comme ses compatriotes; le monde entier est pour lui une patrie.=--Ce
n'est pas parce que Socrate l'a dit, mais parce qu'en vérité je pense
de la sorte, tous les hommes sont pour moi des compatriotes; et ce
sentiment, je suis même porté à l'exagérer; j'embrasse un Polonais
comme je ferais d'un Français, faisant passer le lien qui unit les
individus d'une même nation, après celui qui nous est commun avec tous
les habitants de l'univers. Je ne suis guère entiché de la douceur de
l'air natal; les connaissances nouvelles que j'ai faites de moi-même,
me semblent bien valoir les connaissances banales et d'occasion
résultant du voisinage; les amitiés franches que nous contractons
l'emportent d'ordinaire sur celles que nous devons à une communauté
de climat ou de sang. La nature nous a mis au monde libres de tout
engagement, et nous nous emprisonnons de nous-mêmes dans des limites
restreintes comme les rois de Perse qui se faisaient une obligation
de ne jamais boire que de l'eau du fleuve Choaspe, et renonçaient
sottement au droit qu'ils avaient d'user de toute autre eau, semblant,
en ce qui les touchait, considérer comme à sec tout le reste du
monde.--Sur sa fin, Socrate estimait qu'une sentence d'exil était pire
qu'une sentence de mort; je ne suis pas de son avis et ne tomberai
jamais tellement en enfance, ni ne serai si étroitement inféodé à mon
pays, que je me range à cette idée. Ces vies, dignes de créatures
célestes, ont des manifestations que j'estime plus que je ne les aime;
elles en ont aussi de si hautes et de si extraordinaires, que mon
estime même ne peut atteindre à pareille élévation, d'autant que je
n'arrive seulement pas à les concevoir. Ce sentiment, de la part de
Socrate, ne témoigne-t-il pas d'une tendresse excessive chez un homme
qui considérait l'univers comme sa patrie? il est vrai qu'il n'aimait
pas les voyages et n'avait guère mis le pied hors de l'Attique. Que
dire aussi de ne pas vouloir que ses amis rachètent sa vie de leurs
deniers, et de son refus, pour ne pas désobéir aux lois à une époque
où leur corruption était si grande, de se prêter à l'exécution d'un
complot qui l'eût délivré de sa prison? Ces exemples, qu'il nous
donne, rentrent à mon sens dans cette première catégorie de sentiments
que j'estime plus que je ne les partage. Quant à ceux de la seconde
catégorie, d'une élévation telle que mon estime n'arrive pas à leur
hauteur, il en est des exemples que je pourrais citer de lui; et, dans
le nombre, il s'en trouve d'une vertu si rare, qu'ils dépassent ce dont
je suis capable; quelques-uns même outrepassent ce que mon jugement
peut admettre.
=Avantages que Montaigne trouve à voyager; il demeure sans peine huit
à dix heures consécutives à cheval et, sauf les chaleurs excessives,
ne redoute aucune intempérie.=--Outre ces raisons, voyager me semble
encore un exercice profitable, parce que l'âme y est continuellement
conviée à remarquer des choses nouvelles qu'elle ne connaît pas; et,
ainsi que je l'ai dit souvent, je ne sais pas de meilleure école pour
la dresser, que de lui mettre sans cesse sous les yeux la si grande
diversité d'existence, d'idées, d'usages qui se rencontrent et de lui
faire goûter cette perpétuelle variété de formes de notre nature.
Le corps, lui, n'y est ni oisif, ni épuisé par le travail; cette
agitation modérée le tient en haleine. Tout tourmenté que je suis
de coliques, je reste à cheval huit à dix heures sans en descendre
et sans que cela m'ennuie, «_au delà des forces et de la santé d'un
vieillard_ (_Virgile_)»; aucun temps ne m'est contraire, sauf la
chaleur accablante d'un soleil torride, car je n'use pas des ombrelles
dont, depuis les anciens Romains, on se sert en Italie et qui fatiguent
plus les bras qu'elles ne soulagent la tête. Je voudrais bien connaître
le procédé, employé dans l'antiquité par les Perses lorsque le luxe a
commencé à s'introduire chez eux et que mentionne Xénophon, pour se
ménager à leur convenance de l'air frais et de l'ombre. J'aime la pluie
et la boue autant qu'un canard. Je suis insensible aux changements
climatériques et atmosphériques, et qu'il fasse beau ou non, c'est
tout un pour moi; je ne souffre que des variations qui se produisent
dans mon individu et elles sont moins fréquentes quand je voyage.--Je
suis assez difficile à mettre en mouvement; j'hésite autant devant un
petit déplacement que pour un grand, à faire mes préparatifs de départ
pour une journée d'absence pour aller visiter un voisin que pour un
vrai voyage; mais, une fois en route, je vais aussi longtemps qu'on
veut.--J'ai l'habitude de faire l'étape, comme font les Espagnols,
tout d'une traite et mes journées aussi longues qu'elles peuvent
raisonnablement l'être. Pendant les fortes chaleurs, je marche de
nuit, du soleil couchant au soleil levant. L'autre façon qui, afin de
se restaurer, consiste à s'arrêter en route pour dîner comme on peut et
à la hâte, est incommode, surtout pendant les jours courts. Mes chevaux
se trouvent beaucoup mieux de mon système; jamais aucun, qui a pu faire
avec moi la première journée, ne m'a laissé en route. Je les fais boire
partout, pourvu qu'il reste assez de chemin à faire, pour qu'ils aient
le temps de digérer leur eau. Ma paresse à me lever permet aux gens
de ma suite de dîner à leur aise avant de partir; pour moi, il n'est
jamais trop tard pour manger, l'appétit me vient en mangeant et jamais
autrement, je n'ai faim que lorsque je me mets à table.
=On le blâme de ce que, vieux et marié, il quitte sa maison
pour voyager; n'y laisse-t-il pas une gardienne fidèle qui y
maintient l'ordre? Sa femme n'est pas de celles qui vivent dans
l'oisiveté.=--Quelques personnes me reprochent de me plaire encore à
voyager bien que je sois marié et vieux. Elles ont tort; il vaut mieux
ne quitter sa maison que lorsqu'on l'a mise sur le pied de pouvoir se
passer de nous, et qu'on y a établi un ordre qui ne court pas risque de
se déranger. Il est bien autrement imprudent de s'en éloigner quand on
n'a pas à y laisser une garde aussi sûre qu'il m'est donné de le faire,
sur laquelle on puisse autant compter qu'elle pourvoira à tout ce qui
vous est nécessaire.
La science, l'occupation les plus honorables et les plus utiles à une
mère de famille, sont celles du ménage. J'en vois qui sont avares et
fort peu bonnes ménagères; c'est leur qualité maîtresse qui prime toute
autre, comme étant l'unique apport capable de ruiner ou de sauver
nos maisons. Quoi qu'on puisse dire, l'économie domestique, d'après
l'expérience que j'en ai, est la vertu que je place chez une femme
mariée au-dessus de n'importe quelle autre. En voyageant, je mets ma
femme à même de l'exercer, lui laissant en main durant mon absence
toute l'administration de mes biens. Je vois avec dépit le mari, dans
quelques intérieurs, revenant vers midi, maussade, soucieux du tracas
des affaires, et trouvant Madame dans son cabinet de toilette, encore
occupée à se coiffer et à s'attifer; cela est bon pour les reines, et
encore je ne sais trop. Il est ridicule et injuste que notre sueur et
notre travail servent à entretenir l'oisiveté de nos femmes. Je ne
crois pas que personne ait des affaires moins embarrassées que moi, mes
biens me donnent toute tranquillité et ne sont grevés d'aucune dette;
mais si le mari apporte les revenus, il est dans la nature même des
choses que la femme dirige leur mise en œuvre.
=On objecte que c'est témoigner peu d'affection à sa femme que de s'en
éloigner, mais l'absence momentanée aiguise au contraire le désir de
se revoir; on n'aime pas moins un ami absent que présent.=--On dit que
l'absence peut influer sur les devoirs qu'impose l'affection maritale,
je ne le crois pas; ces devoirs peuvent au contraire se ressentir
de rapports trop continus, trop d'assiduités blessent. Toute femme
qui nous est étrangère ne nous paraît-elle pas une honnête femme? et
chacun ne sait-il pas par expérience que se voir continuellement, ne
peut procurer un plaisir égal à celui que l'on ressent quand on se
quitte et qu'on se rejoint par intervalles? Ces interruptions ravivent
en moi l'amour que je porte aux miens, et me fait paraître plus doux
le temps que je passe chez moi; le foyer domestique succédant au
voyage et réciproquement, je n'en suis que plus dispos pour passer de
l'un à l'autre. Je sais que l'amitié a les bras assez longs pour se
maintenir et se joindre d'un coin du monde à l'autre; surtout celle
de mari à femme, où il y a un continuel échange de services qui en
réveillent l'obligation et le souvenir. Les Stoïciens ne disent-ils
pas qu'il y a une si grande union et liaison intime entre les sages,
que si l'un d'eux dîne en France, son compagnon, qui est en Égypte,
s'en trouve rassasié; et qu'il suffit à l'un d'eux d'étendre le doigt
n'importe où, pour que tous les sages sur la surface de la terre
en ressentent assistance? La jouissance et la possession dépendent
beaucoup de l'imagination, qui toujours embrasse avec plus d'ardeur
et de persistance ce qu'elle recherche que ce que nous touchons.
Reportez-vous à vos amusements de chaque jour, vous trouverez que
c'est surtout quand il est là que vous pensez le moins à votre ami; sa
présence fait que votre attention se relâche et donne à votre pensée
loisir de s'absenter à toute heure et à toute occasion.--Hors de chez
moi, à Rome, je surveille et dirige ma maison et ce qui m'y intéresse;
je vois s'élever et démolir mes murailles, croître et décroître mes
arbres et mes rentes, à deux doigts près, comme lorsque j'y suis:
«_J'ai constamment sous les yeux ma maison et jusqu'à la moindre
disposition des lieux que j'ai quittés_ (_d'après Ovide_).» Si nous
ne jouissions que de ce que nous touchons, adieu nos écus quand ils
sont dans nos coffres, et nos enfants quand ils sont à la chasse. Les
voulons-nous plus près de nous? s'ils sont au jardin, estimez-vous que
ce soit loin? s'ils sont à une demi-journée, qu'en dites-vous? dix
lieues, est-ce loin ou près? si c'est près, qu'est-ce, suivant vous,
que onze, douze, treize lieues? et ainsi de proche en proche. Je serais
d'avis que la femme à même de dire à son mari: «A tant de pas c'est
être près; à partir de tant, cela devient loin», fixe, entre les deux,
la limite à laquelle il devra se tenir: «_Dites un chiffre pour éviter
toute contestation, sinon j'use de la latitude que vous me laissez;
et, de même que j'arracherais crin par crin la queue d'un cheval,
je retranche une lieue, puis une autre, jusqu'à ce qu'il ne vous en
reste plus et que vous soyez vaincu par la force de mon raisonnement_
(_Horace_).» Qu'elle appelle hardiment la philosophie à son secours,
celle à qui on pourrait reprocher que ne voyant ni l'un ni l'autre des
deux bouts qui constituent le point de jonction entre le trop et le pas
assez, le long et le court, le léger et le lourd, le près et le loin,
ne distinguant ni le commencement ni la fin, ne peut juger du milieu
qu'avec bien de l'incertitude: «_la nature ne nous permet pas de
connaître la limite des choses_ (_Cicéron_)».--Les femmes cessent-elles
d'être les épouses et amies des gens trépassés, alors qu'elles-mêmes
sont encore de ce monde et qu'eux sont dans l'autre? Nous embrassons
par la pensée, non seulement les absents, mais encore ceux qui ne sont
plus et ceux qui ne sont pas encore. Nous n'avons pas fait marché, en
nous mariant, de nous tenir soudés indissolublement l'un à l'autre,
comme font je ne sais quels petits insectes que nous voyons, ou à
la façon des chiens, comme les ensorcelés de Karenty; une femme ne
doit pas avoir les yeux si avidement fixés sur le devant de son mari,
qu'elle ne puisse le voir par derrière, quand besoin en est. Le mot de
ce poète, qui peint si bien leur caractère, ne serait-il pas ici à sa
place pour révéler le motif de leurs plaintes: «_Tardez-vous à rentrer!
votre épouse s'imagine que vous en aimez une autre, ou que vous en
êtes aimé, que vous buvez, ou que vous vous amusez; enfin que tout le
bon temps est pour vous et le mauvais pour elle_ (_Térence_)»; ou bien
ne serait-ce pas que l'opposition et la contradiction sont dans leur
nature et constamment en éveil chez elles, et qu'elles se tiennent pour
à peu près satisfaites, du moment qu'elles vous gênent.
Dans l'amitié véritable, de laquelle j'ai qualité pour parler, je me
donne à mon ami plus que je ne le tire à moi. Non seulement je préfère
lui faire du bien plutôt que ce soit lui qui m'en fasse, mais j'aime
encore mieux qu'il s'en fasse à lui-même que de m'en faire; c'est quand
il s'en fait, qu'il m'en fait le plus; et si l'absence lui plaît ou le
sert, elle m'est à moi-même plus douce que sa présence. Il n'y a pas
du reste à proprement parler d'absence, quand on a moyen de demeurer
en relations. Avec La Boëtie, j'ai autrefois tiré grand avantage et
agrément de notre éloignement: quand nous nous séparions, notre vie
était mieux remplie et prenait plus d'extension; il vivait, jouissait,
voyait pour moi et moi pour lui, aussi complètement que si nous avions
été l'un et l'autre sur place; quand nous étions ensemble, ne faisant
qu'un, une moitié de nous demeurait oisive; en des lieux séparés,
nos volontés s'exerçant chacune de leur côté, leur union produisait
davantage. Cette faim insatiable de la présence en corps, accuse un peu
de faiblesse dans la jouissance que les âmes doivent ressentir l'une
par l'autre.
=Pourquoi craindre de voyager quand on est vieux? c'est alors que les
voyages sont le plus profitables. Il peut mourir en route, dira-ton;
qu'importe!=--On m'allègue la vieillesse; j'estime que c'est au
contraire aux jeunes gens à se conformer aux opinions qui ont cours
et à se gêner pour autrui; ils sont à même de satisfaire à la fois
et le monde et eux-mêmes, tandis que nous, nous avons déjà trop à ne
satisfaire que nous seuls. A mesure que les satisfactions naturelles
viennent à nous manquer, dédommageons-nous avec celles que nous pouvons
nous créer. Il est injuste d'excuser la jeunesse de s'adonner à ses
plaisirs et d'interdire à la vieillesse d'en rechercher. Jeune, j'étais
gai et n'avais qu'à modérer mes passions; vieux, je suis triste et
il me faut recourir aux distractions. Les lois de Platon interdisent
de voyager avant l'âge de quarante ou cinquante ans, pour que ces
pérégrinations soient plus utiles et plus instructives; j'accepterais
plus volontiers le second article de ces mêmes lois, l'interdisant
après soixante.
«Mais, à votre âge, vous ne reviendrez jamais d'un si long voyage?» me
dira-t-on. Que m'importe? je ne l'entreprends ni pour en revenir ni
pour l'achever; j'entreprends uniquement de me mouvoir pendant que le
mouvement me plaît, je me promène pour me promener. Ceux qui courent
après de l'argent ou après un lièvre, ne courent pas; ceux-là courent,
qui jouent aux barres ou pour s'exercer à la course. Je puis m'arrêter
partout, n'ayant pas de programme déterminé à l'avance; chaque journée
marque le terme que je me propose et il en est de même du cours de ma
vie; cela ne m'a pas empêché de visiter beaucoup de localités éloignées
où j'aurais volontiers fixé ma demeure. Pourquoi pas? Chrysippe,
Cléanthe, Diogène, Zénon, Antipater et tant de sages de la secte la
plus maussade, ont bien abandonné leurs pays d'origine, sans sujet de
plainte et uniquement pour aller respirer un autre air. Certainement,
le plus grand déplaisir que j'éprouve dans mes voyages, c'est de ne pas
les faire avec la résolution d'établir ma demeure où je me trouverai
bien, et d'avoir toujours le retour en perspective pour agir suivant ce
qui est dans les habitudes.
=Quoiqu'il lui soit indifférent de mourir là ou ailleurs, il
préférerait que la mort le surprît à cheval et hors de chez lui; il y
serait plus en paix.=--Si je craignais de mourir autre part que là où
je suis né, si je pensais mourir moins à mon aise loin des miens, à
peine sortirais-je de France; je ne sortirais même pas sans effroi de
ma paroisse, car je sens la mort qui m'étreint continuellement par la
gorge ou les reins. Mais je suis autrement fait; la mort pour moi est
la même, n'importe où elle m'atteindra. Si toutefois j'avais à choisir,
j'aimerais mieux, je crois, que ce soit à cheval plutôt que dans un
lit, de préférence hors de ma maison et loin des miens. On éprouve plus
de crève-cœur que de consolation à prendre congé de ses amis; c'est
un devoir de civilité que j'omettrais volontiers de remplir, parce que
des services auxquels vous engage l'amitié, celui-là est le seul qui
soit déplaisant; aussi me passerais-je bien de dire ce grand et éternel
adieu. S'il y a quelque avantage à l'assistance que nous prêtent nos
amis en la circonstance, elle offre cent inconvénients. J'ai vu des
gens mourir dans de bien piteuses conditions parce qu'ils étaient
assiégés de tout ce train, l'empressement de chacun les étouffait.
C'est contraire au devoir et considéré même comme une marque de peu
d'affection et d'attention, de vous laisser mourir en repos: l'un vous
tourmente les yeux, l'autre les oreilles, un autre la bouche; il n'y a
pas de sens, pas de membre que l'on ne vous martyrise. Votre cœur
s'apitoie à entendre les plaintes de vos amis; parfois aussi, c'est
avec dépit qu'il vous faut en entendre d'autres, celles-ci feintes,
dissimulant les vrais sentiments de ceux qui les exhalent. Celui
qui a toujours eu le goût sensible et délicat, l'a encore plus à ce
moment; il lui faudrait, en cette occurrence qu'on ne peut éviter,
une main douce, en rapport avec sa manière de sentir, pour le gratter
précisément où cela lui cuit, ou n'être pas gratté du tout. Nous
avons besoin de sage-femme pour nous mettre au monde, nous aurions
bien besoin aussi d'un homme encore plus sage pour nous aider à en
sortir; un tel homme, qui de plus serait notre ami, serait à acheter
bien cher pour le service qu'il rendrait en pareille occasion.--Je
ne suis point encore arrivé à cette force d'âme, dédaigneuse de tout
ce qui peut survenir, qui puise sa vigueur en elle-même, à laquelle
rien n'ajoute et que rien ne trouble; je suis d'un degré au-dessous
et cherche uniquement à me fourrer dans un trou comme un lapin et à
me dérober pendant ce passage de vie à trépas, non par crainte mais
par calcul. Je ne suis pas d'avis que ce soit là le moment pour moi
de faire preuve ou étalage de fermeté; pour qui serait-ce, alors que
je cesse d'avoir tout droit et tout intérêt à une bonne réputation?
Je me contente d'une mort accomplie dans le recueillement, paisible,
solitaire, où je sois complètement moi, qui soit en rapport avec la vie
retirée et toute bourgeoise que j'ai menée; et ce, à l'opposé de ce
qu'admettait la superstition romaine qui tenait pour malheureux celui
mourant sans parler et n'ayant pas auprès de lui ses proches pour lui
fermer les yeux. J'ai assez à faire à me consoler sans avoir à consoler
les autres, assez de pensées en tête sans que les circonstances m'en
apportent de nouvelles, assez de choses dont j'ai à m'entretenir sans
en rechercher d'autres. Cet acte de la pièce ne comporte pas plusieurs
rôles; il n'est qu'à un seul personnage. Vivons et rions avec les
nôtres, allons gémir et mourir chez des inconnus; on trouve partout,
en payant, quelqu'un pour vous tourner la tête, vous frictionner les
pieds, ne s'empresser auprès de vous qu'autant que vous le voulez, vous
offrant un visage constamment indifférent, vous laissant agir et vous
plaindre à votre guise.
=Quelle fâcheuse habitude que notre entourage s'apitoie sur nos maux;
cela énerve notre courage.=--Je me défais chaque jour par raison de
cette humeur puérile et inhumaine, qui fait que nous désirons que nos
maux suscitent chez nos amis compassion et chagrin. Nous exagérons
ce que nous éprouvons pour provoquer leurs larmes; et la fermeté
que nous louons chez les autres, quand ils sont aux prises avec la
mauvaise fortune, nous la reprochons et en faisons un grief à ceux
qui nous approchent quand c'est nous qui sommes éprouvés: il ne nous
suffit pas qu'ils prennent part à nos maux, il faut encore qu'ils s'en
affligent. Étendons au contraire la joie et, le plus que nous pouvons,
restreignons la tristesse. Qui se fait plaindre sans raison, court
risque de n'être pas plaint quand il y aura lieu; c'est risquer de ne
l'être jamais, que de se plaindre toujours; en cherchant si souvent à
inspirer la pitié, on finit par ne l'obtenir de personne. Qui se dit
mort lorsqu'il est vivant, s'expose à passer pour être encore vivant
quand il viendra à mourir. J'en ai vu qui se fâchaient de ce qu'on
leur trouvait le visage reposé et le pouls calme, qui se gardaient de
sourire pour ne pas paraître en voie de guérison, qui regrettaient de
se bien porter parce que cela empêchait qu'on les plaignît; et, ce qui
est bien plus fort, c'est que ces personnes n'étaient pas des femmes.
Je ne dis jamais de mes maladies plus que je n'en ressens; j'évite
les paroles décourageantes, mes exclamations se bornent à celles que
m'arrache la douleur, sans que je les accompagne d'aucun commentaire.
Près d'un malade raisonnable, à défaut d'allégresse, une contenance
calme est convenable de la part des assistants; de ce qu'il se voit
en mauvais état, il n'est pas hostile à la santé; il lui plaît de la
voir forte et entière chez les autres et d'en jouir au moins par ceux
qui lui tiennent compagnie; de ce qu'il sent qu'il va s'effondrant,
il ne repousse pas les pensées qui occupent la vie et ne fuit pas
de participer aux conversations de tout le monde. C'est quand je me
porte bien que je veux étudier la maladie; quand elle me tient, j'en
ressens assez les effets pour que mon imagination n'ait pas besoin
d'intervenir. Nous nous préparons de longue main aux voyages que nous
voulons entreprendre, quand nous y sommes résolus; quand vient l'heure
de monter à cheval, nous consacrons ce moment à l'assistance, et, pour
lui être agréable, nous le prolongeons.
=A publier cette étude sur lui-même, Montaigne trouve cet avantage
qu'elle lui sert de règle de conduite, que les critiques seront moins
portés à dénaturer ses qualités et que sa confession pourra en partie
les désarmer.=--Je tire de la publication de cette élude sur mes
mœurs, cet avantage inespéré, c'est qu'elle me sert en quelque sorte
de règle; elle me porte parfois à ne pas me mettre en opposition avec
ce que j'ai toujours été. Cette déclaration publique m'oblige à me
contenir dans ma direction première et à ne pas démentir les conditions
sous lesquelles je me suis dépeint et qui, ainsi décrites, sont, dans
leur ensemble, plus exactement rendues qu'elles ne le seraient du
fait des jugements faux et méchants d'aujourd'hui. L'uniformité et la
simplicité de mon caractère, m'ont permis de le traduire aisément;
mais la forme nouvelle et inusitée sous laquelle je le présente, donne
bien beau jeu à la médisance. A qui voudrait me critiquer loyalement,
je crois, en vérité, en avoir bien suffisamment fourni les moyens en
faisant connaître et avouant mes imperfections; il y a là de quoi s'en
donner à cœur joie, sans s'en prendre à ce qui n'est pas. Si, parce
que j'ai pris l'avance en m'accusant et me révélant, on trouve que
j'émousse les dents de la critique, elle sera naturellement amenée à
amplifier et étendre ses attaques, l'offense prenant des droits qui
dépassent ceux que la justice assigne; et, des vices dont je ne lui
montre que quelques racines, elle en fera de gros arbres. Si elle en
vient là, qu'elle s'exerce non seulement sur les défauts que j'ai,
mais encore sur tous ceux que je puis avoir en germe et qui, par leur
nombre et leur nature, font que je prête le flanc de toutes parts;
qu'elle m'attaque donc par là. J'imiterais volontiers, en ce cas,
l'exemple du philosophe * Bion: Antigone voulant le blesser s'attaquait
à son origine; Bion lui ferma la bouche en disant: «Je suis le fils
d'un serf, qui était boucher et avait encouru la flétrissure, et d'une
fille publique que mon père avait épousée, la bassesse de sa situation
ne lui permettant pas d'aspirer plus haut; tous deux avaient commis des
méfaits qui leur avaient valu des condamnations. Un orateur me trouvant
beau et avenant, m'acheta alors que j'étais encore enfant; à sa mort,
il m'a laissé tous ses biens; je les ai réalisés et suis venu en
cette ville d'Athènes, où je me suis adonné à la philosophie. Que les
historiens ne se mettent pas en peine pour chercher des renseignements
sur moi, je leur dirai moi-même tout ce qui est.» Une confession
franche et spontanée enlève aux reproches toute portée et désarme
l'injure. Tout compte fait, j'estime qu'aussi souvent qu'on me loue on
m'ôte de ma valeur, parce qu'on dépasse la mesure; il m'apparaît aussi
que, depuis mon enfance, en fait de rang et d'honneur, on m'en a prêté
plutôt au-dessus qu'au-dessous de ce qui m'appartient. Je préférerais
vivre dans un pays où les questions de prééminence seraient ou réglées
ou méprisées. Entre * hommes, quand un différend s'élève à propos de
prérogatives, soit pour précéder quelqu'un, soit pour siéger avant
lui, le débat devient incivil dès qu'il dépasse l'échange de trois ou
quatre répliques; pour fuir de si importunes contestations, je n'hésite
pas à céder le pas ou à passer devant, même quand c'est à tort, et
jamais homme n'a revendiqué la préséance sur moi sans que je la lui aie
abandonnée.
=Peut-être aussi cette lecture fera-t-elle que quelqu'un lui convenant,
sera désireux d'entrer en rapport d'amitié avec lui.=--Outre ce profit
que me procure cette étude de moi-même, j'en ai espéré cet autre, que
s'il advenait qu'avant ma mort, mon caractère plût et s'accordât avec
celui de quelque honnête homme, il chercherait peut-être à se lier
avec moi. Je lui ai fait la part belle, puisque tout ce qu'une longue
connaissance et intimité lui auraient appris en plusieurs années,
il le voit plus sûrement et plus exactement en trois jours en me
lisant. Quelle singulière idée! certaines choses que je ne voudrais
dire à personne en particulier, je les dis au public, et renvoie à se
renseigner dans une boutique de librairie mes amis les plus intimes,
désireux de connaître ce que je sais et ce que je pense de plus secret,
«_livrant à leur examen tous les replis de mon âme_ (_Perse_)». Ce
désir de ma part est si sincère, que si je connaissais quelqu'un qui
me convînt, je l'irais chercher bien loin parce que la douceur d'une
compagnie bien assortie et agréable ne peut, à mon avis, se payer
trop cher. * Oh! un ami! que ne donnerais-je pas pour en avoir un, et
combien est vraie cette sentence des temps jadis, «que l'usage en est
plus nécessaire et plus doux que celui de l'eau et du feu»!
=C'est finir par devenir à charge aux nôtres que de les occuper
constamment de nos maux; du reste viendrait-il à tomber malade dans un
coin perdu, il est en mesure de se soigner lui-même, et son habitude
de mettre à l'avance ordre à ses affaires fait qu'il est toujours
prêt.=--Pour revenir à mon sujet, je dis donc qu'il n'y a pas grand
mal à mourir loin de chez soi et dans l'isolement; nous jugeons
bien à propos de nous retirer à l'écart pour satisfaire à des actes
de la nature, ayant moins mauvaise grâce que celui-ci et qui sont
moins hideux. Ceux qui, pendant de longues années, mènent une vie
languissante, devraient bien aussi souhaiter ne pas importuner de leur
misère tout leur entourage. C'est ce qui faisait que les Indiens,
dans une de leurs provinces, estimaient juste de tuer ceux tombés en
cet état; et que, dans une autre, ils les abandonnaient, les laissant
seuls se tirer d'affaire comme ils pourraient. A qui de pareilles
gens ne finissent-ils pas par se rendre ennuyeux et insupportables;
c'est au point que ce qui est du devoir de tous, ne va pas jusqu'à les
supporter. C'est inculquer de force la cruauté à vos meilleurs amis,
porter votre femme et vos enfants à la dureté et les amener, en les
leur plaçant d'une façon répétée sous les yeux, à ne plus s'émouvoir
et vous plaindre des maux que vous ressentez. Les gémissements que
m'arrachent mes coliques ne sont plus un sujet d'émoi pour personne.
Lors même que nous tirerions quelque plaisir de la conversation de ces
familiers (ce qui n'arrive pas toujours, en raison de l'inégalité des
conditions qui amène aisément du mépris ou du dépit envers l'un ou
envers l'autre), n'est-ce pas trop que d'en abuser pendant de longues
années? Plus je les verrais se contraindre de bon cœur pour m'être
agréable, plus je souffrirais de la peine qu'ils se donnent. Il nous
est permis de nous appuyer sur autrui, mais non de nous coucher aussi
lourdement sur lui; non plus que de le ruiner pour nous étayer, comme
celui qui faisait égorger de petits enfants afin de se servir de leur
sang pour se guérir, ou cet autre qu'on fournissait de jeunesses pour,
la nuit, réchauffer par leur contact ses membres refroidis par l'âge et
tempérer, par la douceur de leur haleine, l'âcreté et la lourdeur de la
sienne. La décrépitude réclame la solitude: je suis sociable à l'excès,
il me paraît cependant raisonnable de dérober mes infirmités à la vue
du monde et de n'en importuner que moi seul; il me faut me ramasser et
me recueillir dans ma coquille comme les tortues; me résigner à voir
les gens, mais sans être constamment au milieu d'eux. Agir autrement
serait abuser, la situation est trop scabreuse; il est temps pour moi
de tourner le dos à la compagnie.
«Mais, dira-t-on encore, dans ces voyages, vous serez misérablement
arrêté dans quelque mauvais coin où tout vous manquera.» Je porte
avec moi presque tout ce qui m'est nécessaire; et puis, pouvons-nous
échapper si la fortune entreprend de nous être contraire? Quand je suis
malade, je n'ai besoin de rien d'extraordinaire; ce que la nature ne
peut plus pour moi, je ne veux pas le demander à des médicaments. Bien
avant que la fièvre ou la maladie ne commence à m'abattre, quand je
suis encore presque bien portant et en pleine possession de moi-même,
je me réconcilie avec Dieu en recevant les derniers sacrements de notre
religion; je m'en trouve plus libre, plus dégagé; il me semble que cela
me rend plus à même d'avoir raison de la maladie. Quant aux notaires et
à leurs conseils, j'en ai encore moins besoin que de médecins; celles
de mes affaires auxquelles je n'ai pas mis ordre quand je me portais
bien, qu'on ne s'attende pas à les voir réglées une fois que je serai
malade. Ce que je veux faire en cas de mort est toujours fait, je
n'oserais le différer d'un seul jour; et qui ne sera pas fait c'est, ou
bien parce que le doute où je suis m'a empêché de me décider (parfois
ne pas se décider est la meilleure décision qu'on puisse prendre), ou
parce que je suis absolument résolu à ne rien faire.
=Son livre ne lui survivra que peu d'années; il n'en constitue pas
moins une précaution pour qu'après lui, on ne le juge pas autre qu'il
n'est.=--J'écris mon livre pour peu de personnes et peu d'années; si
c'eût été un ouvrage destiné à durer, j'y aurais employé un langage
plus relevé. Étant données les variations par lesquelles notre langue
est passée jusqu'à maintenant, qui peut dire que sa forme actuelle
sera encore telle dans cinquante ans? elle se modifie chaque jour
entre nos mains et, depuis que je vis, elle s'est transformée de plus
d'à moitié. Nous la tenons pour parfaite à l'heure actuelle, chaque
siècle en dit autant; je n'ai garde de croire qu'elle en reste là;
plus cela ira, plus elle continuera à se transformer. Il appartient
aux bons écrivains, à ceux qui écrivent des choses utiles, de la fixer
dans une certaine mesure; quant à la durée de cette transformation,
elle dépend de ce qui adviendra de notre état politique.--Malgré le
laisser-aller avec lequel j'écris cet ouvrage, je ne crains cependant
pas d'y introduire quelques articles qui sont plus particulièrement de
la compétence de certaines personnes de notre époque qui s'occupent
de sciences dont elles ont fait leur spécialité; par suite, elles
les comprendront mieux que ne peut le faire la généralité de mes
lecteurs.--Avant tout, je ne veux pas qu'après moi on dise, comme je
le vois souvent faire, troublant ainsi la mémoire des trépassés: «Il
jugeait, il vivait de la sorte;--c'est là ce qu'il voulait;--s'il eût
parlé sur la fin de sa vie, il eût dit ceci, il eût donné cela, je
puis le dire, l'ayant connu mieux que tout autre.» Or, autant que la
bienséance me le permet, j'indique ici le sens de mes opinions et de
mes affections; mais, de vive voix, je les exprime volontiers plus
librement à qui désire les connaître; si bien que, pour peu qu'on
y regarde, on trouvera que dans ces mémoires j'ai tout dit et tout
indiqué, et que ce que je n'ai pas la possibilité d'exprimer, je le
montre du doigt; «_mais ces traits, si légers qu'ils soient, suffisent
à ton esprit pénétrant pour deviner le reste_ (_Lucrèce_)». Je ne
laisse rien à désirer, ni à deviner de moi. Si on doit en disserter,
je veux que ce soit en toute vérité et justice; je reviendrais plutôt
de l'autre monde pour démentir quiconque me représenterait autrement
que je n'étais, fût-ce pour me faire honneur. Je sens du reste que
des vivants même on parle toujours autrement qu'ils ne sont, et si je
ne m'étais appliqué de toutes mes forces à faire qu'un ami que j'ai
perdu ne fût pas défiguré, on me l'aurait taillé de mille façons qui
l'eussent rendu tout autre qu'il n'était.
=Genre de mort que Montaigne préférerait; toujours est-il qu'il a la
satisfaction de se dire que la sienne ne sera pour les siens, dont les
intérêts sont assurés, un sujet ni de plaisir ni de déplaisir.=--Pour
achever d'exposer mes faiblesses d'esprit, j'avoue que lorsque je
voyage, je n'arrive guère quelque part sans qu'il me passe dans l'idée
de me demander si je ne pourrais pas à mon aise y tomber malade et y
mourir. Je voudrais y être logé de telle sorte que je sois tout à fait
chez moi, que je n'entende pas de bruit, que ce ne soit pas triste,
enfumé, qu'on n'y étouffe pas. Par toutes ces frivoles conditions
je cherche à flatter la mort, ou pour mieux dire, à me débarrasser
de tout ce qui peut me gêner et m'empêcher de ne penser qu'à elle,
qui est d'un poids assez lourd sans qu'il soit besoin de l'accroître
encore. Je veux qu'elle ait sa part dans l'aisance et le bien-être de
ma vie; elle y tient assez de place et y a assez d'importance pour
qu'il en soit ainsi, et j'espère qu'étant donnés les sentiments dans
lesquels je suis, elle ne démentira pas mon passé.--La mort affecte
des formes plus commodes les unes que les autres, et plus ou moins
appréciées suivant les idées de chacun. Parmi celles produites par des
causes naturelles, celle amenée par l'affaiblissement et la perte de
nos facultés, me paraît facile et douce. Parmi les morts violentes,
je redouterais davantage de tomber dans un précipice, que d'être
écrasé par une ruine qui s'écroulerait; de recevoir un coup d'épée
me pourfendant, qu'un coup de feu; j'eusse préféré boire la ciguë de
Socrate, que de me poignarder comme fit Caton; et, bien que ce soit
tout un, mon imagination fait cependant une différence aussi grande que
celle de la mort à la vie, entre me jeter dans une fournaise ardente ou
dans un canal aux eaux dormantes, tant sottement, dans notre crainte,
nous regardons plus au moyen qu'à l'effet. Ce n'est qu'un instant à
passer, mais il est de telle importance, que je donnerais volontiers
plusieurs jours de ma vie pour le passer comme il me convient.--Puisque
chacun trouve que c'est un moment plus ou moins désagréable et a ses
idées faites sur le choix qu'il ferait entre les différents genres de
mort, poussons plus avant pour tâcher d'en trouver qui soient dégagés
de tout déplaisir. Ne pourrait-on pas, encore de nos jours, la rendre
voluptueuse comme faisaient les Commourants d'Antoine et de Cléopâtre?
Je laisse à part ces morts avidement recherchées autant qu'exemplaires,
qu'ont produites les efforts de la philosophie et de la religion; mais
même parmi les hommes peu recommandables, il s'en est trouvé comme à
Rome un Pétrone, un Tigellinus qui, invités à se donner la mort, l'ont
pour ainsi dire endormie par les raffinements dont ils en ont entouré
les apprêts, la glissant en quelque sorte, sans qu'elle éveillât
l'attention, au cours de leurs débauches habituelles, si bien qu'elle
les surprenait en société de filles de joie et de gais compagnons, sans
qu'ils eussent un mot de regret pour quoi que ce fût; sans qu'il fût
question de testament, sans qu'ils affectassent la moindre prétention
à faire acte de fermeté, sans préoccupation de ce qu'ils allaient
devenir; uniquement occupés de jeux, de festins, de plaisanteries,
de conversations tenues comme à l'ordinaire sur les faits du moment,
de musique, de poésie érotique. Ne saurions-nous imiter une telle
résolution, en ayant une plus honnête contenance? Puisque les fous
trouvent moyen de bien mourir, et les sages aussi, trouvons une mort
qui convienne aux gens qui ne sont ni fous ni sages. J'ai idée de
certaines qui me semblent avoir bon air et qu'on peut souhaiter,
puisqu'il faut finir par mourir. Les tyrans romains pensaient donner
la vie au criminel, en lui laissant le choix de son genre de mort.
D'autre part Théophraste, ce philosophe si délicat, si modeste et
si sage, n'a-t-il pas été contraint par la raison d'oser dire ce
vers que Cicéron a traduit en latin: «_La vie dépend du sort plus
que de notre sagesse_»? ne cherchons donc pas davantage.--La fortune
a aidé à la facilité avec laquelle je quitterai la vie en faisant
qu'aujourd'hui je ne suis pour les miens ni un besoin, ni une gêne.
Cette situation, je l'eusse acceptée à toute époque de mon existence;
mais près de rassembler mes hardes et de plier bagage, c'est pour moi
une satisfaction toute particulière de n'être pour eux, en mourant, un
sujet ni de plaisir, ni de déplaisir. Par une adroite et ingénieuse
compensation, ceux qui sont en droit d'attendre quelque profit matériel
de ma mort, se trouvent du même coup en éprouver d'autre part des
pertes de même nature; souvent notre mort s'aggrave pour nous du
préjudice qu'elle cause à d'autres, dont l'intérêt nous touche presque
autant et parfois plus que le nôtre.
=Il ne recherche pas ses aises en voyage; il va au jour le jour, sans
itinéraire fixe, aussi est-il toujours satisfait.=--Dans mes logis
d'occasion, je ne recherche ni le luxe, ni l'espace, conditions que
j'ai plutôt en grippe; je les souhaite de cette simplicité qui se
rencontre plus fréquemment qu'ailleurs dans les pays où l'art a peu
de part et auxquels la nature communique la grâce qui lui est propre:
«_Je préfère un repas où règne la propreté plutôt que l'abondance_
(_Nonius_), _l'entrain plus que le luxe_ (_Cornélius Nepos_).» Que ceux
que leurs affaires amènent en plein hiver dans le pays des Grisons,
ne trouvent pas sur leur route pleine satisfaction, cela les regarde;
mais moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, je ne cours
pas ce risque: si la route est laide à droite, je prends à gauche; si
je ne suis pas en disposition de monter à cheval, je m'arrête; et, en
agissant de la sorte, je ne vois rien en vérité qui ne me plaise et
ne me soit aussi commode que là où je me loge; il est vrai que toute
superfluité m'est superflue, et que j'ai reconnu que l'on se trouve
dans l'embarras, même au sein du luxe et de l'abondance. Ai-je laissé
derrière moi quelque chose à voir, j'y retourne; c'est toujours mon
chemin, parce que je ne me trace pas un itinéraire invariable pas
plus en ligne droite qu'autrement. Si où je vais, je ne trouve pas ce
qu'on m'avait dit devoir y être, ainsi qu'il arrive souvent d'après les
jugements des autres qui ne s'accordent pas toujours avec les miens
et que la plupart du temps je trouve inexacts, je ne regrette pas ma
peine, ayant du moins constaté que ce qu'on m'avait dit y être, n'y est
pas.
=Il sait s'accommoder de tout et rien ne lui paraît étrange; il blâme
fort la sotte tendance qu'ont les Français à l'étranger de tout y
dénigrer, aussi ne se joignait-il pas à leur société quand il en
rencontrait.=--Mon tempérament s'accommode de tout; mes goûts sont ceux
de tout le monde appartenant à la bonne société; comme il convient à
quelqu'un qui est cosmopolite, la diversité des procédés d'une nation
à l'autre ne me touche que par le plaisir que me cause cette variété:
chaque usage a sa raison d'être. Que l'on me serve dans des assiettes
d'étain, de bois ou de terre, que ce soit du bouilli ou du rôti, de la
cuisine au beurre ou à l'huile de noix ou d'olive, que ce soit chaud ou
froid, tout m'est égal; tellement égal, qu'en vieillissant, j'incrimine
cette précieuse faculté et voudrais que plus de délicatesse et de choix
s'imposassent à moi pour modérer mon insatiable appétit qui parfois
incommode mon estomac.--Quand je me trouve hors de France et que, par
courtoisie, on me demande si je veux être servi à la française, je
décline cette offre et toujours me place aux tables où les étrangers
sont en plus grand nombre. J'ai honte de voir mes compatriotes possédés
de cette sotte manie de s'effaroucher des usages contraires aux leurs;
il leur semble être hors de leur élément, dès qu'ils sont hors de
leur village; où qu'ils aillent, ils s'en tiennent à leurs façons et
abominent celles des étrangers. Retrouvent-ils un des leurs en Hongrie,
ils se réjouissent de ce hasard, et les voilà qui se réunissent, se
fréquentent et s'évertuent à condamner ces mœurs barbares qu'ils ont
sous les yeux; pourquoi ne seraient-elles pas barbares, puisqu'elles
ne sont pas françaises? Et ce sont les plus habiles qui les relèvent
pour les critiquer! La plupart ne partent que pour le retour; ils
demeurent renfermés en eux-mêmes et peu communicatifs; ce sont gens
qui, prudemment, deviennent taciturnes pour ne pas se livrer; ils se
défendent contre la contagion d'un air qui leur est inconnu. Ce que je
dis d'eux, me rappelle l'attitude analogue que j'ai constatée parfois
chez quelques-uns de nos jeunes courtisans; ils ne s'occupent que des
gens de leur sorte et nous regardent avec dédain et pitié, comme si
nous étions de l'autre monde. Faites qu'ils n'aient plus à causer des
mystères de la cour, ils ne trouvent plus rien à dire; ils sont à nos
yeux aussi ignorants et gauches que nous le sommes aux leurs. On a bien
raison lorsqu'on dit qu'un homme de bonne société, est un homme qui
s'accommode de tout. Moi, au contraire, dans mes voyages, je suis très
las de nos manières; ce n'est pas pour chercher des Gascons en Sicile,
que je me déplace, j'en ai laissé assez chez moi; ce sont plutôt des
Grecs, des Persans que je voudrais y trouver; quand j'en rencontre,
je les fréquente et en fais cas: c'est cela que je vise et ce dont
je m'occupe. Je vais plus loin: il me semble n'avoir guère, dans mes
pérégrinations, rencontré d'usages qui ne vaillent les nôtres; il est
vrai que n'ayant jamais perdu beaucoup de vue mes girouettes, je ne
risque pas grand'chose en avançant ce fait.--Du reste, la plupart des
compagnies que le hasard place ainsi sur votre chemin, causent plus
de gêne qu'elles ne procurent de satisfaction; je ne m'y attache pas,
maintenant surtout que la vieillesse fait que je me tiens à l'écart et
ne m'astreins plus autant aux usages. Quand vous êtes en groupe vous
souffrez pour les autres, ou les autres souffrent pour vous; ce sont là
deux graves inconvénients, dont le second est même celui qui m'est le
plus pénible.
=Tout ce qu'il demanderait, ce serait d'avoir un compagnon de voyage
de même humeur que lui, car il aime à communiquer ses idées.=--C'est
une fortune bien rare et d'un soulagement inestimable que d'avoir pour
compagnon de route un honnête homme, auquel votre société plaît, qui
a du jugement et des habitudes conformes aux vôtres; et il m'a bien
fait faute, dans tous mes voyages, de n'en avoir pas; mais un tel
compagnon, il faut l'avoir choisi et se l'être attaché alors qu'on
est encore chez soi. Aucun plaisir n'a de saveur pour moi si je ne
puis m'en entretenir avec quelqu'un; il ne me vient à l'esprit aucune
idée tant soit peu gaillarde, que je ne sois contrarié de l'avoir
eue si je n'ai à qui en faire part. «_Si la sagesse m'était donnée à
condition de la tenir renfermée sans la communiquer à personne, je la
refuserais_ (_Sénèque_).» Cicéron s'exprime encore plus nettement:
«_Supposez le sage dans l'abondance de toutes les choses nécessaires,
libre de contempler et d'étudier à loisir tout ce qui est digne d'être
connu, mais que sa solitude soit si grande qu'il n'ait de rapport avec
personne, il demandera à sortir de la vie._» L'opinion d'Archytas me
sourit: «Il me déplairait, disait-il, même si j'étais au ciel, de me
promener parmi ces grands corps célestes domaine de la divinité, sans
quelqu'un qui me tienne compagnie»; pourtant il vaut mieux être seul
que d'être avec quelqu'un qui soit ennuyeux et sot. N'importe où il
était, Aristippe aimait à vivre toujours comme un étranger. «_Si le
destin me permettait de vivre comme je l'entends_ (_Virgile_)», je
choisirais de passer ma vie à cheval, «_heureux de visiter les régions
brûlées par le soleil et celles où se forment les nuages et les frimas_
(_Horace_)».
=La situation qu'il a, le bien-être dont il jouit, devraient, ce
semble, le détourner de sa passion des voyages; mais il y trouve
l'indépendance à laquelle il sacrifie même les commodités de la
vie.=--«N'avez-vous pas, m'objectera-t-on, de passe-temps plus faciles?
Qu'est-ce qui vous manque? Votre maison n'a-t-elle pas une belle vue
et n'est-elle pas en bon air, suffisamment confortable et plus grande
qu'il n'est nécessaire? Vous avez pu y recevoir, plus d'une fois, le
roi et toute sa suite. Votre famille n'est-elle pas dans une position
sociale telle, que plus de gens se trouvent au-dessous d'elle qu'il n'y
en a qui lui soient supérieurs? Le lieu éveille-t-il en vous quelque
souvenir extraordinaire, qui vous ulcère et dont vous ne puissiez
triompher, «_qui, caché dans votre cœur, vous consume et vous
ronge_ (_Ennius_)»? Où croyez-vous que vous ayez possibilité de vivre
sans éprouver ni gêne, ni embarras? «_Les faveurs de la fortune ne
sont jamais sans mélange_ (_Quinte-Curce_).» Reconnaissez donc qu'il
n'y a que vous à être une entrave à vous-même; que partout vous vous
retrouverez avec vous-même, et partout vos plaintes se reproduiront;
car il n'y a de satisfaction ici-bas que pour les âmes dépourvues
d'intelligence, ou celles qui ont atteint la perfection. Qui n'éprouve
de contentement dans une situation aussi sortable, où pense-t-il
pouvoir en trouver? Combien de milliers d'hommes borneraient leurs
désirs à une condition semblable à la vôtre. Travaillez seulement à
vous amender; sur ce point vous pouvez tout; tandis qu'aux effets de
la fortune, la patience est la seule chose qu'on puisse opposer: «_Il
n'est de tranquillité réelle que celle à laquelle nous conduit la
raison_ (_Sénèque_)».
Je vois bien la justesse de cette observation et m'en rends
parfaitement compte; mais on aurait eu plutôt fait, et c'eût été plus
logique, de me dire en un mot: «Soyez sage.» Une semblable résolution
outrepasse la sagesse; elle en résulte et en est la conclusion. Me
tenir ce raisonnement, c'est imiter le médecin qui va criaillant à
un pauvre malade qui dépérit, qu'il se réjouisse; son conseil serait
moins sot, s'il lui disait: «Portez-vous bien.» Je ne suis pas de ceux
qui s'élèvent au-dessus du commun; et, bien que ce soit un précepte
salutaire, certain, facile à comprendre, que de «se contenter de ce
que l'on a», c'est-à-dire d'être raisonnable, de plus sages que moi ne
l'appliquent pourtant pas davantage. C'est un dicton populaire, mais
qu'il est profond et à quoi ne s'étend-il pas? Il faut de la mesure en
tout, et tout est susceptible de tempérament.--Je sais bien qu'à le
prendre à la lettre, ce plaisir de voyager témoigne de l'inquiétude
et de l'irrésolution, deux mauvaises qualités qui, chez moi, sont
maîtresses et prépondérantes. Oui, je le confesse, je ne vois rien que
je souhaite ou à quoi je rêve qui puisse me fixer; changer, pouvoir
varier, c'est là ce qui seul me contente si tant est que quelque chose
arrive à me contenter. En voyage, j'éprouve de la satisfaction rien que
par ce fait, que je puis m'arrêter n'importe où sans avoir intérêt à le
faire et que je suis libre d'en partir quand bon me semble pour aller
ailleurs.--J'aime la vie de simple particulier; je l'aime, parce que je
la préfère à la vie publique qui, cependant, n'est pas sans me convenir
et qui est tout autant dans ma nature. Cette indépendance fait que je
n'en sers que plus gaîment mon prince, parce qu'alors je le sers sans
y être obligé, que seuls mon jugement et ma raison m'y déterminent,
que ce n'est pas faute de mieux, que je ne suis pas contraint de me
rejeter sur lui les autres me repoussant et en étant mal vu. Il en est
de même en tout: je hais de passer par où la nécessité m'oblige; toute
commodité qui m'astreint à quoi que ce soit m'est insupportable: «_Je
veux toujours pouvoir frapper l'eau d'une rame et de l'autre toucher le
rivage_ (_Properce_)»; une seule corde jamais n'est suffisante pour me
maintenir quand on veut m'arrêter.
=C'est là, dira-ton, de la vanité; mais où n'y en a-t-il pas? Les
plus belles maximes philosophiques, les plus beaux règlements de
conduite sont vains parce qu'ils nous demandent plus que nous ne
pouvons.=--«C'est là, direz-vous, un jeu bien empreint de vanité!» Où
n'y en a-t-il pas? Tous ces beaux préceptes, toute sagesse sont-ils
autre chose que vanité? «_Le Seigneur sait que les pensées des sages
ne sont que vanité_ (_Psalmiste_).» Ces subtilités exquises ne sont
à leur place qu'au prêche; ce sont des raisonnements qui tendent à
nous envoyer tout bâtés dans l'autre monde. La vie consiste dans un
mouvement constant et effectif du corps, mouvement qui, par essence,
est déréglé et imparfait et auquel je m'efforce de donner une direction
suivant mes aspirations: «_Nous avons chacun nos passions_ (_Virgile_).
_Nous devons néanmoins faire en sorte que sans jamais contrevenir
aux lois générales de la nature, nous suivions cependant nos propres
penchants_ (_Cicéron_).» A quoi servent ces idées élevées de la
philosophie qu'aucun être humain ne peut mettre en pratique, ces règles
qui excèdent l'usage que nous avons à en faire et la possibilité que
nous avons de les appliquer.
Je vois souvent qu'on nous présente pour la conduite de notre vie, des
modèles que ni celui qui les propose, ni ceux auxquels il s'adresse
n'ont aucune espérance de pouvoir suivre et, qui plus est, n'en
ont pas envie. De ce même papier sur lequel un juge vient d'écrire
un arrêt de condamnation pour adultère, il détache un morceau pour
envoyer un billet doux à la femme de son collègue; et cette femme avec
laquelle vous venez de cueillir le fruit défendu, un moment après
et en votre présence, va s'élever plus durement que ne l'eût fait
Porcie, contre cette même faute commise par une de ses connaissances.
Il en est qui condamnent à mort pour des crimes qu'ils n'estiment
même pas être de simples fautes. J'ai vu en ma jeunesse un galant
homme donner d'une main au public des vers remarquables par leur
beauté et leur dévergondage, tandis qu'en même temps, de l'autre main
il propageait sur la Réforme une discussion théologique des plus
violentes d'entre celles que, depuis longtemps, le monde a vues se
produire. Les hommes sont ainsi: on laisse les lois et les principes
suivre leur chemin, et soi-même on en suit un autre, non seulement par
déréglement de mœurs, mais parce que souvent nous pensons et jugeons
autrement. Écoutez prononcer un discours philosophique: l'imagination,
l'éloquence, la compétence s'y révèlent, nous frappent sur le moment et
nous émeuvent; mais il ne s'y trouve rien qui empoigne et chatouille
notre conscience, ce n'est pas à elle qu'on parle; n'est-ce pas vrai?
Comme disait Ariston: «une étuve, une leçon ne sont d'aucun fruit si
elles ne nettoient et ne décrassent». On peut s'attacher à considérer
l'écorce, mais après seulement qu'on a retiré la moelle; de même que
ce n'est qu'après avoir avalé le bon vin d'une belle coupe, qu'on en
examine le travail et les ciselures. Partout où, dans l'antiquité,
on s'entretient de philosophie, quelle que soit l'école, on trouve
le même auteur rédiger des règles de tempérance et libeller en même
temps des pages sur l'amour et la débauche. Xénophon, sur les genoux
de Clinias, écrivait contre la vertu telle que la prônait Aristippe.
Ce n'est pas qu'il n'y ait comme des ondées de conversion miraculeuse
qui nous agitent par intervalles; c'est ce que Solon peint très bien
quand il se présente comme législateur ou en tant qu'individu, quand
il parle pour le peuple ou qu'il ne s'agit que de lui; dans ce dernier
cas, se sentant en parfaite santé, ne redoutant aucune défaillance, il
suit en toute liberté les règles tracées par la nature, «_tandis que le
malade en danger a besoin d'être traité par les plus habiles médecins_
(_Juvénal_)».--Antisthène permet au sage d'aimer, de faire ce qu'il
trouve opportun et d'en user comme il l'entend, sans tenir compte de ce
que les lois peuvent édicter, d'autant que son avis à cet égard vaut
mieux que ce qu'elles peuvent établir et qu'il s'y connaît davantage
en fait de vertu. Diogène, son disciple, disait qu'«il faut opposer la
raison aux désordres; à la fortune, la confiance; aux lois, la nature».
Pour les estomacs délicats, il faut des ordonnances composées avec art
et qu'ils observent à la lettre; les bons estomacs n'ont qu'à suivre
simplement les prescriptions dérivant naturellement de leur appétit;
c'est ainsi qu'agissent les médecins: ils mangent du melon, boivent
le vin frais, tandis qu'ils astreignent leurs patients au sirop et à
la panade. «Je ne sais, disait la courtisane Laïs, de quels livres,
de quelle sagesse, de quelle philosophie ces gens parlent, mais je
les vois se bousculant à ma porte, aussi souvent que les autres.» La
licence, qui est le propre de notre nature, nous portant toujours au
delà de ce qui nous est loisible et permis, souvent on a restreint
au delà de ce que, d'une façon générale, commandait la raison, les
préceptes et les lois qui régissent notre vie: «_L'homme ne croit
jamais avoir atteint le terme assigné à ses passions_ (_Juvénal_).»
Il serait à désirer qu'entre le commandement et l'obéissance, la
proportion soit mieux gardée; il semble injuste de nous proposer un
but auquel nous n'avons pas possibilité d'atteindre. Il n'est pas un
homme de bien, consacrant toutes ses actions et toutes ses pensées à
l'étude des lois, qui dans sa vie ne se mette dix fois dans le cas
d'être pendu; et, dans le nombre, il en est qu'il serait grand dommage
et très injuste de perdre et de punir: «_Que t'importe, Olus, de quelle
manière celui-ci ou celle-là dispose de sa personne_ (_Martial_)?» Il
en est d'autres au contraire qui peuvent ne pas offenser les lois,
que nous ne saurions néanmoins tenir pour des gens vertueux et que la
philosophie flagellerait à très bon droit, tant, sur ce point, il y a
trouble et inconséquence! Nous sommes loin d'être des gens de bien,
selon la doctrine divine; nous ne saurions même l'être, d'après les
règles que nous avons nous-mêmes établies. La sagesse humaine n'est
jamais parvenue à remplir les devoirs qu'elle s'est tracés à elle-même;
et si elle y était arrivée, elle en édicterait d'autres plus rigoureux
encore, pour avoir toujours à quoi aspirer et prétendre, tant notre
nature est ennemie de ce qui est réalisable. L'homme se fait une
nécessité de ne pouvoir éviter d'être en faute. Il n'est pas adroit
de sa part de se créer des obligations que seul pourrait remplir un
autre être que celui qu'il est; pour qui, ces prescriptions qu'il doit
s'attendre à ce que personne ne satisfasse? Est-il mal à lui de ne pas
faire ce qu'il est impossible qu'il fasse? Les lois qui nous condamnent
à de telles impossibilités, nous condamnent de ce que nous ne pouvons
pas.
=On peut à la rigueur admettre que dire et faire soient dissemblables
chez les gens qui professent la morale; mais lui, parlant de lui-même,
est tenu à être plus conséquent. L'homme public doit compter avec les
vices de son temps; les affaires publiques ne se traitent pas d'après
les mêmes principes que les affaires privées; il est fréquent de ne pas
trouver réunies chez un même homme les qualités nécessaires à ces deux
genres d'affaires.=--Au pis aller, prendre cette liberté si contestable
de se montrer sous deux aspects différents: d'une façon quand on agit,
d'une autre quand on parle, peut être admis chez ceux qui traitent
de sujets quelconques; ce ne saurait l'être chez ceux qui, comme je
le fais, parlent d'eux-mêmes, il faut alors que tout en eux marche
d'accord. Une vie qui n'offre rien de particulier est celle qui reste
à l'unisson du milieu dans lequel elle s'écoule; la vertu de Caton
était d'ordre trop élevé pour son siècle: son esprit de justice, chez
un homme qui se mêlait de gouverner les autres, appelé à participer aux
affaires publiques, pouvait passer, sinon pour de l'injustice, du moins
pour être sans utilité et hors de saison. Mes mœurs mêmes, quoique
différant à peine de l'épaisseur d'un doigt de celles qui ont cours,
me rendent pourtant, à mon âge, un peu sauvage et peu sociable. Je ne
sais si c'est sans raison que je me trouve dégoûté de la société que
je fréquente, mais ce serait bien à tort que je me plaindrais qu'elle
le soit de moi puisque je le suis d'elle. La vertu que réclament les
affaires de ce monde, est une vertu qui présente des plis, des angles,
des coudes qui lui permettent de s'appliquer et de s'adapter à la
faiblesse humaine; elle est mélangée, composée; elle n'est pas droite,
nette, constante, d'une pureté immaculée. Les chroniques de notre temps
reprochent à un de nos rois de s'être jusqu'ici, sous l'impulsion
de son confesseur, trop complètement abandonné aux conseils que lui
suggérait sa conscience; les affaires publiques se dirigent d'après des
règles de conduite moins timorées: «_Quitte la cour, si tu veux rester
pieux_ (_Lucain_).»
J'ai autrefois essayé d'appliquer à la gestion des affaires publiques
les règles et principes que j'apporte dans ma manière de vivre; règles
et principes rudes, différents de ceux en cours, peu raffinés, mais
irréprochables, tels qu'ils sont innés en moi ou résultent de mon
éducation et dont j'use dans la vie ordinaire, sinon en y trouvant
commodité, du moins sans risque de dévier dans ce que m'inspire une
vertu sans expérience et purement scolastique; or j'ai constaté que,
dans le monde des affaires, c'est la chose inepte et dangereuse. Il
faut, quand on se mêle à la foule, se contourner, serrer les coudes,
reculer, avancer, quitter parfois le grand chemin suivant le cas;
vivre non pas tant suivant ce que l'on voudrait, que suivant ce que
veulent les autres; non selon ce qu'on se propose, mais selon ce qu'on
vous propose; selon le temps, les hommes, les affaires. Platon dit
que c'est miracle, quand quelqu'un mêlé à la politique en sort la
conscience nette; il dit aussi que lorsqu'il place son philosophe à la
tête d'un gouvernement, il n'entend pas dire que ce soit à la tête d'un
gouvernement corrompu comme celui d'Athènes, et bien moins encore comme
le nôtre, où la sagesse elle-même perdrait la raison; une bonne herbe
transplantée dans un terrain fort différent de celui qui lui convient,
se transforme beaucoup plus suivant ce terrain qu'elle ne le transforme
à sa convenance. Je sens que si j'avais à refaire mon éducation en
vue d'occupations de cette nature, il faudrait opérer en moi beaucoup
de changements et d'appropriations. Si je pouvais me transformer
de la sorte (et pourquoi n'y arriverais-je pas avec du temps et de
l'attention?) je ne voudrais pas l'entreprendre. Le peu durant lequel
je m'y suis essayé, m'en a dégoûté; je sens parfois s'élever en moi
des bouffées d'ambition, je me raidis contre ces tentations et leur
résiste: «_Ferme, Catulle, tiens bon jusqu'à la fin_ (_Catulle_).» On
ne m'y sollicite guère et j'y suis tout aussi peu porté; la liberté et
l'oisiveté, qui sont mes deux penchants dominants, sont des qualités
diamétralement opposées à ce qu'il faut dans ce métier. Nous ne
savons pas distinguer les facultés de chacun; elles se subdivisent et
se délimitent de telle façon qu'elles sont difficiles à distinguer,
délicates à apprécier. Conclure de ce que quelqu'un fait preuve de
capacité dans la vie privée, qu'il est capable de gérer les affaires
publiques, c'est conclure mal; tel se dirige bien, qui ne dirige pas
bien les autres; tel écrit des Essais, qui est impropre à l'action;
tel conduit bien un siège, qui conduirait mal une bataille; parle bien
en petit comité, qui haranguerait mal une foule ou un prince; pouvoir
l'un est peut-être même un indice qu'on ne peut l'autre, plutôt qu'on
en est capable. Je constate que les esprits élevés ne sont guère moins
aptes aux choses d'ordre inférieur, que les esprits inférieurs ne le
sont pour les grandes choses. Aurait-on cru que Socrate ait donné
lieu aux Athéniens de rire de lui, pour n'avoir jamais pu compter
les suffrages de sa tribu et en faire rapport au conseil? certes, la
vénération en laquelle je tiens les perfections de ce personnage, fait
que je puis bien invoquer, comme excuse de mes imperfections, le cas
particulier que je trouve dans ce modèle incomparable. Notre capacité
se détaille par le menu; la mienne s'étend à peu de choses et est, en
tout, fort restreinte. Saturninus dit à ceux qui lui avaient déféré le
commandement suprême: «Compagnons, vous perdez un bon capitaine, pour
en faire un mauvais général d'armée.»
=Une vertu naïve et sincère ne peut être employée à la conduite d'un
état corrompu; du reste, sa notion s'altère dans un milieu dépravé.
Quoi qu'il en soit, on doit toujours obéissance à ceux qui ont charge
d'appliquer les lois, si indignes qu'ils soient.=--Celui qui, en des
temps malades comme l'est le nôtre, se vante de mettre au service
des affaires de ce monde une vertu naïve et sincère, ou ne sait ce
qu'est une pareille vertu, parce que les idées se corrompent quand
les mœurs le sont (et, de fait, voyez comme on la dépeint; comme
la plupart se glorifient de leurs débordements et y conforment les
règles qu'ils se tracent, en son lieu et place c'est l'injustice et
le vice dans toute leur réalité que l'on décrit et qu'ainsi travestis
on présente aux princes dont on fait l'éducation); ou bien, s'il la
connaît, se vante bien à tort de l'appliquer, car, quoiqu'il dise, il
fait mille choses contre sa conscience. Je croirais volontiers Sénèque,
s'il m'entretenait de l'expérience qu'il en fit dans des conditions
toutes semblables, et qu'il voulût bien en parler à cœur ouvert.--La
marque la plus honorable de notre disposition à faire le bien est,
en ces temps de contrainte, de reconnaître loyalement ses fautes et
celles d'autrui, de prêter son concours pour retarder dans la mesure
où on le peut la tendance au mal, de ne suivre qu'à regret cette voie,
d'espérer et désirer mieux. Dans ces divisions qui nous assaillent et
qui ont fait de la France la proie des partis, je vois chacun, même
parmi les meilleurs, avoir recours à la dissimulation et au mensonge
pour défendre sa cause; celui qui en écrirait l'histoire, se fiant aux
apparences, serait bien téméraire et absolument dans le faux. Le parti
le plus juste n'est quand même qu'un membre d'un corps vermoulu et
véreux; mais le membre le moins malade d'un corps en pareil état n'en
passe pas moins pour sain et cela à bon droit, parce que ce n'est que
par comparaison que nos qualités se titrent; l'innocence dans la vie
politique se mesure selon les lieux et les saisons.--J'aurais aimé que
Xénophon eût donné à Agésilas l'éloge que lui méritait le fait suivant:
Un prince voisin, avec lequel il avait été autrefois en guerre, lui
ayant demandé de lui laisser traverser son territoire, il accéda à sa
demande et lui donna passage à travers le Péloponèse; l'ayant à sa
merci, non seulement il ne l'emprisonna ni ne l'empoisonna pas, mais il
l'accueillit avec courtoisie comme il s'y était obligé par sa promesse
et ne se livra vis-à-vis de lui à aucune offense. Avec les idées
d'aujourd'hui, une telle promesse ne signifierait rien; mais, ailleurs
et en d'autres temps, la franchise et la magnanimité étaient en
honneur; ces bambins d'écoliers de nos jours s'en fussent moqués, tant
la vertu des Spartiates a peu de ressemblance avec la vertu française.
Ce n'est pas que nous manquions d'hommes vertueux, mais ils le sont
tels que nous les concevons. Celui dont les sentiments s'élèvent
au-dessus de ce qui est de règle en son siècle, doit les faire
fléchir ou les émousser; ou bien, et c'est ce que je lui conseille de
préférence, se mettre à l'écart et ne pas se mêler à nous, il n'a rien
à y gagner: «_Si je viens à rencontrer un homme intègre et vertueux, je
compare ce monstre à un enfant à deux têtes, ou à des poissons qu'un
laboureur ébahi trouverait sous le soc de sa charrue, ou encore à une
mule féconde_ (_Juvénal_).»--On peut regretter des temps meilleurs,
mais on ne peut se dérober à l'état présent; on peut désirer d'autres
magistrats, il n'en faut pas moins obéir à ceux qui sont en fonctions;
et peut-être y a-t-il plus de mérite à obéir aux mauvais qu'aux bons.
Tant que, dans quelque coin, demeurera un représentant des lois dont
nous a dotés notre vieille monarchie, je ne le quitterai pas; mais si,
par malheur, une scission se produit, que sous l'action des partis
contraires qui entravent son existence, elle vienne à se fractionner
en deux, et que le choix entre les deux soit douteux et difficile, je
me résoudrai probablement à échapper et à me dérober à cette tempête;
la nature pourra m'y aider, peut-être aussi les hasards de la guerre.
Entre César et Pompée j'eusse franchement pris parti; mais entre ces
trois voleurs qui vinrent après eux, il eût fallu ou se cacher ou
suivre le courant, ce que j'estime licite, quand la raison est devenue
impuissante à nous guider.
=Si Montaigne sort aussi fréquemment de son sujet, c'est qu'il
s'abandonne aux caprices de ses idées qui, en y regardant de près, ne
sont pas aussi décousues qu'elles en ont l'air; et puis, cela oblige le
lecteur à plus d'attention.=--«_Où vas-tu t'égarer_ (_Virgile_)?» Ces
excursions sont à la vérité un peu en dehors de mon sujet; je m'égare,
mais plutôt par licence que par mégarde; mes pensées ne cessent de
tenir les unes aux autres, bien que parfois d'assez loin; elles ne se
perdent pas de vue, quoique quelquefois il leur faille un peu tourner
la tête pour s'apercevoir. J'ai eu sous les yeux un dialogue de Platon
construit de même sorte, présentant deux parties conçues chacune
dans des genres absolument différents; au commencement il n'y est
question que d'amour, tandis que la fin est uniquement consacrée à la
rhétorique. Il est des auteurs qui ne craignent pas de passer ainsi
d'un sujet à un autre sans rapport avec le précédent, et qui apportent
une grâce merveilleuse à se laisser aller au gré du vent ou à sembler
s'y abandonner.--Les titres de mes chapitres ne sont pas toujours
en concordance avec les matières qui y sont traitées; souvent la
relation ne se manifeste que par quelques mots comme dans l'Andrienne
et l'Eunuque, ou dans Sylla, Cicéron, Torquatus. J'aime à aller par
bonds et par sauts, à la façon des poètes, légère, ailée, divine comme
la qualifie Platon. Il y a des ouvrages de Plutarque où il oublie son
thème, et où l'argument qu'il traite n'apparaît qu'incidemment, perdu
au milieu de sujets qui lui sont étrangers; voyez, par exemple, comme
il procède dans son démon de Socrate. Dieu! que ces escapades pleines
de sève, que ces variations ont de beauté! elles en ont d'autant plus
qu'elles semblent échappées à la plume et le fait du hasard.--C'est le
lecteur manquant d'attention qui perd de vue mon sujet, et non moi;
en quelque coin se trouvent toujours quelques mots qui, si réduits
qu'ils soient, suffisent cependant pour montrer que je l'ai présent à
l'esprit. Je passe de l'un à l'autre sans règle, sans transition; mon
style et mon esprit vagabondent simultanément. Un peu de folie prévient
un excès de sottise, au dire de nos maîtres et plus encore d'après
leurs exemples.--Mille poètes se traînent languissamment comme s'ils
écrivaient en prose, tandis que la meilleure prose des temps jadis, et
j'en donne ici indifféremment des échantillons tout comme je fais des
vers, resplendit constamment de la vigueur et de la hardiesse de la
poésie; elle a quelque peu de la passion qui l'anime. A celle-ci, sans
conteste, la prééminence en ce qui touche l'expression de la pensée;
le poète, dit Platon, assis sur le trépied des Muses, déverse à flots
tout ce qui lui vient à l'idée, comme coule l'eau de la gargouille
d'une fontaine, sans y réfléchir, sans le peser; et il s'en échappe des
choses de toutes couleurs, contraires les unes aux autres, formant une
suite de propos interrompus. Platon lui-même est constamment inspiré
du souffle poétique; la théologie ancienne, disent les savants, est
toute poésie, et, au dire des premiers philosophes, c'était à l'origine
le langage des dieux.--J'entends que lorsqu'on écrit, les sujets se
distinguent d'eux-mêmes, qu'on voie où on en change, où on conclut;
où l'un commence, où un autre reprend, sans qu'il soit nécessaire de
les accompagner de ces circonlocutions, introduites pour les oreilles
faibles ou inattentives, qui les raccordent et les lient les uns aux
autres; je ne veux pas me commenter moi-même. Quel est celui qui n'aime
pas mieux n'être pas lu que de l'être en dormant, ou au galop: «_Il
n'y a rien, si utile que ce soit, qui soit utile si on ne fait que
passer_ (_Sénèque_).» Si prendre un livre c'était l'apprendre, si le
voir c'était le fouiller profondément du regard, et le parcourir s'en
pénétrer, j'aurais tort de me faire en toutes choses aussi ignorant
que je le dis.--Ne pouvant fixer l'attention du lecteur par la valeur
de ce que j'écris, «_ce ne sera pas déjà si mal_» s'il advient que je
l'arrête par le pêle-mêle que j'y introduis. «Oui vraiment, dites-vous,
mais après s'en être amusé, il le regrettera?» Sans doute, toujours
est-il qu'il n'aura pas laissé d'en éprouver de la distraction. Et
puis, il est des caractères ainsi faits, qui dédaignent ce qu'ils
comprennent; ils m'estimeront d'autant plus qu'ils ne sauront ce que
je veux dire et concluront de la profondeur de ma pensée par son
obscurité, ce qu'à franchement parler, je hais très fort et éviterais
si je savais faire autrement. Aristote se vante quelque part de
rechercher de parti pris cette obscurité; c'est un grand tort.--Au
début, je multipliais les chapitres, mais il m'a paru que cela rompait
l'attention avant qu'elle ne fût éveillée et la faisait s'évanouir
par le dédain qu'elle éprouvait à se recueillir et à se fixer pour
si peu; je me suis mis alors à les faire plus longs, ce qui oblige à
apporter à leur lecture une intention bien arrêtée et à y consacrer
un temps déterminé. Ne pas donner au moins une heure à une semblable
occupation, c'est ne vouloir rien y donner; et ce n'est pas faire, que
de ne pas se donner tout entier à ce que l'on fait. De plus, il m'est
personnellement commode de ne m'exprimer qu'à moitié, de parler un peu
confusément et à tort et à travers; et j'en veux à la raison qui vient
y jouer le rôle de trouble-fête. Je trouve qu'elle est fort gênante et
se paie trop cher, quand elle s'immisce au nom de la vertu dans les
projets extravagants que nous formons au cours de la vie et dans les
opinions fantaisistes que nous concevons. Par contre, je m'emploie à
tirer parti de la bêtise, de la vanité, si elles peuvent m'être une
cause de plaisir, et je m'abandonne à mes penchants naturels sans y
regarder de bien près.
=Affection particulière de Montaigne pour la ville de Rome, due
aux souvenirs des grands hommes qu'elle a produits; aujourd'hui
encore n'est-elle pas la ville universelle et la seule qui ait
ce caractère?=--J'ai vu ailleurs, en bien des lieux, des ruines
de monuments, des statues, un ciel, des terres autres; l'homme y
est toujours le même. Bien que cela soit vrai partout, je ne puis
cependant, aussi souvent que je vois les restes de l'ancienne Rome,
si grande, si puissante, me défendre de l'admirer et de la révérer.
Le culte des morts nous est recommandé; or, dès mon enfance, j'ai été
nourri des souvenirs de ceux-ci. Je savais ce qui se rapportait à
cette capitale de l'univers, bien avant d'être initié à mes propres
affaires; je connaissais le Capitole et sur quel plan il est construit,
avant de connaître le Louvre; je savais ce qu'était le Tibre, avant
de connaître la Seine. J'ai été plus occupé, bien qu'ils soient
trépassés, du caractère et de la fortune des Lucullus, des Métellus
et des Scipions que d'aucuns des nôtres. Mon père, mort aussi, l'est
pour moi au même degré qu'eux; il s'est autant éloigné de moi depuis
dix-huit ans qu'il n'est plus, qu'eux en seize siècles, et pourtant
je ne cesse d'embrasser et de cultiver sa mémoire; son amitié, sa
société sont toujours aussi vivement présentes à mon esprit, car il
est dans mon tempérament de mieux remplir peut-être mes devoirs envers
les morts qu'envers les vivants; ne pouvant s'aider, ils n'en ont,
ce me semble, que plus de droits à mon assistance; la gratitude est
là, à même de se montrer dans tout son éclat; un bienfait perd de son
mérite, lorsqu'on peut s'attendre à être payé de retour. Arcésilas,
rendant visite à Ctesibius qui était malade, et le trouvant dénué de
ressources, glissa tout doucement sous le chevet de son lit de l'argent
dont il lui faisait don, le tenant en outre quitte de lui en savoir
gré en le lui laissant ignorer. Ceux qui ont mérité mon amitié et ma
reconnaissance, ne les ont pas perdues pour n'être plus; je m'acquitte
d'autant mieux et avec plus de soin vis-à-vis d'eux, qu'ils ne sont
plus là et qu'ils l'ignorent; je parle encore plus affectueusement
de mes amis, quand ils n'ont plus possibilité d'apprendre ce que je
dis d'eux. J'ai cent fois entamé des discussions pour la défense de
Pompée et la cause de Brutus; la sympathie que je leur porte subsiste
toujours; même aux choses présentes, nous ne nous y attachons que
par un effet de notre imagination. Reconnaissant mon inutilité en
ce siècle, je me rejette sur cet autre, et j'en suis si aveuglément
séduit, que ce qui touche cette vieille Rome, à l'époque où elle était
libre, juste et florissante (car je n'en aime ni les débuts, ni le
déclin), m'intéresse et me passionne; c'est pourquoi, aussi souvent que
je revois l'emplacement de ses rues et de ses maisons, ses ruines qui
s'enfoncent sous terre jusqu'aux antipodes, c'est toujours avec le plus
grand intérêt. Est-ce un effet de la nature ou une erreur d'imagination
qui font que la vue des lieux que nous savons avoir été habités et
fréquentés par des personnages dont la mémoire s'est conservée, nous
émeut peut-être plus que le récit de leurs actes ou la lecture de
leurs écrits? «_Tant les lieux sont propres à réveiller en nous des
souvenirs! Dans cette ville, tout arrête la pensée; partout où l'on
marche, on foule quelque histoire mémorable_ (_Cicéron_).» Je prends
plaisir à me figurer leur visage, leur attitude, leurs vêtements;
je me répète ces grands noms et les fais retentir à mes oreilles;
«_j'honore ces grands hommes et ne prononce jamais leurs noms qu'avec
respect_ (_Sénèque_)». Des choses qui sont grandes et admirables
en quelques-unes de leurs parties, j'admire jusqu'à ce qu'elles
ont d'ordinaire; que j'aurais eu du plaisir à les voir deviser, se
promener, souper! Il y aurait ingratitude à mépriser leurs reliques et
ce qui nous rappelle tant d'hommes de bien, de si haute valeur, que
j'ai vus vivre et mourir et qui, par leur exemple, nous donnent tant de
bons enseignements, si nous savions les suivre.
Et puis, cette même Rome telle qu'elle est de nos jours mérite qu'on
l'aime. Elle est depuis si longtemps l'alliée, à tant de titres, de
notre couronne! C'est la seule ville universelle, elle appartient à
tous. Le souverain qui la gouverne a également action sur le reste
du monde; elle est la métropole de la Chrétienté; l'Espagnol comme
le Français y sont chez eux; pour devenir prince de cet état, il ne
faut qu'être chrétien quel que soit le pays qui vous ait vu naître. Il
n'est pas de lieu ici-bas, auquel le ciel ait octroyé ses faveurs en
si grande abondance et d'une façon aussi continue; sa décadence même
est glorieuse et son prestige demeure. «_Plus précieuse encore par
ses ruines superbes_ (_Sidoine Apollinaire_)», jusque dans le tombeau
elle conserve l'apparence et le caractère de la capitale d'un empire:
«_C'est ici surtout qu'on dirait que la nature s'est complu dans son
œuvre_ (_Pline_).» On peut se reprocher et se défendre contre
soi-même d'être sensible à une aussi vaine satisfaction; ce ne sont
cependant pas des sentiments tout à fait frivoles, que ceux qui nous
procurent du contentement; et, quels qu'ils soient, lorsqu'un homme de
bon sens y trouve constamment sujet d'être satisfait, je n'ai pas le
cœur de le plaindre.
=Il doit beaucoup à la fortune pour l'avoir ménagé jusqu'ici. L'avenir
est inquiétant, mais que lui importe ce qui adviendra quand il n'y
sera plus? il n'a pas d'enfant mâle qui continuera son nom. Au
surplus, ne pas avoir d'enfant du tout, ne lui semble pas chose bien
regrettable.=--Je dois beaucoup à la fortune qui, jusqu'à présent, ne
s'est pas dressée contre moi, au delà du moins * de ce que j'étais à
même de supporter; peut-être est-ce là sa façon de laisser en paix ceux
qui ne l'importunent pas: «_Plus nous nous privons, plus les dieux
nous accordent. Pauvre, je ne me range pas moins du parti de ceux qui
ne désirent rien. A qui demande beaucoup, il manque toujours beaucoup_
(_Horace_).» Si elle continue, je quitterai cette terre heureux et
satisfait; «_je ne demande rien de plus aux dieux_ (_Horace_)». Mais
gare le choc s'il vient à se produire; c'est par milliers que se
comptent ceux qui échouent au port!--Je me console aisément de ce qui
surviendra ici quand je ne serai plus; le présent m'occupe assez,
«_j'abandonne le reste à la fortune_ (_Ovide_)». Il est vrai que je
n'ai pas cette cause qui rattache si fort, dit-on, l'homme à l'avenir
quand il a des enfants héritiers de son nom et de son honneur; s'il
est désirable d'en avoir, la situation critique que nous traversons me
porte à elle seule à n'en pas désirer. Je tiens déjà trop par moi-même
au monde et à la vie; il me suffit d'être aux prises avec la fortune,
dans les circonstances de mon existence où je ne puis l'éviter, sans
souhaiter que sous d'autres rapports elle ait encore plus de prise sur
moi, et je n'ai jamais estimé que n'avoir pas d'enfants soit un malheur
qui rende notre vie incomplète et restreigne notre contentement; la
stérilité a bien aussi ses avantages. Les enfants sont du nombre des
choses qui ne sont pas fort à désirer, surtout actuellement où il
serait difficile qu'ils fussent bons, «_rien de bon ne peut naître,
tant les germes sont corrompus_ (_Tertullien_)»; c'est cependant à
juste titre qu'on les regrette, quand on les perd après les avoir eus.
=Il laissera après lui son patrimoine tel qu'il l'a reçu, la
fortune ne lui ayant jamais octroyé que de légères faveurs sans
consistance.=--Celui qui m'a laissé la gestion de ma maison,
pronostiquait, en considérant combien j'aime peu à demeurer en
place, que je la ruinerais. Il s'est trompé; j'en suis, à cet égard,
au même point que lorsque je l'ai eue, si même je ne suis en un peu
meilleure situation, sans charge qui la grève, comme sans bénéfice.
Si la fortune ne m'a causé aucun préjudice sérieux qui sorte de
l'ordinaire, elle ne m'a pas fait davantage de grâce; tout ce qui est
chez nous venant d'elle, y était avant moi et depuis plus de cent ans;
je n'ai personnellement aucun bien sérieux et important que je doive
à sa libéralité. J'en ai reçu quelques légères faveurs, mais rien de
substantiel: des titres, des honneurs qu'à la vérité elle m'a offerts
d'elle-même, sans que je les aie demandés; car, Dieu le sait, je suis
positif et n'estime que ce qui est réel et, de plus, de gros rapport;
si j'osais, j'avouerais que je trouve l'avarice presque aussi excusable
que l'ambition, que la douleur est à éviter autant que la honte, la
santé aussi désirable que la science, la richesse que la noblesse.
=De ces faveurs, il n'en est pas à laquelle il ait été plus sensible
qu'au titre de citoyen romain. Teneur du document par lequel ce titre
lui a été conféré; il le reproduit pour ceux que cela intéresse et
aussi un peu par vanité.=--Parmi ces faveurs, toutes de vanité, que m'a
faites la fortune, il n'y en a pas qui ait autant donné satisfaction
au fond de niaiserie qui est en moi qu'une bulle authentique de
bourgeoisie romaine qui m'a été conférée dernièrement, alors que
j'étais à Rome; elle est pompeusement écrite en lettres d'or et dûment
scellée, et m'a été octroyée avec la grâce la plus parfaite. Comme le
libellé de ces titres varie et est plus ou moins élogieux, et qu'avant
d'en avoir vu, j'aurais été bien aise que l'on m'en montrât la formule,
je transcris ici le texte de celui qui m'a été remis pour satisfaire la
curiosité de quiconque est possédé de ce même désir:
_«Sur le rapport fait au Sénat par Orazio Massimi, Marzo Cecio,
Alessandro Muti, Conservateurs de la ville de Rome, touchant le droit
de cité romaine à accorder à l'Illustrissime Michel de Montaigne,
Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de
la chambre du Roi Très Chrétien, le Sénat et le Peuple romain ont
décrété:
«Considérant que, par un antique usage, ceux-là ont toujours été
adoptés par nous avec ardeur et empressement, qui, distingués en
vertu et en noblesse, avaient servi et honoré notre République, ou
pouvaient le faire un jour: Nous, pleins de respect pour l'exemple et
l'autorité de nos ancêtres, nous croyons devoir imiter et conserver
cette louable habitude. A ces causes, l'Illustrissime Michel de
Montaigne, Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme
ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien, fort zélé pour le
nom Romain, étant, en raison de son rang, de l'éclat de sa famille
et de ses qualités personnelles, très digne d'être admis au droit
de cité romaine par le suprême jugement et les suffrages du Sénat
et du Peuple romain; il a plu au Sénat et au Peuple romain que
l'Illustrissime Michel de Montaigne, orné de tous les genres de
mérite et très cher à ce noble peuple, fût inscrit comme citoyen
romain, tant lui que sa postérité, et appelé à jouir de tous les
honneurs et avantages réservés à ceux qui sont nés citoyens ou
patriciens de Rome ou le sont devenus au meilleur titre. En quoi le
Sénat et le Peuple romain pensent qu'ils accordent moins un droit,
qu'ils ne paient une dette; et que c'est moins un service qu'ils
rendent, qu'un service qu'ils reçoivent de celui qui, en acceptant le
droit de cité, honore et illustre la cité même.
«Les Conservateurs ont fait transcrire ce sénatus-consulte par les
secrétaires du Sénat et du Peuple romain pour être déposé dans les
archives du Capitole, et ont fait dresser cet acte, muni du sceau
ordinaire de la ville. L'an de la fondation de Rome 2331, et de la
naissance de Jésus-Christ 1581, le 13 de mars._
_«ORAZIO FOSCO, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain._
_«VINCENTE MARTOLI, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain.»_
N'étant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'être de la
plus noble qui fut et sera jamais. Si les autres s'examinaient avec
attention comme je le fais, ils se trouveraient, comme je me trouve
moi-même, vaniteux et frivoles à l'excès. Faire qu'il n'en soit pas
ainsi m'est impossible; il faudrait, pour cela, me détruire moi-même.
Nous sommes tous imbus de ce défaut, autant les uns que les autres; il
se manifeste un peu moins chez ceux qui s'en rendent compte, et encore
n'en suis-je pas certain.
=C'est qu'en effet l'homme est tout vanité; et c'est parce qu'il est
déçu par ce qu'il voit en lui, qu'il reporte constamment ses regards
partout ailleurs qu'en lui-même.=--Ce sentiment et cette habitude qui
existent chez tout le monde, de regarder ailleurs qu'en soi-même,
répondent bien à un besoin que nous éprouvons. Nous sommes en effet,
à nous-mêmes, un objet dont la vue ne peut que nous remplir de
mécontentement; nous n'y voyons que misère et vanité, et il est fort à
propos, pour que nous n'en soyons pas découragés, que la nature nous
ait fait porter nos regards au dehors. Nous allons de l'avant, nous
abandonnant au courant; quant à rebrousser chemin et faire que nos
pensées se reportent sur nous, c'est trop pénible; nous en éprouvons ce
même trouble, cette même résistance que la mer rejetée sur elle-même.
Chacun dit: Regardez les mouvements des corps célestes; regardez votre
prochain: la querelle de celui-ci, le pouls d'un tel, le testament de
cet autre; en somme, regardez toujours soit en haut, soit en bas, soit
à côté, soit en avant, soit derrière vous. Le commandement que, dans
l'antiquité, nous faisait le dieu de Delphes était paradoxal: Regardez
en vous, disait-il, étudiez-vous; tenez-vous-en à vous-même; ramenez
sur vous votre esprit et votre volonté que vous appliquez ailleurs; au
lieu de vous déverser, de vous répandre, contenez-vous, soutenez-vous,
car on vous trahit, on vous réduit à rien, on vous dérobe à vous-même.
Ne vois-tu pas qu'au contraire, tout en ce monde a les regards
constamment repliés sur lui-même et n'a d'yeux que pour se contempler
soi-même? Toi, que tu regardes en dedans ou en dehors de toi, ta vanité
est toujours en jeu; tout au plus est-elle moindre quand elle s'exerce
dans des conditions restreintes. Sauf toi, ô homme, disait encore
l'oracle, chaque chose commence par s'étudier elle-même et, selon ses
propres besoins, limite ses travaux et ses désirs; eh bien, il n'en
est pas une seule qui soit aussi dépourvue et que la nécessité presse
autant que toi, qui embrasses l'univers: tu es un observateur auquel la
science fait défaut, un magistrat sans juridiction, et finalement le
bouffon de la comédie.