Muris nulla fides, squallent populatibus agri._

Outre cette secousse, i'en souffris d'autres. I'encourus les inconueniens,

que la moderation apporte en telles maladies. Ie fus pelaudé

à toutes mains. Au Gibelin i'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin.

Quelqu'vn de mes poetes dict bien cela, mais ie ne sçay où c'est.

La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon

voisinage, me presentoient d'vn visage: ma vie et mes actions d'vn

autre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées: car il n'y

auoit où mordre. Ie ne desempare iamais les loix: et qui m'eust

recherché, m'en eust deu de reste. C'estoient suspicions muettes,

qui couroient sous main, ausquelles il n'y a iamais faute d'apparence,

en vn meslange si confus, non plus que d'espris ou enuieux

ou ineptes. I'ayde ordinairement aux presomptions iniurieuses, que

la Fortune seme contre moy: par vne façon, que i'ay dés tousiours,

de fuyr à me iustifier, excuser et interpreter: estimant que c'est

mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle. _Perspicuitas

enim argumentatione eleuatur._ Et comme, si chacun voyoit

en moy, aussi cler que ie fay: au lieu de me tirer arriere de l'accusation,

ie m'y auance; et la renchery plustost, par vne confession

ironique et moqueuse: si ie ne m'en tais tout à plat, comme de

chose indigne de response. Mais ceux qui le prennent pour vne trop

hautaine confiance, ne m'en veulent gueres moins de mal, que ceux,

qui le prennent pour foiblesse d'vne cause indefensible. Nommeement

les grands, enuers lesquels faute de sommission, est l'extreme

faute. Rudes à toute iustice, qui se cognoist, qui se sent: non demise,

humble et suppliante. I'ay souuent heurté à ce pillier. Tant y

a que de ce qui m'aduint lors, vn ambitieux s'en fust pendu: si eust

faict vn auaritieux. Ie n'ay soing quelconque d'acquerir.

_Sit mihi quod nunc est, etiam minus; vt mihi viuam

Quod superest æui, si quid superesse volent dij._

Mais les pertes qui me viennent par l'iniure d'autruy, soit larrecin,

soit violence, me pincent, enuiron comme vn homme malade et

gehenné d'auarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur, que n'a

la perte. Mille diuerses sortes de maux accoururent à moy à la file.

Ie les eusse plus gaillardement soufferts, à la foule. Ie pensay

desia, entre mes amis, à qui ie pourrois commettre vne vieillesse

necessiteuse et disgratiee. Apres auoir rodé les yeux par tout, ie me

trouuay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si

haut, il faut que ce soit entre les bras d'vne affection solide, vigoureuse

et fortunee. Elles sont rares, s'il y en a. En fin ie cogneus

que le plus seur, estoit de me fier à moy-mesme de moy, et de ma

necessité. Et s'il m'aduenoit d'estre froidement en la grace de la

Fortune, que ie me recommandasse de plus fort à la mienne: m'attachasse,

regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les

hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres:

seuls certains et seuls puissans, qui sçait s'en armer. Chacun

court ailleurs, et à l'aduenir, d'autant que nul n'est arriué à

soy. Et me resolus, que c'estoient vtiles inconueniens: d'autant

premierement qu'il faut aduertir à coups de foyt, les mauuais disciples,

quand la raison n'y peut assez, comme par le feu et violence

des coins, nous ramenons vn bois tortu à sa droicteur. Ie me presche,

il y a si long temps, de me tenir à moy, et separer des choses

estrangeres: toutesfois, ie tourne encores tousiours les yeux à

costé. L'inclination, vn mot fauorable d'vn grand, vn bon visage, me

tente. Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte.

I'oys encore sans rider le front, les subornemens qu'on me faict,

pour me tirer en place marchande: et m'en deffens si mollement,

qu'il semble, que ie souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or à

vn esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et

reserrer, à bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se

descout, qui s'eschappe et desrobe de soy. Secondement, que cet

accident me seruoit d'exercitation, pour me preparer à pis: si moy,

qui et par le benefice de la Fortune, et par la condition de mes

mœurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers

attrappé de cette tempeste. M'instruisant de bonne heure, à contraindre

ma vie, et la renger pour vn nouuel estat. La vraye liberté c'est

pouuoir toute chose sur soy. _Potentissimus est qui se habet in potestate._

En vn temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens

moderez et communs: mais en cette confusion, où nous sommes

depuis trente ans, tout homme François, soit en particulier, soit en

general, se voit à chaque heure, sur le poinct de l'entier renuersement

de sa fortune. D'autant faut-il tenir son courage fourny de

prouisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort, de nous

auoir faict viure en vn siecle, non mol, languissant, ny oisif. Tel

qui ne l'eust esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur.

Comme ie ne ly guere és histoires, ces confusions, des autres

estats, sans regret de ne les auoir peu mieux considerer present.

Ainsi faict ma curiosité, que ie m'aggree aucunement, de veoir de

mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes

et sa forme. Et puis que ie ne la sçaurois retarder, suis content

d'estre destiné à y assister, et m'en instruire. Si cherchons

nous euidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable

des Theatres, la montre des ieux tragiques de l'humaine fortune. Ce

n'est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous

plaisons d'esueiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables

euenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens,

fuyent comme vne eaue dormante, et mer morte, des narrations

calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçauent

que nous les appellons. Ie doute si ie puis assez honnestement

aduouër, à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, ie

l'ay plus de moitié passee en la ruine de mon pays. Ie me donne vn

peu trop bon marché de patience, és accidens qui ne me saisissent

au propre: et pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu'on

m'oste, que ce qui me reste de sauue, et dedans et dehors. Il y a de

la consolation, à escheuer tantost l'vn, tantost l'autre, des maux qui

nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi,

qu'en matiere d'interests publiques, à mesure, que mon affection est

plus vniuersellement espandue, elle en est plus foible. Ioinct qu'il

est vray à demy, _Tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad priuatas

res pertinet_. Et que la santé, d'où nous partismes estoit telle,

qu'elle soulage elle mesme le regret, que nous en deurions auoir.

C'estoit santé, mais non qu'à la comparaison de la maladie, qui l'a

suyuie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le

brigandage, qui est en dignité et en office, me semble le moins supportable.

On nous volle moins iniurieusement dans vn bois, qu'en

lieu de seureté. C'estoit vne iointure vniuerselle de membres gastez

en particulier à l'enuy les vns des autres: et la plus part, d'vlceres

enuieillis, qui ne receuoient plus, ny ne demandoient guerison.

Ce croulement donq m'anima certes plus, qu'il ne m'atterra, à l'aide

de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais

fierement; et ne trouuois en quoy me plaindre de moy. Aussi,

comme Dieu n'enuoye iamais non plus les maux, que les biens tous

purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire.

Et ainsi que sans elle ie ne puis rien, il est peu de choses,

que ie ne puisse auec elle. Elle me donna moyen d'esueiller toutes

mes prouisions, et de porter la main au deuant de la playe, qui eust

passé volontiers plus outre. Et esprouuay en ma patience, que

i'auois quelque tenue contre la Fortune: et qu'à me faire perdre

mes arçons, il falloit vn grand heurt. Ie ne le dis pas, pour l'irriter

à me faire vne charge plus vigoureuse. Ie suis son seruiteur: ie luy

tends les mains. Pour Dieu qu'elle se contente. Si ie sens ses

assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se

laissent pourtant par interualles tastonner à quelque plaisir, et leur

eschappe vn sousrire: ie puis aussi assez sur moy, pour rendre mon

estat ordinaire, paisible, et deschargé d'ennuyeuse imagination:

mais ie me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de

ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que ie m'arme

pour les chasser, ou pour les luicter. Voicy vn autre rengregement

de mal, qui m'arriua à la suitte du reste. Et dehors et dedans

ma maison, ie fus accueilly d'vne peste, vehemente au prix de toute

autre. Car comme les corps sains sont subiects à plus griefues maladies,

d'autant qu'ils ne peuuent estre forcez que par celles-là:

aussi mon air tressalubre, où d'aucune memoire, la contagion, bien

que voisine, n'auoit sçeu prendre pied, venant à s'empoisonner,

produisit des effects estranges.

_Mista senum et iuuenum densantur funera, nullum

Sæua caput Proserpina fugit._

I'euz à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison

m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l'abandon

de qui en auoit enuie. Moy qui suis si hospitalier, fus en

tres penible queste de retraicte, pour ma famille. Vne famille

esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où

qu'elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain

qu'vn de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt.

Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas

le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les regles

de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante iours

en transe de ce mal: l'imagination vous exerceant cependant à sa

mode, et enfleurant vostre santé mesme. Tout cela m'eust beaucoup

moins touché, si ie n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy,

et seruir six mois miserablement, de guide à cette carauane. Car ie

porte en moy mes preseruatifs, qui sont, resolution et souffrance.

L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement

en ce mal. Et si estant seul, ie l'eusse voulu prendre, c'eust

esté vne suitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est vne

mort, qui ne me semble des pires. Elle est communément courte,

d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique:

sans ceremonie, sans deuil, sans presse. Mais quant au monde des

enuirons, la centiesme partie des ames ne se peut sauuer.

_Videas desertáque regna

Pàstorum, et longè saltus latéque vacantes._

En ce lieu, mon meilleur reuenu est manuel. Ce que cent hommes

trauailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel

exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce

peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins

demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays:

tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir,

ou au lendemain: d'vn visage et d'vne voix si peu effroyee, qu'il

sembloit qu'ils eussent compromis à cette necessité, et que ce fust

vne condemnation vniuerselle et ineuitable. Elle est tousiours telle.

Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et

difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie,

nous en rend l'apprehension diuerse. Voyez ceux-cy: pour ce

qu'ils meurent en mesme mois: enfans, ieunes, vieillards, ils ne s'estonnent

plus, ils ne se pleurent plus. I'en vis qui craignoient de demeurer

derriere, comme en vne horrible solitude. Et n'y cogneu communément,

autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir

les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y

peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent!

Les Neorites, nation qu'Alexandre subiugua, iettent les corps

des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez.

Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desia sa

fosse: d'autres s'y couchoient encore viuans. Et vn maneuure des

miens, auec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant.

Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'vne

entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains,

qu'on trouua apres la iournee de Cannes, la teste plongee

dans des trous, qu'ils auoient faicts et comblez de leurs mains, en

s'y suffoquant. Somme toute vne nation fut incontinent par vsage,

logee en vne marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution

estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science,

à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d'ornement

que de fruict. Nous auons abandonné Nature, et luy voulons

apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si

seurement. Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu

qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en

la vie de cette tourbe rustique d'hommes impollis: la science est

contrainte, de l'aller tous les iours empruntant, pour en faire patron

à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il

fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance,

ayent à imiter cette sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres

actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes

mesmes, les plus vtiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires

parties de nostre vie. Comme il nous faut viure et mourir,

mesnager nos biens, aymer et esleuer nos enfans, entretenir iustice.

Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que cette raison

qui se manie à nostre poste, trouuant tousiours quelque diuersité

et nouuelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la

Nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de

l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations, et de discours

appellez du dehors, qu'elle en est deuenue variable, et particuliere

à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et vniuersel.

Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subiect à

faueur, corruption, ny à diuersité d'opinions. Car il est bien vray,

qu'elles mesmes ne vont pas tousiours exactement dans la route de

Nature, mais ce qu'elles en desuoyent, c'est si peu, que vous en

apperceuez tousiours l'orniere. Tout ainsi que les cheuaux qu'on

meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à

la longueur de leurs longes: et suyuent neantmoins tousiours les

pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais

sous la bride de sa filiere. _Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia

meditare, vt nullo sis malo tyro._ A quoy nous sert cette curiosité,

de preoccuper tous les inconueniens de l'humaine nature, et

nous preparer auec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui

n'ont à l'auanture point à nous toucher? (_Parem passis tristitiam

facit, pati posse._ Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous

frappe). Ou comme les plus fieureux, car certes c'est fieure, aller

dés à cette heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut aduenir,

que Fortune vous le fera souffrir vn iour: et prendre vostre

robe fourree dés la S. Iean, pour ce que vous en aurez besoing à

Noel? Iettez vous à l'experience de tous les maux qui vous peuuent

arriuer, nommement des plus extremes: esprouuez vous là, disent-ils,

asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit

en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost,

leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les

estende et les allonge, et qu'auant la main il les incorpore en soy,

et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à

nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit vn des maistres,

non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant

fauorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller

recueillant et preuenant ta male fortune: et de perdre le present,

par la crainte du futur: et estre dés cette heure miserable, par ce

que tu le dois estre auec le temps? Ce sont ses mots. La science

nous faict volontiers vn bon office, de nous instruire bien exactement

des dimensions des maux.

_Curis acuens mortalia corda._

Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre

sentiment et cognoissance. Il est certain, qu'à la plus part, la

preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la

souffrance. Il fut iadis veritablement dict, et par vn bien iudicieux

autheur: _Minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio._ Le sentiment

de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'vne

prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable. Plusieurs

gladiateurs se sont veus au temps passé, apres auoir couardement

combattu, aualler courageusement la mort; offrans leur

gosier au fer de l'ennemy, et le conuians. La veue esloignee de la

mort aduenir, a besoing d'vne fermeté lente, et difficile par consequent

à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature

vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment;

elle fera exactement cette besongne pour vous, n'en empeschez vostre

soing.

_Incertam frustra, mortales, funeris horam

Quæritis, et qua sit mors aditura via.

Pœna minor certam subito perferre ruinam,

Quod timeas grauius sustinuisse diu._

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le

soing de la vie. L'vne nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est

pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee.

Vn quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance,

ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous

nous preparons contre les preparations de la mort. La philosophie

nous ordonne, d'auoir la mort tousiours deuant les yeux, de la preuoir

et considerer auant le temps: et nous donne apres, les regles

et les precautions, pour prouuoir à ce, que cette preuoyance, et

cette pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous iettent

aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et

leur art. Si nous n'auons sçeu viure, c'est iniustice de nous apprendre

à mourir et difformer la fin de son total. Si nous auons sçeu

viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de

mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira. _Tota philosophorum

vita commentatio mortis est._ Mais il m'est aduis, que c'est bien le

bout, non pourtant le but de la vie. C'est sa fin, son extremité, non

pourtant son obiect. Elle doit estre elle mesme à soy, sa visee, son

dessein. Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au

nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et

principal chapitre de sçauoir viure, est cet article de sçauoir mourir.

Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. A

les iuger par l'vtilité, et par la verité naifue, les leçons de la simplicité,

ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au

contraire. Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les

faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses. _Quò me

cumque rapit tempestas, deferor hospes._ Ie ne vy iamais paysan de

mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance,

il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne

songer à la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure

grace qu'Aristote: lequel la mort presse doublement, et par elle,

et par vne si longue premeditation. Pourtant fut-ce l'opinion de Cæsar,

que la moins premeditee mort, estoit la plus heureuse, et plus

deschargee. _Plus dolet quàm necesse est, qui antê dolet quàm necesse

est._ L'aigreur de cette imagination, naist de nostre curiosité. Nous

nous empeschons tousiours ainsi: voulans deuancer et regenter les

prescriptions naturelles. Ce n'est qu'aux docteurs, d'en disner plus

mal, tous sains, et se renfroigner de l'image de la mort. Le commun,

n'a besoing ny de remede ny de consolation, qu'au heurt, et

au coup. Et n'en considere qu'autant iustement qu'il en souffre. Est-ce

pas ce que nous disons, que la stupidité, et faute d'apprehension,

du vulgaire, luy donne cette patience aux maux presens, et cette

profonde nonchalance des sinistres accidens futurs? Que leur ame

pour estre plus crasse, et obtuse, est moins penetrable et agitable?

Pour Dieu s'il est ainsi, tenons d'ores en auant escole de bestise.

C'est l'extreme fruit, que les sciences nous promettent, auquel

ceste-cy conduict si doucement ses disciples. Nous n'aurons pas

faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates

en sera l'vn. Car de ce qu'il m'en souuient, il parle enuiron

en ce sens, aux iuges qui deliberent de sa vie: I'ay peur, messieurs,

si ie vous prie de ne me faire mourir, que ie m'enferre en la delation

de mes accusateurs; qui est: Que ie fais plus l'entendu que

les autres: comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des

choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Ie sçay que ie n'ay

ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait

essayé ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent

la cognoistre: quant à moy, ie ne sçay ny quelle elle

est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'auanture est la mort

chose indifferente, à l'auanture desirable. Il est à croire pourtant, si

c'est vne transmigration d'vne place à autre, qu'il y a de l'amendement,

d'aller viure auec tant de grands personnages trespassez: et

d'estre exempt d'auoir plus affaire à iuges iniques et corrompus. Si

c'est vn aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement

d'entrer en vne longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de

plus doux en la vie, qu'vn repos et sommeil tranquille, et profond sans

songes. Les choses que ie sçay estre mauuaises, comme d'offencer

son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, ie

les euite soigneusement: celles desquelles ie ne sçay, si elles sont

bonnes ou mauuaises, ie ne les sçaurois craindre. Si ie m'en vay

mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous

ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez,

comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller

les choses iustes et vtiles, ie dy bien, que pour vostre conscience

vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus auant que

moy en ma cause. Et iugeant selon mes actions passees, et publiques,

et priuees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent

tous les iours de ma conuersation tant de nos citoyens, ieunes

et vieux, et le fruit, que ie vous fay à tous, vous ne pouuez duëment

vous descharger enuers mon merite, qu'en ordonnant, que ie

sois nourry, attendu ma pauureté, au Prytanee, aux despens publiques:

ce que souuent ie vous ay veu à moindre raison, octroyer

à d'autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyuant

la coustume, ie n'aille vous suppliant et esmouuant à commiseration.

I'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere,

engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables

de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans

esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais ie feroy honte à nostre

ville, en l'aage que ie suis, et en telle reputation de sagesse, que

m'en voyci en preuention, de m'aller desmettre à si lasches contenances.

Que diroit-on des autres Atheniens? I'ay tousiours admonnesté

ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par vne

action deshonnete. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à

Potidee, à Delie, et autres où ie me suis trouué, i'ay montré par

effect, combien i'estoy loing de garantir ma seureté par ma honte.

D'auantage i'interesserois vostre deuoir, et vous conuierois à choses

laydes: car ce n'est pas à mes prieres de vous persuader: c'est

aux raisons pures et solides de la iustice. Vous auez iuré aux Dieux

d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que ie vous vousisse soupçonner

et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme

tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme ie doy:

me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs

mains mon affaire. Ie m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils

feront en cecy, selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les

gens de bien ny viuans, ny morts, n'ont aucunement à se craindre

des Dieux. Voyla pas vn playdoyé puerile, d'vne hauteur inimaginable

et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu'il

le preferast à celuy, que ce grand orateur Lysias, auoit mis par

escrit pour luy: excellemment façonné au stile iudiciaire: mais

indigne d'vn si noble criminel. Eust on ouï de la bouche de Socrates

vne voix suppliante? Cette superbe vertu, eust elle calé, au

plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle

commis à l'art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la

verité et naïueté, ornemens de son parler, pour se parer du fard,

des figures, et feintes, d'vne oraison apprinse? Il feit tressagement,

et selon luy, de ne corrompre vne teneur de vie incorruptible, et

vne si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'vn an sa

decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de cette fin glorieuse.

Il deuoit sa vie, non pas à soy, mais à l'exemple du monde. Seroit

ce pas dommage publique, qu'il eust acheuee d'vne oysiue et

obscure façon? Certes vne si nonchallante et molle consideration

de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d'autant plus

pour luy. Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la iustice si iuste, que

ce que la Fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens

eurent en telle abomination ceux, qui en auoient esté cause,

qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees. On tenoit pollu

tout ce, à quoy ils auoient touché: personne à l'estuue ne lauoit

auec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouuant

plus porter cette haine publique, ils se pendirent eux mesmes.

Si quelqu'vn estime, que parmy tant d'autres exemples que

i'auois à choisir pour le seruice de mon propos, és dits de Socrates,

i'aye mal trié cestuy-cy: et qu'il iuge, ce discours estre esleué

au dessus des opinions communes: ie l'ay faict à escient: car ie

iuge autrement. Et tiens que c'est vn discours, en rang, et en naïfueté

bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il

represente en vne hardiesse inartificielle et securité enfantine la

pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est

croyable, que nous auons naturellement crainte de la douleur;

mais non de la mort, à cause d'elle. C'est vne partie de nostre estre,

non moins essentielle que le viure. A quoy faire, nous en auroit

Nature engendré la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient

rang de tres-grande vtilité, pour nourrir la succession et vicissitude

de ses ouurages? Et qu'en cette republique vniuerselle, elle

sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne:

_Sic rerum summa nouatur:

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 39 / 80 题