_De la vanité._
=Montaigne plaisante sur la manie qu'il a d'enregistrer tout ce
qui lui passe par la tête; c'est là une occupation qu'il pourrait
prolonger indéfiniment.=--Il n'y a peut-être pas de vanité plus réelle
que d'écrire sur ce sujet, aussi inutilement que je le fais. Ce que
Dieu nous a si divinement exprimé, devrait être soigneusement et
continuellement médité par les gens intelligents. Qui ne voit que la
route que je suis sans arrêt ni fatigue, me mènera tant qu'il y aura au
monde de l'encre et du papier? Je ne puis retracer ma vie en narrant
ce que j'ai fait, qui est de trop faible importance; je la retrace en
consignant les idées qui me passent par la tête. N'ai-je pas connu
un gentilhomme qui ne communiquait rien de sa vie que par le travail
de ses intestins: on voyait exposée chez lui une rangée de vases de
nuit, en contenant les résidus de sept ou huit jours; c'était ce qui
faisait l'objet de ses études, de ses entretiens; tout autre sujet lui
répugnait. Ce que j'expose ici est un peu plus décent; ce sont les
élucubrations toujours mal digérées d'un esprit devenu vieux, tantôt
prolixe, tantôt réservé. Quant à voir prendre fin ces continuelles
agitations et transformations de mes idées, quels que soient les sujets
auxquels elles ont trait, songeons que Diomède, s'occupant uniquement
de grammaire, en a rempli six mille volumes. A quoi peut conduire le
bavardage, alors que le bégaiement et les préambules du langage ont
pu, à eux seuls, permettre d'infliger au monde d'avoir à supporter
l'horrible charge de tant de volumes! Que de paroles pour ne traiter
que de la parole! O Pythagore, pourquoi n'avoir pas conjuré cette
tempête! On reprochait, aux temps jadis, à un Galba l'oisiveté de sa
vie; il répondit que «chacun devait compte de ses actes et non de son
repos», ce en quoi il se trompait: la justice a aussi à connaître de
ceux qui ne travaillent pas et elle les a en animadversion.
=On devrait faire des lois contre les écrivains inutiles; il y en a
tant que, pendant qu'on sévirait contre les plus dangereux, lui-même
aurait le temps de s'amender.=--Les lois devraient avoir quelque peine
édictée contre les écrivains ineptes et inutiles, comme il en existe
contre les vagabonds et les fainéants; on bannirait de la sorte des
mains du peuple mes ouvrages et ceux de cent autres. Ce n'est pas là
une plaisanterie. La démangeaison d'écrire semble l'un des symptômes
d'un siècle en effervescence. Quand avons-nous jamais tant écrit que
depuis que l'ère de nos troubles s'est ouverte? les Romains l'ont-ils
jamais tant fait, que lorsqu'ils touchaient à leur ruine? Outre que
les progrès de l'esprit ne sont pas ce qui rend sage au point de vue
politique, cette occupation oisive, qu'est le travail de la plume, naît
de ce que chacun s'intéresse mollement aux devoirs de sa charge et
s'en dispense. La corruption du siècle se fait par la coopération de
chacun de nous en particulier: les uns y contribuent par la trahison,
les autres par l'iniquité, l'irréligion, la tyrannie, l'avarice,
la cruauté, suivant le degré de leur puissance; les plus faibles y
apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté: je suis de ces derniers.
Il semble que ce soit la saison des choses frivoles, quand, de toutes
parts, le mal nous accable; à une époque où la méchanceté s'exerce si
communément, n'être qu'inutile devient digne d'éloges. Je me console
en pensant que si la justice s'en mêlait, je serais des derniers sur
lesquels elle mettrait la main; pendant qu'on s'occuperait de ceux
qui gênent le plus, j'aurais le loisir de m'amender; car il serait
déraisonnable, ce me semble, de poursuivre la réparation de menus
inconvénients, quand les grands pullulent. Philotime, le médecin,
auquel quelqu'un présentait son doigt à panser, et qu'à sa mine et à
son haleine il reconnaissait atteint d'un ulcère aux poumons, lui dit:
«Mon ami, ce n'est pas l'heure de t'amuser à te soigner les ongles.»
=Comment les politiques amusent le peuple alors qu'ils le maltraitent
le plus.=--Pourtant, à ce propos, j'ai vu, il y a quelques années,
un personnage pour la mémoire duquel j'ai conservé une estime toute
particulière, qui, alors que nous étions aux prises avec les pires
calamités, qu'il n'y avait plus ni loi, ni magistrat remplissant son
mandat pas plus, du reste, que maintenant, se mit à publier un ouvrage
sur je ne sais quelles insignifiantes réformes touchant le costume, la
cuisine et la chicane. Ce sont là des amusettes qu'on donne en pâture
à un peuple qui est malmené, pour dire qu'on ne l'a pas complètement
oublié. Ceux-là font de même qui, dans les moments critiques, rendent
des arrêtés pour défendre formellement certaines formes de langage,
les danses et les jeux, à un peuple en proie à tous les vices les plus
exécrables. Ce n'est pas le moment de se laver et de se décrasser,
quand on est atteint d'une bonne fièvre. Seuls, les Spartiates se
mettaient à se peigner et à se friser avec soin, quand ils étaient sur
le point de s'engager dans quelque aventure où ils couraient risque de
la vie.
=Tout différent des autres, Montaigne se sent plus porté à devenir
meilleur dans la bonne que dans la mauvaise fortune.=--J'ai cette autre
très mauvaise habitude que, si j'ai un escarpin de travers, je laisse
de même sans les redresser et ma chemise et mon habit; je dédaigne de
m'amender à moitié. Quand je suis en fâcheuse situation, je m'acharne
au mal qui me tient, je m'abandonne par désespoir, ne me retiens plus
dans ma chute et jette, comme on dit, le manche après la cognée;
je m'obstine à faire de mal en pis, et n'estime plus que je mérite
attention de ma part. Il faut que tout en moi soit ou tout bien, ou
tout mal. Je suis heureux que ce désolant état mental se produise à un
âge qui ne l'est pas moins; il m'est moins douloureux que mes maux s'en
trouvent aggravés que si mon bon temps de jadis en avait été troublé.
Les paroles qui m'échappent quand je suis dans le malheur, sont des
paroles de dépit; mon courage se hérisse au lieu de céder. A l'inverse
des autres, je suis plus dévot dans la bonne que dans la mauvaise
fortune; j'applique en cela le précepte de Xénophon, mais sans y être
amené par les motifs qui le lui inspirent; je fais plus volontiers les
doux yeux au ciel pour le remercier que pour le solliciter. Je veille
plus sur ma santé quand elle est bonne, que je ne prends de soin pour
la rétablir quand elle laisse à désirer; la prospérité m'instruit et me
rappelle à mes devoirs, me produisant le même effet que chez d'autres
le malheur et les verges. Comme si le bonheur était incompatible avec
une bonne conscience, les hommes ne reviennent au bien que dans la
mauvaise fortune; chez moi, il me porte d'une façon toute particulière
à la modération et à la modestie. La prière me gagne, la menace me
rebute; la faveur me fait fléchir, la crainte me raidit.
=Il aimait le changement et, comme conséquence, les voyages; cela le
sortait de chez lui, car s'il est agréable de commander chez soi, cela
a aussi ses ennuis.=--Il est assez dans la nature humaine que ce que
nous n'avons pas, nous plaise plus que ce que nous avons; nous aimons
le mouvement et le changement: «_Le jour lui-même ne nous est agréable
que parce que chaque heure prend des aspects différents_ (_Pétrone_)»,
et je suis assez dans ces dispositions. Ceux qui sont d'humeur
contraire, qui éprouvent de la satisfaction d'eux-mêmes, qui apprécient
que ce qu'ils ont vaut mieux que ce qu'ils n'ont pas, qui ne voient
rien de préférable au milieu dans lequel ils se trouvent, s'ils ne sont
pas mieux lotis que nous, sont néanmoins plus heureux. Je n'envie pas
leur sagesse, mais bien leur bonne fortune.
Cette disposition à toujours souhaiter des choses nouvelles et
inconnues, contribue beaucoup à entretenir en moi le goût des
voyages, auxquels me convient aussi nombre d'autres circonstances,
et en particulier la facilité avec laquelle je me désintéresse de
la direction de ma maison. Il y a quelque agrément à commander, ne
fût-ce que dans une grange, et à être obéi des siens; mais c'est un
plaisir trop uniforme et insipide et qui forcément est accompagné de
préoccupations pénibles. Tantôt c'est l'indigence et l'oppression qui
pèsent sur vos gens et qui vous affligent, tantôt c'est une querelle
avec vos voisins, tantôt un empiètement de leur part sur vos domaines:
«_Ce sont, ou vos vignes que la grêle a ravagées, ou vos arbres, vos
champs qui manquent d'eau; ce sont des chaleurs trop fortes ou des
hivers trop rigoureux qui viennent tromper vos espérances_ (_Horace_)»;
à peine pendant six mois Dieu vous enverra-t-il un temps qui satisfasse
pleinement votre régisseur; et encore s'il profite aux vignes, il est
à craindre qu'il ne nuise aux prés: «_Tantôt un soleil trop ardent
brûle les moissons; tantôt des pluies subites, d'âpres gelées, les
détruisent; tantôt c'est la violence du vent qui les emporte dans
ses tourbillons_ (_Lucrèce_).» A quoi il faut ajouter que, comme le
soulier neuf et bien confectionné de cet homme des temps passés qui lui
blessait le pied, un étranger ne sait pas combien il vous en coûte,
combien de sacrifices il vous faut faire, pour maintenir l'accord
apparent qui se voit dans votre famille et chez vos serviteurs et que
peut-être vous achetez trop cher.
=Peu fait à la gestion de ses biens, elle lui était d'autant plus à
charge que ce qu'il avait lui suffisait et qu'il n'avait nulle envie de
l'augmenter.=--J'ai pris tard l'administration de mes biens; ceux que
la nature avait fait naître avant moi, m'en ont longtemps déchargé et,
déjà alors, j'avais pris d'autres habitudes plus en rapport avec mon
tempérament. Toutefois, d'après ce que j'en ai vu, c'est une occupation
plus absorbante que difficile; quiconque est capable d'autre chose,
l'est bien aisément de celle-là. Si j'avais poursuivi la richesse,
cette voie m'eût paru trop longue; je me serais mis au service des
rois, ce qui, de toutes les professions, est la plus lucrative. Mais,
ne prétendant qu'à la réputation de ne rien ajouter à mon patrimoine
et de n'en rien dissiper, ce qui s'accorde avec le reste de ma vie qui
s'est passée à ne rien faire qui vaille soit en bien, soit en mal; ne
cherchant sur cette terre qu'à passer, je puis, Dieu merci, m'acquitter
de cette gestion, sans trop y apporter d'attention. Au pis aller,
on peut toujours prévenir la pauvreté en réduisant ses dépenses, ce
que je m'efforce de faire, comme aussi de me réformer, avant qu'elle
ne m'y contraigne. Du reste, je suis arrivé peu à peu, en moi-même,
à me suffire avec moins que ce que j'ai et cela sans en éprouver de
regret: «_Ce n'est pas d'après les revenus de chacun, mais d'après
ses besoins, qu'il faut estimer sa fortune_ (_Cicéron_).» Mes besoins
réels n'absorbent pas tellement tout mon avoir que, sans me priver
du nécessaire, la fortune n'ait encore moyen de mordre sur moi. Si
ignorant et si dédaigneux que je sois de mes affaires domestiques, ma
présence contribue cependant beaucoup à les maintenir en bonne voie;
je m'y emploie, bien qu'à contre-cœur, sans compter qu'il y a ceci
de particulier chez moi que, lorsque je ne suis pas là, en dehors du
surcroît de dépenses auxquelles je suis obligé pour moi-même, il s'y
dépense autant que quand j'y suis.
=Les voyages ont l'inconvénient de coûter cher, mais cela ne l'arrêtait
pas; il s'arrangeait du reste pour y subvenir sans entamer son
capital.=--Les voyages n'ont de déplaisant pour moi que la dépense
qui est considérable et dépasse mes ressources, ayant coutume de me
faire suivre d'un train de maison, non seulement dans la mesure du
nécessaire, mais permettant de faire figure; ce qui m'oblige à en
réduire d'autant plus la fréquence et la durée, car je n'y emploie
que le surplus de mes revenus et ma réserve, temporisant, ajournant
suivant ce dont je puis disposer. Je ne veux pas que le plaisir de me
promener enlève rien à mon bien-être quand je suis au repos; j'entends,
au contraire, que les satisfactions que j'éprouve dans les deux cas, se
complètent les unes par les autres et s'en trouvent accrues. La fortune
m'est venue en aide sur ce point, en ce que, préoccupé par-dessus
tout de mener une vie tranquille, plutôt oisive qu'affairée, elle m'a
délivré du souci d'augmenter mes richesses, pour pourvoir à l'avenir de
nombreux enfants. Je n'ai qu'une fille; si elle n'a pas assez de ce qui
m'a abondamment suffi, tant pis pour elle: il y aura imprudence de sa
part, et elle ne méritera pas que je lui en désire davantage. Chacun, à
l'exemple de Phocion, pourvoit suffisamment ses enfants, quand il les
dote dans la mesure où, s'ils lui ressemblaient, cela leur suffirait.
Je ne suis pas, à cet égard, de l'avis de Cratès, qui déposa ses fonds
chez un banquier, en disposant que «si ses enfants étaient des sots,
cet argent leur serait remis; et que, s'ils étaient intelligents, il
serait distribué aux plus sots du peuple», comme si les sots, parce
qu'ils sont moins capables de se passer de richesses, étaient plus
capables d'en user!--Quoi qu'il en soit, le dommage qui pourrait
résulter de mon absence, pour la gestion de mes biens, ne me paraît pas
valoir, tant que je serai à même de le supporter, que je me prive des
occasions qui se présentent de me distraire des ennuis auxquels je suis
en butte quand je suis chez moi.
=Si peu qu'il s'occupât de son intérieur, il y trouvait mille sujets
de contrariété qui, si légers qu'ils soient, constamment répétés, ne
laissent pas de blesser souvent davantage que de plus grands maux.=--Il
s'y trouve toujours quelque chose qui va de travers: tantôt ce sont
les affaires d'une maison qui vous tiraillent, tantôt celles d'une
autre; vous voyez tout de trop près, votre perspicacité vous nuit
ici, comme cela arrive souvent ailleurs. J'évite de me fâcher et
feins de ne pas voir les choses qui vont mal; néanmoins je ne puis
tant faire qu'à toute heure, je ne me heurte à quelque rencontre qui
me déplaît; et les friponneries qu'on me cache le plus, sont celles
que je connais le mieux; il en est même auxquelles, pour en atténuer
les inconvénients, il faut se prêter soi-même à les cacher. Légers
désagréments, direz-vous; oui, mais si légers qu'ils soient parfois,
ce n'en sont pas moins des désagréments. Les moindres empêchements,
de si minime importance qu'ils soient, sont les plus acérés; les
impressions typographiques en petits caractères sont celles qui
fatiguent le plus la vue, de même les petits incidents sont ceux qui
nous piquent le plus. La tourbe des petites contrariétés nous énerve
plus qu'un mal violent, si grand qu'il soit. Plus ces épines de notre
vie sont drues et déliées, moins nous nous en méfions et plus leurs
morsures sont aiguës, plus elles nous prennent au dépourvu. Je ne suis
pas philosophe, je ressens les maux dans la mesure où ils agissent sur
moi: et ils agissent plus ou moins, selon la forme qu'ils affectent,
selon ce sur quoi ils portent, et souvent plus que de raison; je les
saisis avec plus de perspicacité qu'on n'en met généralement à s'en
apercevoir, bien que j'y apporte plus de patience, et, quand ils
ne me blessent pas, ils ne laissent pas de m'être à charge. C'est
une chose délicate que la vie, son cours est facile à troubler. Dès
que j'ai un sujet de chagrin, «_la première impression reçue, on ne
résiste plus_ (_Sénèque_)», si sotte qu'en soit la cause, mon humeur
s'aigrit d'elle-même; puis elle se monte, s'exaspère, tirant à elle
et entassant, pour s'exciter, griefs sur griefs: «_En tombant goutte
à goutte, l'eau finit par transpercer le rocher_ (_Lucrèce_).» Ces
vétilles fréquentes me rongent et m'ulcèrent; les ennuis qui se
répètent constamment ne sont jamais insignifiants; ils deviennent
permanents et sans remède, quand * notamment ils proviennent du fait de
membres de la famille, avec lesquels il y a communauté d'existence et
avec lesquels on ne peut rompre.--Quand, loin de chez moi, ma pensée
se reporte sur mes affaires et que je les envisage dans leur ensemble,
je trouve, peut-être parce que je ne les ai pas bien présentes à la
mémoire, que jusqu'à présent elles ont bien prospéré, mieux que mes
comptes et les raisonnements que je fais ne me portaient à le croire;
mes revenus m'apparaissent excédant ce qu'ils sont; de si belles
apparences m'illusionnent; mais, dès que j'en reprends la direction,
que je vois surgir tous ces menus détails, «_alors mon âme se partage
entre mille soucis_ (_Virgile_)»; mille choses y laissent à désirer ou
me sont des sujets de crainte. Cesser complètement de m'en occuper,
m'est très facile; m'y remettre sans regret, m'est bien difficile.
C'est pitié que là où vous êtes, tout vous regarde et qu'il faille
vous occuper de tout ce que vous voyez; je jouirais avec bien plus
d'entrain, je crois, des plaisirs que m'offrirait une maison où je
serais un étranger; j'y serais plus libre et plus suivant mes goûts.
Je suis en cela en conformité de sentiment avec Diogène répondant à
quelqu'un qui lui demandait quel vin il trouvait le meilleur: «Je
préfère celui qui n'est pas de chez moi.»
=Nullement sensible aux plaisirs de la vie de campagne, il n'aime pas
davantage s'occuper des affaires publiques; jouir de l'existence lui
suffit.=--Mon père aimait à faire des constructions à Montaigne où il
était né; et, dans toutes ces questions d'exploitation domestique,
j'aime à suivre son exemple et sa manière de faire, et ferai tout
mon possible pour que ceux qui viendront après moi s'y emploient de
même. Si je pouvais davantage pour son souvenir, je le ferais; je me
fais gloire de ce que sa volonté s'exerce encore et s'accomplit par
mon fait. Plaise à Dieu que jamais je ne manque une occasion d'agir,
quand cela se pourra, comme l'eût fait de son vivant un si bon père.
Si je me suis mêlé d'achever quelque vieux pan de mur et de modifier
quelque partie de bâtiment mal établie, c'est certainement parce que
tel était son projet, beaucoup plus que parce que cela me convenait;
et je me reproche ma fainéantise qui m'a empêché de continuer la belle
restauration qu'il avait commencé de faire subir à notre maison,
d'autant que je risque fort d'en être le dernier propriétaire de notre
race et celui qui y portera la dernière main. Mais je ne suis porté
personnellement ni au plaisir de bâtir qu'on dit si attrayant, ni à
chasser, jardiner, ni aux autres passe-temps de la vie de campagne;
aucun n'est susceptible de beaucoup m'amuser. Ce sont là choses que
je ne pratique pas, non plus que les opinions qui peuvent m'être une
source de difficultés; je ne me soucie pas tant d'en avoir de robustes
et d'éclairées, que de faciles et commodes pour l'existence; elles sont
suffisamment saines et justes, quand elles sont utiles et agréables.
Ceux qui m'entendent affirmer mon incapacité à m'occuper d'économie
domestique, me soufflent à l'oreille que c'est par dédain. Que si je
néglige de connaître les instruments dont il est fait usage pour les
labours, les saisons qui leur sont propres, l'ordre dans lequel il doit
y être procédé; comment se font mes vins, se greffent mes arbres; de
posséder le nom des plantes et des fruits et les distinguer; de savoir
la manière d'apprêter les viandes que nous mangeons journellement,
démêler le nom et le prix des étoffes dont nous nous habillons, c'est
parce que j'ai à cœur de m'occuper de sciences plus relevées,
ceux-là m'irritent profondément par leurs réflexions; si cela était, ce
serait sottise, et plutôt bêtise que gloire. Je préférerais, en effet,
être bon écuyer, que bon logicien: «_Que ne t'occupes-tu plutôt à des
choses utiles, à faire des paniers d'osier ou des corbeilles de jonc_
(_Virgile_)!» Nous occupons notre pensée de généralités, des causes
et de la marche de tout ce dont se compose l'univers, toutes choses
qui s'accomplissent très bien sans nous, et nous laissons de côté ce
qui concerne l'homme en général et notre propre personnalité qui nous
touche de plus près encore.
Le plus ordinairement je réside chez moi; je voudrais m'y plaire plus
qu'ailleurs: «_Après tant de voyages par terre et par mer, après tant
de fatigues et de combats, puisse-je enfin y trouver le repos pour ma
vieillesse_ (_Horace_)!» je ne sais si j'en viendrai à bout. J'aurais
voulu, en place de quelque autre partie de sa succession, avoir hérité
de mon père l'amour passionné que, dans ses vieux ans, il portait à
l'exploitation de ses biens; il était heureux de borner ses désirs à
sa situation et de savoir se contenter de ce qu'il avait. Les gens qui
s'adonnent à l'étude des hautes questions politiques, pourront trouver
que c'est se confiner dans une occupation peu relevée et stérile; cela
m'importerait peu, si je parvenais à y prendre autant de goût que
lui.--Je suis de l'avis que servir la cause publique et être utile
au plus grand nombre, est ce qu'il y a de plus honorable: «_Nous ne
jouissons jamais mieux des fruits du génie, de la vertu et de toute
espèce de supériorité, qu'en les partageant avec ceux qui nous touchent
de plus près_ (_Cicéron_)»; mais en ce qui me regarde, j'y ai renoncé
par poltronnerie et par conscience; de telles charges me paraissent si
lourdes, qu'il me semble aussi que je suis incapable de les remplir.
Platon, qui était maître en tout ce qui est relatif au gouvernement des
états, s'abstint, lui aussi, d'en accepter. Je me contente de jouir
du monde, sans y apporter trop d'ardeur; de mener une vie simplement
supportable, qui ne pèse ni à moi, ni aux autres.
=Il eût souhaité pouvoir abandonner la gestion de ses biens à un ami
sûr, à un gendre par exemple, qui l'en eût débarrassé, lui assurant le
bien-être pour la fin de ses jours.=--Jamais homme ne s'en est remis
aussi complètement et avec autant d'abandon que je le ferais aux soins
et à l'administration d'un tiers, si j'avais à qui me confier. L'un de
mes souhaits, à cette heure, serait de trouver un gendre qui saurait
endormir mes vieux jours, en me faisant une existence commode; entre
les mains duquel je déposerais, en toute souveraineté, la direction
et l'emploi de mes biens; qui en ferait ce que j'en fais, et auquel
j'en abandonnerais les bénéfices, pourvu qu'il y apportât un cœur
vraiment reconnaissant et ami. Mais voilà! nous vivons dans un monde où
la loyauté est inconnue, même de nos propres enfants.
=Il se fiait à ses domestiques, évitant de se renseigner sur eux pour
ne pas être obligé de les avoir en défiance.=--Celui qui, lorsque je
voyage, est dépositaire de mon argent, le reçoit intégralement et règle
la dépense sans contrôle; du reste, si je comptais, il me tromperait
tout autant; de la sorte, à moins que ce ne soit un scélérat, en
m'en remettant à lui d'une façon absolue, je l'oblige à bien faire:
«_Beaucoup de gens nous enseignent à les tromper, en craignant de
l'être; la défiance provoque l'infidélité_ (_Sénèque_).» La sûreté que
je prends le plus communément à l'égard de mes gens, c'est de ne pas me
renseigner sur eux; je ne présume le vice qu'après l'avoir constaté; je
m'en fie plutôt à ceux qui sont jeunes, les estimant moins pervertis
par le mauvais exemple.--Il m'est moins désagréable de m'entendre dire,
au bout de deux mois, que j'ai dépensé quatre cents écus, que d'avoir
chaque soir les oreilles rebattues par le règlement de ma dépense
journalière, et entendre qu'elle a été de trois, de cinq, de sept écus;
ce mode n'a pas fait que, sur ce point, j'aie été volé plus qu'un
autre. Il est vrai que je prête la main à l'erreur; de parti pris, je
ne sais que vaguement et d'une façon incertaine ce que j'ai d'argent;
et, dans une certaine mesure, je suis content de cette incertitude.
Il faut faire une petite part à la déloyauté ou à l'imprudence d'un
serviteur; s'il nous reste de quoi largement tenir notre rang,
abandonnons à sa merci, sans y tant regarder, l'excédent que nous
tenons de la libéralité de la fortune: c'est la part du glaneur. En
somme, je n'attache pas tant d'importance à la bonne foi de mes gens,
que je me soucie peu du tort qu'ils me font. Oh! quelle vilaine et
sotte occupation que d'être constamment occupé de son argent, de se
plaire à le manier, * à le peser, à le recompter! c'est par là que
l'avarice nous gagne.
=Il n'a jamais pu s'astreindre à lire un titre, un contrat; chez lui,
la moindre chose le préoccupe.=--Depuis dix-huit ans que j'administre
mes biens, je n'ai pas su prendre sur moi d'examiner ni mes titres
de propriété ni mes principales affaires, que je devrais cependant
connaître à fond, puisque j'ai à y veiller. Ce n'est pas par mépris
des choses passagères de ce monde, inspiré par la philosophie: je n'en
suis pas détaché à ce degré, et les estime pour le moins à leur valeur;
mais bien par l'effet d'une paresse et d'une négligence puériles et
incurables. Que ne ferais-je pas plutôt que de lire un contrat, plutôt
que de me mettre à secouer ces paperasses poudreuses qui me feraient
l'esclave de mes affaires ou, ce qui est encore pis, l'esclave de
celles des autres comme font tant de gens pour de l'argent. Rien
ne me coûte tant que le souci et la peine; je ne recherche que la
nonchalance et la mollesse. J'étais plutôt fait, je crois, pour vivre
attaché à la fortune d'autrui, si cela se pouvait sans qu'il en
résultât ni obligation ni servitude; et je ne sais si, à le considérer
de près, étant donnés mon caractère et ma situation, joints à ce que
j'ai à souffrir du fait de mes affaires, de mes serviteurs et de mes
familiers, je n'en éprouve pas plus d'abjection, d'importunité et
d'aigreur, que si je faisais partie de la suite d'un homme, né plus
haut que moi, dans la dépendance duquel je serais sans qu'il gênât trop
ma liberté: «_La servitude est la sujétion d'une âme lâche et abjecte,
privée de son libre arbitre_ (_Cicéron_).» Cratès fit plus: il se mit
sous la sauvegarde de la pauvreté, pour s'affranchir des indignités et
des soins que réclame la direction d'une maison; cela, je ne le ferai
pas, car je hais la pauvreté à l'égal de la douleur; mais ce que je
ferais volontiers, ce serait d'échanger la vie que je mène, contre une
autre moins noble et moins affairée.
Quand je suis absent, je laisse de côté toutes ces préoccupations,
et la chute d'une tour m'émouvrait moins que ne fait, quand je suis
présent, une ardoise qui se détache de la toiture. Mon âme, quand elle
n'est pas sur place, se désintéresse aisément de tout ce qui arrive;
mais si elle est là, elle en souffre, autant que peut en souffrir l'âme
d'un vigneron; une rêne attachée de travers à mon cheval, un bout
d'étrivières qui bat sur ma jambe me préoccupent une journée entière.
J'arrive assez aisément à ce que mon courage domine les incommodités de
la vie; pour ce qui est de mes yeux je n'y parviens pas: «_Les sens, ô
dieux, les sens, que nous en sommes donc peu maîtres!_»
=Que n'a-t-il au moins un aide sur lequel se reposer! Obligé
de veiller à tout, sa manière de recevoir les étrangers s'en
ressent.=--Chez moi, je suis responsable de tout ce qui va mal. Peu de
maîtres (je parle de ceux de condition moyenne, comme est la mienne),
et s'il y en a, ils sont plus heureux que moi, peuvent se reposer assez
sur un second de tous ces tracas, au point qu'il ne leur en demeure
encore une bonne part à leur charge. Cela réagit quelque peu sur la
manière dont je reçois les survenants, et peut-être y en a-t-il dont le
séjour s'est prolongé, ainsi qu'il arrive des fâcheux, plus à cause des
agréments de ma cuisine qu'en raison de la bonne grâce de mon accueil;
le plaisir que je devrais éprouver de voir mes amis me visiter et se
réunir chez moi, s'en trouve considérablement diminué.--La plus sotte
contenance que puisse avoir chez lui un gentilhomme, c'est d'être vu
gêné par le souci du service de sa maison, parlant à l'oreille d'un
valet, en menaçant un autre du regard. Il faut que les choses marchent
sans qu'on s'en aperçoive et qu'elles semblent suivre leur cours
ordinaire; je trouve déplaisant d'entretenir ses hôtes de ce qu'on fait
pour eux, que ce soit pour s'en excuser ou pour s'en prévaloir.--J'aime
l'ordre et la propreté, et les préfère à l'abondance: «_j'aime que
les plats et les verres reflètent mon image_ (_Horace_)»; je m'en
tiens chez moi à ce qui est strictement nécessaire et donne peu à
l'ostentation.--Quand vous êtes chez les autres, qu'un valet se batte,
qu'un plat se renverse, vous ne faites qu'en rire; vous dormez, tandis
que monsieur, de concert avec son maître d'hôtel, prépare ce qu'il vous
offrira le lendemain.--Ce que j'en dis, c'est ce qui se passe en moi;
je n'en reconnais pas moins combien ce doit être une douce occupation
pour les natures qui y sont portées, d'arriver à faire que sa maison
soit paisible, prospère et que tout y marche dans un ordre parfait. Cet
état de choses dont je souffre, je l'attribue à mes propres erreurs et
aux embarras que je me crée à moi-même, et n'ai nullement l'intention
de contredire Platon, qui estime que la plus heureuse occupation
pour chacun, est de «faire ses affaires personnelles, sans causer de
préjudice à personne».
=Montaigne était beaucoup plus porté à dépenser qu'à thésauriser.=--En
voyage, je n'ai à penser qu'à moi et à l'emploi de mon argent pour
lequel suffit un ordre une fois donné; pour l'amasser, au contraire,
il faut aller à de trop nombreuses sources, et je n'y entends rien.
Je suis moins embarrassé pour dépenser, n'ayant qu'à puiser dans mes
fonds disponibles dont c'est la principale destination; mais j'ai
des vues trop larges, ce qui fait que mes dépenses sont réparties
inégalement, sans règle et, de plus, d'une façon immodérée soit dans
un sens, soit dans l'autre: si elles doivent contribuer à me donner
du relief, à me servir, je dépense sans restriction; je me restreins
également sans limite, quand elles ne doivent pas me mettre en évidence
ou satisfaire un désir que j'ai. Que ce soit l'art ou la nature qui
nous pousse à vivre en relations avec autrui, cela nous est plutôt
un mal qu'un bien; nous nous privons de ce qui nous est utile, pour
nous donner les apparences de faire comme les autres; les conditions
dans lesquelles nous vivons, les effets que nous en éprouvons, nous
importent moins que ce que le public peut en connaître; les biens
mêmes de l'esprit et de la sagesse nous paraissent manquer de saveur,
si nous en jouissons hors de la vue et de l'approbation de gens qui
nous sont étrangers.--Il y a des personnes dont l'or coule à grands
flots par des issues souterraines qui échappent à la vue, tandis que
d'autres l'étendent ostensiblement en lames et en feuilles; si bien que
pour les unes, les liards valent des écus, alors que c'est l'inverse
pour les autres; et cela, parce que le monde juge sur ce qu'il voit
de l'emploi et de la valeur de ce que vous possédez.--Prêter un soin
trop attentif aux richesses, sent l'avarice; les dispenser avec une
libéralité trop calculée et trop méticuleuse, ne vaut même pas la
surveillance et l'attention pénibles que cela nécessite; qui veut
mesurer trop exactement sa dépense, le fait trop étroitement et semble
n'y satisfaire que par contrainte. Thésauriser et dépenser sont par
eux-mêmes deux choses indifférentes; elles ne deviennent bonnes ou
mauvaises que suivant l'idée d'après laquelle nous agissons.
=Une autre raison qui le portait à voyager, c'est la situation morale
et politique de son pays; il n'a pas le courage de voir tant de
corruption et de déloyauté.=--Une autre cause me porte à voyager, c'est
le peu de goût que j'éprouve pour les mœurs de notre état social.
Au point de vue de l'intérêt public, je me consolerais aisément de
cette corruption: «_Je supporterais ces temps pires que le siècle de
fer, dans lesquels les noms manquent aux crimes et que la nature ne
peut plus désigner par aucun métal_ (_Juvénal_)»; mais en ce qui me
touche, j'en souffre trop personnellement; car, dans mon voisinage, par
suite des abus qu'engendrent depuis si longtemps ces guerres civiles,
notre vie entière s'écoule dans une situation tellement bouleversée,
«_où le juste et l'injuste sont confondus_ (_Virgile_)», qu'en vérité,
c'est merveille qu'elle puisse se maintenir: «_On laboure tout armé, on
n'aime à vivre que de butin, et chaque jour se commettent de nouveaux
brigandages_ (_Virgile_).» Par notre exemple, je finis par voir que la
société humaine se tient et se coud, quoi qu'il arrive. Qu'on place des
hommes n'importe comment, ils se resserrent et se rangent, se remuant
pour finir par se tasser, comme des objets mal assortis qu'on met
pêle-mêle dans une poche et qui trouvent d'eux-mêmes la façon de se
juxtaposer et de s'intercaler les uns dans les autres, mieux souvent
que l'art n'eût su les disposer.--Le roi Philippe avait fait exécuter
une rafle des gens les plus mauvais et les plus incorrigibles que
l'on pût trouver et leur avait assigné pour demeure une ville qu'il
fit bâtir spécialement pour eux et dont le nom rappelait l'origine;
j'estime que cette société hétéroclite dut, avec pour point de départ
les vices de ses membres, se constituer en un état politique dont
chacun s'accommoda et où finit par régner la justice.--Je vois de
nos jours, non un fait isolé, ni trois, ni cent, mais des mœurs
nouvelles admises et pratiquées couramment, tellement farouches surtout
par leur inhumanité et leur déloyauté, ce qui, pour moi, constitue la
pire espèce d'entre les vices, que je ne puis y penser sans horreur;
je les admire presque autant que je les déteste, en voyant combien la
mise à exécution de ces méchancetés insignes témoigne de vigueur et de
force d'âme autant que d'erreur et de déréglement. La nécessité fait
les hommes ce qu'ils sont et les réunit; ce lien fortuit se transforme
ensuite en lois; de ces législations, parmi lesquelles s'en trouvent
de plus sauvages qu'il n'est possible à aucun de nous de les imaginer,
certaines sont arrivées à produire d'heureux effets et ont été d'aussi
longue durée que celles que Platon et Aristote étaient capables de
faire, et ce, alors que toutes les conceptions de cette nature, si
ingénieuses qu'elles soient, sont, dans l'application, ridicules et
ineptes.
=Toutes les discussions sur la meilleure forme de gouvernement sont
parfaitement inutiles; pour chaque nation, la meilleure est celle à
laquelle elle est accoutumée.=--Ces grandes et longues altercations sur
la meilleure forme de société et sur les règles les plus propres à nous
grouper et à nous contenir, n'ont d'autre intérêt que d'exercer notre
esprit, semblables en cela à quelques questions qui, dans les arts,
sont, par leur nature même, des sujets d'agitation et de controverse et
qui, hors de là, n'existent pour ainsi dire pas. Tels de ces projets
de gouvernement pourraient, peut-être, être appliqués à un monde
nouveau; mais nous sommes un monde déjà existant, où règnent certaines
coutumes, et ce n'est pas nous qui l'engendrons, comme ont fait Pyrrha
ou Cadmus. Quelque possibilité que nous puissions avoir de le redresser
et de l'organiser à nouveau, nous ne pouvons, sans rompre le tout, le
ployer pour effacer le pli déjà pris.--On demandait à Solon si les lois
qu'il avait données aux Athéniens étaient les meilleures possibles:
«Oui certes, répondit-il, étant données celles qu'ils avaient
auparavant.»--Varron s'excuse dans le même sens: «Si, traitant de la
religion, il eût abordé un sujet absolument neuf, il eût dit ce qu'il
en pense; mais la trouvant déjà admise et * toute formée, il en parlera
suivant ce qui est, plutôt que selon ce qu'elle devrait être d'après la
nature.»
Le plus parfait et le meilleur gouvernement, non suivant ce qu'on en
peut penser, mais dans la réalité, est pour chaque nation celui sous
lequel elle vit depuis longtemps; sa forme et sa commodité dépendent
essentiellement de l'habitude qu'on en a. La condition en laquelle
nous sommes nous déplaît généralement; je tiens cependant que c'est
vice et folie que de souhaiter, dans une démocratie, que l'autorité
passe aux mains d'un petit nombre, et que, dans une monarchie, un autre
gouvernement se substitue à celui existant. «Aime l'état tel qu'il
est: si c'est une monarchie, aime la royauté; si c'est une oligarchie
ou une démocratie, aime-les pareillement, Dieu t'y ayant fait naître»;
ainsi en parlait ce bon monsieur de Pibrac que nous venons de perdre
et qui était un esprit si aimable, d'opinions si saines, de mœurs
si douces. Cette perte et celle que nous avons faite en même temps
de monsieur de Foix sont très regrettables pour la couronne. Je ne
sais s'il reste en France de quoi remplacer ces deux Gascons, dans
les conseils de nos rois, par un couple pareil en droiture et en
capacité. C'étaient de belles âmes dans des genres différents; et
assurément, pour ce siècle, elles étaient rares et belles chacune à sa
manière; comment opposées et réfractaires, comme elles l'étaient, à
la corruption et aux tempêtes de ces temps-ci, ont-elles pu y trouver
place?
=Rien n'est plus dangereux pour un état qu'un changement radical; il
faut s'appliquer à améliorer, mais non renverser.=--Rien n'est plus
grave pour un état qu'un changement radical; seuls, les changements
de cette nature peuvent permettre à l'injustice et à la tyrannie
de se produire. Quand quelque pièce vient à se détraquer, on peut
la consolider; on peut empêcher que l'altération et la corruption,
auxquelles tout est naturellement sujet, ne nous éloignent trop des
principes qui sont le point de départ de nos institutions; mais
entreprendre de reconstituer une si grande masse, de changer les
fondations d'un édifice aussi considérable, c'est faire comme ceux qui,
pour décrasser, effacent tout, qui veulent corriger quelques défauts
de détail par un bouleversement général; c'est recourir à la mort pour
guérir de la maladie: «_C'est moins chercher à changer le gouvernement
qu'à le détruire_ (_Cicéron_).» Le monde n'est pas capable de se
rétablir de lui-même; il supporte si difficilement ce qui le gêne,
qu'il ne vise qu'à s'en défaire sans regarder à quel prix. Nous voyons
par mille exemples que, d'ordinaire, il n'obtient la guérison qu'à ses
dépens. Se décharger d'un mal présent n'est pas s'en guérir si, dans
son ensemble, notre condition ne s'en améliore; le but du chirurgien
n'est pas l'ablation des chairs contaminées, ce n'est là qu'un moyen
d'en arrivera la guérison; il voit plus loin, il cherche à faire
renaître la chair naturelle et à ramener la partie malade à son état
normal. Quiconque ne se propose que de se débarrasser de ce qui le fait
souffrir, ne va pas loin, car le bien ne succède pas nécessairement au
mal; ce peut être un autre mal, parfois pire. C'est ce qui arriva aux
meurtriers de César, qui compromirent l'ordre public, au point qu'ils
eurent à se repentir de s'en être mêlés. Depuis cette époque jusqu'à
nos jours, pareille mésaventure est arrivée à plusieurs; les Français,
mes contemporains, peuvent en parler sciemment; toutes les grandes
modifications ébranlent un état et y portent le désordre.
=Les réformes elles-mêmes sont difficiles; un gouvernement, même
vicieux, peut se maintenir malgré ses abus, sans compter que parfois,
si on regardait ses voisins, on y trouverait pire.=--Qui voudrait en
entreprendre directement la guérison et consulter les intéressés avant
d'agir, serait rendu promptement hésitant.--Pacuvius Calavius tourna
la difficulté d'une façon qui le démontre nettement. C'était à Capoue,
où il jouissait d'une grande influence; ses concitoyens étaient en
révolte contre les magistrats. Un jour, ayant réussi à enfermer le
sénat dans le palais, il convoque le peuple sur la place publique, et
dit à ceux qui se sont rendus à son appel que le moment est venu pour
eux de se venger en toute liberté des tyrans qui les oppressent depuis
si longtemps et qu'il tient à leur merci, isolés et désarmés. Qu'il est
d'avis que, d'après l'ordre que le sort assignera, on les fasse venir
les uns après les autres et qu'il soit statué sur chacun séparément,
et que ce qui sera décidé soit sur-le-champ exécuté; mais qu'en même
temps, il soit désigné quelque homme de bien pour occuper la charge du
condamné, afin qu'elle ne demeure pas sans personne pour la remplir.
L'assistance n'eut pas plutôt entendu le nom d'un sénateur, qu'il
s'éleva contre lui un cri universel de mécontentement: «Je vois bien,
dit Pacuvius, qu'il faut lui enlever ses fonctions: c'est un méchant,
remplaçons-le par un bon.» Le silence se fit général; chacun, bien
embarrassé, ne savait sur qui faire porter son choix. Enfin quelqu'un,
plus osé que les autres, met son candidat en avant; mais un concert de
voix, plus grand encore que tout à l'heure s'élève pour le rejeter; on
lui reproche cent imperfections et les plus justes motifs d'éviction.
Ces dispositions à ne pas s'entendre ne font que croître, et le
désaccord s'accentue quand on passe au second sénateur; c'est encore
pis, quand vient le troisième; on s'accorde aussi peu pour l'élection
que l'on s'entend sur la destitution. Finalement, fatigués de ces
débats inutiles, les voilà qui commencent de ci, de là, à se retirer
peu à peu de l'assemblée, chacun se disant à part soi qu'un mal qui
dure depuis longtemps et qui est connu, est toujours plus supportable
qu'un mal nouveau dont on n'a pas encore subi l'expérience.
De ce que je nous vois agités de bien piteuse façon (car à quels excès
ne nous sommes-nous pas livrés?): «_Hélas! nos cicatrices, nos crimes,
nos guerres fratricides nous couvrent de honte! Enfants de ce siècle,
de quoi ne nous sommes-nous pas rendus coupables? quels forfaits
n'avons-nous pas commis? Est-il une chose sainte qu'ait respectée
notre jeunesse, un autel qu'elle n'ait point profané_ (_Horace_)?» je
ne vais cependant pas soudain dire d'un ton ferme et résolu que «_la
déesse Salus elle-même, le voulût-elle, serait impuissante à sauver
cette famille_ (_Cicéron_)». Quoi qu'il en soit, nous n'en sommes
pourtant pas encore arrivés à nos derniers moments.--La conservation
des états est chose qui vraisemblablement dépasse notre intelligence;
un gouvernement est, comme le dit Platon, une puissance difficile à
dissoudre; il résiste souvent à des maladies mortelles qui le rongent
intérieurement; il se maintient malgré le tort que lui causent des
lois injustes, en dépit de la tyrannie, de la prévarication et de
l'ignorance des magistrats, de la licence et de la sédition des
peuples. Dans tout ce qui nous arrive, nous prenons pour terme de
comparaison ce qui est au-dessus de nous et regardons ceux qui sont
en meilleure situation; mesurons-nous à ceux qui sont au-dessous, et
il n'est pas si misérable d'entre nous qui n'y trouve mille sujets de
consolation. C'est notre défaut de porter plus complaisamment nos
regards sur ceux qui sont plus favorisés que sur ceux qui le sont
moins, ce qui faisait dire à Solon que si l'on venait à mettre en un
seul tas tous les maux qui affligent l'humanité, il n'y aurait personne
qui ne préférerait conserver ceux qu'il a plutôt que de participer,
avec tous les autres hommes, à une égale répartition de ces maux
entassés, et d'en prendre sa quote-part. Notre gouvernement se porte
mal, cela est incontestable; cependant il y en a de plus malades
qui n'en sont pas morts: «_Les dieux jouent à la balle avec nous_
(_Plaute_)» et nous agitent à tour de bras.
=L'empire romain est un exemple qu'une domination étendue ne témoigne
pas que tout à l'intérieur soit pour le mieux, et que, si miné que
soit un état, il peut encore se soutenir longtemps par la force même
des choses.=--Les astres ont fatalement désigné Rome, pour témoigner
de ce qu'ils peuvent sous ce rapport; sa fortune comprend toutes les
transformations et aventures que peut subir un état; tout ce que
l'ordre et le désordre, le bonheur et le malheur, sont susceptibles de
produire. Qui est en droit de désespérer de sa situation, en voyant
les secousses et les perturbations qui l'ont agitée et qu'elle a
supportées? Si une domination étendue est une garantie de prospérité
pour un état (ce qui n'est pas du tout mon avis, très aise que je
suis de voir, au contraire, Isocrate recommander à Nicoclès de ne pas
porter envie aux princes dont les possessions sont les plus vastes,
mais plutôt à ceux qui savent conserver, en bonnes conditions, ce qui
leur est échu), Rome ne se porta jamais si bien que lorsqu'elle fut le
plus malade. La pire de ses formes de gouvernement fut celle où elle
se trouva le plus favorisée de la fortune; à peine trouve-t-on trace
d'une constitution sous les premiers empereurs, c'est la plus horrible
confusion de pouvoirs qui se puisse concevoir; et cela se supporta et
dura, assurant la conservation d'une monarchie, non pas limitée à Rome
elle-même, mais comprenant, en grand nombre, des peuples étrangers
les uns aux autres, très éloignés, très mal disposés, conquis contre
tout droit, et administrés d'une façon déplorable: «_Néanmoins, la
fortune ne voulut confier à aucune nation le soin de sa haine contre
les maîtres du monde_ (_Lucain_).» Tout ce qui branle, ne tombe pas. La
contexture d'un aussi grand corps est assurée par plus d'un clou; son
antiquité même fait qu'il se maintient, comme ces vieux bâtiments dont
l'âge a miné les soubassements, qui n'ont plus ni revêtement ni ciment
et qui pourtant demeurent se soutenant par leur propre poids: «_Il ne
se rattache plus à la terre que par de très faibles racines, sa masse
seule le retient encore en équilibre_ (_Lucain_).»
=De la corruption générale des états de l'Europe, Montaigne conclut
que la France peut se relever; toutefois il redoute qu'elle ne se
désagrège.=--Ce n'est pas bien procéder que de se borner, pour juger
de la sûreté d'une place, à en reconnaître l'état des fossés et
des flanquements; il faut encore étudier les moyens d'action de
l'assaillant et de quel côté il peut se présenter; peu de vaisseaux
coulent au fond des mers par leur propre poids, sans accident provenant
de causes étrangères. Or, regardons de tous côtés, tout croule
autour de nous; examinez tous les grands états de la Chrétienté et
d'ailleurs que nous connaissons, vous y trouverez une menace évidente
de changements et de ruine: «_Tous ont leurs infirmités et une même
tempête les menace_ (_Ovide_).» Les astrologues ont beau jeu pour nous
avertir, ainsi qu'ils le font, de troubles prochains devant occasionner
de grandes perturbations; leurs prédictions réalisées dès maintenant
sont palpables, il n'est pas besoin de consulter le ciel pour cela.
De ce que tous nous sommes menacés des mêmes maux, nous pouvons non
seulement y trouver un sujet de consolation, mais jusqu'à un certain
point l'espérance que cela durera; d'autant que, par la force même des
choses, rien ne tombe, là où tout tombe; une maladie qui s'étend à
tous, devient un état de santé normal pour les individus; là où tout
est au même point, il n'y a pas, par cela même, de dissolution. Pour
moi, je ne m'en désespère pas; ces considérations me font entrevoir
des chances de salut: «_Peut-être un dieu, par un retour favorable,
nous rendra-t-il notre premier état_ (_Horace_).» Qui sait si Dieu ne
voudra pas qu'il en résulte, comme il arrive des corps qui, à la suite
de longues et graves maladies, se trouvent être purgés et reviennent à
un meilleur état qu'avant, y gagnant une santé plus complète et mieux
assise que celle qui a subi ces secousses? Ce qui me rend le plus
anxieux, c'est que si nous considérons les symptômes de notre mal, il
s'en trouve autant qui ont une origine naturelle que nous devons au
ciel d'où ils émanent, que d'autres qui sont le fait des déréglements
et des imprudences des hommes; il semble que les astres eux-mêmes
ont décrété que nous avons assez duré et que notre existence dépasse
les limites ordinaires. Ce qui m'afflige aussi, c'est que le mal qui
nous menace en premier lieu, ce n'est pas tant que la masse entière,
qui jusqu'ici présentait tous les caractères de solidité, vienne à
s'altérer, que de la voir se désagréger et se séparer: c'est là ma plus
grande crainte.
=Montaigne redoute de se répéter parfois dans ses Essais; il le
regretterait, mais sa mémoire lui fait de plus en plus défaut.=--En
transcrivant ici ces rêvasseries, je crains que ma mémoire ne me
trahisse et que, par inadvertance, elle m'ait fait produire deux fois
une même chose. Je hais de me relire et ne corrige qu'à regret ce qui
m'est une fois échappé. Or, je n'apporte ici rien de nouveau, ce sont
des idées qui ont communément cours, et, comme cent fois elles me sont
venues à la pensée, j'ai peur de les avoir déjà exprimées. Les redites
sont toujours ennuyeuses, les trouverait-on dans Homère; elles sont
désastreuses pour les choses qui ne s'indiquent que superficiellement
et par circonstance. Je n'aime pas à revenir sans cesse, même sur
ce qui est utile, comme le fait Sénèque, et ne prise pas ce mode de
l'école stoïcienne de ressasser en long et en large, pour chaque
sujet traité, les principes et les hypothèses d'ordre général et de
reproduire constamment les arguments et les raisons, toujours les mêmes
et que tout le monde connaît.
Ma mémoire périclite cruellement de plus en plus chaque jour, «_comme
si, la gorge ardente, je buvais à longs traits les eaux somnifères du
Léthé_ (_Horace_)». Jusqu'à cette heure, Dieu merci, elle ne m'a pas
fait commettre d'erreur; mais il me faudra dorénavant, au lieu de faire
comme les autres qui cherchent à se ménager le temps et la possibilité
de penser à ce qu'ils ont à dire, que j'évite de m'y préparer, de peur
de me tracer un programme dont je dépendrais. Me trouver tenu et obligé
à suivre un ordre déterminé, dépendre d'un instrument aussi délicat
que la mémoire, sont autant de causes qui me troublent. Je ne relis
jamais le fait suivant, sans en être offusqué personnellement et malgré
moi.--Lynceste était accusé d'avoir conspiré contre Alexandre; amené,
suivant la coutume, devant l'armée pour être entendu dans sa défense,
il avait en tête une harangue préparée avec soin dont, en hésitant
et bégayant, il prononça quelques lambeaux. Comme il se troublait de
plus en plus, se débattant avec sa mémoire pour retrouver le fil de
son discours, les soldats les plus proches, le tenant pour convaincu
du crime dont il était accusé, se précipitent sur lui et le tuent à
coups de pique. Ses hésitations et son silence avaient été considérés
comme des aveux; aux yeux de ses meurtriers, ayant eu en prison tout le
loisir de se préparer, ce ne pouvait être la mémoire qui lui faisait
défaut, mais sa conscience qui lui liait la langue et paralysait ses
moyens. Que cela est judicieux! Quand on ne recherche qu'un succès
oratoire, le lieu, l'assistance, l'attente sont déjà des causes de
trouble; qu'est-ce donc quand votre vie dépend des paroles que vous
allez prononcer?
=S'il doit prononcer un discours préparé, la crainte de perdre le fil
de ses idées le paralyse; aussi, comme le lire c'est se lier les mains,
et qu'il n'est pas capable d'improviser, il a pris la résolution de
s'abstenir désormais.=--Pour moi, être lié à ce que j'ai à dire, fait
que naturellement je suis porté à oublier. Si je me suis confié et
livré entièrement à ma mémoire, j'exerce sur elle un tel effort que
je l'accable et qu'elle s'effraie de sa charge. Plus je m'en repose
sur elle, plus je suis hors de moi au point de ne savoir quelle
contenance tenir; quelquefois je me suis vu très en peine pour cacher
les embarras que cela me causait, notamment quand j'avais dessein de
simuler, en parlant, une profonde nonchalance dans mon accent et mon
attitude, et d'appuyer mes paroles de gestes en apparence fortuits
et non prémédités, supposés inspirés par la situation du moment; en
pareil cas, j'aime aussi peu ne rien dire qui vaille que d'avoir l'air
d'être venu préparé à bien parler et ne le pouvoir pas, ce qui est fort
maladroit, surtout chez des gens de ma profession, et coûte beaucoup à
qui n'a pas grande facilité pour se tirer d'affaire. La préparation
éveille plus d'espérance qu'elle ne sert réellement; on se met souvent
sottement en habit pour ne pas mieux sauter que si on était en blouse:
«_Rien n'est moins favorable à qui veut plaire, que de laisser attendre
beaucoup de lui_ (_Cicéron_).»--On a écrit de l'orateur Curion que,
lorsqu'il se proposait de sectionner son discours en trois ou quatre
parties et qu'il avait déterminé le nombre des thèses et des raisons
qu'il voulait exposer, il lui arrivait fréquemment soit d'en oublier,
soit d'en ajouter une ou deux. Je me suis toujours appliqué à éviter de
tomber dans cet inconvénient; je déteste tout engagement et tout parti
pris, non seulement par défiance de ma mémoire, mais parce que cela
sent trop l'homme du métier: «_Ce qu'il y a de plus simple est ce qui
convient aux guerriers_ (_Ovide_).» Du reste, c'est fini; je me suis
promis de ne plus désormais m'imposer la charge de prendre la parole
dans un lieu où l'on parle avec solennité; parce que lire un discours
écrit, outre que c'est très sot, cela est très désavantageux pour ceux
qui, par nature, sont toujours disposés à agir; et quant à me risquer
à improviser en me fiant à mon inspiration, je le ferai moins encore,
elle est chez moi trop vague et trop lourde et ne saurait fournir les
reparties soudaines, parfois importantes, que la nécessité commande.
=Il fait volontiers des additions à son livre, mais ne corrige pas; les
changements qu'il pourrait y introduire ne vaudraient peut-être pas ce
qui y est.=--Fais encore, ô lecteur, bon accueil à cette édition de
mes Essais, ainsi qu'à cette troisième addition aux études que j'ai
déjà publiées sur moi-même; j'ajoute, mais ne corrige pas. D'abord,
parce que je trouve que celui qui a offert un ouvrage en vente au
public, n'en a plus le droit; qu'il dise mieux, s'il le peut, dans un
autre travail, mais qu'il ne déprécie pas la valeur de celui qu'il a
déjà vendu. De ceux qui en agissent ainsi, il ne faudrait rien acheter
qu'après leur mort. Avant de se produire, qu'ils réfléchissent bien à
ce qu'ils écrivent; qu'est-ce qui les presse? Mon livre est toujours le
même, sauf qu'à mesure qu'il en est fait un nouveau tirage, pour que
celui qui veut l'acquérir ne s'en retourne pas les mains absolument
vides, je me permets, puisque ce n'est qu'une marqueterie mal jointe,
d'y intercaler quelques ornements supplémentaires. Ce surcroît ne
modifie pas l'édition primitive, il ne fait que donner une valeur
particulière à chacune de celles qui suivent, ce qui est une petite
subtilité peut-être un peu prétentieuse de ma part; il peut toutefois
en résulter des interversions au point de vue chronologique, mes
historiettes prenant place dans le cours de l'ouvrage, selon leur
opportunité et pas toujours suivant les dates des faits auxquels elles
ont trait.
Une seconde raison qui fait que je ne corrige pas, c'est qu'en ce
qui me regarde, je crains de perdre au change. Mon entendement ne
va pas toujours progressant, il va aussi à reculons; je ne me défie
guère moins des fantaisies qui me passent par la tête en second ou
en troisième lieu que de celles qui sont écloses les premières, des
fantaisies présentes que des fantaisies passées; souvent nous nous
rectifions aussi sottement que nous corrigeons les autres. J'ai vieilli
de plusieurs années depuis mes premières publications qui ont vu jour
en mil cinq cent quatre vingts, mais je doute m'être assagi de si peu
que ce soit. Moi à cette heure et moi autrefois, sommes réellement
deux; quel est le meilleur? en vérité, je ne saurais le dire. Il ferait
bon de vieillir, si nous ne cessions d'aller nous améliorant; mais
nous n'avançons qu'à la façon des ivrognes, en titubant, en éprouvant
des vertiges, sans direction définie, ou encore, semblables à des *
joncs que l'air agite au gré de ses caprices.--Antiochus avait, dans
ses écrits, pris vigoureusement parti pour l'Académie; sur ses vieux
ans, il se rangea du parti contraire; quel que soit celui que j'aurais
embrassé, n'eût-ce pas été suivre Antiochus? Après avoir établi que
nous devons douter de toutes les opinions humaines, vouloir établir
que nous devons les tenir pour certaines, n'est-ce pas affirmer le
doute et non la certitude, et donner à penser que si notre vie devait
se prolonger, notre imagination, toujours en proie à de nouvelles
agitations, en deviendrait non pas meilleure, mais différente?
=Il s'en rapporte uniquement à ses éditeurs pour l'orthographe et la
ponctuation; des fautes d'autre nature peuvent être relevées dans
le texte; le lecteur, qui est au fait de ses idées, les rectifiera
de lui-même.=--La faveur du public, en me rassurant plus que je
n'espérais, m'a donné plus de hardiesse; mais ce que je crains le
plus c'est de rassasier; je préférerais en être encore aux premières
publications de mes Essais, que de lasser en les multipliant, comme
a fait un savant de mon époque. La louange est toujours agréable de
qui elle vienne et pour quelque raison que ce soit; encore faut-il,
pour qu'elle plaise à juste titre, savoir quelle en est la cause; les
imperfections elles-mêmes peuvent y donner lieu. L'estime du vulgaire
n'est d'ordinaire pas heureuse dans les choix sur lesquels elle se
porte, et je me trompe bien si, en ces temps-ci, les plus mauvais
écrits ne sont pas ceux auxquels va de préférence la faveur populaire.
Aussi je rends grâce aux honnêtes gens qui daignent prendre en bonne
part mes faibles efforts. Il n'est pas d'ouvrage où les fautes que
peut présenter un texte, ressortent autant que dans ceux qui traitent
de sujets qui n'intéressent pas par eux-mêmes. Ne t'en prends pas à
moi, lecteur, de celles qui se sont glissées dans celui-ci, par la
fantaisie ou l'inattention d'autres que moi; chacun, par les mains
de qui il passe, chaque ouvrier y apporte les siennes. Je ne me
mêle ni d'orthographe (j'ai seulement recommandé de se conformer à
l'orthographe ancienne), ni de ponctuation, n'étant expert ni en l'une,
ni en l'autre. Là où le sens est absolument incompréhensible, je ne
m'en mets pas en peine, on ne risque pas de me l'imputer; mais quand il
n'est qu'altéré, ce qui arrive souvent, et qu'on me fait dire ce que je
ne dis pas, on me fait grand tort; toutefois, si la phrase est trop en
contradiction avec ce que l'on peut attendre de moi, un honnête homme
ne saurait l'accepter comme étant mienne. Celui qui sait combien peu
j'aime le travail et combien je suis attaché à ma manière de faire,
croira aisément que je dicterais plus volontiers à nouveau autant de
fois des Essais, que de m'assujettir pour chaque nouvelle édition à
les relire, pour y apporter des corrections qu'un enfant est à même de
faire.
=Placé au foyer des guerres civiles, il a beaucoup à en souffrir,
toutefois jusqu'ici il a échappé au pillage; malheureusement, ce
n'est pas aux lois qu'il en est redevable et il regrette d'en avoir
obligation à autrui.=--Je disais plus haut que, vivant au centre des
guerres civiles, au plus profond de la mine qui fournit ce métal
nouveau, pire que l'airain et le fer, dont notre âge devrait porter le
nom, non seulement cela me prive de tous rapports d'intimité avec des
gens ayant d'autres mœurs que moi, unis entre eux par leurs opinions
religieuses qui sont autres que les miennes et, chez eux, priment toute
autre cause de rapprochement, mais encore je ne suis pas sans courir de
risques au milieu de cette masse d'individus à qui tout est permis et
dont la plupart sont, vis-à-vis de la justice, dans une situation qui
ne saurait être pire; d'où une licence dépassant toutes bornes. Lorsque
j'envisage les conditions particulières dans lesquelles je me trouve,
je ne vois personne de mon parti auquel la défense des lois coûte plus
qu'à moi, autant, comme disent les hommes de loi, par les profits que
je ne réalise pas, que par les pertes que j'éprouve; et tels font les
braves, par le zèle et le rigorisme qu'ils déploient, qui, tout bien
compté, font beaucoup moins que moi. A tous moments, dans ma maison
qui est facilement abordable et dont l'accès est libre (car je ne me
suis jamais laissé aller à la transformer en forteresse, préférant
de beaucoup voir la guerre se transporter le plus loin possible de
mon voisinage), chacun trouve hospitalité; cela lui a valu d'être vue
favorablement par tous, et me préserve d'être violenté chez moi comme
Job sur son fumier. Je considère comme un fait extraordinaire et qui
mérite d'être cité qu'elle soit encore vierge de sang et de pillage,
depuis tant de temps que dure cet orage, au milieu de tant d'agitations
et de changements qui se produisent autour d'elle; car, à dire vrai,
s'il était possible à un homme de mon caractère d'échapper à toute
vexation, en vivant dans un milieu où tout le monde aurait eu les mêmes
opinions et n'en changerait pas, les incursions et invasions des divers
partis, les alternatives et les vicissitudes de la fortune autour de
moi ont, jusqu'à présent, plutôt exaspéré que découragé le pays et
m'exposent à des dangers et à des difficultés qu'il m'est impossible
d'éviter.
J'y échappe, mais je regrette que ce soit plus du fait de ma bonne
fortune et aussi de ma prudence que de la justice; je regrette de ne
point me trouver protégé par les lois et d'être obligé de me placer
sous une autre sauvegarde. En l'état, je vis plus d'à moitié par la
faveur d'autrui, ce qui m'est une dure obligation. Je ne voudrais
devoir ma sûreté ni à la bonté, ni à la bienveillance des grands
qui tolèrent mon attachement à la légalité et à la liberté; non
plus qu'à la facilité des mœurs de mes ancêtres et des miennes;
qu'arriverait-il en effet, si j'étais autre? Ma conduite et ma
franchise dans mes rapports avec mes voisins leur créent, ainsi qu'à
ma parenté, des obligations à mon égard; il est cruel qu'il leur soit
loisible de satisfaire à ces obligations en consentant à me laisser
vivre, et qu'ils puissent dire: «La liberté de continuer la célébration
du service divin dans la chapelle de sa maison, alors que nous avons
rendu désertes * et ruiné toutes les églises d'alentour, est une
concession de notre part; nous lui concédons encore l'usage de ses
biens et de la vie en retour de ce que lui-même, à l'occasion, veille
à la conservation de nos femmes et de nos bœufs.» Voilà longtemps
en effet que, dans ma famille, nous méritons ces mêmes louanges qu'à
Athènes, on donnait à Lycurgue qui était le dépositaire et le gardien
habituel des bourses de ses concitoyens.--Or, j'estime que la vie est
pour nous un droit que nous tenons d'en haut, et qu'elle ne saurait
être ni une récompense, ni une grâce qu'on nous octroie; que de
nobles gens ont préféré la perdre, que d'en être redevables à autrui!
Je cherche à me soustraire à toute obligation quelle qu'elle soit,
mais surtout à celles qui peuvent résulter d'un devoir d'honneur; je
ne trouve rien de si onéreux que ce qui me vient par don, et lie ma
volonté par la gratitude à laquelle cela m'oblige. J'accepte plus
volontiers les services qui se vendent; je le crois bien: pour ceux-ci
je n'ai que de l'argent à donner, pour les autres je me donne moi-même.
=Il se considère comme absolument lié par ses engagements; la
reconnaissance lui est lourde, aussi tient-il pour avantageux de
se trouver délivré, par leurs mauvais procédés à son égard, de son
attachement envers certaines personnes.=--L'honnêteté me lie, ce
me semble, bien plus étroitement et plus sûrement que ne le fait
la contrainte légale; les obligations contractées devant notaire,
me pèsent moins que celles contractées par moi-même: n'est-il pas
rationnel, en effet, que ma conscience se trouve d'autant plus
engagée qu'on s'est tout simplement fié à elle? Là où elle n'est pas
intéressée, elle ne doit rien, puisque ce n'est pas à elle que l'on
s'est adressé; qu'on recoure à la confiance sur laquelle on a compté,
aux assurances qu'on a prises en dehors de moi. Il me coûterait
beaucoup moins de franchir pour m'évader les murs d'une prison, et
de me mettre en opposition avec les lois, que de violer ma parole.
Je suis scrupuleux observateur de mes promesses, au point d'en être
superstitieux; aussi, quand je le puis, je n'en fais guère, à quelque
propos que ce soit, que de vagues et de conditionnelles. Celles mêmes
qui sont sans importance bénéficient de la règle que je me suis
imposée; elles sont pour moi un tourment, et ce m'est un soulagement
de leur donner satisfaction. De même, quand j'ai en tête quelque
projet que j'ai formé et ai toute liberté à cet égard; si j'en dis
l'objet, je considère que cela seul me constitue une obligation de
l'accomplir, et qu'en faire part à autrui, c'est prendre un engagement
envers moi-même; il me semble que dire, c'est promettre; aussi suis-je
très réservé pour communiquer ce que je me propose de faire.--Les
condamnations portées par moi sur moi-même me sont plus sensibles et
plus dures que si elles émanaient de juges qui ne peuvent sur moi que
ce qu'ils peuvent sur tout le monde; l'étreinte de ma conscience a une
action autrement puissante et plus sévère.--Je satisferais mollement à
des devoirs auxquels on me contraindrait, si même je m'y soumettais:
«_L'acte le plus juste n'est juste qu'autant qu'il est volontaire_
(_Cicéron_)»; si la liberté ne lui donne du lustre, il manque de grâce
et ne fait pas honneur. «_Je ne fais rien de bonne grâce si ma volonté
n'y a part_ (_Térence_)»; et elle se désintéresse en partie, lorsque
ce dont il s'agit m'est imposé par la nécessité, «_parce que dans les
choses qu'une autorité supérieure ordonne, on sait plus de gré à celui
qui commande qu'à celui qui exécute_ (_Valère Maxime_)». J'en connais
qui poussent au point d'être injustes, ce sentiment de ne pas vouloir
paraître céder à la contrainte; ils disent qu'ils donnent quand ils ne
font que rendre, qu'ils prêtent quand ils ne font que payer; et envers
ceux auxquels ils sont tenus de faire le bien, ils s'en acquittent le
plus chichement qu'ils peuvent. Je ne vais pas jusque-là, mais peu s'en
faut.
J'aime tant à être déchargé et délié de toute obligation, que j'ai
parfois considéré comme avantageuses les ingratitudes, offenses et
indignités dont ont pu se rendre coupables à mon égard ceux de qui,
soit naturellement, soit par accident, j'avais reçu quelques services
d'ami; prenant occasion de leur faute, pour me donner quittance à
moi-même et me soustraire à l'acquittement de ma dette. Tout en
continuant à leur rendre extérieurement ce que commandent les plus
stricts devoirs de société, je trouve cependant grand bénéfice à
ne faire que parce que je le dois, ce qu'auparavant je faisais par
affection, et à me soulager un peu de la sorte de la part d'attention
et de sollicitude qu'intérieurement y eût prise ma volonté, qui, chez
moi, quand j'y cède, est trop précipitée et trop impérieuse, du moins
pour un homme qui ne veut on quoi que ce soit subir de pression: «_Il
est prudent de retenir, comme on le fait d'un char dans les courses,
les élans trop fougueux de la bienveillance_ (_Cicéron_).» Cette
atténuation de mon premier mouvement me console des imperfections de
ceux qui me touchent; je déplore qu'ils en vaillent moins, mais, par
contre, j'y gagne de leur être moins attaché et d'être moins engagé
vis-à-vis d'eux. J'approuve celui qui aime moins son enfant parce qu'il
est teigneux ou bossu, et non seulement quand il est méchant, mais
encore lorsqu'il est mal constitué et difforme (Dieu lui-même en a, par
là, déprécié la valeur naturelle), sous condition toutefois d'apporter,
dans cette diminution d'affection, de la modération et une exacte
justice. La parenté, à mes yeux, n'atténue pas les défauts; elle les
aggrave plutôt.
=Il ne doit rien aux grands et ne leur demande que de ne pas s'occuper
de lui; il s'applique à tout supporter, à se passer de tout; il ne
veut avoir d'obligations envers personne, et, s'il ne peut l'éviter,
souhaite que ce soit pour toute autre chose qu'obtenir protection
contre les fureurs de la guerre civile.=--Après tout, par la façon
dont j'entends que doivent se pratiquer la bienfaisance et la
reconnaissance, qui sont choses bien délicates et d'usage si répandu,
je ne vois personne qui, jusqu'à cette heure, soit plus libre et moins
tenu par ses obligations que je ne le suis. Ce que je dois, je le dois
simplement en raison de celles que nous tenons de la nature et que
nous avons tous; en dehors d'elles, personne n'est plus indépendant:
«_Les présents des grands me sont inconnus_ (_Virgile_).» Les princes
me donnent beaucoup s'ils ne m'ôtent rien; ils me font suffisamment
de bien quand ils ne me font pas de mal: c'est tout ce que je leur
demande. Oh! combien je suis reconnaissant envers Dieu, de ce qu'il
lui a plu que je reçoive directement de sa grâce tout ce que je
possède et n'aie de dette que vis-à-vis de lui! Combien je supplie
instamment sa sainte miséricorde que jamais je ne doive à personne
de grands remerciements pour des choses essentielles! Bénie soit mon
indépendance, qui m'a accompagné si avant dans la vie; puisse-t-elle se
continuer jusqu'au bout! Je m'efforce de n'avoir un besoin absolu de
personne: «_Toutes mes espérances sont en moi_ (_Térence_)»; cela est
possible à tout le monde, mais surtout à ceux que Dieu a mis à l'abri
des nécessités urgentes que la nature elle-même nous impose. C'est une
situation bien digne de pitié et pleine de hasards que de dépendre
d'autrui; nous ne pouvons toujours l'éviter; nous ne sommes pas pour
cela assez assurés de nous-mêmes, ce qui serait pourtant ce qu'il y
aurait de plus sage, de plus adroit et de plus sûr. Je n'ai rien que
moi, qui soit à moi, et la possession que j'en ai est même en partie
défectueuse et empruntée. Je m'applique à avoir du courage, ce qui est
la meilleure des garanties; et aussi à me ménager un mode d'existence
qui puisse me rendre la vie supportable si, d'autre part, tout venait
à me manquer. Hippias d'Élis ne se pourvut pas seulement de science
pour, au sein des Muses, pouvoir au besoin demeurer agréablement sans
autre compagnie, et de philosophie pour apprendre à son âme, si le sort
l'ordonnait, à se contenter par elle-même et se passer courageusement
des commodités de la vie qui ont leur source en dehors de nous; il fut
encore soucieux d'apprendre à faire sa cuisine, sa barbe, ses robes,
sa chaussure, ses hauts-de-chausse pour, autant qu'il se pouvait,
ne faire fond que sur lui-même et se soustraire à toute assistance
étrangère.--On jouit bien plus librement et plus gaîment des biens qui
nous arrivent occasionnellement et pour un temps limité, quand cette
jouissance n'est pas pour nous d'obligation, qu'elle n'est pas imposée
par le besoin et que, de sa propre volonté et de sa bonne fortune, on a
la force et les moyens de s'en passer. Je me connais bien, et m'imagine
malaisément qu'une libéralité si généreuse fût-elle de quelqu'un à
mon égard, qu'une hospitalité aussi franche et désintéressée qu'elle
puisse être, qui me seraient offertes, me produisissent d'autre effet
que celui d'une disgrâce, d'une tyrannie, auxquelles se joindraient les
reproches que je m'adresserais si, pressé par la nécessité, j'avais
été amené à les accepter.--Donner est le signe distinctif des gens
ambitieux et qui ont des prérogatives; de même qu'accepter est une
marque de soumission; témoin l'injurieux refus que fit Bajazet des
présents que Tamerlan lui envoyait, ce qui détermina un conflit entre
eux. L'offre de cadeaux faite par l'empereur Soliman à l'empereur de
Calicut, indigna ce dernier à tel point que non seulement il les refusa
durement, disant que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient coutume de
recevoir et qu'il était au contraire de tradition chez eux de donner,
mais que, de plus, il fit jeter dans un cachot les ambassadeurs qui
lui avaient été envoyés à cet effet.--Quand, dit Aristote, Thétis
flatte Jupiter, que les Lacédémoniens flattent les Athéniens, ils ne
vont pas leur rappeler le bien qu'eux-mêmes leur ont fait, ce qui est
toujours déplaisant à entendre; ce qu'ils leur rappellent, ce sont
les bienfaits qu'ils en ont reçus.--Les gens que je vois recourir si
familièrement à n'importe qui, et contracter des engagements avec
le premier venu, ne le feraient pas, s'ils savouraient comme moi la
douceur d'une liberté absolue, et si les obligations qu'ils contractent
de la sorte, leur pesaient autant qu'il convient à un sage; on paie
parfois ces engagements, on ne s'en dégage jamais. Cruel esclavage
pour qui aime la liberté et y avoir les coudées franches dans tous les
sens. Mes connaissances, tant celles qui, dans l'échelle sociale, sont
au-dessus de moi que celles qui sont au-dessous, savent si jamais ils
ont vu quelqu'un moins solliciter, requérir, supplier que je ne fais
et être moins à charge à autrui que je ne suis. Il n'est pas étonnant
que je sois ainsi, si différent sur ce point de tout ce qu'on peut voir
à notre époque, alors que tant de particularités de mon caractère y
contribuent: un peu de fierté naturelle, l'impatience que me cause un
refus, le peu d'étendue de mes désirs et de mes projets, mon inhabileté
en toutes sortes d'affaires, enfin mes qualités favorites, l'oisiveté
et l'indépendante; tout cela fait que j'éprouve une haine mortelle à
dépendre de quelqu'un autre que moi, comme à avoir sous ma dépendance
quelqu'un qui ne soit pas moi. Je fais les plus grands efforts pour
me passer de tout concours étranger avant de me déterminer à recourir
à la bienfaisance d'autrui, en quelque occasion ou besoin, pressant
ou non, que ce soit.--Mes amis m'importunent étrangement quand ils me
demandent de solliciter * en leur faveur auprès d'un tiers; il m'en
coûte à peu près autant, je crois, de libérer quelqu'un qui me doit
en usant de lui, que de m'engager moi-même envers quelqu'un qui ne me
doit rien. Ceci mis à part, et aussi étant établi qu'on ne me demande
rien qui exige des démarches et me cause des soucis (je suis en guerre
ouverte avec tout ce qui nécessite que je me donne la moindre peine),
je suis d'un abord facile et prêt à venir en aide aux besoins de
chacun. Mais j'ai plus encore fui recevoir, que je n'ai cherché à
donner; ne pas recevoir est du reste, au dire d'Aristote, bien plus
aisé à pratiquer. Ma bonne fortune ne m'a guère permis de faire un
peu de bien aux autres; mais le peu que j'ai pu faire, est tombé sur
des gens qui m'en ont su peu de gré. Si elle m'eût fait naître pour
occuper un certain rang parmi les hommes, j'eusse souhaité me faire
aimer, plutôt que craindre ou admirer; ou plus effrontément, j'aurais
autant regardé à plaire qu'à tirer profit. Cyrus, par l'organe d'un
très bon capitaine, philosophe encore meilleur, estime très sagement
que sa bonté et ses bienfaits sont d'un prix autrement grand que sa
vaillance et les conquêtes qu'il doit à la guerre. De même le premier
Scipion, partout où il veut donner bonne opinion de lui-même, place son
aménité et son humanité au-dessus de sa hardiesse et de ses victoires,
et a toujours à la bouche ce mot qui lui fait tant d'honneur, «qu'il a
donné lieu de l'aimer autant à ses ennemis qu'à ses amis». Je dis donc
que s'il faut quand même avoir des obligations à autrui, il serait plus
juste qu'elles aient des causes autres que celles dont je parle, qui
découlent de nos malheureuses guerres civiles, et qu'elles me fassent
débiteur d'une dette moins lourde que n'est celle que constitue ma
conservation totale, corps et biens; cela m'accable.
=Ces guerres font qu'il vit dans des transes continues; c'est là une
des causes qui font qu'il voyage tant, bien qu'il ne soit pas assuré
de trouver mieux.=--Je me suis couché mille fois chez moi, m'imaginant
que, dans la nuit même, je serais victime d'une perfidie quelconque et
qu'on m'assommerait, demandant à la fortune que ce fût sans que j'en
éprouve d'effroi et qu'on ne me fît pas languir. Que de fois, après
avoir dit mon Pater, ne me suis-je pas écrié: «_Ces terres cultivées
vont-elles donc devenir la proie d'un soldat barbare_ (_Virgile_)?» A
cela, pas de remède! c'est ici le lieu où nous sommes nés, la plupart
de mes ancêtres et moi; ils l'ont aimé et y ont attaché leur nom. Nous
nous endurcissons à tout ce à quoi nous nous accoutumons et, dans une
condition aussi misérable qu'est la nôtre, l'habitude est un présent
bien précieux de la nature; elle endort notre sensibilité et nous
préserve des souffrances que nous causeraient certains maux.--Les
guerres civiles ont cela de pire que les autres, c'est que tous nous
sommes à faire le guet dans nos maisons: «_Qu'il est malheureux d'avoir
à protéger sa vie par des portes et des murailles, et d'être à peine
en sûreté dans sa propre maison_ (_Ovide_)!» C'est en être réduit à
une grande extrémité que d'être menacé jusque chez soi et au milieu
des siens. La région où je demeure est toujours exposée la première
à nos troubles et la dernière à en être débarrassée; la paix n'y est
jamais complète: «_Même en paix, nous ne cessons de redouter la guerre_
(_Ovide_).--_Toutes les fois que la fortune a rompu la paix, c'est
ici le chemin de la guerre; pourquoi le sort ne m'a-t-il pas donné
plutôt des demeures errantes dans les climats brûlants, ou sous l'Ourse
glacée_ (_Lucain_)?» Parfois je trouve moyen, par la nonchalance et
la lâcheté avec laquelle je les envisage, de me rassurer contre ces
préoccupations qui, quelquefois aussi, nous portent à avoir de la
résolution.--Il m'arrive souvent de me figurer, non sans un certain
plaisir, que je suis sous le coup de dangers mortels et de m'y
résigner; alors, tête baissée, sans plus y réfléchir ni entrer dans
d'autres considérations, je me plonge stupidement, en imagination,
dans la mort comme je me précipiterais dans un abîme silencieux et
obscur qui m'engloutirait du premier coup, et instantanément s'empare
de moi un lourd sommeil, sous l'effet duquel je demeure insensible et
inerte et qui m'étouffe. La délivrance que j'en espère, fait que la
perspective d'une mort courte et violente me console plus que * ne me
trouble la crainte que j'en ai. La vie n'en vaut pas mieux, dit-on,
quand elle est de longue durée; d'autre part, la mort est d'autant
meilleure qu'elle est moins longue. Je ne m'épouvante pas tant d'être
mort, que du temps que je mettrai à mourir. Je me replie sur moi-même
et me tiens coi devant cet orage qui, dans une de ses rafales rapides
et dont je m'apercevrai à peine, doit m'aveugler et m'emporter avec
furie. Encore s'il advenait ce qui, au dire de certains jardiniers,
arrive aux roses et aux violettes, qui naissent plus odorantes quand
elles poussent auprès d'ails et d'oignons, lesquels sucent et attirent
à eux toute la mauvaise odeur qui peut se trouver dans la terre, et
que ces natures dépravées humassent le venin de l'air et de la région
où je vis, les rendant par leur voisinage meilleurs et plus purs, je
ne perdrais pas tout! Mais il n'en est pas ainsi; cependant, il peut
en résulter que la bonté apparaisse plus belle et plus attrayante en
devenant plus rare, et que, dans ce milieu qui lui est si contraire
et qui est si mêlé, l'honnêteté surgisse, enflammée par l'opposition
qu'elle rencontre et la gloire qu'elle y trouverait. Les voleurs, dans
leur amabilité, ne m'en veulent pas d'une façon particulière; je ne
leur en veux pas davantage, il me faudrait en vouloir à trop de gens.
Les robes les plus diverses abritent mêmes consciences; la cruauté,
la déloyauté, le vol y sont tout pareils, et d'autant plus nuisibles
qu'ils s'exercent plus lâchement, plus sûrement, à la dérobée, sous
l'ombre des lois. Je hais moins l'injustice avouée que celle qui a
recours à la trahison, celle engendrée par les désordres de la guerre
que celle qui se produit en paix et revêt des formes judiciaires. La
fièvre qui nous tient, s'est déclarée dans un corps dont elle n'a guère
empiré l'état; le feu y couvait, la flamme n'a fait qu'éclater; il y
a plus de bruit, le mal n'est pas beaucoup plus grand.--A ceux qui me
demandent pourquoi je voyage tant, je réponds d'ordinaire que je sais
bien ce que je fuis, mais non ce que je vais trouver; et lorsqu'on
me dit qu'à l'étranger l'état sanitaire peut être aussi mauvais, que
les mœurs n'y * valent pas mieux que chez nous, je réponds d'abord
que c'est difficile, «_tant le crime s'est multiplié parmi nous_
(_Virgile_)»; puis, qu'il y a toujours profit à changer une situation
mauvaise contre une autre qui est incertaine, et que nous ne devons pas
ressentir les maux qui pèsent sur autrui au même degré que les nôtres.
=Il aime Paris, n'est français que par cette capitale; puisse-t-elle ne
pas être en proie aux dissensions intestines, ce serait sa ruine.=--Je
ne veux pas oublier que, si courroucé que je puisse être contre la
France, je ne cesse de regarder Paris d'un bon œil. Paris a mon
cœur depuis mon enfance, et j'éprouve à son sujet ce qui arrive de
tout ce qui est excellent; c'est que plus j'ai vu, depuis, d'autres
belles villes, plus la beauté de celle-ci a grandi et gagné dans mon
affection. Je l'aime pour elle-même et l'aime plus, telle qu'elle est
en temps habituel, que lorsque des fêtes viennent ajouter à son éclat;
je l'aime tendrement jusque dans ses imperfections et ses taches; je ne
suis français que par cette grande cité, si peuplée, si heureusement
située; mais surtout, grande et incomparable par le nombre et la
variété des facilités de toute nature qu'on y trouve; elle est la
gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu
veuille en chasser au loin ce qui nous divise! Non livrée aux partis,
unie, elle est à l'abri de toute violence; mais je l'en avertis, ce qui
peut lui arriver de pis serait qu'elle soit en butte aux factions; je ne
crains pour elle qu'elle-même, mais crains malheureusement pour elle
autant que pour toute autre partie du royaume. Tant qu'elle demeurera
indemne, je ne manquerai pas de lieu de retraite où je puisse aller
finir mes jours, et de nature à ne m'en faire regretter aucun autre.