ALEXANDRE DE JONNÈS.

(_La suite à un prochain numéro._)

Le Diable à Paris (2).

(La première livraison de cette nouvelle publication de l'éditeur des

Animaux peints par eux-mêmes, _paraîtra jeudi prochain, 5 avril._)

[Note 2: _Le Diable à Paris_,--_Paris et les Parisiens_.--Moeurs et

coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris; tableau

complet de leur vie privée, publique, politique, artistique, littéraire,

industrielle, etc., etc.; vues, monuments, édifices publics et

particuliers, lieux célébrés et principaux aspects de Paris. Vignettes à

part avec légendes, par Gavarni; vignettes dans le texte, par Bertall.

Chez Hetzel, rue Richelieu, 76. (30 centimes la livraison).]

Nous devons à l'indiscrétion du diable lui-même, ou tout au moins à

celle de son éditeur, de pouvoir donner à l'avance au public parisien

quelques détails sur une publication nouvelle qui, ainsi que son titre

l'indique, l'intéresse au plus haut point.

Grâce à cette communication officieuse, nos lecteurs ne seront donc pas

pris en traître. Qu'ils se tiennent pour avertis. _Le Diable est a

Paris_! ou s'il n'y est pas, c'est de bien peu qu'il s'en faut, car

jeudi, nous assure-t-on, il y sera.

Le diable à Paris? Qu'y vient-il faire? Dieu tout-puissant, Dieu juste

et miséricordieux! Hélas! hélas!

Telles furent les exclamations que m'arracha l'annonce de cette grande

nouvelle, le diable à Paris!

Mais grâce au ciel, ou plutôt grâce à l'enfer, je fus bientôt rassuré,

car je trouvai sur ma table le programme de ce futur voyage du _Diable à

Paris_, et la lecture de ce très-curieux document dissipa mes craintes,

comme elle dissipera les vôtres, à coup sûr, dès qu'il sera devenu

public, si, malgré ce que j'ai l'honneur de vous dire, il vous arrivait

d'en conserver. Il paraîtrait, en effet, que le diable, à tout prendre,

n'est pas si noir qu'on veut bien le dire, et qu'il est avec lui aussi

des accommodements. D'ailleurs, si j'en crois mon ami Stahl, dont je

n'ai aucune raison de suspecter la véracité, Satan ne viendra pas en

personne à Paris. Il s'y fera représenter, comme un puissant, monarque

qu'il est, par un ambassadeur! Cet ambassadeur, ce n'est ni un duc ni un

prince, c'est mieux peut-être, car c'est un diablotin fort agréable, le

favori, l'aide de camp de Satan, et son nom est Flammèche, nom fort joli

et bien trouvé pour un nom de diable.

[Illustration: Le Diable à Paris.]

Comment Flammèche fit-il le voyage? Nul ne le sait. Mademoiselle

Lenormand elle-même, si elle vivait encore, ne pourrait pas vous

l'apprendre. Ce qui est certain, c'est qu'un jour on l'aperçut fumant

mélancoliquement une cigarette sur le boulevard de Gand. Pourquoi

fumait-il une cigarette? me demanderez-vous; parce qu'il aimait le

tabac. Pourquoi se montrait-il si mélancolique? parce que, comme votre

très-humble serviteur, il était devenu amoureux, amoureux fou, tellement

amoureux, qu'après avoir en vain remué ses notes et ses souvenirs, il ne

put rien tirer de son encrier,--qu'un billet doux.

Or, comme Flammèche était un diable honnête, il ne voulut pas manquer à

sa parole. Il s'occupa exclusivement de celle qu'il adorait, et il pria

des gens de lettres et des dessinateurs, dont il avait fait la

connaissance, de rédiger pour lui les notes promises à Satan. Tous,

écrivains et artistes, s'empressèrent de mettre généreusement à sa

disposition, ceux-ci leur plume, ceux-là leur crayon.

A quelques jours de là une grande réunion eut lieu, dans laquelle

Flammèche exposa ce que Satan attendait de lui. Dix plans furent

proposés, dont le moins bon était excellent; mais par cela même le choix

devenait difficile, et, sur la proposition d'un des membres les plus

respectés de l'assemblée, il fut décidé que, pour sortir d'embarras, on

n'en suivrait aucun. Il se dit à cette occasion les choses les plus

ingénieuses et les plus sensées contre les méthodes et contre les

classifications, qui alourdissent tout sans rien éclairer, contre la

règle enfin et contre la raison elle-même.

[Illustration:

«_Riches qui me disiez: Travaille,

J'eus bien des os de vos repas,

J'ai bien dormi sur votre paille._»

Béranger.

(Bohême, par Gavarni.)]

[Illustration: _Après le débardeur, la fin du monde!_

(En carnaval, par Gavarni.)]

«Paris est un théâtre dont la toile est incessamment levée, dit

l'illustre écrivain qui avait conclu contre les méthodes, et il y a

autant de manières de considérer les innombrables comédies qui s'y

jouent qu'il y a de places dans son immense enceinte. Que chacun de nous

le voie donc comme il pourra, celui-ci du parterre, celui-là des loges,

tel autre de l'amphithéâtre, il faudra bien que la vérité se trouve au

milieu de ces jugements divers. D'ailleurs souvent un beau désordre...

--_Est un effet de l'art!_ cria l'assemblée tout entière;--loin des

méthodes!»

Un point fut dès lors résolu, c'est que, comme garantie d'impartialité,

on prendrait pour devise ce mot d'un ancien:

«Tu parleras pour;--tu parleras contre;--tu parleras sur.»

Telle est, en abrégé, l'histoire du livre piquant dont la première

livraison est sur le point de paraître à la librairie Hetzel. Le

prospectus que nous avons sous les yeux range au nombre des amis du

diablotin Flammèche toutes les célébrités littéraires de notre époque,

MM. George Sand, de Balzac, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Charles

Nodier, Eugène Sue. Des écrivains de toutes spécialités serviront tour à

tour d'auxiliaires à ces illustres maréchaux de la littérature

contemporaine. De l'ouvrage auquel cette collaboration donnera bientôt

naissance, nous ne devons rien dire encore, car il est inédit. Nous nous

bornerons donc à emprunter les phrases suivantes au prospectus: «Ce

n'est point une série de physiologies uniformes que nous entendons

présenter au lecteur, mais un tableau _varié, complet_ et dramatique de

la vie et des moeurs de l'habitant de Paris; une scène ouverte à tous

les genres, où toutes les conditions de la société parisienne, tous les

temps, tous les lieux, tous les souvenirs, tous les détails auront un

rôle ou une place.

[Illustration: _On pense que les romans sont de mauvais livres, non pour

ce qu'ils ajourent à nos passions, mais pour ce qu'ils en ôtent._

(Chaîne des Dames, par Gavarni. )]

«Pour peindre une physionomie aussi diverse que celle de ce monde

toujours nouveau, qui, de même que Pénélope, défait la nuit ce qu'il a

fait le jour, toutes les couleurs de la palette, toutes les formes nous

ont paru nécessaires. Il y a tel trait de Paris qu'une scène seule peut

rendre, tel autre qu'une page écrite à la façon de La bruyère peut seule

exprimer; pour celui-ci, c'est une narration qu'il faut; pour celui-là,

c'est un dialogue, un conte, une nouvelle; pour cet autre, c'est un

pamphlet, voire une satire; pour quelques-uns enfin, pour beaucoup, ce

n'est rien de tout cela, rien de ce que la plume, même la plus souple,

pourrait atteindre. C'est le crayon, et le crayon seul, qui doit

intervenir.

«Il y a tel homme dont l'histoire est tout entière dans sa figure:

pourquoi donc, écrire là où dessiner en dit davantage?--Nous donnerons

son portrait et sa biographie en deux lignes, et pour lui tout sera dit.

Il y a tel fait important qui se révèle d'une façon saisissante dans une

expression, dans un geste, dans un mot: Gavarni dessinera cette scène et

il dira ce mot, et cette vérité qui se serait perdue dans l'analyse

toujours un peu longue de l'écrivain, son crayon éminemment parisien,

pour ne pas parler de ses autres qualités, l'ajoutera comme un trait de

ressemblance de plus à notre tableau.»

Les quatre gravures sur bois qui accompagnent cet article sont un

spécimen de celles qui paraîtront dans le _Diable à Paris_. Jamais

peut-être Gavarni ne s'était montré plus spirituel, plus fin, plus vrai,

plus distingué. Son talent semble grandir à chaque oeuvre nouvelle avec

sa réputation. Sa collaboration seule assurerait au _Diable à Paris_ un

immense succès. Mais n'oublions pas de rappeler cependant que notre

jeune caricaturiste Bertall est chargé d'illustrer un nombre

considérable de pages dues à la plume de MM. George Sand, Balzac, Eugène

Sue, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, Léon Gozlan,

Charles Nodier. P. J. Stahl, H. Monier, H. Rolle, E. Guinot, Albert

Aubert, Th. Gautier, L. Viardot, etc., etc.

Bulletin bibliographique.

_Macbeth_ et _Roméo et Juliette_, tragédies de Shakspere, traduites en

vers français par M. Emile Deschamps.--Au _Comptoir des

Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.

M. Emile Deschamps rappelle dans sa préface l'histoire des tragédies de

Shakspere en France; il fait voir par combien de traducteurs, de

correcteurs et d'imitateurs «ce barbare frotté de génie» dut passer

avant d'être accepté par le goût du public français. Dès 1769, Ducis

avait fait représenter son imitation d'_Hamlet_; six ans après,

Letourneur publia cette excellente traduction des oeuvres de Shakspere

qui devait leur donner en France une grande popularité. Cependant nous

voyons encore, sous l'empire, les opinions être fort partagées sur

l'auteur de _Roméo_; et, tandis que les partisans des nouvelles

doctrines littéraires s'efforcent de hâter sa réhabilitation, les

voltairiens purs persistent à le traiter de barbare. M. Charles Nodier,

qui vient de mourir, fut un des plus ardents admirateurs du poète

anglais; et, en 1801, il publia à Besançon _Quelques Pensées sur

Shakspere_, avec cette épigraphe de Nicolas Bonneville, le traducteur

des Allemands:

Génie agreste et pur, qu'ils traitent de barbare.

Telle était encore la défaveur de Shakspere auprès du goût français, que

les esprits distingués qui appréciaient son génie n'osaient cependant

donner de lui que des extraits, des pensées détachées.

M. Emile Deschamps,--et ce n'est pas là un de ses moindres titres

littéraires et poétiques,--acheva chez nous, avec l'aide de M. Alfred de

Vigny, cette difficile importation du génie shaksperien: il entreprit la

traduction en vers de _Macbeth_ et de _Roméo_. Shakspere ne pouvait

être bien connu en France que lorsqu'il aurait été traduit par un poète;

la version littérale qui nous donne le sens est souvent éloignée du ton

de l'auteur, et sous l'exactitude du traducteur s'efface la pensée du

poète. «Ce que j'ai surtout désiré, tenté, dit m. Deschamps, c'est de

reproduire la poésie et le langage de Shakspere, le ton plus encore que

le sens; car le sens d'un poète est quelquefois douteux. Le poète aurait

pu quelquefois avilir une autre pensée que celle qui lui est venue; mais

comment aurait-il rendu et exprimé cette pensée?... Voilà ce qui

constitue l'individualité du talent. La fidélité continuelle au ton en

donne la plus belle exactitude, la plus exquise ressemblance....» Nous

extrayons quelques vers de la belle scène du balcon, dans Roméo, pour

montrer comment M. Deschamps est passé de la théorie à la pratique, et

comment il a su être poète original, je dirai presque créateur, en

traduisant Shakspere.

L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844 · 第 7 / 14 题