_De l'expérience._
=L'expérience n'est pas un moyen sûr de parvenir à la vérité, parce
qu'il n'y a pas d'événements, d'objets absolument semblables; on ne
peut, par suite, juger sainement par analogie.=--Il n'y a pas de désir
plus naturel que celui de connaître. Nous essayons tous les moyens qui
peuvent nous y amener et, quand la raison n'y suffit pas, nous faisons
appel à l'expérience: «_C'est par différentes épreuves que l'expérience
a créé l'art, nous montrant, par l'exemple d'autrui, la voie à suivre_
(_Manilius_).» Ce second procédé est beaucoup moins sûr que le premier
et moins digne; mais la vérité est chose de si grand prix, que nous
ne devons rien dédaigner de ce qui peut nous y conduire.--La raison
a tant de formes que nous ne savons laquelle choisir, l'expérience
n'en a pas moins; et les conséquences que nous cherchons à tirer de
la comparaison des événements n'offrent pas toute certitude, d'autant
qu'ils ne sont jamais identiques. Ce que l'on retrouve toujours dans
les choses les plus ressemblantes, c'est la diversité et la variété.
Comme exemple le plus typique de ressemblance parfaite, les Grecs,
les Latins et nous-mêmes, nous citons celle des œufs entre eux; il
s'est cependant trouvé des gens, notamment quelqu'un à Delphes, qui y
distinguaient des différences, n'en prenaient jamais un pour un autre,
et qui, en ayant de plusieurs poules, savaient reconnaître de laquelle
était l'œuf. La dissemblance s'introduit d'elle-même dans nos
ouvrages; nul art ne peut réaliser une entière similitude: ni Perrozet,
ni un autre ne peuvent si soigneusement polir et blanchir l'envers de
leurs cartes, que certains joueurs n'arrivent à les distinguer, rien
qu'à les voir glisser entre les mains d'un autre. La ressemblance
n'unifie pas au même degré que la différence ne diversifie. La nature
s'est fait une obligation de ne pas créer une chose qui ne soit
dissemblable de toutes les autres de même nature.
=Par cette même raison, la multiplicité des lois est inutile, jamais
le législateur ne pouvant embrasser tous les cas.=--C'est pourquoi je
ne partage pas l'opinion de celui-là qui pensait, par la multiplicité
des lois, brider l'autorité des juges en leur laissant peu à décider.
Il ne sentait pas que leur interprétation laisse autant de liberté et
de champ où se mouvoir, que leur confection. C'est se moquer que de
croire restreindre nos discussions et y couper court, en nous rappelant
constamment le texte précis de la Bible, d'autant que notre esprit
trouve pour critiquer le sens qu'un autre y attache, autant d'arguments
que pour soutenir notre propre interprétation, et que commenter prête
à non moins d'animosité et de discussions acerbes qu'inventer.--Nous
voyons quelle était son erreur, car nous avons en France plus de lois
qu'il n'en existe dans tout le reste du monde réuni et plus qu'il n'en
faudrait pour en doter tous les mondes d'Épicure: «_Nous souffrons
autant des lois, qu'on souffrait autrefois des crimes_ (_Tacite_)»; et
pourtant nous avons tant laissé à nos juges sur quoi opiner et décider,
que jamais la liberté avec laquelle ils en usent n'a été plus puissante
et plus scandaleuse. Qu'ont gagné nos législateurs à faire choix de
cent mille cas et faits particuliers et d'y attacher cent mille lois?
ce nombre n'est en aucune proportion avec la diversité infinie des
actions humaines: la multiplicité de nos inventions n'atteindra jamais
la variété des exemples qu'on peut citer; en ajouterait-on cent fois
autant qu'il y en a déjà, qu'on ne ferait pas que, dans les événements
à venir, il s'en trouve un seul dans le nombre si grand de milliers qui
ont été choisis et enregistrés, qui se puisse juxtaposer et appareiller
à un autre si exactement qu'il n'y ait quelque circonstance qui diffère
et n'exige quelque modification dans le jugement à intervenir. Il
y a peu de corrélation entre nos actions, qui sont en perpétuelle
transformation, et nos lois, qui sont fixes et immobiles. Le plus
désirable à l'égard de celles-ci, c'est qu'elles soient aussi peu
nombreuses, aussi simples que possible et conçues en termes généraux;
et encore mieux vaudrait, je crois, n'en pas avoir du tout, que de les
avoir en aussi grand nombre que nous les avons.
=Celles de la nature nous procurent plus de félicité que celles que
nous nous donnons; les juges les plus équitables, ce serait peut-être
les premiers venus, jugeant uniquement d'après les inspirations de
leur raison.=--Les lois de la nature nous procurent toujours plus de
félicité que celles que nous nous donnons; témoin l'âge d'or que les
poètes nous ont dépeint, et l'état dans lequel nous voyons vivre des
nations qui n'en connaissent pas d'autres. Nous en trouvons qui, pour
tous juges, ont recours, pour trancher leurs différends, au premier
passant qui traverse leurs montagnes; d'autres qui élisent, les jours
de marché, quelqu'un d'entre eux qui, sur-le-champ, prononce sur tous
leurs procès. Quel danger y aurait-il à ce que les plus sages d'entre
nous règlent les nôtres de même façon, selon les circonstances et ce
qui leur en semble, sans avoir à tenir compte des précédents ni des
conséquences? A chaque pied son soulier, à chaque cas particulier sa
solution propre. Le roi Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes,
faisait acte de sage prévoyance, en prescrivant qu'il n'y fût compris
aucun étudiant en jurisprudence, de peur qu'avec cette science, portée
par nature à engendrer les altercations et les divisions, le goût des
procès ne vînt à s'implanter dans ce nouveau monde; il jugeait, comme
Platon, que «jurisconsultes et médecins sont de mauvais éléments dans
un pays».
=Pour vouloir être trop précis, les textes de loi sont conçus en termes
si obscurs (obscurité à laquelle ajoutent encore, ici comme en toutes
choses, les interprétations), qu'on n'arrive pas, dans les contrats et
testaments, à formuler ses idées d'une façon indiscutable.=--Pourquoi
notre langage usuel, si commode pour tout autre usage, devient-il
obscur et inintelligible quand il est employé dans les contrats et
testaments; et que des gens qui s'expriment si clairement quand
ils parlent ou qu'ils écrivent, ne trouvent pas, lorsqu'il s'agit
d'actes de cette nature, possibilité de dire ce qu'ils veulent, sans
prêter au doute et à la contradiction? C'est parce que les princes
en cet art se sont tellement appliqués à faire choix de mots qui en
imposent, de formules si artistement arrangées, ont tellement pesé
chaque syllabe, épluché avec tant de subtilité tous les termes, que
l'on s'embarrasse et s'embrouille dans cette infinité de formules et
de si menus détails, au point qu'on n'y distingue plus ni règles, ni
prescriptions et qu'on n'y comprend absolument rien: «_Tout ce qui est
divisé au point de n'être que poussière, devient confus_ (_Sénèque_).»
Qui a vu des enfants essayant de diviser en un nombre de fractions
déterminé une certaine quantité de vif argent? plus ils le pressent,
le pétrissent et s'ingénient à l'obliger à obéir à leur fantaisie,
plus ils irritent la fluidité de ce métal rebelle, qui échappe à leurs
efforts et va s'émiettant en globules qui s'éparpillent à l'infini.
Il en est ici de même: en multipliant les subtilités, on apprend aux
gens à introduire de plus en plus ce qui prête au doute, on nous
incite à étendre et diversifier les difficultés, on les augmente et
on en met partout. En semant les questions qu'il faudra élucider,
en les retaillant pour qu'elles acquièrent plus de netteté, on fait
fructifier et foisonner de par le monde l'incertitude et les querelles;
telle la terre qu'on rend d'autant plus fertile qu'on l'ameublit
davantage et qu'on la remue plus profondément: «_C'est la doctrine qui
produit les difficultés_ (_Quintilien_).» Nous doutions avec Ulpian,
nous doutons davantage encore avec Bartholus et Baldus. Il eût fallu
effacer les traces de cette innombrable diversité d'opinions et non
point s'en parer et en rompre la tête à la postérité. Je ne sais
qu'en dire; mais on sent par expérience que tant d'interprétations
désagrègent la vérité et la rendent insaisissable. Aristote a écrit
pour être compris; s'il ne l'est pas, un autre moins habile que lui,
qui cherche à saisir des idées qui ne sont pas les siennes, y réussira
encore moins. Nous mettons à nu la matière, nous l'épandons en la
délayant; d'un sujet nous en faisons mille et, à force de multiplier
et de subdiviser, nous en arrivons à cette infinité d'atomes qu'avait
imaginée Épicure.--Jamais deux hommes n'ont jugé une même chose d'une
même façon; et il est impossible de trouver deux opinions exactement
semblables, non seulement chez plusieurs hommes, mais chez un même
homme à des heures différentes. Ordinairement, je trouve à douter
de points sur lesquels les commentaires n'ont pas daigné s'exercer;
je trébuche aisément là où ne se présente aucune difficulté, comme
certains chevaux que je connais, qui bronchent plus souvent dans des
chemins sans aspérités.
Qui peut nier que les explications n'augmentent les doutes et
l'ignorance, quand on voit qu'il n'y a aucun livre soit humain,
soit divin, sur lequel tout le monde ne s'acharne sans que les
interprétations mettent fin aux difficultés? Le centième commentateur
le laisse à celui qui vient après lui, plus épineux et plus scabreux
que ne l'avait trouvé le premier qui a entrepris de l'expliquer.
Quand avons-nous jamais dit entre nous d'un livre: «Ce livre a été
suffisamment analysé, il n'y a désormais plus rien à en dire»?--Ceci
apparaît encore mieux dans la chicane. On donne l'autorité des
lois à une infinité de docteurs, à une infinité d'arrêts, et à
autant d'interprétations: arrivons-nous cependant à mettre un terme
quelconque à ce besoin d'interpréter; constate-t-on quelque progrès
et acheminement vers la tranquillité; nous faut-il moins d'avocats et
de juges que lorsque cette énorme masse qu'est devenu le droit, en
était encore à sa première enfance? Au contraire nous en obscurcissons
et ensevelissons la compréhension, que nous ne découvrons plus
qu'au travers de quantité de clôtures et de barrières. Les hommes
méconnaissent la maladie de leur esprit: il ne fait que fureter et
être en quête; il va sans cesse tournoyant, bâtissant, s'empêtrant
dans sa besogne, comme nos vers à soie, comme «_une souris dans de
la poix_», et il s'y étouffe. De loin, il pense remarquer je ne sais
quelle apparence de clarté et de vérité imaginaires; mais, pendant
qu'il y court, tant de difficultés lui barrent la route, soulevant des
empêchements, de nouvelles enquêtes à faire, qu'elles l'égarent et
l'enivrent; c'est à peu près le cas des chiens d'Ésope qui, croyant
apercevoir un corps mort flotter sur la mer et n'en pouvant approcher,
entreprirent de boire toute l'eau pour y arriver à sec et en crevèrent.
C'est la même idée qu'émettait un certain Cratès, disant des écrits
d'Héraclite, «qu'ils avaient besoin d'un lecteur qui fût bon nageur»,
pour que la profondeur et le poids de sa doctrine ne l'engloutissent et
ne le suffoquassent.
=Si les interprétations se multiplient à ce point, la cause en est
à la faiblesse de notre esprit, qui, en outre, ne sait se fixer; en
ces siècles on ne compose plus, on commente.=--C'est uniquement la
faiblesse de chacun de nous, qui fait que nous nous contentons de ce
que d'autres, ou nous-mêmes, avons trouvé dans cette chasse à laquelle
nous nous livrons pour arriver à savoir; un plus habile ne s'en
contentera pas. Il y a toujours place pour qui viendra après nous, et
même pour nous, en nous y prenant autrement. Nos investigations sont
sans fin, nous ne nous arrêterons que dans l'autre monde. C'est signe
que notre esprit est à court quand nous nous déclarons satisfaits,
ou qu'il est las. Nul esprit généreux ne s'arrête de lui-même: il
va toujours de l'avant et plus qu'il n'a de force, il a des élans
qui l'emportent au delà de ce qu'il peut; s'il n'avance, s'il ne
presse, ne s'accule, ne se heurte, ne tourne sur lui-même, c'est qu'il
n'est vif qu'à moitié; ses poursuites sont sans limite et sans forme
déterminée; il se nourrit d'admiration, de recherches, d'ambiguïté;
ce qu'indiquait assez Apollon, en nous parlant toujours en termes
à double sens, obscurs et détournés qui, ne donnant jamais pleine
satisfaction, ne faisaient qu'amuser et travailler l'imagination. Nous
sommes continuellement agités d'un mouvement qui n'a rien de régulier,
qui ne se modèle sur rien et est sans but; nos inventions s'échauffent,
se succèdent et apparaissent sans interruption aucune: «_Ainsi voit-on
dans un ruisseau qui coule, une eau roulant sans cesse après une autre,
dans un ordre qui est éternellement le même. L'une suit l'autre,
l'autre la fuit; celle-ci toujours pressée par celle-là et la devançant
toujours. Toujours l'eau s'écoule dans l'eau; c'est toujours le même
ruisseau et toujours une eau nouvelle_ (_la Boétie_).»
Interpréter les interprétations donne plus de mal qu'interpréter les
choses elles-mêmes, nous faisons plus de livres sur des livres que
sur des sujets autres; nous ne savons que nous commenter les uns les
autres. Tout fourmille de commentaires, et très rares sont les auteurs
proprement dits. La principale science de nos siècles, ce qui nous
vaut le plus de réputation, n'est-ce pas de pouvoir comprendre les
savants; n'est-ce pas la fin dernière et la plus habituelle de nos
études? Nos opinions se entent les unes sur les autres: la première
sert de tige à la seconde, la seconde à la troisième, nous montons
ainsi l'échelle degré par degré, et il arrive de la sorte que le plus
haut monté a souvent plus d'honneur que de mérite, car il ne fait que
s'élever d'un rien sur l'épaule de l'avant-dernier.
Combien souvent et peut-être sottement, ai-je fait que mon livre parle
de lui-même? C'est sottise, ne serait-ce que pour cette raison que
j'eusse dû me souvenir de ce que je dis des autres qui font de même:
«Ces œillades si fréquentes, adressées à leur ouvrage, témoignent
que leur cœur a pour lui de tendres sentiments; et même lorsqu'ils
le rudoient et affectent de le traiter avec dédain, ce ne sont là que
mignardises et coquetteries d'affection maternelle»; c'est ce que
nous dit Aristote, en ajoutant que l'estime et le mépris vis-à-vis de
soi-même se traduisent souvent avec le même air arrogant. J'ai pourtant
une excuse: «C'est que, sur ce point, j'ai plus qu'un autre le droit de
prendre cette liberté parce que c'est précisément de moi, de mes écrits
comme de toutes mes autres actions quelles qu'elles soient, que traite
mon livre, et que mon sujet veut que j'y revienne souvent»; mais je ne
sais trop si cette raison, tout le monde voudra l'admettre.
=Ce qu'il y a de singulier, c'est que les discussions ne roulent
guère que sur des questions de mots; et, si dissemblables que soient
les choses, il se trouve toujours quelque point qui fait que chacun
les interprète à sa façon.=--En Allemagne, les doutes auxquels ont
donné lieu les propres idées de Luther ont produit autant et plus
de divisions et de discussions, que lui-même n'en a soulevé par ses
interprétations des saintes Écritures. Les termes employés sont la
cause de tous nos débats; si je demande ce que veulent dire: nature,
volupté, cercle, substitution, la question porte sur des mots, on y
répond par des mots. «Qu'est-ce qu'une pierre?--C'est un corps.» Que
quelqu'un poursuive: «Et un corps, qu'est-ce?--Une substance.--Et
qu'est-ce qu'une substance?» et ainsi de suite; qui l'on interroge
de la sorte finit par être hors d'état de répondre. C'est un simple
échange d'expressions où l'une en remplace une autre, et où souvent
la seconde est plus inconnue que la première; je sais mieux ce qu'est
un homme, que je ne comprends quand on me dit que c'est un animal,
un mortel, un être raisonnable; pour me délivrer d'un doute, on m'en
soumet trois; c'est la tête de l'hydre.--Socrate demandait à Memnon
ce que c'était que la vertu: «Il y a, lui répondit celui-ci, vertu
d'homme, vertu de femme, de magistrat, d'homme privé, d'enfant, de
vieillard.--Voilà qui va bien, s'écria Socrate; nous étions en quête
d'une vertu, tu nous en apportes un essaim.» Nous posons une question,
on nous en donne le contenu d'une ruche.--Si aucun événement, aucune
formation extérieure ne ressemblent entièrement à d'autres, la
dissemblance, par un ingénieux mélange opéré par la nature, n'est non
plus jamais complète. Si nos visages n'étaient pas semblables, l'homme
ne pourrait être distingué de la bête; et s'ils se ressemblaient, un
homme ne se distinguerait pas d'un autre. Toutes les choses se tiennent
par quelque similitude, l'identité avec un exemple donné n'est jamais
absolue; par suite, la relation tirée de l'expérience est toujours
imparfaite et en défaut. Toutefois les comparaisons se joignent entre
elles par quelque bout; c'est ce qui arrive aux lois que, par quelque
interprétation détournée, forcée et indirecte, on assortit à chacun des
cas qui se présentent.
=Imperfection des lois; exemples d'actes d'inhumanité et de forfaits
judiciaires auxquels elles conduisent; combien de condamnations plus
criminelles que les crimes qui les motivent!=--Les lois morales
afférentes aux devoirs particuliers de chacun vis-à-vis de soi-même
étant, comme nous le voyons, si difficiles à dresser, il n'est pas
étonnant que celles qui gouvernent des individus en si grand nombre
le soient plus encore. Considérez les formes de la justice qui nous
régit: elles constituent un vrai témoignage de l'imbécillité humaine,
tant elles présentent de contradictions et d'erreurs! La faveur et
la rigueur qu'on y trouve, et il s'en trouve tant que je ne sais
si l'impartialité y existe aussi souvent, sont des maladies, des
difformités qui font partie intégrante de la justice et sont dans son
essence.--Des paysans, au moment même où j'écris, viennent m'avertir
en toute hâte qu'ils ont aperçu à l'instant, dans une forêt qui
m'appartient, un homme meurtri de cent coups, respirant encore, qui
leur a demandé de lui donner par pitié de l'eau et un peu d'aide pour
se soulever. Ils n'ont pas osé l'approcher, disent-ils, et se sont
enfuis, de peur d'être attrapés par les gens de justice, comme il
arrive à ceux rencontrés près d'un homme assassiné, et d'avoir à rendre
compte de l'accident, ce qui eût été leur ruine complète, n'ayant ni
le moyen ni l'argent nécessaires pour démontrer leur innocence. Que
pouvais-je leur dire? il est certain qu'en satisfaisant à ce devoir
d'humanité, ils se fussent compromis.
Combien avons-nous découvert d'innocents qui ont été punis sans,
veux-je dire, qu'il y ait de la faute des juges; et combien y en
a-t-il que nous ne connaissons pas?--Voici un fait arrivé de mon
temps: Des gens sont condamnés à mort pour homicide; l'arrêt est
sinon prononcé, du moins on est d'accord et ce qu'il doit porter est
arrêté. Là-dessus, les juges sont informés par les officiers d'une
cour voisine, ressortissant de la leur, que des prisonniers qu'ils
détiennent, avouent catégoriquement cet homicide et font sur cette
affaire une lumière indubitable. On délibère si, nonobstant, on doit
suspendre et différer l'exécution de l'arrêt rendu contre les premiers;
on considère la nouveauté du cas, ses conséquences sur les entraves qui
en résulteraient pour l'exécution des jugements; on envisage que la
condamnation a été juridiquement prononcée, que les juges n'ont aucun
reproche à se faire; en somme, ces pauvres diables sont immolés aux
formes de la justice.--Philippe de Macédoine, ou quelque autre, pourvut
à pareille difficulté de la manière suivante: Il avait, par un jugement
en règle, condamné un homme à une grosse amende envers un autre; la
vérité ayant été découverte quelque temps après, il se trouva qu'il
avait jugé contrairement à l'équité. D'un côté il y avait l'intérêt de
la cause qui était juste, de l'autre celui des formes judiciaires qui
avaient été bien observées; il satisfit aux deux, en laissant subsister
la sentence telle qu'elle était et compensant de ses propres deniers
le dommage fait au condamné. Mais là, l'accident était réparable;
mes gens, eux, furent irrémédiablement pendus. Combien ai-je vu de
condamnations plus criminelles que le crime pour lequel elles avaient
été prononcées!
=Montaigne partage l'opinion des anciens, qu'il est prudent, qu'on soit
accusé à tort ou à raison, de ne pas se mettre entre les mains de la
justice. Puisqu'il y a des juges pour punir, il devrait y en avoir pour
récompenser.=--Tout ceci me fait souvenir de ces principes qui avaient
cours jadis: «Celui qui veut le triomphe du droit dans les questions
générales, est obligé de le sacrifier dans les questions de détail;
l'injustice dans les affaires de peu d'importance, est le seul moyen de
faire que les grandes se règlent avec équité.» La justice humaine est
comme la médecine pour laquelle toute chose utile est, par cela même,
juste et honnête; cela répond à ce qu'admettent les Stoïciens: «que la
nature elle-même, dans la plupart de ses œuvres, va à l'encontre de
ce qui est juste»; les Cyrénaïques, «que rien n'est juste par soi-même;
ce sont les coutumes et les lois qui déterminent ce qui l'est et ce qui
ne l'est pas»; les Théodoriens, «que le larcin, le sacrilège, les actes
immoraux de toute nature sont justifiés aux yeux du sage, du moment
qu'il reconnaît qu'il peut y avoir profit». A cela, pas de remède,
et j'en suis arrivé à penser, comme Alcibiade, que je ne me livrerai
jamais, si j'en ai la possibilité, à un homme qui a droit de vie et
de mort sur moi, devant lequel mon honneur et ma vie dépendent du
talent et de l'habileté de mon avocat plus que de mon innocence.--Je ne
voudrais me risquer que devant une justice ayant qualité pour connaître
de mes bonnes actions comme de mes mauvaises, de laquelle j'aurais
autant à espérer qu'à craindre. Une indemnité n'est pas suffisante à
l'égard d'un homme qui fait mieux encore que de ne pas commettre de
faute. Notre justice ne nous présente que l'une de ses mains, encore
est-ce la main gauche; et quiconque, quel qu'il soit, ayant affaire à
elle, s'en tire toujours avec perte.
En Chine, les institutions et les arts, qui diffèrent considérablement
des nôtres et que nous ne connaissons qu'imparfaitement, l'emportent en
plusieurs points, par leur excellence, sur ce qui se passe chez nous.
Dans cet empire, où ni les anciens ni nous n'avons pénétré et dont,
d'après l'histoire, la population est si considérable et si diverse
de la nôtre, des officiers sont envoyés par le prince pour inspecter
l'état des provinces; et, de même qu'ils punissent ceux qui commettent
des malversations dans leur charge, ces officiers récompensent
d'autre part par de réelles libéralités ceux qui se sont distingués
dans l'exercice de leurs fonctions et ont fait plus que leur devoir
n'exigeait. On se présente à eux, non seulement pour satisfaire à ce
qu'on doit, mais pour être rémunéré; non pour être simplement payé de
ce qui vous est dû, mais * encore pour recevoir des gratifications.
=Il n'a jamais eu de démêlés avec la justice, et il est si épris de
liberté, qu'il irait n'importe où s'il sentait la sienne menacée.=--Nul
juge, Dieu merci, ne m'a encore parlé comme juge, en quelque cause que
ce soit, nous concernant moi ou un autre, au criminel comme au civil.
Je ne suis jamais entré dans une prison, pas même pour la visiter; mon
imagination m'en rend la vue désagréable, même du dehors. Je suis si
languissant de liberté, que si l'on me défendait l'accès de quelque
coin des Indes, j'en vivrais en quelque sorte plus mal à mon aise; et
tant que je trouverai un endroit où la terre et la mer soient libres,
je ne séjournerai pas dans un lieu où il faudrait me cacher. Mon Dieu,
que je souffrirais donc de la condition où je vois tant de gens,
astreints à demeurer en un point déterminé du royaume, auxquels sont
interdits l'entrée des grandes villes, des résidences royales, l'usage
des chemins publics, parce qu'ils ont transgressé les lois! Si celles
sous lesquelles je vis, me menaçaient seulement le bout d'un doigt, je
m'en irais immédiatement me ranger sous d'autres, où qu'il me faille
aller. Toute ma petite prudence, je l'emploie, durant les guerres
civiles qui nous affligent, à ce qu'elles n'entravent pas ma liberté
d'aller et de venir.
=Les lois n'ont autorité que parce qu'elles sont lois, et non parce
qu'elles sont justes. Quant à lui, il a renoncé à leur étude, c'est
lui seul qu'il étudie; pour le reste, il s'en remet simplement à la
nature.=--Les lois ont de l'autorité, non parce qu'elles sont justes,
mais parce qu'elles sont lois; c'est la base mystérieuse de leur
pouvoir; elles n'en ont pas d'autres, celle-ci leur suffit. Elles sont
souvent faites par des sots; plus souvent par des gens qui, en haine
de l'égalité, manquent d'équité; mais toujours par des hommes, qui
transportent dans leur œuvre leur frivolité et leur irrésolution.
Il n'est rien comme les lois pour commettre aussi largement et aussi
couramment de si lourdes fautes; quiconque leur obéit parce qu'elles
sont justes, n'est pas dans le vrai, c'est même la seule raison qui ne
puisse être invoquée. Les lois françaises prêtent quelque peu la main,
par leur déréglement et leur laideur, au désordre et à la corruption
qui se manifestent dans leur application et exécution; leur teneur
en est si peu claire et repose sur des principes si variables, que
ceux qui leur désobéissent, qui les interprètent, les appliquent et
les observent mal, sont excusables. Quelle que soit l'expérience que
nous ayons, celle qui nous vient de ce que nous voyons à l'étranger,
ne servira guère à nos institutions, tant que nous tirerons si peu
de profit de celles que nous nous sommes données à nous-mêmes, avec
lesquelles nous sommes plus familiarisés et qui, certes, suffisent bien
à nous instruire de ce qu'il nous faut.--Je m'étudie moi-même plus
que tout autre sujet; cette étude constitue toute ma physique et ma
métaphysique: «_Par quel art Dieu gouverne le monde? par quelle route
s'élève et se retire la lune? comment, réunissant son double croissant,
se retrouve-t-elle chaque mois dans son plein? d'où viennent les vents
qui commandent à la mer et quelle est l'influence de celui du midi?
quelles eaux forment continuellement les nuages? un jour viendra-t-il
qui détruira le monde_ (_Properce_)?--_Cherchez, vous que tourmente le
besoin d'approfondir les mystères de la nature_ (_Lucain_)». Dans ce
grand tout, je m'abandonne, ignorant et insouciant, à la loi générale
qui régit le monde; je la connaîtrai assez, quand j'en sentirai les
effets. Ma science ne peut la détourner de sa route; elle ne se
modifiera pas pour moi, ce serait folie de l'espérer; folie plus
grande encore de m'en tourmenter, puisque nécessairement elle est
la même pour tous, s'exerce au grand jour et s'applique à tous. La
bonté, la puissance de Celui qui le dirige, nous déchargent de toute
ingérence dans ce gouvernement. Les recherches, les contemplations
des philosophes ne servent d'aliment qu'à notre curiosité. Ils ont
grandement raison de nous renvoyer aux règles de la nature. Mais à
quoi sert une si sublime connaissance? ils falsifient ses règles et
nous la présentent elle-même avec un visage maquillé, si haut en
couleurs et tellement sophistiqué, qu'il en résulte tous ces portraits
si différents d'un sujet si constamment le même.--La nature nous a
pourvus de pieds pour marcher; nous lui devons aussi la prudence,
pour nous guider dans la vie. Cette prudence n'est pas, comme on l'a
imaginé, un composé de finesse, de force et d'ostentation; comme la
nature elle-même, elle est facile, tranquille, salutaire et de la plus
grande efficacité, comme a dit quelqu'un, chez celui qui a le bonheur
de savoir l'employer naïvement et à propos, c'est-à-dire naturellement.
S'abandonner tout simplement à la nature, est la manière la plus sage
de se confier à elle. Oh! que l'ignorance et l'absence de curiosité
constituent un doux, un moelleux et sain oreiller pour y reposer une
tête bien pondérée.
=Que ne prêtons-nous plus d'attention à cette voix intérieure qui est
en nous et suffit pour nous guider? Quand nous constatons que nous
nous sommes trompés en une circonstance, ne devrions-nous pas être en
défiance à tout jamais dans les circonstances analogues?=--J'aimerais
mieux bien saisir ce qui se passe en moi, que de bien comprendre
Cicéron. Par l'expérience que j'ai de moi, j'ai assez de quoi devenir
sage, si j'étais bon écolier. Qui se remémore les accès de colère
qu'il a eus et jusqu'où cette fièvre l'a emporté, voit combien cette
passion est laide, plus que ne le fait apercevoir Aristote, et il en
conçoit contre elle une haine mieux justifiée. Qui se souvient des maux
qu'il a soufferts, de ceux dont il a été menacé, des circonstances
sans gravité qui ont pu le troubler, se prépare par là aux agitations
futures et à bien juger son état. La vie de César ne nous est pas d'un
exemple plus efficace que la nôtre; que ce soit celle d'un empereur ou
celle d'un homme du peuple, c'est toujours une vie en butte à tous les
accidents humains. Prêtons l'oreille à cette voix intérieure, elle nous
dira tout ce qu'il nous importe particulièrement de connaître.--Celui
qui se souvient de s'être si grandement et si souvent trompé en s'en
rapportant à son propre jugement, n'est-il pas un sot de n'en pas être
à tout jamais en défiance? Quand j'arrive à être convaincu, par les
raisons qu'on m'oppose, que mon opinion est erronée, ce n'est pas tant
ce qui vient de m'être dit et mon ignorance dans ce cas particulier
que je retiens, ce serait de peu de profit; c'est d'une façon plus
générale ma débilité, la trahison de mon entendement que je constate,
et j'en conclus que tout l'ensemble est à réformer. Dans toutes mes
erreurs je fais de même et je sens que cette règle m'est de grande
utilité dans la vie; je ne regarde pas, en l'espèce, le fait comme une
pierre qui accidentellement me fait broncher; il me révèle qu'il est
à craindre que mon allure ne soit, en tout, autre qu'il ne faut, et
me dispose à la régler. Savoir qu'on a dit ou fait une sottise, n'est
rien; ce qu'il faut apprendre c'est qu'on n'est qu'un sot, chose de
bien autre conséquence et bien autrement importante à connaître. Les
faux pas que ma mémoire me fait si souvent commettre, lors même qu'elle
est le plus sûre d'elle-même, ne sont pas inutiles. Maintenant, elle a
beau me jurer qu'elle est certaine d'elle-même, je n'y crois plus; la
première objection qu'on fait à son témoignage me met sur mes gardes,
et je n'oserais me fier à elle pour quelque chose de sérieux, ni m'en
porter garant quand il s'agit de choses accomplies pour autrui; au
point que si ce que je fais faute de mémoire, d'autres ne le faisaient
plus souvent encore par mauvaise foi, je croirais toujours sur un
fait ce qu'un autre en dit, plutôt que ce que j'en dis moi-même.--Si
chacun épiait de près les effets et les circonstances des passions
qui le dominent, comme je l'ai fait moi-même pour celles dont je suis
atteint, il les verrait venir et ralentirait un peu leur violence
et leur course. Elles ne nous sautent pas toujours à la gorge du
premier coup; elles commencent par nous menacer, puis nous envahissent
par degré: «_Ainsi l'on voit, au premier souffle des vents, la mer
blanchir, s'enfler peu à peu, soulever ses ondes et bientôt, du fond
des abîmes, porter ses vagues jusqu'aux nues_ (_Virgile_).» Le jugement
tient chez moi la première place, du moins s'y applique-t-il avec soin.
Il laisse mes appétits aller leur train; ni la haine, ni l'amitié, ni
même l'affection que je me porte à moi-même ne l'altèrent et ne le
corrompent; et, s'il ne peut modifier les autres éléments de moi-même
comme il le conçoit, toujours est-il qu'il ne se laisse pas pervertir
par eux: il fait jeu à part.
=Se connaître soi-même est la science capitale; celui qui sait,
hésite et est modeste; l'ignorant est affirmatif, querelleur et
opiniâtre.=--Cet avertissement «de se connaître soi-même» doit être
pour chacun d'une importance capitale, puisque le dieu de science et
de lumière la fit inscrire au fronton de son temple, comme comprenant
tout ce qu'il avait à nous conseiller; Platon dit que la prudence
n'est autre que la mise en application de cette maxime et Socrate,
dans Xénophon, la développe avec grands détails. En toute science,
ceux-là seuls qui s'en occupent en aperçoivent les difficultés et les
obscurités, car il faut encore certaine connaissance pour remarquer
qu'on ignore; c'est en poussant une porte, qu'on sait si elle nous est
fermée. C'est ce qui a donné naissance à cet aphorisme de l'école de
Platon qui semble n'être qu'un simple trait d'esprit: «Ceux qui savent
n'ont pas à s'enquérir, puisqu'ils savent; ceux qui ne savent pas,
n'ont pas davantage à le faire, puisque pour s'enquérir il faut savoir
ce dont on s'enquiert.» Ici «se connaître soi-même» signifie que, bien
que chacun se montre très affirmatif, satisfait de lui-même et se
croit suffisamment entendu, de fait il ne sait rien, comme le démontre
Socrate à Euthydème. Moi, qui ne pense pas autrement, je trouve que
ces paroles ont une profondeur et sont d'une variété d'application si
infinie, que ce que j'apprends n'a d'autre résultat que de me faire
sentir combien il me reste à apprendre. A ma faiblesse si souvent
constatée, je dois ma disposition d'esprit à la modestie, à obéir aux
croyances qui me sont d'obligation, à apporter un calme constant et
de la modération dans mes opinions, et la haine que j'éprouve pour
cette arrogance importune et querelleuse, ennemie capitale de toute
discipline et de toute vérité, de ceux qui ne croient et ne se fient
qu'à eux-mêmes. Écoutez-les professer; les premières sottises qu'ils
mettent en avant, ils les formulent dans un langage de prophète et de
législateur: «_Rien n'est plus honteux que d'affirmer et de décider,
avant d'avoir compris et de savoir_ (_Cicéron_).»--Aristarque disait
qu'on avait à peine trouvé anciennement sept sages dans le monde
entier et que, de son temps, on aurait peine à trouver sept ignorants;
n'aurions-nous pas plus de raison que lui, de le dire de notre
époque? L'affirmation et l'opiniâtreté sont des signes indéniables de
la bêtise: tel convaincu d'ignorance cent fois par jour, se pavane
nonobstant aussi affirmatif, aussi entier dans ses dires après
qu'avant; vous diriez que depuis sa dernière avanie, on lui a infusé
quelque âme nouvelle et retrempé l'entendement, ainsi qu'il arrivait
à cet ancien fils de la Terre qui reprenait une ardeur et une force
nouvelles dans chacune de ses chutes: «_qui, lorsqu'il avait touché sa
mère, sentait une nouvelle vigueur renaître dans ses membres épuisés_
(_Lucain_)»; cet entêté imbécile pense peut-être reprendre un nouvel
esprit pour recommencer une nouvelle lutte. C'est par expérience que
j'accuse l'ignorance humaine d'être, d'après moi, ce que produit de
plus certain l'école du monde. Ceux qui ne veulent pas reconnaître
qu'il en est ainsi, soit par mon propre exemple, à la vérité sans
conséquence, soit par le leur, qu'ils le reconnaissent par ce qu'en
pensait Socrate, le maître des maîtres, dont Antisthène disait à ses
disciples: «Allons, vous et moi, écouter Socrate; là, je serai disciple
au même degré que vous.» Ce même philosophe, dissertant sur ce dogme de
la secte des Stoïciens à laquelle il appartenait, «que la vertu suffit
à assurer le bonheur de la vie et que l'on n'avait besoin de rien
autre», ajoutait: «sinon de la force d'âme de Socrate».
=Étudiant sans cesse les autres pour se mieux connaître, Montaigne
en était arrivé à les juger avec assez de discernement. Quel service
on rend à qui sait l'entendre, de lui dire avec franchise ce qu'on
pense de lui!=--L'attention que, depuis si longtemps, j'apporte à
me considérer, me dispose à juger aussi des autres avec assez de
discernement, et il est peu de choses dont je parle avec plus de
compétence et de réussite. Il m'est arrivé souvent de voir et de
distinguer plus exactement qu'ils ne s'en rendaient compte eux-mêmes,
les bonnes et mauvaises dispositions en lesquelles se trouvaient mes
amis; il en est que j'ai étonnés par l'exactitude de mes indications
et que j'ai mis en garde contre eux-mêmes. Habitué depuis l'enfance à
étudier ma vie en me mirant dans celle des autres, j'ai acquis, sous ce
rapport, une réelle aptitude à les scruter; et, pour peu que j'y pense,
je ne laisse guère échapper rien de ce qui se produit autour de moi
pouvant y aider: contenances, humeurs, raisonnements. J'étudie tout,
ce qu'il me faut éviter comme ce qu'il me faut imiter. Aussi, chez mes
amis, je reconnais, par ce qu'ils font, l'état d'âme dans lequel ils se
trouvent; non cependant pour classer en genres et en chapitres cette
infinie variété d'actions si diverses par leur nature et leur forme,
et rattacher ensuite ces premiers groupes à des classes et ordres déjà
déterminés, «_car on ne saurait dire tous les noms, ni distinguer
toutes les espèces, tant le nombre en est grand_ (_Virgile_)». Aux
savants de parler et émettre ce qui leur vient à l'idée en bien
précisant et entrant dans le détail; chez moi qui ne vois que ce que
l'usage m'apprend sans qu'aucune règle me guide, les appréciations ne
prennent corps qu'à la longue, comme * chose qui ne peut se dire tout
d'une fois et en bloc, tout n'étant pas à l'unisson et parfaitement
réglé dans les âmes communes et d'ordre inférieur comme sont les
nôtres. La sagesse est un bâtiment solide et qui constitue un tout;
chaque pièce y a sa place et porte sa marque: «_Il n'y a que la sagesse
qui soit tout entière renfermée en elle-même_ (_Cicéron_).» Je laisse
aux artistes, et ne sais s'ils en viennent à bout quand il s'agit de
choses si confuses, si ténues, où le hasard a tant de part, de ranger
par catégories ces variétés infinies de physionomies, de fixer nos
indécisions et d'y introduire de l'ordre. Non seulement je trouve
difficile de rattacher nos actions les unes aux autres, mais, même pour
chacune, de lui trouver une qualité essentielle qui permette de la
désigner d'une manière qui lui soit propre, tant elles apparaissent
multiples et sous des aspects divers, suivant le point de vue où l'on
se place.--On estime que les natures comme celle de Persée, roi de
Macédoine, sont rares: «Son esprit ne se préoccupait d'aucune façon
d'être, il menait indifféremment tous les genres de vie, et avait des
habitudes si libres en leur essor et si changeantes que ni lui-même, ni
les autres ne pouvaient déterminer ce qu'il était.» Cette peinture me
paraît pouvoir s'appliquer à peu près à tout le monde, et, par-dessus
tout, à quelqu'un que j'ai vu taillé sur le même modèle et duquel on
pourrait, je crois, dire avec plus d'exactitude encore qu'«il est mal
équilibré, allant toujours sans motif plausible d'un extrême à l'autre;
sa vie, qui se passe sans éclat, ne présente ni revers, ni contrariétés
sérieuses; il n'a aucune faculté nettement caractérisée; il est
vraisemblable que ce qu'on pourra en supposer un jour, c'est qu'il
affecte et s'étudie à passer pour un être qu'on ne peut pénétrer».--Il
faut des oreilles bien résistantes pour s'entendre juger franchement;
et, comme il est peu de monde qui puisse le souffrir sans mordre, ceux
qui se hasardent à nous rendre ce service, nous donnent un témoignage
d'amitié qui n'est pas ordinaire; car c'est aimer sincèrement que de
risquer de nous blesser et de nous offenser pour notre bien. Je trouve
rude de juger quelqu'un dont les mauvaises qualités l'emportent sur les
bonnes; chez celui qui veut juger l'âme d'autrui, Platon exige trois
qualités: capacité, bienveillance et hardiesse.
=Montaigne estime qu'il n'eût été bon à rien, sauf à parler librement
à un maître auquel il eût été attaché, à lui dire ses vérités et faire
qu'il se connût lui-même; pareil censeur bénévole et discret serait
chose précieuse pour les rois, auxquels la gent maudite des flatteurs
est si pernicieuse.=--On me demandait une fois à quoi je pensais que
j'eusse été bon, si on se fût avisé de m'employer quand j'étais en
âge de servir: «_alors qu'un sang plus vif courait dans mes veines
et que la vieillesse jalouse n'avait pas encore blanchi mes tempes_
(_Virgile_)». A rien, répondis-je; et je me pardonne volontiers de ne
savoir faire quoi que ce soit qui m'eût fait l'esclave de quelqu'un.
Mais j'eusse été capable de dire ses vérités à mon maître et de
contrôler ses mœurs, s'il l'eût voulu. Je ne l'aurais pas fait en
gros, en mettant en œuvre les procédés des écoles de philosophie,
procédés dont je ne sais pas user et que je ne vois pas avoir produit
de réels changements chez ceux qui les connaissent; mais en l'observant
pas à pas, aux moments opportuns, jugeant par moi-même ses faits et
gestes, un à un, simplement, naturellement, lui faisant voir ce que
communément on pensait de lui à l'encontre de ce qu'auraient pu lui
dire ses flatteurs. Il n'est pas un de nous qui ne vaudrait moins que
les rois, s'il était continuellement corrompu, comme ils le sont,
par cette engeance maudite. Comment ne le seraient-ils pas, alors
qu'Alexandre, grand roi en même temps que grand philosophe, ne put
s'en défendre? J'aurais eu assez de fidélité, de jugement et de
liberté pour cela.--Une semblable charge ne serait pas attitrée, sans
quoi elle perdrait son efficacité et son mérite; c'est un rôle qui
ne saurait être dévolu indifféremment à tout le monde, car la vérité
elle-même n'a pas le privilège de pouvoir être dite à toute heure et
sur toutes choses; son usage, si noble qu'il soit, est circonscrit et
a ses limites. Il arrive souvent, étant donné le monde tel qu'il est,
que la rapporter à l'oreille du prince, non seulement ne sert de rien,
mais peut être nuisible, et même constituer une injustice à son égard;
car on ne me fera pas croire qu'une remontrance, même dictée par un
sentiment pieux, ne puisse être une faute et que l'intérêt de la chose
qui la motive ne doive souvent céder à celui qu'il y a à respecter les
convenances. Je voudrais, pour un tel métier, un homme satisfait de son
sort, «_qui voulût être ce qu'il est, et rien de plus_ (_Martial_)», et
qui soit né dans une situation sociale moyenne, parce que d'une part,
ne redoutant pas de faire tort par là à son avancement, il n'aurait pas
crainte de toucher vivement et profondément le cœur du maître, et
que, de l'autre, étant de condition moyenne, il lui serait plus facile
d'être en communication avec toutes sortes de gens. Ce soin ne devrait
incomber qu'à un seul; attribuer le privilège d'une telle liberté et
familiarité à plusieurs, entraînerait des atteintes au respect qui
auraient leurs inconvénients; surtout, et pour cette même raison, je
requerrais de lui le silence le plus absolu.
Un roi n'est pas à croire quand, pour se faire gloire, il se vante de
supporter avec constance les attaques de ses ennemis, tandis que, pour
son profit et se corriger, il ne peut souffrir la liberté de langage
d'un ami qui n'a d'autre but que d'éveiller son attention, le reste
dépendant de lui. Or, il n'est pas de catégorie d'hommes qui, plus
qu'eux, ait besoin de sincères avertissements émis en toute liberté.
Leur vie se passe en public; ils ont à se concilier l'opinion de tant
de gens témoins de leurs actes, que, la coutume étant de leur taire
tout ce qui pourrait leur faire modifier leur manière d'être, ils se
trouvent, sans s'en apercevoir, encourir la haine et la malédiction de
leurs peuples par des circonstances qu'il leur eût été souvent possible
d'éviter, sans même que ce fût au détriment de leurs plaisirs, s'ils
avaient été avertis et redressés à temps. D'ordinaire leurs favoris
regardent à leurs propres intérêts plus qu'à celui de leur maître;
et cela leur réussit, car il n'est que trop vrai que la plupart des
services qu'une véritable amitié peut rendre à un souverain, sont rudes
et périlleux à entreprendre; aussi demandent-ils non seulement beaucoup
d'affection et de franchise, mais encore du courage.
=Ses Essais sont, à son avis, un cours expérimental, fait sur lui-même,
d'idées afférentes à la santé de l'âme et à celle du corps; il va
donner ci-après un aperçu du régime qu'il a observé toute sa vie
durant.=--En somme, toutes ces boutades que j'entasse ici pêle-mêle,
constituent une sorte de recueil des essais auxquels je me suis livré
dans le cours de ma vie; ce qui s'y trouve, afférent à la santé de
l'âme, fournit, sur bien des points, nombre d'exemples qui peuvent
instruire, pourvu qu'on prenne le contre-pied de ce que j'ai dit ou
fait moi-même. Quant à ce qui est de la santé du corps, personne
n'est à même d'en parler avec plus d'expérience que moi, car sur ce
point l'expérience est chez moi dans toute sa pureté, elle n'y a été
ni corrompue ni altérée par les pratiques de l'art, ou par des idées
préconçues; et quand il est question de médecine, elle est là dans son
domaine, la raison lui cède complètement la place. Tibère disait que
quiconque avait vécu vingt ans, devait être en état de savoir ce qui
lui était nuisible ou salutaire, et à même de se passer de médecin.
C'est une manière de voir qu'il pouvait tenir de Socrate, lequel
recommandait très fort à ses disciples, comme une étude de première
importance, celle de leur santé; ajoutant qu'il était difficile qu'un
homme de jugement s'observant dans ses exercices, son boire et son
manger, ne discernât pas mieux que tout médecin ce qui lui était bon ou
mauvais.--La médecine faisant profession d'avoir toujours l'expérience
pour pierre de touche dans ses opérations, Platon dit avec raison que
pour être de vrais médecins, il faudrait que ceux qui entreprennent
d'exercer cet art, aient passé par toutes les maladies qu'ils veulent
guérir, par tous les accidents et circonstances sur lesquels ils ont
à prononcer. Il serait donc rationnel qu'ils aient eu les maladies
syphilitiques pour savoir les traiter; et, en vérité, je m'en fierais
davantage à qui ce serait le cas, parce que les autres nous guident
comme celui qui peint la mer, les écueils et les ports, assis devant
sa table, sur laquelle il fait en toute sécurité évoluer l'image d'un
navire; mettez-le en présence de la réalité, il ne sait comment s'y
prendre. Ils décrivent nos maux à la manière d'un tambour de ville qui
publie un cheval ou un chien perdu: il est, dit-il, de telle couleur,
de telle taille, a les oreilles de telle façon; mais présentez-le lui,
il ne le reconnaîtra seulement pas. Pour Dieu! que la médecine me soit
un jour d'un secours efficace et indiscutable, comme je crierais de
bonne foi: «_Enfin, je reconnais une science dont je vois les effets_
(_Horace_)!» Les arts qui promettent de nous tenir le corps et l'âme
en santé, nous promettent beaucoup, mais aussi il n'y en a pas qui
tiennent moins ce qu'ils promettent. De notre temps ceux qui exercent
ces professions sont, de nous tous, ceux chez lesquels on en constate
le moins les effets; tout ce qu'on peut dire d'eux, c'est qu'ils
vendent des drogues médicinales; mais qu'ils soient médecins, on ne
peut en convenir.--J'ai assez vécu pour constater quelles pratiques
m'ont conduit aussi loin; pour qui voudrait en goûter, comme j'en ai
fait l'essai, il peut me tenir pour à même de le renseigner. En voici
quelques-unes que je relate telles que le souvenir m'en vient; bien que
je n'aie pas de façon de faire qui n'ait varié suivant les accidents
qui me sont survenus, il est cependant certaines de ces pratiques que
j'ai suivies plus que d'autres; j'enregistre ici celles dont j'ai usé
le plus souvent jusqu'à cette heure.
=Montaigne conservait le même genre de vie qu'il fût malade ou bien
portant; il fuyait la chaleur émanant directement du foyer.=--Mon genre
de vie est le même que je sois malade ou bien portant; je fais toujours
usage du même lit, mes heures ne varient pas, je mange et bois les
mêmes choses; je n'ajoute rien, seulement je me modère plus ou moins,
suivant ma force ou mon appétit. Ma santé, c'est le maintien sans
complication de mon état habituel. La maladie amène, il est vrai, une
rupture d'équilibre dans un sens, mais si j'en croyais les médecins,
ils le détermineraient dans l'autre, et, grâce à ma mauvaise fortune et
à leur art, je serais alors complètement jeté hors de ma route.--Je ne
crois à rien plus fermement qu'à ceci: Que je ne saurais être incommodé
par les choses auxquelles je suis depuis si longtemps accoutumé; c'est
à nos habitudes à arranger notre vie comme cela leur plaît: elles sont
toutes-puissantes à cet égard, elles sont le breuvage de Circé qui
transforme nos natures comme bon lui semble. Combien de nations, à
trois pas de nous, estiment ridicule notre crainte du serein, qui nous
paraît à nous avoir une action si nuisible; et combien s'en moquent nos
bateliers et nos paysans! Vous rendez un Allemand malade en le faisant
coucher sur un matelas, comme un Italien sur la plume, et un Français
sans rideau et sans feu. L'estomac d'un Espagnol ne résiste pas à la
manière dont nous mangeons; ni le nôtre à boire comme les Suisses.--A
Augsbourg, un Allemand m'a amusé en s'élevant contre l'incommodité de
nos foyers, auxquels il faisait le même reproche que celui dont nous
usons pour condamner leurs poêles; et, en vérité, cette chaleur lourde,
l'odeur qui, lorsqu'ils sont échauffés, se dégage des matériaux dont
ils sont construits, portent à la tête chez la plupart de ceux qui n'y
sont pas habitués; c'est là un effet auquel j'échappe. Mais, en somme,
la chaleur qu'ils donnent est égale, constante, pénètre partout; ils ne
produisent ni flamme, ni fumée; on ne reçoit pas, comme chez nous, le
vent qui s'introduit par le conduit de nos cheminées; tout cela fait
que ce mode de chauffage supporte bien la comparaison avec le nôtre.
Que n'imitons-nous l'architecture romaine? On dit qu'anciennement à
Rome le feu se faisait en dehors et en contre-bas des maisons, d'où la
chaleur se communiquait dans toute l'habitation par des tuyaux qui,
logés dans l'épaisseur des murs, embrassaient tout le pourtour des
locaux qu'ils devaient échauffer, ce que j'ai vu clairement décrit dans
je ne sais quel passage de Sénèque. Mon Allemand m'entendant louer les
commodités et les beautés de sa ville qui, certes, le mérite, se mit à
me plaindre de ce que je devais la quitter, et, parmi les inconvénients
que je devais rencontrer ailleurs, plaça en première ligne les maux de
tête que les cheminées m'y occasionneraient. Il avait entendu quelqu'un
s'en plaindre et s'imaginait que cela nous était particulier, ne
s'apercevant pas par habitude qu'il en était de même chez lui.--Toute
chaleur produite par le feu m'affaiblit et m'alourdit; Evenus disait
que le feu est le meilleur condiment de l'existence, j'use de
préférence de tout autre moyen pour échapper au froid.
=Les coutumes d'un pays sont parfois le contraire de celles de quelque
autre nation. Tendance que nous avons à aller chercher ailleurs,
dans l'antiquité notamment, des arguments que notre époque nous
fournirait amplement.=--Nous n'estimons pas les vins provenant du
tonneau quand déjà il est bas; en Portugal, le fumet en est très prisé
et ces vins sont servis sur la table des princes. De fait, chaque
nation a des coutumes et des usages qui non seulement sont inconnus
à d'autres nations, mais qui y paraissent sauvages et étonnants.
Quelle appréciation porter sur ce peuple, qui ne tient compte que des
témoignages imprimés, qui ne croit les hommes que dans leurs livres, et
la vérité que si elle est d'un âge respectable? Nos sottises, d'après
lui, acquièrent de la dignité quand nous les avons mises sous presse;
et dire: «je l'ai lu», au lieu de: «je l'ai entendu dire», a pour lui
une valeur bien autrement grande. Moi, qui ai même foi dans ce qui sort
de la bouche des hommes qu'en ce qui vient de leur main, qui sais qu'on
écrit aussi indiscrètement que l'on parle, et qui estime mon siècle
autant qu'un autre des temps passés, je crois aussi volontiers un ami
qu'Aulu-Gelle et Macrobe, ce que j'ai vu que ce qu'ils ont écrit; et,
de même qu'on ne tient pas la vertu pour plus grande parce qu'elle
date depuis plus longtemps, je pense que la vérité n'est pas plus sage
de ce qu'elle est plus vieille. Je dis souvent que c'est pure sottise
de recourir aux exemples que nous trouvons à l'étranger et que l'on
prône tant dans les écoles; les temps actuels nous en fournissent aussi
abondamment qu'aux époques d'Homère et de Platon. L'idée contraire ne
proviendrait-elle pas de ce que nous nous attachons plus à l'honneur de
reproduire une citation qu'à la vérité de ce que nous exposons, comme
si, en empruntant ses arguments à la boutique de Vascosan ou à celle de
Plantin, on prouvait davantage qu'en s'appuyant sur ce qui se voit dans
son village? ou bien encore de ce que nous n'avons pas assez d'esprit
pour analyser et faire ressortir la valeur de ce qui se passe sous nos
yeux et l'apprécier assez finement pour en tirer des conclusions? Car
dire que l'autorité nous manque pour faire qu'on ajoute foi à notre
témoignage, ne se peut admettre; d'autant que, à mon avis, les choses
les plus ordinaires, les plus communes, les plus connues pourraient,
si nous savions trouver la meilleure manière de nous y prendre, nous
mettre en présence des plus grands miracles de la nature, et nous
fournir les plus merveilleux exemples, surtout quand nos observations
portent sur les actions humaines.
=Exemples de quelques singularités résultant de l'habitude.=--Laissant
donc, sur ce sujet, les exemples que je connais par les livres, tels
que celui que cite Aristote, d'Andron l'Argien qui traversait sans
boire les sables arides de la Libye, j'ai ouï dire, devant moi, à un
gentilhomme qui a rempli honorablement plusieurs charges, qu'il était
également allé sans boire, de Madrid à Lisbonne, en plein été. C'est un
homme très vigoureux pour son âge et qui n'a rien d'extraordinaire dans
les habitudes courantes de la vie, si ce n'est de demeurer, m'a-t-il
dit, deux ou trois mois, voire même une année, sans boire. Il sent de
l'altération, mais il la laisse passer, et dit que c'est un appétit qui
se dissipe aisément de soi-même, et que, lorsqu'il boit, c'est plus par
caprice que par besoin ou plaisir.
Autres exemples d'autre sorte. Il n'y a pas longtemps, je rencontrai
l'un des hommes les plus savants de France, d'entre ceux possédant une
grande fortune. Il travaillait dans un des coins d'une salle qu'on lui
avait garnie de tapisseries, et, autour de lui, ses valets, sans se
gêner, faisaient un grand vacarme. Il me dit, et Sénèque en rapporte
autant de lui-même, que ce tintamarre lui allait fort, ce tapage
ramenant en quelque sorte sa pensée en lui, comme si, pour échapper au
bruit, il était obligé de se replier sur lui-même, de se concentrer,
pour pouvoir méditer. En étudiant à Padoue, il avait si longtemps
travaillé dans un local où s'entendaient continuellement le roulement
des voitures et le tumulte de la place, qu'il s'était habitué non
seulement à n'en être pas incommodé, mais à ne pouvoir même s'en passer
pour bien travailler.--Socrate répondait à Alcibiade qui s'étonnait de
ce qu'il pouvait supporter les criailleries continuelles de sa femme:
«Cela me fait comme, à ceux qui y sont habitués, le bruit continu des
norias qui servent à puiser l'eau.»--Je suis tout le contraire, j'ai
l'esprit impressionnable et facile à distraire; aussi quand je suis mal
disposé, le moindre bourdonnement de mouche m'est insupportable.
Sénèque, dans sa jeunesse, s'était fortement appliqué, à l'exemple de
Sextius, à ne rien manger qui eût eu vie; cela dura un an et il s'en
trouvait bien, nous dit-il. Il y renonça uniquement pour qu'on ne le
soupçonnât pas d'être favorable à certaines religions nouvelles, en
suivant cette règle qu'elles prônaient. Il s'était également mis, vers
le même temps, comme le recommande Attale, à ne plus coucher sur des
matelas cédant sous le poids du corps et, jusqu'à la fin de ses jours,
il n'en employa que de résistants; ce que l'usage faisait considérer
à son époque comme acte d'austérité de sa part, nous le tenons
aujourd'hui pour du raffinement.
=Nos goûts sont susceptibles de se modifier quand nous nous y
appliquons; il faut faire en sorte, surtout quand on est jeune, de
n'en avoir aucun dont nous soyons les esclaves.=--Regardez combien est
différente ma manière de vivre de celle de mes valets de ferme; combien
les Scythes et les Indiens diffèrent de moi comme force et comme
tournure.--J'ai retiré de la mendicité, pour les prendre à mon service,
des enfants qui, bientôt après, m'ont quitté, abandonnant ma cuisine
et ma livrée, pour revenir à leur existence première; depuis, j'en ai
rencontré un qui, pour son dîner, ramassait des moules dans la rue et
que ni mes prières, ni mes menaces n'ont pu détourner de la saveur et
de la douceur qu'il trouvait à vivre ainsi dans l'indigence. Les gueux
ont leurs magnificences et leurs voluptés, tout comme les riches; on
dit même qu'ils ont une hiérarchie et des dignitaires tout comme dans
l'ordre social.--Ce sont là des effets de l'entraînement, qui peut non
seulement nous amener à tel genre de vie qu'il lui plaît (et, disent
les sages, il est bon de s'arrêter au meilleur qui, de ce fait, se
trouvera facilité), mais aussi nous préparer aux changements et aux
variations qui peuvent survenir; et c'est le plus noble et le plus
utile des apprentissages que nous puissions faire. Les meilleures des
qualités physiques qui me sont propres, c'est de me prêter à tout et
que rien ne me soit indispensable; j'ai des penchants qui me sont plus
personnels, auxquels je reviens plus fréquemment et qui me sont plus
agréables que d'autres, mais avec bien peu d'efforts je m'en détourne,
et très aisément j'en adopte qui sont tout le contraire. Un jeune homme
doit introduire du trouble dans ce qu'il s'est imposé comme règle, afin
que sa vigueur soit toujours en éveil, ne s'altère pas et n'arrive à
l'énervement; il n'y a pas de train de vie si sot et si débile, que
celui de qui est astreint à une discipline et un règlement constants:
«_Veut-il se faire porter jusqu'à la première borne milliaire, l'heure
est prise dans son traité d'astrologie; s'est-il frotté le coin de
l'œil et lui en cuit-il, le collyre devra être composé d'après son
horoscope_ (_Juvénal_)». S'il m'en croit, il ira jusqu'à commettre
des excès, autrement la moindre débauche l'abat, et il devient gênant
et désagréable en société. Ce qu'il y a de plus fâcheux pour un
homme du monde, c'est d'être d'une délicatesse l'obligeant à un mode
d'existence particulier, et c'est le cas s'il ne peut se plier et
s'assujettir à toutes les exigences. Il y a de la honte à ne pas faire
par impuissance, ou à ne pas oser ce qu'on voit faire à ses compagnons;
les gens de ce tempérament n'ont qu'à rester chez eux et observer leur
régime. Nulle part une semblable attitude ne convient; mais, dans la
profession des armes, c'est un vice capital qui ne peut s'admettre,
parce que l'homme de guerre, ainsi que le disait Philopœmen, doit
être accoutumé à toutes les variations et irrégularités de la vie.
=Habitudes qu'avait contractées Montaigne dans sa vieillesse; passer
la nuit au grand air l'incommodait, soin qu'il mettait à se tenir
le ventre libre.=--Quoique j'aie été dressé, autant qu'on l'a pu,
à la liberté et à l'indifférence, je ne m'en suis pas moins, en
vieillissant, arrêté davantage par nonchalance à certaines manières de
faire (mon âge ne me permet plus de me corriger, je ne peux désormais
que chercher à me maintenir dans mon état actuel), et l'habitude a
déjà, sans que j'y pense, si bien imprimé en moi son caractère à
l'égard de certaines choses, que c'est pour moi faire des excès, que
de m'en départir.--Je ne puis sans m'y entraîner: dormir à la belle
étoile; manger entre mes repas; me coucher après déjeuner ou souper,
sans mettre un assez grand intervalle, comme qui dirait trois * longues
heures; m'unir à la femme, si ce n'est avant de m'endormir; entrer en
sa possession, en restant debout; demeurer en sueur; boire de l'eau ou
du vin purs; rester longtemps la tête découverte; me faire couper les
cheveux après dîner; je ne me passerais pas de gants plus malaisément
que de chemise; c'est un besoin pour moi de me laver chaque fois au
sortir de table et lorsque je me lève; avoir un ciel de lit et des
rideaux me semble de première nécessité.--Je dînerais sans nappe, mais
il ne me siérait pas de me passer de serviette blanche à chaque repas,
comme cela se fait chez les Allemands; je les salis plus qu'ils ne le
font, eux et les Italiens, parce que j'ai peu recours aux cuillères
et aux fourchettes. Je regrette que l'usage n'ait pas pris de faire
comme j'ai vu commencer chez les rois, de changer de serviette, comme
d'assiette, à tous les services.--Nous savons que Marius, ce soldat
qui a tant peiné, devint, dans sa vieillesse, fort délicat sur la
boisson et qu'il ne buvait que dans une coupe affectée à son usage
personnel; moi, je préfère également certaine forme de verre, ne bois
pas volontiers dans un verre ordinaire, et n'aime pas à être servi par
le premier venu; tout verre en métal me déplaît auprès de ceux faits
d'une matière claire et transparente: il est besoin que mes yeux, dans
la mesure où ils le peuvent, participent à la jouissance qu'éprouve
mon palais.--C'est ainsi que je dois à l'usage certaines habitudes
efféminées. De son côté, la nature m'a aussi apporté les siennes,
telles que de ne pouvoir faire plus de deux repas complets en un jour,
sans surcharger mon estomac; non plus que de me passer complètement de
l'un d'eux, sans avoir des vents, la bouche desséchée et mon appétit
qui proteste.--Je suis incommodé si je demeure longtemps exposé au
serein; depuis quelques années lorsque, dans des circonstances de
guerre, j'y reste toute la nuit, ce qui est courant, au bout de cinq
ou six heures mon estomac commence à s'en trouver mal, j'éprouve de
violentes douleurs de tête, n'atteins pas le jour sans vomir, et, quand
les autres vont déjeuner, moi je vais dormir et suis ensuite aussi
dispos qu'avant. J'avais toujours entendu dire que le serein ne tombe
que lorsque vient la nuit; mais un seigneur que je fréquentais assez
longuement et intimement en ces dernières années, convaincu que le
serein est plus âpre et plus dangereux quand le soleil décline, une
heure ou deux avant son coucher, ce qui fait qu'il l'évite à ce moment
et ne s'inquiète pas de celui de la nuit, a failli me faire partager
non tant son raisonnement que ses sensations. Ainsi le doute même et
les recherches auxquelles nous nous livrons pour nous enquérir de ce
qui est vrai ou de ce qui ne l'est pas, agissent sur notre imagination
et nous changent!--Ceux qui cèdent brusquement à ces opinions diverses,
marchent à leur ruine complète; aussi combien je plains quelques
gentilshommes qui, par la sottise de leurs médecins, se sont, dans
toute la force de leur jeunesse, séquestrés de leur propre mouvement;
mieux vaut encore contracter un rhume, que de ne pouvoir plus jamais,
parce qu'on en a perdu l'habitude, vivre de la vie commune, dont nous
avons à faire si grand usage. Fâcheuse science vraiment que celle qui
nous gâte les heures les plus douces de l'existence! Attachons-nous
par tous les moyens à ce que nous possédons; le plus souvent on
s'affermit dans la possession, en s'y opiniâtrant, et on corrige son
tempérament, comme fit César, qui triompha du haut mal à force de le
mépriser et de lui résister. On doit adopter les règles qui sont les
meilleures mais non s'y assujettir, sauf à celles, s'il en existe, dont
l'observation est obligatoire et utile.
Les rois et les philosophes ont journellement à vider leurs intestins;
il en est de même des plus grandes dames. Ceux dont la vie se passe en
public, se doivent de garder un certain décorum; la mienne est obscure,
ne relève que de moi et bénéficie par suite de toutes les libertés qui
sont dans la nature; en outre, je suis soldat et gascon, un peu sujets
l'un et l'autre à l'indiscrétion; je puis donc dire de cet acte ce que
j'en pense. Il faut s'y livrer la nuit, à des heures déterminées; on y
arrive par l'habitude en s'y astreignant ainsi que j'y suis parvenu.
Mais il ne faut pas s'asservir, comme je l'ai fait en vieillissant, à
avoir besoin de local et de siège spécialement aménagés pour cet usage,
ni s'en trouver empêché parce que, par paresse, on aura trop différé;
toutefois, on est bien un peu excusable de rechercher du soin et de la
propreté là comme ailleurs, même quand il s'agit des choses les plus
malpropres: «_l'homme est de sa nature un animal propre et délicat_
(_Sénèque_)». De toutes les fonctions naturelles, c'est celle dans
laquelle il m'est le plus pénible d'être interrompu. J'ai vu beaucoup
de gens de guerre incommodés par le déréglement de leur ventre; le mien
et moi n'avons jamais failli au moment précis, qui est au saut du lit,
sauf quand une pressante occupation ou une maladie nous dérangent.
=Ce que les malades ont de mieux à faire, c'est de ne rien changer à
leur mode de vie habituel; lui-même ne s'est jamais abstenu de ce qui
lui faisait envie; il en a été ainsi des plaisirs de l'amour, qu'il
a commencé si jeune à connaître que ses souvenirs ne remontent pas
jusque-là.=--Je ne juge donc pas, comme je l'ai dit, que les malades
puissent mieux assurer leur rétablissement autrement qu'en s'en tenant
au genre de vie dans lequel ils ont été nourris et élevés; tout
changement, quel qu'il soit, nous étonne et nous blesse. Pouvez-vous
croire que les châtaignes puissent faire mal à un Périgourdin ou à un
Lucquois, le lait et le fromage aux gens de la montagne? En les leur
interdisant, non seulement vous changez leur mode d'existence, mais
vous leur en imposez un contraire au leur; c'est une modification à
laquelle même un homme bien portant ne saurait résister. Ordonnez à
un Breton qui a soixante-dix ans, de ne boire que de l'eau; enfermez
un homme de mer dans une étuve; défendez la promenade à un domestique
basque, c'est les priver de mouvement et finalement d'air et de
lumière: «_La vie est-elle d'un si grand prix, qu'on nous force à
renoncer à cesser de vivre pour prolonger notre existence? car je ne
pense pas qu'il faille mettre au nombre des vivants, ceux auxquels on
rend incommode l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire_
(_Pseudo-Gallus_).» Si les médecins ne font pas d'autre bien, ils font
du moins qu'ils préparent de bonne heure les patients à la mort, en
sapant peu à peu et réduisant en eux l'usage de ce que nous offre la
vie.
Que je fusse bien portant ou malade, je me suis d'ordinaire laissé
aller à satisfaire mes appétits; je donne une grande autorité à mes
désirs et à mes penchants; je n'aime pas à guérir le mal par le mal,
et je hais les remèdes qui m'importunent plus que la maladie. Être
sujet à la colique et obligé de m'abstenir du plaisir de manger des
huîtres, sont deux maux au lieu d'un; le mal nous tiraille d'un
côté, le régime de l'autre. Puisqu'on est exposé à des mécomptes,
courons plutôt la chance que ce soit après avoir donné satisfaction
à ce qui nous cause du plaisir. Le monde fait les choses au rebours:
il s'imagine que rien ne peut être utile, s'il n'est en même temps
pénible; ce qui est facile, lui est suspect. Mon appétit, en plusieurs
choses, s'est de lui-même assez heureusement accommodé de ce qui
convient à la santé de mon estomac; quand j'étais jeune, les sauces
piquantes et relevées m'étaient agréables; depuis, mon estomac s'en est
fatigué et mon goût a aussitôt fait de même. Le vin nuit aux malades,
c'est la première chose dont je me dégoûte et la répugnance que j'en
éprouve est insurmontable. Tout ce que je prends de désagréable m'est
nuisible; et rien ne me nuit, quand j'en ai envie et que cela me
sourit.--Aucun acte qui m'était tout à fait agréable ne m'a causé de
dommage; aussi m'est-il arrivé de faire céder à mon plaisir, dans une
large mesure, n'importe quelle ordonnance médicale; et, tout jeune,
«_alors que couvert d'une robe éclatante, l'Amour voltigeait sans cesse
autour de moi_ (_Catulle_)», je me suis prêté aussi licencieusement
et inconsidérément qu'un autre aux désirs qui m'étreignaient, «_et
ai acquis quelque gloire dans ce genre de combat_ (_Horace_)» plus,
toutefois, par la persistance et la durée de mon attachement que par
ma vigueur: «_A peine si je me souviens d'y avoir triomphé jusqu'à six
fois consécutives_ (_Ovide_).» Il y a certes du malheur et du miracle
à confesser combien j'étais jeune quand, pour la première fois, je me
rencontrai asservi à ses lois; ce fut bien un effet du hasard, car
c'était longtemps avant d'être en âge de pouvoir distinguer et choisir;
mes souvenirs sur ce qui me touche ne remontent pas si loin, et mon
cas peut marcher de pair avec celui de Quartilla, qui ne se souvenait
pas de sa virginité: «_Aussi ai-je eu de bonne heure du poil sous
l'aisselle, et ma barbe précoce étonna ma mère_ (_Martial_).»--Les
médecins font ployer, le plus souvent avec utilité, leurs prescriptions
devant la violence des envies excessives qui se produisent chez leurs
malades; nul désir intense ne peut être imaginé si étrange et si
pernicieux, que la nature ne le fasse tourner à notre avantage. Et
puis, que de contentement dans la satisfaction d'une fantaisie! cela,
suivant moi, importe par-dessus tout, ou au moins plus que toute
autre considération. Les maux les plus graves et les plus ordinaires
sont ceux qui proviennent du fait de notre imagination; et ce dicton
espagnol: «_Que Dieu me défende contre moi-même!_» me plaît à divers
titres. Je regrette quand je suis malade de ne pas avoir quelque désir
que j'aurais plaisir à assouvir, la médecine aurait bien de la peine
à m'en détourner; du reste j'en suis maintenant là que, même quand je
suis bien portant, je ne fais plus guère que vouloir et espérer; c'est
pitié d'être arrivé à cet état de langueur et d'affaiblissement, que
l'on ne puisse faire que souhaiter.
=L'incertitude de la médecine autorise toutes nos envies=.--L'art de
la médecine n'est pas tellement bien fixé, que nous ne soyons fondés
à faire ce qui nous convient; il change suivant les climats et les
phases de la lune, selon Fernel et selon l'Escale. Si votre médecin
trouve mauvais que vous dormiez, que vous fassiez usage de vin, ou
de telle viande, ne vous désolez pas; je vous en trouverai un autre
qui ne sera pas de son avis; la variété des arguments et des opinions
en matière de médecine, embrasse toutes sortes de formes. J'ai vu un
malheureux qui, pour guérir, se laissait torturer par la soif, au
point de tomber en pâmoison, et dont se moquait plus tard un autre
médecin qui condamnait ce régime, comme nuisible; vraiment c'était
avoir bien employé sa peine! Tout récemment, est mort de la pierre un
homme de cette profession: pour combattre son mal, il avait recours à
une abstinence complète; ses confrères disent que ce jeûne lui était
absolument contraire, qu'il l'avait asséché et lui avait cuit le sable
dans les rognons.
=Montaigne avait un timbre de voix élevé; dans la vie courante,
l'intonation de notre voix est à régler suivant l'idée qu'on veut
rendre=.--J'ai constaté que lorsque je suis blessé ou malade, causer
m'agite et me nuit autant que tout ce que je puis faire de désordonné;
j'ai peine à parler et cela me fatigue, parce que mon timbre de voix
est élevé et demande un effort, si bien que, souvent, lorsqu'il m'est
arrivé de parler à l'oreille de hauts personnages, les entretenant
d'affaires importantes, je les ai mis dans la nécessité de me demander
de baisser la voix.
Voici une anecdote plaisante: Quelqu'un, dans une école grecque,
parlait sur un ton élevé comme je fais moi-même; le maître de
cérémonies lui manda de parler moins haut: «Qu'il m'envoie,
répondit-il, le ton sur lequel il veut que je parle.» A quoi, l'autre
lui répliqua qu'il prît le ton des oreilles de celui auquel il
s'adressait. C'était bien dit, sous condition que cela signifiât:
«Parlez suivant ce que vous avez à traiter avec votre auditeur»; si
au contraire il avait voulu dire: «Il suffit qu'il vous entende,
réglez votre son de voix en conséquence», je ne trouve pas qu'il eût
été dans le vrai.--Le ton et le mouvement de la voix concourent en
effet à l'expression et à la signification de ce qui se dit; c'est à
celui qui parle à la conduire pour lui faire exprimer ce qu'il veut.
Il y a un ton de voix pour instruire, un autre pour flatter, un autre
pour tancer; non seulement il faut que la voix parvienne à qui l'on
s'adresse, mais il faut parfois qu'elle le frappe, le transperce.
Quand je réprimande mon domestique avec une dureté de ton marquant
mon mécontentement, il ferait bon qu'il vînt me dire: «Mon maître, je
vous entends parfaitement, parlez plus doucement.» «_Il y a une sorte
de voix faite pour l'oreille, non tant par son étendue que par sa
propriété_ (_Quintilien_).» La parole appartient moitié à celui qui
parle, moitié à celui qui l'écoute; celui-ci doit se disposer à la
recevoir d'après le sens qu'elle exprime, comme au jeu de paume où le
joueur qui reçoit la balle, s'apprête et se meut dans un sens ou dans
un autre, selon qu'il voit le geste de celui qui l'envoie et suivant la
forme du coup.
=Les maladies, comme tout ce qui a vie, ont leurs évolutions dont il
faut attendre patiemment la fin; laissons faire la nature, nous luttons
en vain; dès notre naissance, nous sommes voués à la souffrance et,
arrivés à la vieillesse, l'effondrement est forcé.=--L'expérience m'a
encore appris que nous nous perdons par notre peu de patience. Les maux
ont leur vie, des limites déterminées, leurs maladies et leur état de
santé. La constitution des maladies est formée sur le même modèle que
celle des animaux: elles ont leur évolution, leur durée fixées dès leur
origine; qui essaie de les abréger en tentant de leur imposer de force
sa volonté quand elles nous tiennent, les allonge et les multiplie, les
excite au lieu de les apaiser. Je suis de l'avis de Crantor: «Qu'il
ne faut pas contrecarrer les maux avec obstination et étourdiment, ni
leur laisser prendre le dessus par manque d'énergie; mais qu'il faut
leur céder naturellement, suivant l'état qu'ils présentent et celui
dans lequel nous sommes.» On doit livrer passage aux maladies, et je
trouve qu'elles s'arrêtent moins chez moi, parce que je les laisse
faire; j'ai été débarrassé de certaines qui passaient pour opiniâtres
et tenaces, elles se sont usées d'elles-mêmes sans que j'y aide, sans
que l'art intervienne et même contre ses règles. Laissons un peu faire
la nature, elle entend mieux ses affaires que nous. «Mais un tel en
est mort!» vous dit-on. C'est vrai et vous ferez de même; si ce n'est
de ce mal, ce sera d'un autre. Combien n'y ont pas échappé qui avaient
trois médecins à leurs trousses! L'exemple est un miroir où tout se
reflète vaguement et sous tous les aspects. Si la médecine qui vous est
offerte est agréable, acceptez-la, c'est toujours autant de bien acquis
pour le moment présent; je ne m'arrêterai ni au nom ni à la couleur si
elle est délicieuse et appétissante, le plaisir est une des principales
formes sous lesquelles se manifeste le profit.--J'ai laissé vieillir
et mourir en moi, de mort naturelle, des rhumes, des attaques de
goutte, des relâchements d'entrailles, des battements de cœur, des
migraines et autres accidents qui m'ont abandonné quand j'étais déjà à
moitié résigné à leur compagnie; on s'en débarrasse plus en usant de
courtoisie, qu'en les bravant. Il faut supporter avec résignation les
lois inhérentes à notre condition; nous sommes faits pour vieillir,
nous affaiblir, être malades en dépit de toute médecine. C'est la
première leçon que les Mexicains font à leurs enfants quand, au sortir
du ventre de leur mère, ils les accueillent en disant: «Enfant, tu es
venu au monde pour endurer; endure, souffre et tais-toi.» Il n'est
pas juste de se plaindre de ce qu'il arrive à quelqu'un, ce qui peut
arriver à chacun: «_Plains-toi, mais seulement si l'on applique à toi
seul une loi qui soit injuste_ (_Sénèque_).»
Voyez un vieillard qui demande à Dieu de lui maintenir sa santé entière
et vigoureuse, autrement dit de lui rendre sa jeunesse; n'est-ce pas
folie? son état ne le comporte pas: «_Insensé, pourquoi, dans tes
vœux puérils, demander des choses irréalisables_ (_Ovide_)?» La
goutte, la gravelle, les indigestions, sont l'apanage d'un âge avancé,
comme la chaleur, les pluies, les vents, celui des longs voyages.
Platon ne croit pas qu'Esculape se soit mis en peine de chercher,
par les régimes qu'il prescrivait, à faire durer la vie dans un
corps gâté et affaibli, inutile à son pays, hors d'état de remplir
ses fonctions et de produire des enfants sains et robustes; et il ne
trouve pas qu'un pareil rôle puisse convenir à la justice et à la
prudence divines, qui doivent tout conduire en vue d'un but utile. Mon
bonhomme, c'en est fait; on ne saurait vous redresser; pour le reste,
on vous replâtrera, on vous étançonnera un peu, on prolongera même vos
misères de quelques heures, «_comme fait celui qui, pour soutenir un
bâtiment, l'étaie dans les endroits où il menace ruine; mais un jour
vient où tout l'assemblage venant à se rompre, les étais s'écroulent
sous l'édifice_ (_Pseudo-Gallus_)». Il faut apprendre à souffrir ce
qu'on ne peut éviter. Notre vie est composée, comme l'harmonie des
mondes, d'éléments contraires et de tons variés: doux et stridents,
aigus et sans sonorité, grêles et graves; le musicien qui aimerait les
uns et délaisserait les autres, quel parti pourrait-il en tirer? Il
faut qu'il sache user de tous simultanément et les mêler. Nous devons
faire de même des biens et des maux, car ils sont parties intégrantes
de notre vie; notre être n'est possible qu'avec ce mélange, les uns ne
sont pas moins nécessaires que les autres. Essayer de réagir contre
cette nécessité, c'est renouveler l'acte de folie de Ctésiphon qui
entreprenait de lutter à coups de pied avec sa mule.
Je consulte peu quand je sens que ma santé s'altère, parce que les
médecins abusent trop, quand ils nous tiennent à leur merci; ils
nous rebattent les oreilles de leurs pronostics. Il m'est arrivé
autrefois d'avoir été surpris par eux aux prises avec le mal; ils m'ont
outrageusement accablé de leur science et de leurs airs d'importance,
me menaçant tantôt de violentes douleurs, tantôt de mort prochaine. Je
n'en étais ni abattu, ni décontenancé, mais froissé et excité; et si
mon jugement même ne s'en trouvait ni modifié, ni troublé, j'en étais
cependant quelque peu gêné; puis, il faut entrer en lutte avec eux, et
il en résulte toujours de l'agitation.