La deffaillance d'vne vie, est le passage à mille autres vies. Nature
a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conseruation. Elles
vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et
blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects
à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent
craindre, ny n'ont la faculté d'imaginer et conclurre la mort.
Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement:
la plus-part des cheuaux hannissent en mourant, les cygnes
la chantent: mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme
portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d'argumenter,
de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable
esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien
plus aisé, de parler comme Aristote, viure comme Cæsar, qu'il
n'est aisé de parler et viure comme Socrates. Là, loge l'extreme
degré de perfection et de difficulté: l'art n'y peut ioindre. Or nos
facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les
cognoissons: nous nous inuestissons de celles d'autruy, et laissons
chomer les nostres. Comme quelqu'vn pourroit dire de moy: que
i'ay seulement faict icy vn amas de fleurs estrangeres, n'y ayant
fourny du mien, que le filet à les lier. Certes i'ay donné à l'opinion
publique, que ces parements empruntez m'accompaignent:
mais ie n'entends pas qu'ils me couurent, et qu'ils me cachent:
c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du
mien et de ce qui est mien par nature. Et si ie m'en fusse creu, à
tout hazard, i'eusse parlé tout fin seul. Ie m'en charge de plus fort,
tous les iours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la
fantasie du siecle: et par oisiueté. S'il me messied à moy, comme
ie le croy, n'importe: il peut estre vtile à quelque autre. Tel allegue
Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des
lieux assez, ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance,
ayant mille volumes de liures, autour de moy, en ce lieu
où i'escris, i'emprunteray presentement s'il me plaist, d'vne douzaine
de tels rauaudeurs, gens que ie ne fueillette guere, dequoy
esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l'epitre liminaire
d'vn Allemand pour me farcir d'allegations: et nous allons
quester par là vne friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages
de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur
estude, ne seruent guere qu'à subiects communs: et seruent à nous
montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que
Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. I'ay veu faire
des liures de choses, ny iamais estudiées ny entenduës: l'autheur
commettant à diuers de ses amis sçauants, la recherche de cette-cy,
et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part,
d'en auoir proietté le dessein, et lié par son industrie, ce fagot de
prouisions incogneuës: au moins est sien l'ancre, et le papier.
Cela, c'est achetter, ou emprunter vn liure, non pas le faire. C'est
apprendre aux hommes, non qu'on sçait faire vn liure, mais, ce dequoy
ils pouuoient estre en doute, qu'on ne le sçait pas faire. Vn
president se ventoit où i'estois, d'auoir amoncelé deux cens tant de
lieux estrangers, en vn sien arrest presidental. En le preschant, il
effaçoit la gloire qu'on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie
à mon gré, pour vn tel subiect et telle personne. Ie fais le
contraire: et parmy tant d'emprunts, suis bien aise d'en pouuoir
desrober quelqu'vn: le desguisant et difformant à nouueau seruice.
Au hazard, que ie laisse dire, que c'est par faute d'auoir entendu
son naturel vsage, ie luy donne quelque particuliere adresse de ma
main, à ce qu'il en soit d'autant moins purement estranger. Ceux-cy
mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus
de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons,
qu'il y aye grande et incomparable preference, de l'honneur de
l'inuention, à l'honneur de l'allegation. Si i'eusse voulu parler
par science, i'eusse parlé plustost. I'eusse escrit du temps plus
voisin de mes estudes, que i'auois plus d'esprit et de memoire. Et
me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu'à cettuy-cy, si
i'eusse voulu faire mestier d'escrire. Et quoy, si cette faueur gratieuse,
que la Fortune m'a n'aguere offerte par l'entremise de cet
ouurage, m'eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy;
où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre?
Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont
perdu par moitié, à mon aduis, d'auoir refusé de se mettre au iour,
à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux,
comme la verdeur, et pires. Et autant est la vieillesse incommode
à cette nature de besongne, qu'à toute autre. Quiconque met
sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s'il espere en espreindre
des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l'assoupy.
Nostre esprit se constipe et s'espessit en vieillissant. Ie dis pompeusement
et opulemment l'ignorance, et dis la science maigrement
et piteusement. Accessoirement cette-cy, et accidentalement:
celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct
nommé de rien, que du rien: ny d'aucune science, que de celle de
l'inscience. I'ay choisi le temps, où ma vie, que i'ay à peindre, ie
l'ay toute deuant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et
de ma mort seulement, si ie la rencontrois babillarde, comme font
d'autres, donrois-ie encores volontiers aduis au peuple, en deslogeant.
Socrates a esté vn exemplaire parfaict en toutes grandes
qualitez. I'ay despit, qu'il eust rencontré vn corps si disgratié,
comme ils disent, et si disconuenable à la beauté de son ame, luy
si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit iniustice. Il
n'est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du
corps à l'esprit. _Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati
sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ
obtundant._ Cettuy-cy parle d'vne laideur desnaturée, et difformité
de membres: mais nous appellons laideur aussi, vne mesauenance
au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous
desgoute par le teint, vne tache, vne rude contenance, par quelque
cause souuent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez
et entiers. La laideur, qui reuestoit vne ame tres-belle en
la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui
est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre preiudice à l'estat
de l'esprit: et a peu de certitude en l'opinion des hommes. L'autre,
qui d'vn plus propre nom, s'appelle difformité plus substantielle,
porte plus volontiers coup iusques au dedans. Non pas tout
soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre
l'interieure forme du pied. Comme Socrates disoit de la sienne,
qu'elle en accusoit iustement, autant en son ame, s'il ne l'eust corrigée
par institution. Mais en le disant, ie tiens qu'il se mocquoit,
suiuant son vsage: et iamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme.
Ie ne puis dire assez souuent, combien i'estime la beauté, qualité
puissante et aduantageuse. Il l'appelloit, vne courte tyrannie:
et Platon, le priuilege de nature. Nous n'en auons point qui la surpasse
en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes.
Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement,
auec grande authorité et merueilleuse impression. Phryné
perdoit sa cause, entre les mains d'vn excellent aduocat, si, ouurant
sa robbe, elle n'eust corrompu ses iuges, par l'esclat de sa
beauté. Et ie trouue, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres
du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires.
Non a pas le premier Scipion. Vn mesme mot embrasse en Grec le
bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souuent bons, ceux qu'il veut
dire beaux. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que
portoit la chanson, que Platon dit auoir esté triuiale, prinse de
quelque ancien poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote
dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en
est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la
veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit,
pourquoy plus long temps, et plus souuent, on hantoit les beaux:
Cette demande, feit-il, n'appartient à estre faicte, que par vn aueugle.
La plus-part et les plus grands philosophes, payerent leur escholage,
et acquirent la sagesse, par l'entremise et faueur de leur
beauté. Non seulement aux hommes qui me seruent, mais aux bestes
aussi, ie la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me
semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par
lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes
à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement,
soubs le chapitre de beauté et de laideur. Non plus que toute
bonne odeur, et serenité d'air, n'en promet pas la santé: ny toute
espesseur et puanteur, l'infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent
les dames, de contre-dire leur beauté par leurs mœurs, ne
rencontrent pas tousiours. Car en vne face qui ne sera pas trop
bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance.
Comme au rebours, i'ay leu par fois entre deux beaux yeux, des
menasses d'vne nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies
fauorables: et en vne presse d'ennemis victorieux, vous choisirez
incontinent parmy des hommes incogneus, l'vn plustost que
l'autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement
par la consideration de la beauté. C'est vne foible garantie que
la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si i'auois à les
foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et
trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie
punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il
semble qu'il y ait aucuns visages heureux, d'autres malencontreux.
Et crois, qu'il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires
des niais, les seueres des rudes, les malicieux des chagrins, les
desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines.
Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a
d'autres douces, et encores au delà, fades. D'en prognostiquer les
auantures futures, ce sont matieres que ie laisse indecises. I'ay
pris, comme i'ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour
mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à
suiure Nature: que le souuerain precepte, c'est de se conformer à
elle. Ie n'ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison,
mes complexions naturelles: et n'ay aucunement troublé par art,
mon inclination. Ie me laisse aller, comme ie suis venu. Ie ne combats
rien. Mes deux maistresses pieces viuent de leur grace en paix
et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy,
mediocrement sain et temperé. Diray-ie cecy en passant: que ie
voy tenir en plus de prix qu'elle ne vaut, qui est seule quasi en
vsage entre nous, certaine image de preud'hommie scholastique,
serue des preceptes, contraincte soubs l'esperance et la crainte? Ie
l'aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent:
qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous
de ses propres racines, par la semence de la raison vniuerselle,
empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse
Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes
et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort,
non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il est mortel.
Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable
qu'ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse
creance suffire seule, et sans les mœurs, à contenter la diuine iustice.
L'vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la
deuotion et la conscience. I'ay vne apparence fauorable, et en
forme et en interpretation.
_Quid dixi habere me? Imò habui Chreme!