manière d'acquit, mission de se diriger lui-même; cette

mission lui a été donnée expressément, nettement, comme sa fonction

capitale; le Créateur la lui a imposée de la façon la plus sérieuse et

la plus sévère. C'est seulement en ordonnant, qu'on a action sur les

esprits vulgaires; et, comme un langage étranger donne plus de poids à

ce que nous disons, nous insisterons sur ce point par cette citation

latine: «_N'est-ce pas sottise de faire avec mollesse et en maugréant

ce qu'on est obligé de faire; de pousser le corps d'un côté, l'âme de

l'autre, et de se partager entre les mouvements les plus contraires_

(_Sénèque_)?»

Bien plus, faites-vous indiquer, un jour, par curiosité, les idées

et les agréments que conçoit dans son imagination celui qui repousse

la pensée d'un bon repas et se reproche le temps qu'il emploie à se

nourrir, et vous verrez que parmi tous les mets de votre table il n'y

en a pas d'aussi insipide que ce bel état dans lequel il entretient son

âme (le plus souvent, mieux vaudrait que nous dormions complètement,

que de demeurer éveillés, étant donnée la cause qui nous fait veiller),

et vous trouverez que ses raisons et ce qu'il se propose d'obtenir,

ne valent pas votre ragoût. Cet état serait-il même amené par les

ravissements en lesquels tombait Archimède, qu'ils ne l'excuseraient

pas.--Je ne vise pas ici (ne les confondant pas avec ce tas de marmots

que sont les hommes comme nous, pas plus que je ne leur attribue

les désirs et les pensées en lesquels notre vanité se complaît) ces

âmes vénérables que l'ardeur religieuse et la dévotion portent à une

constante et consciencieuse méditation des choses divines, qui, tout

aux efforts que leur inspire l'espérance vive et profonde d'arriver à

gagner cette félicité éternelle, but final et dernière étape auxquels

tendent les aspirations de tous les chrétiens, seul plaisir continu et

incorruptible, dédaignent de prêter attention à ces nécessités qui nous

sont aussi des satisfactions, mais passagères et ambiguës, et renoncent

si facilement à s'occuper de leur corps, lui refusant l'usage de ce

qui, dans cette vie, est l'apanage des sens; c'est là une poursuite de

l'idéal qui constitue un cas tout à fait privilégié.--Entre nous, ce

sont choses que j'ai toujours vues en singulier accord, que des idées

visant à s'élever au-dessus du ciel et des mœurs avilissant plus bas

que terre.

=En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement

de ce que l'on est, et c'est folie de vouloir s'élever au-dessus de

soi-même.=--Ce grand homme qu'était Ésope, voyant son maître uriner

en se promenant, s'écriait: «Hé quoi! nous faudra-t-il donc soulager

de même notre ventre en courant?» Ménageons le temps, quoiqu'il nous

en reste beaucoup que nous passons dans l'oisiveté, ou employons mal;

notre âme, pour la tâche qui lui incombe, ne dispose pas d'assez

d'heures autres que celles qui font besoin au corps, pour se séparer

de lui durant le peu de temps qui lui est de toute nécessité. Les

gens que hante cette idée de sacrifier le corps à l'âme, de devenir

autres qu'ils ne sont et cesser de n'être que des hommes, sont fous; ce

n'est pas en anges qu'ils se transforment, c'est en bêtes; au lieu de

s'élever, ils se rabaissent.--Ces humeurs transcendantes m'effraient,

comme font les sites élevés et inaccessibles, et je ne regrette rien

tant dans la vie de Socrate que ses extases et ce génie familier

auquel il attribuait ses inspirations. Rien, chez Platon, ne tient

tant à l'humanité que ce qui passe pour lui avoir valu l'appellation

de divin; et, parmi nos sciences, celles qui traitent des questions

supérieures sont celles qui me semblent toucher le plus à la terre

et être de moindre importance.--Je ne trouve non plus rien, dans la

vie d'Alexandre, de si humble et qui témoigne davantage qu'il est du

nombre des mortels, que ses prétentions chimériques à l'immortalité,

qui lui valurent cette spirituelle raillerie de Philotas. Il lui avait

fait part, dans une lettre, en le conviant à s'en réjouir avec lui, de

l'oracle de Jupiter Ammon qui l'avait mis au rang des dieux: «J'en suis

bien aise, lui répondit Philotas, en raison de la considération qui

t'en revient; mais combien sont à plaindre les hommes appelés à vivre

avec un homme qui dépasse à tel point et que ne contente pas la mesure

de l'homme, et qui ont à lui obéir!»--«_C'est parce que tu te soumets

aux dieux, que tu commandes aux hommes_ (_Horace_).»--La gracieuse

inscription dont les Athéniens avaient décoré leur ville, en l'honneur

de la venue de Pompée, rentre dans ma façon de penser: «_Tu es d'autant

plus dieu, que tu te reconnais n'être qu'un homme_ (_Plutarque_).»

«Savoir loyalement jouir de ce que l'on est», est la perfection absolue

et pour ainsi dire divine. Nous ne recherchons d'autres conditions que

les nôtres, que parce que nous ne savons pas faire usage de celles en

lesquelles nous nous trouvons; nous ne sortons de nous-mêmes, que

faute de savoir tirer parti de ce qui est en nous. Mais nous avons

beau monter sur des échasses, sur ces échasses il nous faut quand même

marcher avec nos jambes, et sur le trône le plus élevé du monde nous

ne sommes assis que sur notre derrière. Les plus belles existences

sont, à mon sens, celles qui rentrent dans le modèle général de la

vie humaine, qui sont bien ordonnées, et d'où surtout sont exclus

le miracle et l'extravagance.--Quant à la vieillesse, elle a un peu

besoin d'être traitée avec quelque tendresse; c'est pourquoi je

termine en recommandant la mienne à ce dieu protecteur de la santé et

de la sagesse, de la sagesse gaie et sociable: «_O fils de Latone!

accorde-moi de jouir en paix du fruit de mes labeurs; donne-moi une

âme saine dans un corps sain; et, je t'en prie, préserve-moi d'une

vieillesse languissante, fermée au commerce des Muses_ (_Horace_).»

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 65 / 80 题