Je tournais mon béret dans mes doigts gourds, ne trouvant plus une
parole de politesse.
Je m’étais assis près de cette vieille qui reprisait des bas, et j’avais
baissé la voix pour lui dire honnêtement toute l’impatience qui me
torturait.
--Vous pensez bien, me répondit-elle, que de ce temps-ci on pouvait pas
l’attacher!... Elle est sortie, ma nièce. C’te coureuse de gamine, lui
faut de la route dans les jambes pour qu’elle dorme sa nuitée?
Je m’imaginais pas, avant ce matin-là, qu’on put être malheureux aussi
simplement.
Je ne me serais pas mis sur la chaise, près de la vieille, que je serais
tombé tout de mon haut.
Ça me pinça le cœur à m’en faire jurer.
Je lui apportais une croix d’or achetée chez un vrai bijoutier de Brest,
pas de la camelote, une croix solide, puis une galette agrémentée de
fruits confits pliée dans du papier d’argent. Les présents de
fiançailles.
Elle... ben quoi, elle était sortie... pour courir...
--Elle ne vous a parlé... de rien?
La vieille me regardait au-dessus de ses lunettes.
--Non, de rien... Vous lui aviez donné une commission... C’est-y que
vous vouliez déjeuner? Dame! je vous attendais point et faudra vous
contenter d’un plat.
--Elle ne rentrera pas pour dîner ce soir?
--Je ne sais pas. Quand elle se promène avec des petites amies, on va
des fois, tous ensemble, chez le cousin fruitier dans la rue des
Bastions. Le cousin garde toute la marmaille. C’est l’époque des
cerises. Vous savez, un panier de plus ou de moins... Mais elle
rentrera, monsieur Maleux. Il lui arrive jamais de mal, à cette enfant.
La vieille ne savait rien, ne comprenait rien, était sourde, aveugle. Du
reste, pourquoi aurait-elle deviné un amoureux sérieux dans ce garçon
triste et frappé d’une idée fixe?
Elle ne mijotait pas, la vieille, dans une tour déserte, où le vrai
phare sauveur semblait être le seul amour d’une jeune fille. Non, elle
ne pouvait ni comprendre ni m’approuver. Sa nièce n’avait pas l’âge du
mariage, et, si elle ardait vers l’amour, c’était selon son petit cœur
de coureuse de rues. Elle ne songeait plus au misérable matelot échoué
sur son seuil, par une après-midi de pluie, elle n’y mettait aucune
malice. On va, on vient dans la vie des gens de terre, et un passant
chasse l’autre. Elle m’avait sauté au cou, comme elle sautait maintenant
à la corde chez les cousins. Quand elle rentrerait, elle éclaterait de
rire ou festonnerait son fichu entre ses pattes de petit chat rôdeur.
Quoi! Tout cela était bien naturel. J’en aurais pleuré.
De dépit, je ne parlai pas de la croix, et je broyai le gâteau, le
mangeant, pour prouver que je ne déjeunerais pas chez cette vieille.
Fallait-il s’en aller tout de suite? Une fois parti, fallait-il revenir?
Je me sentais un étranger à tout et pour tous.
Mon Dieu, que je souffrais!
La petite boutique n’avait pas changé, seulement elle me parut
affreusement malpropre, basse, noire, empuantie d’odeurs de vaches, de
crème aigre et de cuisines pauvres.
Il fallait ficher le camp, ne plus revenir jamais... jamais... Je
sortis, l’air crâne, après un bonjour sec, sans m’expliquer. Inutile de
prévenir Marie de la visite.
On ne s’accorderait point. Et comme les femmes ne manquent guère, j’en
chercherais une plus sérieuse sous le rapport des promesses. Je
marchais, les bras ballants, ne songeant pas à entrer dans une autre
auberge, et je vins m’asseoir sur le bord de la mer.
--Vous reviendrez me voir, nous irons ensemble sur le bord de la mer. Si
vous avez des peines, je vous consolerai.
C’est bien ce qu’elle m’avait promis.
Une enfant méchante? Non, une enfant seulement.
Je m’aplatis dans l’herbe de la falaise, une belle falaise toute en
velours, travaillée par des jardiniers. Je mis ma tête dans mes coudes,
et je voulus dormir en plein soleil de midi. Ça bruissait autour de moi,
des gens du dimanche passaient du côté du phare du _Minou_; on rigolait
un peu de tous les côtés, et une demoiselle à jupe rose se balançait
derrière une belle maison de campagne... se balançait entre des lilas.
J’essayai de me raisonner.
On ne fonde pas tout un avenir sur la première venue.
Oui, mais c’est toujours la première venue qu’on aime quand on a besoin
d’aimer.
Et puis se marier dans un an... valait mieux se marier aujourd’hui.
J’avais ma paye dans mon gousset, le droit, le devoir même de faire la
noce.
Eh bien, non, je ne ferai pas la noce. Quelque chose serre mon cœur et
mon ventre. Je pleure, je n’en peux plus de pleurer.
--Il y a une chance, dans quinze jours, de la revoir, on s’expliquera,
et nous nous accorderons pour de bon. Je vais me promener seul sur le
bord de la mer, une autre fois nous serons deux... elle est si jeune!
J’en arrivai à l’excuser. Une tristesse infinie me montait à la gorge,
comme toute une marée de larmes depuis très longtemps contenue.
Je n’aimais pas cette petite fille de Brest, plus que j’avais aimé les
petites filles de Malte. J’aimais... l’Amour!
Malheur à ceux qui aiment l’Amour!
Car ils sont toujours trahis: les aimerait-on immensément, on ne les
aimera jamais assez! Ils trouvent toutes simples des choses trop
compliquées comme, par exemple, la fidélité, la tendresse, la passion
qui se consume à attendre une promise ou une catin, la passion qui
s’augmente de sa propre usure, qui veut tout, et souvent ne veut plus
rien, craignant d’en trop demander, qui n’ose plus aux clartés de la
joie, tellement elle a osé dans l’ombre et le silence du tourment.
Les filles? Non, j’étais mort aux filles.
Pour mon repas du soir, j’achevai le gâteau des fiançailles, et je
rentrai dans Brest, découragé, meurtri, sans espoir, sans idée, sans
camarade, n’espérant même plus rencontrer la petite Marie le long des
ruisseaux de la rue des _Bastions_.
Je flânai aux étalages. Ah! il y avait de bien belles choses pour la
petite Marie, des robes à traînes, des chapeaux à plumes et des bijoux
rutilants! Malgré mon chagrin, tout se rapportait à elle, et rien ne
valait sans elle. L’homme de l’amour est possédé par un démon qui lui
montre un perpétuel visage d’amour. Marie me guettait dans les soieries,
sous les dentelles et à travers les plus impossibles diamants. C’était
elle, toute nue, que mon esprit revêtait de toutes les étoffes
charmeuses. Elle me suivait, elle admirait avec moi, et, brusquement,
elle me quittait au détour d’une maison, s’évanouissant dans une porte
qu’ouvrait une autre femme que je ne connaissais pas. Je ne pensais pas
à m’acheter la moindre bagatelle pour mon usage particulier. J’allais,
comme ivre, n’ayant plus envie de rien... Oh! tenir seulement sa main
entre les miennes...
Et si je l’avais revue, je n’étais plus très sûr de crier: _la voilà_,
car je ne me rappelais que son cher petit visage d’un soir de désir, où
flambaient ses yeux, ses premiers yeux de femme.
Si je l’avais rencontrée, j’aurais découvert une nouvelle gamine, une
fillette maigre, quelconque, aux regards sournois et au teint criblé de
taches de rousseur.
Je suis passé peut-être à côté d’elle sans m’en douter.
Alors... j’ai bien fait de ne pas tourner la tête.
Ce n’était pas elle!
Le lendemain, après une nuit de sommeil lourd au fond d’une auberge
remplie de très joyeux marins, qui buvaient du punch, je m’embarquai sur
le _Saint-Christophe_ n’emportant de Brest qu’un peu de terre dans un
mouchoir.
--Eh! Eh! fit le maître de chauffe commençant à me tutoyer, on s’en a
flanqué une bosse, ma pauvre vieille! T’en as, des marrons, sous les
quinquets!
--Oui, répliquai-je doucement, je suis tranquille, maintenant, j’ai mon
compte.
Je n’aurais pas été plus tranquille, en effet, le lendemain de ma mort.
... Le phare! Mon Dieu, déjà le phare! Voici la tour...
La tour, prends garde,
La tour d’amour... our... our...
Les vagues rugissent, le palan grince, il pleut du sel, il vente une
brise chaude, une haleine dévoratrice. Je retombe dans l’enfer...
--Ho! Hisse! Hisse en haut!
--Bonjour, père Barnabas. Faudra veiller. Le grain s’amasse, que je
crois.
--Ben, quoi, il vente... une foutaise! Le phare ne s’envolera pas sans
nous.
Il me reluque en dessous, avec ses regards de bête mauvaise et défiante.
Il se défie de moi, parce que chaque congé que je prends le rapproche
peut-être de sa destitution. Il croit toujours que je viens de le
dénoncer à nos autorités.
Mais enfin, pourquoi le dénoncerais-je? Outre que je ne suis nullement
un mouchard, un espion voulant la perte des camarades, je me moque pas
mal de ses histoires de maboul.
J’ai bien trop de chagrin, à présent, sans aller m’occuper des péchés
des autres.
Ensuite, jusqu’à quel point faire l’amour avec des trépassées...
(C’est drôle comme le chagrin vous donne envie de blasphémer et vous met
le jugement sens dessus dessous...)
... Fallait ramer sur la galère immobile et ne plus songer aux jupons.
--Allons, Jean Maleux, du courage! On ne meurt pas d’amour...
Toute la journée, je me blaguais intérieurement comme ça, me flanquant
souvent des grandes tapes et m’empoignant par mon propre bras:
--Voyons, le Maleux, est-ce que t’es pas fou, toi aussi? Une petite que
tu ne connaissais seulement ni d’Ève ni d’Adam... Une coureuse, une
gamine, qui joue encore dans les rues? Un joli brin de fiancée! C’est-y
ça qui m’aurait tenu un ménage, soigné des enfants, attendu quinze
nuitées fidèlement et préparé la soupe chaude pour l’heure de mon
retour! Faut convenir, le Maleux, que le _délire du vent_ t’a bouleversé
les esprits! D’ailleurs, on se marie quand on est le gardien-chef, et
non pas le domestique d’un vieux porc vautré comme ce Mathurin Barnabas,
que le diable extermine!...
Je faisais mon service le mieux que je pouvais, soignant tous les
détails du métier pour tâcher de m’absorber dans un travail quelconque,
mais j’y avais de la peine, ça ne m’intéressait plus, j’étais trop loin
du monde, trop loin de la vraie vie marchante, parlante, rigoleuse ou
coléreuse. J’étais un ermite et, chose terrible, je ne parvenais pas à
être seul, c’est-à-dire libre; le vieux glissait sur mes talons,
semblable à une bête guettant sa proie, toujours gardant son idée que je
le mouchardais rapport à ses bonnes amies mortes.
Ou... rapport à la machination du placard, cette meurtrière bouchée au
milieu de l’escalier, une porte fermée hermétiquement dont il possédait
certainement la clef.
Voilà que la curiosité me tourmentait d’ouvrir...
Il faut se rendre compte de mon état. On n’existe point très normalement
quand on habite une prison toute en longueur (telle un cierge maudit) et
qu’on est obligé de penser sur place, ne sachant quoi devenir, tantôt
trop près des étoiles, tantôt trop près des abîmes de la mer. C’était de
penser toujours que cela me démontait la mécanique de l’intelligence.
Jamais, non, jamais, je n’avais tant remué d’idées saugrenues. Un
placard fermé dans ma maison? Quel beau mystère! Du haut en bas de la
spirale, on comptait six placards pareils, tous aussi mystérieusement
clos.
Maintenant, si je ne devais pas les ouvrir du côté de l’escalier, rien
ne m’empêchait d’aller voir du côté du dehors! Le phare était tout
hérissé de crampons de fer, et pour peu qu’on possède des pieds habitués
aux enfléchures, on se promène le long d’une muraille, facilement.
Je n’y allais point, ayant trouvé une meilleure occupation.
Je me fabriquai un jardin.
Oh! pas un jardin ordinaire!
Une petite caisse de bois, très étroite, que je remplis de la terre
pieusement rapportée de mon dernier voyage, et je semai quelques
graines, j’enfouis un oignon de plante des îles qu’on m’avait donné,
jadis, et qui pousserait pourvu qu’elle eût de l’eau en quantité
suffisante.
J’exposai le jardin sur le hublot de ma chambre.
Tous les matins, je venais contempler mon jardin, l’œil anxieux, me
figurant que des pointes vertes...
Ah! bien, oui, les pointes vertes!
C’était l’océan qui dressait des pointes vertes, l’océan furieux et
toujours soulevé comme un sein de femme enragée d’amour.
Je laissai passer mon tour de congé, cette quinzaine-là.
Je n’avais même plus envie d’aller chercher ma gamine de Brest, et cette
fille que je croyais ma fiancée la semaine d’avant me parut, de loin,
une farce de mon imagination.
J’aurais dû persévérer dans mes bonnes résolutions de mariage. C’était
ça le salut... mais quelque chose d’inexplicable s’emparait de moi. Le
vertige, le _délire du vent_, ou l’appétit du chagrin. Je me sentais si
malheureux, si triste, que je souhaitais l’être davantage.
Et puis, faut bien l’avouer... Le vieux l’avait-il pas prédit... _je ne
portais déjà plus de chemise pour être plus près de ma peau_...
... O phare d’_Ar-Men!_ O maison d’amour, douce maison, effroyable
geôle, berceau de toutes les hontes, caves d’où monte le vin troublant
des ivresses solitaires, douce maison secourable aux naufragés des mers
perfides, vérité de la lumière humaine mêlée aux mensonges des étoiles,
douce tour d’amour... Notre union arriva comme vient un mal nécessaire:
le mal de vivre pour soi-même.
On ne pense plus au péché.
On ne songe plus au plaisir.
La vie vous emporte dans son flot, et elle vous jette, enfin brisé, sur
la grève obscure du sommeil.
Qui a brisé l’homme seul, si las d’être isolé?
C’est la vie, l’implacable vie.
Qui a bercé l’homme seul pour le consoler un moment dans le repos?
C’est la mort, l’implacable mort!
Et, quand on se réveille, on va voir pousser l’herbe, quêtant
l’espoir...
Mais l’herbe ne pousse pas dans les petits cercueils pleins de terre.
Mon jardin n’avait fleuri que de quelques grains de sel, cadeau de
l’océan, bouquet de la Sirène.
Une nuit, veillant, à mon heure de garde, près de ma fenêtre, je fus
halluciné par d’étranges fantômes.
La lune inondait les vagues d’une clarté pure et froide.
Le phare, lançant des rayons roses autour de lui, s’efforçait d’attraper
la lune dans ses bras vigoureux.
C’était un curieux combat entre _Elle_, la grande vierge, et _Lui_, le
monstre issu des ténèbres.
Elle avançait, la face pâle, très calme, refoulant le brouillard d’or
qui essayait de la rejoindre pour lui faire perdre sa raison d’éclairer.
Peu à peu, _elle le mangeait_, en formait sa propre lumière.
On devinait parfaitement ce travail de bête, ou de femme dissolue, à sa
bouche d’ombre fendant le bas de son visage. Là, elle porte une
blessure, une cicatrice, des lèvres, certainement, qui aspirent, se
rouvrant tous les mois, les volontés et les lueurs de bon sens des
pauvres hommes.
Le phare se dressait, énorme, tendu comme une menace vers les cieux,
s’érigeait, colossal, dans la direction de cette gueule d’ombre, de
cette noire fêlure de la clarté céleste, car il y était attiré par le
suprême devoir d’être aussi grand que Dieu.
Et le brouillard d’or montait, descendait, en reflétant du sang, aspiré
ou refoulé par l’astre au masque d’apparence impénétrable.
... Comme elle était belle cette lune pure, perle tombée, tête coupée,
luisante du plaisir d’un autre, mais n’en disant jamais rien...
Et le phare, sous le vent hurleur sonnant des épousailles diaboliques,
sous le vent qui pleurait de joie ou chantait de terreur, le phare
semblait se tendre de plus en plus, exaspéré dans l’irradiation de
l’impossible.
S’éteindre?
Le droit est de briller, de vivre...
Flamber plus haut?
La destinée humaine est de brûler sur place.
... Et la lune, perle tombée, tête coupée, fière de l’absence de son
corps, s’en allait, s’en allait pudiquement, chaste et lointaine,
inaccessible, emportant le mystère d’une bouche muette qui, peut-être,
n’existe pas...
... O tour d’amour, éteins-toi! Voici l’aube!
X
Est-ce Pâques, est-ce Noël? Les jours coulent, coulent, tous pareils,
tombent dans la mer comme des gouttes d’eau, comme des larmes, comme le
meilleur de mon sang.
Quand le _Saint-Christophe_ arrive avec ses paniers de provisions, on
lui fait signe que le second gardien ne sortira pas. Le second gardien
aime son métier, il est plein de zèle, je pense qu’on lui devra un bel
enterrement s’il meurt à la peine. Or, le second gardien... y s’en fout!
Il monte, il descend, il croise le vieux qui monte ou descend, et le
vieux chantonne. Jean Maleux chantonne aussi, par esprit de singe.
On mange, on boit, le phare s’allume, le phare s’éteint.
Mon Dieu, est-ce Pâques, est-ce Noël? j’entends sonner des cloches.
Des habitudes me tyrannisent. C’est, après moi, des espèces de pies qui
répètent toujours la même bêtise, me tirent par la manche pour me faire
voir toujours le même point de l’horizon. Je trouve très simple de
taillader la table avec mon couteau pendant que le vieux compte, à voix
haute, les boîtes de sardines empilées des deux côtes de la cheminée.
Il me paraît fort naturel d’user le bouton de ma veste en le polissant
sous mon ongle des heures et des heures, tellement qu’il est,
maintenant, fendu en deux, ce bouton, et que mon ongle est mangé jusqu’à
la racine. Je fais cela machinalement, sans oublier le moindre détail de
mon métier, et je ne pense pas que je sois malade.
Je suis certain, maintenant, que le vieux a bien toute sa raison,
seulement les longues journées passées immobile devant la mer qui danse,
muet devant le flot qui hurle, l’ont rendu maniaque. Il a essayé de lire
pour s’aller promener dans un autre monde, et il s’est aperçu qu’il ne
savait plus lire.
Nous ne causons pas davantage, nous nous comprenons mieux, endurant les
mêmes misères sans trop savoir pourquoi.
La misère? Non! Nous sommes de bons propriétaires d’une tour de l’État
et nos maîtres, absolument. Nous sommes riches.
C’est bien cela le plus terrible. Nous sommes les maîtres, en dehors du
service, nous pouvons rêver, dormir, boire, car il y a des alcools chez
nous (et des alcools de choix), nous pouvons jouer aux cartes et nous
raconter des histoires. Nous préférons, généralement, rentrer chacun
dans notre trou, lui en bas, près de la soute au pétrole, moi en haut,
près du foyer des lampes.
Qu’est-ce qu’on se dirait?
Je ne prends pas au sérieux ses idées sur les femmes noyées.
Et il me méprise parce que j’ai eu l’envie, un matin, d’épouser une
_vivante_ que je ne connaissais pas.
Quant à ses funèbres plaisanteries sur les placards, ça ne m’intimide
point. Il a voulu me faire peur, parce qu’il sait que j’ai de
_certaines_ croyances en Dieu.
Et puis, c’est nécessaire de brimer le mousse, de terroriser le novice
et de lui envoyer chercher le cadavre dans le placard, ça le forme. Je
n’ai pas voulu chercher, moi, je suis un entêté!
Mes nuits sont affreuses, je vois des figures lamentables se coller
contre la vitre de mon hublot. Des dames blanches, éplorées sous leurs
cheveux noirs, me font signe de les suivre, elles me glacent de leurs
yeux morts, pleins d’eau verte; dès que je me lève pour les aller
chasser, elles reculent effrayées à leur tour de me voir, s’enfuient
éperdues, leur longue chevelure battant leur dos, et je suis assez lâche
pour les supplier de rester.
Ce n’est plus aux femmes vivantes que je songe, il me faudrait des
créatures plus passives, plus complaisantes, plus au-dessus des pudeurs
de ce monde pour m’amuser maintenant, ou alors, de telles filles
dévergondées, possédant de tels secrets d’amour.
Et je voudrais aussi pouvoir les rejeter à l’eau, m’en débarrasser la
chair pour toujours, ne jamais les rencontrer, de nouveau, sur ma route.
Ma route?
Je monte, je descends.
Quelquefois, le long de l’esplanade je vais jeter des lignes afin
d’essayer de capturer un monstre, un gros poisson mangeur de pourriture.
Ça relève le menu. Les salaisons nous ensanglantent les gencives, et,
par les fortes marées, nous manquons souvent de pain.
J’ai osé dire, une fois, au vieux:
--Vous ne sortez donc jamais d’ici? Nous n’avez donc plus personne à
aller saluer sur terre ferme?
Il m’a répondu:
--Je ne sortirai que les pieds en avant.
Souhaite, le Maleux, que je ne crève pas l’été...
--Pourquoi, l’ancien?
--Parce que si je crevais une fin de quinzaine ça irait encore, mais un
commencement... tu serais obligé de me garder... jusqu’à _bouillie_
complète... N’y aurait qu’un moyen: m’arroser d’eau-de-vie!
Je n’ai jamais envisagé cette perspective.
Le vieux se décomposant au fond de son trou durant que, moi, je ferais
flamber le phare, là-haut, de tous les feux de l’enfer, car notre
devoir, vivant ou mort, est de brûler pour sauver les autres, de nous
consumer sur place pour bien mériter de toutes les patries.
Un jour j’ai demandé (nos conversations se traînent des semaines à
raison d’une syllabe par repas, laissant mûrir nos réflexions) comment
le jeune gardien, mon prédécesseur, avait été tiré d’ici, les pieds en
avant, bien entendu.
Le vieux a grogné, m’a tourné les talons sous prétexte de se chercher du
rhum.
Il n’aime guère causer de... l’_accident_...
Est-ce l’_Ascension_, est-ce l’_Assomption_? Quelle fête se prépare!
Il fait de pâles brouillards, les lunes sont plus claires, et, de la
mer, monte une odeur plus violente, une odeur sauvage que j’ai fini par
démêler comme un chien sent l’approche d’un maître. C’est le rut de
l’Océan, la grande marée meneuse de tempête. On ne peut pas dire qu’il
fait chaud, parce que l’air est toujours cinglant, le vent hurleur, et
les vagues bondissent à vous recouvrir d’une pluie salée, à vous transir
jusqu’aux os quand on s’égare le long de l’esplanade, mais il fait
_trouble_. L’eau bouillonne comme dans une chaudière, l’écume fuse par
grands jets blancs, mousseux. On dirait des bouquets de marguerites.
Le phare tressaille, vibre, semble déraper, d’abord tout doucement,
selon que l’on regarde l’esplanade, ou très vite, selon que l’on regarde
là-bas le dos de la _Baleine_. Ce récif noirâtre l’attire comme un
aimant attire une grande aiguille de fer.
Et la valse éternelle s’accélère; plus les vagues sautent, plus le phare
tourne.
Ça ne me cause aucun vertige. Cependant, je sens, distinctement, que je
suis le vertige personnifié, et que d’avoir enfin pris l’habitude de
courir immobile à ma perte me rend le centre même de toutes les
catastrophes.
Je porte en moi tous les malheurs.
J’ai chaud à la tête, l’estomac me brûle, mes jambes sont toujours
glacées, molles comme du coton.
Je marche en rêve.
Lorsque j’allume les lampes, il n’est pas rare que j’oublie de refermer
la porte à feu.
Je sais très bien que je vais l’oublier. Je commence le mouvement en me
disant:
--Fais attention, le Maleux.
Car je ne me gêne pas pour parler tout seul.
Et j’oublie... plutôt je crois que j’oublie, de fermer le vitrage.
Vers le milieu de la spirale, je remonte en jurant.
Devant la porte de cristal repoussée très exactement dans son cadre de
ressort, je suis ahuri.
Je n’ai rien oublié, c’est la précision de mes gestes qui me manque, et
je suis obligé de me tenir à l’œil... parce que si le Barnabas ne
vérifiait pas mes actes, je serais fautif tout le temps. L’orage est sur
nous, l’orage est en nous. Que Dieu nous protège!
... Ce soir-là nous avions copieusement dîné, l’ancien et moi, nous
pensions bien que le grand coup de torchon se préparait. Il ne fallait
point se trouver la poitrine creuse devant tous les démons de l’air. Il
y avait eu un beau filet de morue grasse entouré de pommes frites à
l’huile, du bœuf de conserve, rouge comme du pâté de lièvre, une fameuse
conserve d’Angleterre fleurant la moutarde, et puis du dessert, des
noix, des raisins secs, des figues. On avait mangé, chacun, deux livres
de pain.
On était des hommes, quoi!
Le vieux risqua une plaisanterie de son répertoire:
--Ça vente ferme... le Maleux! Je parie ma casquette que le tonnerre
nous amènera des dames.
Je répondis brutalement:
--On n’a pas besoin de sexe ici! Ça vous embrouille les manœuvres.
--Suffit! moi je m’entends! Peut-être ben que non, peut-être ben que
oui... J’ai vérifié la grue... je serais d’avis de l’amener tout à fait.
--Vous croyez donc qu’on ne dormira pas cette nuit?
--Je crois, mon fils, que c’est un beau jour.
Il parlait tellement son langage, ce vieux loup des tombes!
On sortit sur l’esplanade, tenant un bout du filin passé à l’intérieur
de la salle basse dans un solide anneau.
Malgré la précaution, on fut presque culbuté l’un sur l’autre. La mer
délirante bavait, crachait, se roulait devant le phare, en se montrant
toute nue jusqu’aux entrailles.
La gueuse s’enflait d’abord comme un ventre, puis se creusait,
s’aplatissait, s’ouvrait, écartant ses cuisses vertes; et, à la lueur de
la lanterne, on apercevait des choses qui donnaient l’envie de détourner
les yeux. Mais elle recommençait, s’échevelant, toute en convulsion
d’amour ou de folie. Elle savait bien que ceux qui la regardaient lui
appartenaient. On demeurait en famille, n’est-ce pas?
Des clameurs pitoyables s’entendaient du côté de la _Baleine_, plaintes
qu’on aurait dites humaines et qui, pourtant, ne contenaient que du
vent. Ce n’était pas encore l’heure de mourir.
L’horizon demeurait noir, d’un noir intense de bitume fondu. Les nuages
couraient se déchirer à la pointe du phare, et on devinait qu’ils
coifferaient bientôt la lumière de leur satané capuchon de velours.
Ce serait le moment pénible pour nous, car les pauvres navires filent de
ce temps-là, sans s’occuper des éclipses prédites.
Il nous arrivait des montagnes d’eau du bout de la _Baleine_, des vagues
s’irritant, se cabrant sur le rocher, l’escaladaient, prenaient des
proportions géantes et se couronnaient des flammes blanches de leur
écume qui, les nuits d’orage, semblent éclairer.
Une jolie clarté, ma foi, celle du drap jeté sur le défunt quand il est
entre ses quatre cierges.
Nous avions toutes les difficultés du monde à nous tenir debout.
Le vieux gronda et se mit à marcher sur ses mains pour plus de sûreté.
Il avait l’aspect d’un crabe énorme. Son dos bombait, ses jambes
râclaient la pierre, et les pinces de ses doigts tâtaient les endroits
glissants.
Moi, je longeais les crampons, gardant mon filin dans mes mâchoires
serrées.
Nous étions des bêtes.
De surnaturelles bêtes, plus que des hommes: nous luttions contre le
ciel, et moins que des esprits, car nous ne possédions plus la
conscience de notre besogne.
Nous sortions de notre coquille pour flairer la mort et tâcher d’en
garantir les autres. Mais nous n’avions pas d’orgueil. C’était bien fini
de penser quoi que ce soit de noble, nous étions trop abrutis. Et nous
rampions devant la mer qui crevait de rire à nos barbes.
On amena la grue d’arrimage. On pelota tous les fils, on serra les
palans. Le vent s’attachait sur nous comme un aigle sur la laine d’un
mouton. On recevait des soufflets si _naturels_ qu’on avait envie de les
rendre. Des serpents d’eau nous glissaient autour des jambes, des
langues visqueuses et froides nous léchaient partout. Quand on eut fait
la dernière toilette du phare, on songea un peu à ce qui se passait
là-haut.
Dans la spirale, des hurlements s’engouffraient, toute une poursuite de
diables se tirant la queue avec des jurements, des miaulements de chats
enragés.
Vers le milieu de l’escalier, Mathurin Barnabas contempla la porte du
fameux placard à femmes, seulement il ne dit rien, et ses prunelles
changèrent un instant de couleur.
Cela me fit plus d’effet que s’il avait plaisanté, selon son méchant
usage. Du moment qu’il regardait de ce côté-là _pour lui-même_, c’est
qu’il y avait peut-être bien quelque chose.
Il ne me montrait pas l’endroit, il se bornait à s’en souvenir.
Je m’arrêtai aussi, affectant de pousser la porte, histoire de s’assurer
du sa bonne fermeture.
Les autres fermaient moins exactement.
Nous continuâmes rapidement notre ascension, et nous arrivâmes sur le
chemin de ronde juste pour le coup du capuchon.
Un subit brouillard noir, âcre, puant le pétrole, recouvrait la vaste
lanterne, et aucun rayon n’atteignait plus le flot.
--Ben, quoi, fit le vieux embêté, ça commence à se gâter. Va me chercher
les torches.
Dans les cas extrêmes, on plante des torches tout le tour de la
balustrade, et, jusqu’à ce que la dernière soit emportée par le vent, on
les allume.
Je redescendis chercher les torches, et je vis à l’horloge que ça
marquait dix heures.
On en aurait pour toute la nuit de la procession.
Dans ma petite chambre du haut, ordinairement très claire, c’était
l’obscurité complète. On tâtonnait de ténèbres en ténèbres, et le vent
vous cueillait les lanternes ou les lampes dans les mains pour les
envoyer à plusieurs milles de là.
Le vieux n’avait point pris sa casquette.
Il craignait probablement de la perdre, malgré la grande cérémonie du
jour.
On alluma les torches; elles filèrent par-dessus bord sans nous demander
leur chemin.
Une minute je me sentis enlever. Le vieux abattit sur mon épaule sa
pince de crabe et me plia en deux.
--Amarre-toi le pied! qu’il me dit durement.
Je me nouai une solide jarretière de filin et lui proposai la pareille.
Il haussa les épaules.
--Bon pour les enfants! grogna-t-il.
On resta là campé comme des statues ardentes, le phare nous cuisait le
dos et le vent nous glaçait la poitrine.
Quand une gifle plus terrible vous abattait d’un côté, le compagnon se
relevait de l’autre, cherchait un nouveau flambeau.
Mais le vent se révolta tout à fait, il y eut un coup de tonnerre
effroyable, le ventre de la mer gonfla jusqu’aux nuages et s’ouvrit sous
la pointe aiguë d’un éclair durant que la foudre nous rendait sourd.
--Navire! souffla le vieux accroupi près de moi.
Nous n’avions plus de torche, nous n’avions plus de pétrole, le phare
s’était éteint, et la cage de verre fichait le camp par morceaux.
Je ne voyais pas encore le navire, mais les éclairs me le montrèrent une
seconde, comme en pleine aurore.
Un grand navire à coque sombre, tout debout, pareil à un cheval dressé
sur ses jambes de derrière.
Il marchait ainsi vers la _Baleine_.
Son affaire était réglée. Plus la peine de l’avertir. Il y avait belle
heure qu’il cherchait sa fin, le malheureux!
On n’entendait ni cloche d’alarme, ni commandement de porte-voix, ni
cris de désespoir.
Le grand vaisseau, en animal énorme, très têtu, voulait aller là... ça
lui faisait plaisir. Il glissait toujours debout avec des dandinements
grotesques. Il hésitait maintenant un peu entre le récif et le chenal.
--Vont venir droit chez nous! criai-je épouvanté de la hauteur de ce
monstre. Ils vont nous écraser.
--Pas de danger, répondit Barnabas, dont je voyais flamber les prunelles
vertes tout à côté de moi, la _Baleine_ barre les dessous.
Et il se mit à rire.
L’immense fantôme noir s’abîma tout à coup. Parmi les rugissements du
vent, les grondements du tonnerre, on perçut un fracas de planches, un
abominable fracas de bois très sec éclatant.
C’était le grand cercueil qui s’ouvrait sur la barre de la _Baleine_.
Puis ce fut fini, tout disparut, emporté par le courant ou s’abîmant aux
entrailles de la mer.
--La paix soit sur eux, bégayai-je, me mordant les poings!
--Et sur leurs femmes, ajouta Barnabas d’un ton cynique.
L’orage s’apaisa seulement vers l’aube, et nous allâmes nous coucher,
moulus de fatigue.
Heureusement qu’on avait bien dîné la veille.
Le poids des nourritures nous retient au rocher de l’existence, dans les
occasions solennelles.