Pajol et Briqueville. _Portrait de Pajol._--Histoire de la
Semaine.--Congrès central d'Agriculture de 1844 et Concours
d'Horticulture.--Courrier de Paris. _Une Sortie du Théâtre-Italien._--La
Polka. _Gravure et Musique._--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par
M. ***. Chapitre I. Un Relais.--Petits Poèmes du Nord. L'Ile.--Salon de
1844. (2e article, _Vue de Menton, Monaco_), _par M. Léon Fleury;
Gaucher de Châtillon défendant l'entrée d'une rue du faubourg de
Munich_, (1250), par _M. Karl Girardet; le Retour du Routier, par M.
Canon._--Théâtres. Opéra-Comique. La Sirène, opéra en 3 actes se MM.
Scribe et Aubert. _Une Scène du 2e acte._--Carthagène des Indes.
Souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1831.
_Carthagène des Indes rue de la Mer._--Le Diable à Paris. _Quatre
Gravures par Gavarni._--Bulletin bibliographique.--Les Patineurs en
Chambre. _Caricature._--Amusements des Sciences. _Deux
Gravures._--Rébus.
Pajol.--Briqueville.
Il y a huit jours nous n'avons pu qu'enregistrer la mort toute récente
de Briqueville et de Pajol. Mais, en annonçant la double perte que le
pays venait de faire, nous avons dit que nous rendrions, nous aussi,
hommage aux deux vieux soldats dont les cercueils réunissaient dans ce
même moment, et leurs compagnons d'armes, restes glorieux et mutilés
d'un temps héroïque, et une génération nouvelle prouvant par son aspect
qu'elle saurait se montrer digne de ses pères, si la France avait à
faire appel à son courage. C'est à titre d'hommage, en effet, que nous
venons parler de ces illustres morts, citer leurs noms, avec la liste de
leurs actions, suffisent à leur éloge.
Pajol était né le 3 février 1772, à Besançon. Sa famille appartenait à
la robe et s'y était distinguée; lui-même faisait son droit quand éclata
la révolution de 89. Sa vocation fut plus forte que la direction
paternelle: il entra au service comme volontaire à dix-huit ans, et fut
nommé sous-lieutenant dans le régiment de Saintonge en 1791. Un an
après, le 30 septembre 1792, il entre le premier dans Spire, où il est
grièvement blessé à la main gauche. Il marche néanmoins sur Worms, par
ordre de Custine; part d'Ebersheim dans la nuit du 13 octobre, avec cent
fantassins, longe les montagnes, s'empare de Neustadt, de Turkeim et
d'Alsey, et arrive devant Mayence avant la cavalerie. Cette place
capitule le 21; il continue sa marche sur Francfort, où il entre encore
le premier. Détaché ensuite avec le corps du général Mouchard sur
Limburg, il contribua avec sa petite troupe au succès que le général
remporta sur les Prussiens 8 novembre 1792. Le 6 janvier suivant, à la
bataille d'Hochheim, Pajol se comporta d'une manière si brillante que
Custine l'attacha à son état-major. Le 8 avril, dans une sortie de nuit,
il s'empare, quoique blessé d'un biscaïen, de la redoute de Biebrich. En
1794, nommé aide de camp de Kléber, sous lequel il va se perfectionner
dans l'art militaire, il se distingue à la bataille de Marchienne (18
juin), à celle de Fleurus, au combat du Mont-Patisel, à la prise de la
Montagne de Fer, à la bataille d'Esneux, à celle de la Roer. Dans toutes
ces affaires, et particulièrement au siège de Maaestricht, confié à
Kléber, le capitaine Pajol donna tant de preuves de valeur, qu'il reçut
une de ces missions peu prodiguées à cette époque, celle d'aller
présenter à la Convention nationale un fourgon de drapeaux ennemis.
Kléber se l'attacha comme aide de camp.
[Illustration: Le lieutenant général comte Pajol, d'après le ciseau de
M. Etex.]
Il nous faudrait citer toutes les affaires où les armées de Kléber,
d'Hoche, de Jourdan, se trouvaient l'une après l'autre engagées, si nous
voulions suivre Pajol, qui en fit successivement partie, dans toutes ses
actions d'éclat. Au passage de Lahn, frappé d'une balle au ventre, il
poursuivit sa route jusqu'à ce que son cheval tombe mort: alors
seulement force lui fut de se faire panser. A Altenkirken, 'chargeant
avec le colonel Richepanse l'arrière-garde ennemie, il prend vingt
pièces de canon et fait quatre mille prisonniers. Richepanse passe
général et Pajol major. Devant Francfort, puis à Ostrach, ses chevaux
sont tués sous lui. A Liettingen, il se précipite le premier dans les
rangs de la cavalerie ennemie, est haché de coups de sabre, et, sur le
point d'être pris, saute sur un cheval démonté et rejoint le sixième de
hussards.
Ce régiment est envoyé en Suisse rejoindre l'armée de Masséna. A
Wintherthourn, il venait encore de culbuter des escadrons ennemis par
une charge exécutée avec un entraînement que l'illustre général en chef
admira, lorsque le cheval de Pajol est tué, et qu'il se trouve seul et
entouré d'ennemis. Son régiment revient sur ses pas, le délivre. Pajol
monte un cheval de prise, reprend le commandement, et retourne avec ses
braves hussards faire un carnage nouveau et un grand nombre de
prisonniers. Masséna le nomma colonel.
On le voit ensuite passer et se distinguer à l'armée d'Italie, puis à
l'armée du Rhin; mériter un sabre d'honneur à la bataille de Neubourg,
être appelé pour l'expédition d'Angleterre, et partir bientôt pour la
campagne d'Autriche.
A Ulm, à Léoben, à Austerlitz, il se couvrit de gloire: Napoléon, après
cette dernière bataille, le nomma général de brigade, il fit les
campagnes de Prusse et de Pologne, son nom se rattache à toutes les
grandes remontres: Friedland, Peissing, Ratisbonne, où il fit deux mille
prisonniers: Kekmuhl, où il eut deux chevaux tués; Vienne, Lobau,
Essling, Nesselbach, Wagram.
Le 7 août 1812, l'Empereur le fit lieutenant général pour avoir, à
Kalouè, se détachant avec cent hommes seulement, braves comme lui, fait
vingt-trois lieues en huit heures de nuit, pour aller, à cette distance
de l'armée, enclouer tout un pâté d'artillerie ennemie, en faire sauter
les caissons, et ramener douze cents chevaux et quatre cents
prisonniers.
Dans la campagne comme dans la retraite de Russie, il est partout. Le 9
septembre à Mojaïsk il a le bras droit cassé par une balle, et son
cheval est tué. Il n'en poursuit pas moins l'ennemi jusqu'à Moskou, où
il entre des premiers.
Les services qu'il rendit à cette époque, bien glorieuse encore mais
fatale, de notre histoire militaire, sont sans nombre. Napoléon ne
craignit pas de dire devant tout son état-major «qu'il n'avait plus de
général de cavalerie que Pajol; que celui-là savait non-seulement se
bien battre, mais ne pas dormir, se bien garder, et n'être jamais
surpris.» En avant de Leipsick, il conduisait trois divisions à la
charge.
Son cheval reçut dans le poitrail un obus qui, en éclatant, fit sauter
le général à plus de vingt pieds en l'air, lui cassa le bras et lui
fractura plusieurs côtes. Laissé d'abord pour mort sur un champ de
bataille où s'entre-choquaient. 20,000 chevaux, il y serait demeuré sans
l'intrépidité et le dévouement d'un de ses aides de camp et de quelques
officiers qui vinrent l'enlever et le faire porter à l'ambulance, où il
commença à donner quelque signe de vie. «Si Pajol en revient, dit
l'empereur, il ne doit plus mourir.» Il en revint cependant, et le bras
encore en écharpe, il prit, à deux mois de là, le commandement en chef
de l'armée d'observation de la Seine, de l'Yonne et de l'Oing, bientôt
après, à Montereau, il fit des prodiges de valeur dans cette affaire si
admirablement conçue, mais dont le retard du duc de Bellune fit avorter
les résultats, qui devaient être immenses. L'Empereur le nomma
grand-croix de la Légion-d'Honneur, en disant: «Si tous mes généraux
m'avaient servi comme Pajol, l'ennemi ne serait pas en France. «A la fin
de cette journée il eut encore son cheval tué; sa chute rouvrit ses
blessures, et la nouvelle de l'abdication de Napoléon le trouva sur son
lit de douleur.
Dans les cent-jours il fut nommé pair de France, se surpassa en audace
et en bravoure à Charleroi, à Fleurus, protégea la retraite de Waterloo
et revint sous Paris protester si énergiquement contre toute idée de
capitulation, que le prince d'Eckmuhl lança contre lui un ordre
d'arrestation. Pajol se retira au delà de la Loire, et, le 7 août 1815,
fut, sur sa demande, mis à la retraite.
Ce soldat héroïque qui était habitué à presque toujours commander les
avant-gardes, qui avait déjoué toutes les surprises de l'ennemi et qui
passait, après l'illustre maréchal dont il avait épousé la fille, le
maréchal Oudinot, pour l'officier général qui avait reçu le plus de
blessures; ce soldat héroïque ne fut pas, sous la restauration, un
citoyen moins dévoué à la liberté, moins courageux pour sa défense.
Membre de l'_Association des Amis de la liberté de la presse_, dont
faisaient partie MM. de Broglie, Garrot, Gévaudan, il vint, lui aussi,
rendre compte à la justice d'avoir pensé qu'il fallait assurer des
libertés au pays auquel on ne pouvait plus donner la gloire.
Quand le peuple se leva en juillet, Pajol fut des premiers à montrer son
uniforme. Il était à la tête et prit le commandement de cet immense flot
de combattants qui se répandit de Paris à Rambouillet, pour déterminer
le départ de Charles X, et attaquer au besoin les troupes qui l'avaient
suivi. Il fut immédiatement après appelé au commandement de la première
division militaire, et pendant treize années se montra pour le
gouvernement nouveau dévoué comme il savait l'être, sans réserve, mais
sans flatterie, parce qu'il avait été à cette noble école où, en étant
le plus brave, un militaire était sûr d'être le meilleur courtisan. En
octobre 1842, son commandement, lui lut inopinément retiré. Le coup qui
le frappait lui semblait injuste; il refusa toute compensation, et, bien
pauvre, rentra dans cette retraite qu'il avait déjà, sous la branche
aînée, noblement subie pendant quinze ans. Un cruel accident est venu
l'y frapper, et Pajol, qui avait survécu à tant de blessures, a succombé
cette fois, en s'écriant avec, amertume: «Encore si c'était un boulet
qui m'eût brisé les os, j'aurais été favorisé jusqu'à la fin de ma vie.
Elle se serait éteinte au service de la France.»
Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les
relations de la vie, était d'une douceur, d'une facilité que dans une
âme moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son
nom et des traditions de gloire à ses deux fils, qu'il adorait. La
douleur publique dont ils ont été témoins aura rendu la leur moins
amère. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la
tombe de leur père le regret que la dignité de maréchal ne lui eût point
été accordée. C'était à la fois dans la bouche du brave et loyal général
Cubières comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne
s'étendra pas jusqu'à eux, et l'on ne refusera pas à ces deux officiers
les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'être les fils de Pajol,
les petits-fils d'Oudinot.
Trois jours auparavant, les devoirs funèbres avaient été rendus par les
mêmes représentants de l'ancienne armée et par la chambre des députés
presque tout entière, à un homme dont la carrière militaire, commencée
beaucoup plus tard, a jeté un éclat brillant, quoique rapide, et fut, à
quelque distance de là, suivie d'une carrière parlementaire aussi pure
que la première. Briqueville était né à Rennes, le 23 janvier 1785,
d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui
confine à la Bretagne. C'était une de ces natures brillantes, vives,
spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire
électrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la
justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos
capitaines modernes, après Napoléon, Masséna, que nous venons de voir
tout à l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et
s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son
général les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de
l'expédition de Russie, il fut attaché à la maison militaire de
l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napoléon à la bataille de la
Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et
sanglante journée, et ce fut lui qui conduisit à la redoute du
Mont-Sacré, avec le prince Eugène, la colonne de voltigeurs qui s'empara
de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribué
ce fait d'armes aux cuirassiers commandés par le général Caulincourt,
Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napoléon
lui-même, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie
du corps du maréchal Ney, fut grièvement blessé, puis présenté à
l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui
avaient été le plus utiles. De nouveaux et éclatants services rendus par
lui à Dresde lui acquirent définitivement les bonnes grâces de
l'Empereur. Il reçut le commandement d'un escadron des lanciers rouges
de la garde, et comporta vaillamment à la défense d'Anvers, sous les
ordres du général Carnot. Après l'abdication de Napoléon, en 1814,
chargé à Calais du soin d'escorter Louis XVIII à Paris, comblé des
caresses du roi, s'étant attiré la faveur de madame, la duchesse
d'Angoulême, il remplit sa mission jusqu'au château de Saint-Ouen. Là,
retrouvant le reste de son régiment rangé en bataille devant les avenues
du château, il s'avança vers le général Colbert, colonel de ce régiment,
et lui dit: «Général, j'ai reçu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le
roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidèlement et
honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me
prescrivent de me retirer. Recevez ma démission.»
En 1815, nommé colonel de dragons, il vit son régiment mis à l'ordre de
l'armée à Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses
conseils au maréchal dans le corps d'armée duquel il était placé, et
qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres, à marcher sur le
canon de Waterloo. S'étant repliés sur Paris, où une partie de l'armée
ennemie les suivit imprudemment, et, plus témérairement encore, traversa
la Seine, Briqueville fut chargé par le brave Exelmans d'enfoncer avec
son régiment, entre Sèvres et Versailles, une colonne de cavalerie
prussienne qui s'y était avancée. Il s'engagea de sa personne au plus
fort de la mêlée, fit éprouver une perte considérable à l'ennemi, mais
demeura sur le champ de bataille, criblé de blessures, le poignet à demi
abattu et la tête horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui
firent longtemps désespérer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de
Briqueville, si elle eût trouvé des imitateurs, eût changé bien
probablement la face des événements; mais l'heure des trahisons avait
sonné de nouveau, et ceux qui devaient défendre la France ne songeaient
plus qu'à capituler en son nom et à leur profit.
Briqueville, dont les blessures avaient épuisé le corps, mais avaient
laissé entiers le coeur et l'énergie, fut envoyé en 1827, par le
département de la Manche, à la chambre des députés. On se rend compte du
bonheur avec lequel il dut saluée la révolution de juillet et le retour
du drapeau qui l'avait conduit à la victoire. Il se trouva bientôt rangé
de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulièrement la
sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il
était entouré de l'estime et du respect de chacun de ses collègues, à
quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec
vénération qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se
traîner à la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de
réunir aux cendres de Napoléon celles de l'ami fidèle de l'empereur, de
son héroïque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuisé par son émotion et
par cet effort, Briqueville, au sortir de cette séance, s'alita pour ne
plus se relever. Il est mort préoccupé uniquement de ce qui avait été la
foi, le culte de sa vie entière, et les derniers mots prononcés par lui
dans ses rêves d'agonie ont été ceux de l'ancienne devise: _Gloire et
Patrie!_
Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la même page les traits de ces
deux hommes auxquels viennent d'être rendus, au milieu du deuil public,
les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux
lieux éloignés où sa famille va faire transporter ses restes. Nous
n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol,
oeuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous
aujourd'hui à une douloureuse sympathie.
Histoire de la Semaine.
La Chambre a continué à entendre dans ses bureaux la lecture et à
autoriser le développement en séance publique de propositions nouvelles.
La première en date est celle de M. de Saint-Priest, qui provoque une
réforme postale. Il laisse la taxe de toute lettre simple, n'ayant pas
plus de 40 kilomètres à franchir, au taux fixé aujourd'hui, celui de
deux décimes; mais pour toute lettre à une destination au delà de cette
distance, et quelle que soit celle qui sera à parcourir, M. de
Saint-Priest demande la taxe fixe de trois décimes. Il demande de plus
que le poids d'une lettre simple soit élevé de six à dix grammes. La
proposition renferme quelques autres dispositions pour les lettres
écrites à leurs familles par des sous-officiers, soldats et marins, et
pour les envois d'argent n'excédant pas cinquante francs. C'est
aujourd'hui 30 que cette proposition doit être développée et sa prise en
considération mise aux voix. La majorité des bureaux en a autorisé la
lecture, parce qu'ils ont pensé que soit par l'initiative d'un député,
soit par celle du gouvernement, il y avait, pour nous servir d'une
expression qui a eu naguère un grand retentissement de naïveté, quelque
chose à faire, et que, ne fût-il pas irréprochable, le projet de M. de
Saint-Priest aurait l'avantage de mettre l'administration en demeure de
se prononcer. Nous aurons donc à revenir sur ce sujet. La question de la
réforme, postale est d'ailleurs une de celles que nous nous sommes
promis d'exposer et d'examiner.
C'est également aujourd'hui que M. Chapuys de Montlaville doit lire les
développements de sa proportion relative à l'abolition du timbre pour
les journaux et écrits périodiques. Six bureaux l'y ont autorisé, et
comme une mesure de ce genre se résume en un article tendant à un but
nettement déterminé et ne saurait présenter de difficultés de détail, en
autoriser la lecture, c'est, à moins d'une inexplicable contradiction en
approuver l'esprit et en vouloir la mise en vigueur. Quelques membres de
la Chambre, tout en reconnaissant la nécessité d'une réforme sur ce
point la voudraient moins complète, moins radicale; ils proposeront de
substituer à la suppression du timbre sa réduction. C'est une
demi-mesure n'offrant pas, à beaucoup près, les avantages de celle que
provoque M. Chapuys de Montlaville, mais préférable cependant à l'état
de choses actuel. On paraît avoir bien compris, à la Chambre, que les
journaux les plus répandus aujourd'hui, et payant pour timbre les droits
les plus forts, n'ont rien à gagner à sa suppression, car la concurrence
les forcera à faire profiter les abonnés de cette différence; ils
verront au contraire la gent abonnable leur être disputée par une foule
de concurrents dont l'ensemble des lois fiscales les débarrasse
aujourd'hui. Toutes les couleurs, toutes les nuances politiques pourront
compter des défenseurs, et c'est par le talent qu'il faudra conserver
les lecteurs qu'aujourd'hui on arrive à avoir, dans une certaine
proportion du moins, par la réunion de capitaux considérables. Les
députés qui songent à substituer une diminution de timbre à la
suppression demandée par M. Chapuys de Montlaville sont ceux qui ont,
pour les ressources du Trésor, une sollicitude fort louable sans doute,
mais qui s'éveille à tort en cette circonstance. Le timbre des journaux,
déduction faite des frais de perception, ne produit guère que 2,5000,000
francs; or, comme chaque journal sortant de Paris acquitte un droit de
poste de 14 francs 60 centimes, toute mesure qui abaissera sensiblement
le prix de l'abonnement multipliera les abonnés, et par conséquent le
produit de la direction générale des postes. Tout doit porter à croire
que l'élévation de ce produit compenserait immédiatement l'abolition du
droit de timbre, ou rendrait du moins presque inappréciable la
diminution dans les revenus du Trésor.
M. Monier de la Sizeranne avait également vu six bureaux autoriser la
lecture d'une proposition déposée par lui, et tendante à modifier
l'article du règlement de la Chambre qui exige, bien vainement la
plupart du temps, la présence de la moitié au moins des membres, pour
que les délibérations sur les articles des projets de loi soient
valides. Il n'y aurait donc rien eu de changé par le fait, si cette
proposition avait été adoptée; seulement ce qui est une irrégularité
tolérée serait devenu un état de choses régulier et irréprochable.
L'inexactitude ne pèse pas assez à la conscience de messieurs les
députés pour les en détourner; mais, de cette façon, leurs derniers
scrupules, si tant est qu'il en eussent, auraient été levés. La moitié
plus un des membres de la Chambre n'eût plus été nécessaire que pour les
votes sur l'ensemble des lois. La proposition n'a pas été prise en
considération.
MM. Saint-Marc Girardin, d'Haussonville, Agénor de Gasparin, Sahune,
Saint-Aulaire et Ribouet, ont déposé une autre proposition ayant pour
but de régler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les
diverses branches de l'administration publique. On demandait depuis
longtemps une charte administrative; celle que réclament les honorables
membres que nous venons de nommer devrait avoir pour base les conditions
suivantes: «1° Nul ne sera appelé à l'emploi le moins élevé d'un service
public, s'il ne justifie d'un brevet ou diplôme universitaire dont la
nature et le degré seront détermines d'après le service, ou s'il n'est
pourvu d'un diplôme administratif spécial, délivré après examen, et
suivant un programme approprié à la nature du service. Tous les ans, le
nombre des emplois présumés devoir vaquer, et le nombre des diplômes
administratifs à délivrer pour rendre apte auxdits emplois sera
déterminé à l'avance pour chaque service. 2° Une ordonnance royale
déterminera les emplois et fonctions pour lesquels il devra être dressé
un tableau d'avancement. Ce tableau comprendra le tiers des employés ou
fonctionnaires de chaque service. Nul ne recevra de l'avancement s'il
n'a rempli pendant un an au moins, et dans le même service, l'emploi
immédiatement inférieur, et s'il n'est porté sur le tableau
d'avancement. 3° Un tiers au plus des nominations pourra être fait en
dehors de ces conditions pour les fonctions publiques qui seront
déterminées par une ordonnance royale. 4° Ces dispositions ne
s'appliqueront pas aux fonctions de ministre, ambassadeur,
sous-secrétaire d'État, secrétaire général d'un ministère, procureur
général à la Cour de cassation, procureur général à la Cour royale,
préfet de police.»
Enfin, M. Garnier-Pagès a présenté, sur la conversion des rentes, une
proposition qui reproduit purement et simplement le projet de loi voté
en 1840 par la chambre des députés, et repoussé par la chambre des
pairs.
Nous souhaitons à toutes ces propositions un sort meilleur que celui qui
est bien probablement réservé à la proposition de MM. Lacrosse, Leyrand
et Gustave de Beaumont contre la corruption électorale. Nous avons dit
avec quelle unanimité la lecture en avait été autorisée, quel embarras
on avait montré pour en combattre timidement la prise en considération.
Quand il s'est agi de nommer la commission qui aura à l'examiner et à en
faire un rapport à la Chambre, un seul membre favorable à la proposition
a été nommé; les huit autres commissaires se sont, dans leurs bureaux,
prononcés contre elle.
La chambre des députés a voté la foi du recrutement, qui ne sera guère
que la reproduction de celle de 1832. L'expérience de M. le maréchal
Soult, dont on est si disposé, si naturellement habitué à tenir un grand
compte à la Chambre dans tout ce qui touche à l'organisation de l'armée,
n'a pu cette fois protéger efficacement son projet, le projet
d'aujourd'hui, car il était en contradiction flagrante avec celui que
l'illustre maréchal avait présenté en 1841, et la Chambre n'avait pas
l'explication de ce changement d'idées. Dans l'ancien projet il faisait
passer le contingent entier sous le drapeau, et, renvoyant les soldats
dans leurs foyers à la cinquième année de la durée du service porté à
huit ans, il était ainsi mis à même de constituer ce qui existe en
plusieurs pays, mais ce que nous n'avons pas en France, une réserve
forte, exercée, sérieuse en un mot. Dans le nouveau projet, et
malheureusement malgré les pressantes et justes observations qui ont été
faites, ce n'est pas sur ce point qu'ont porté les changements
introduits par la Chambre; dans le nouveau projet la faculté continue à
être donnée au gouvernement de n'appeler sous le drapeau qu'une partie
du contingent, et de laisser l'autre dans ses foyers à titre de réserve,
s'il est bien permis de donner ce nom à des hommes qui n'ont jamais
formé les rangs et manié le fusil. Mais, tout en abandonnant le but si
désirable qu'il s'était proposé en 1841, M. le ministre de la guerre
demandait que le temps du service fût porté à huit ans, augmentation de
charges que rien ne justifiait plus. La chambre a repoussé cette
disposition; elle a consenti toutefois à ce que le service ne comptât
désormais qu'à partir du 1er juillet seulement, au lieu de compter du
1er janvier; voilà la seule innovation, et peut-être un tel résultat
n'est-il pas assez important, le résultat n'est-il pas assez tranché,
pour ne pas faire regarder comme perdu le temps qu'à deux reprises on a
consacré à la révision de notre loi d'organisation militaire.
Le ministère français élabore péniblement des projets qui arrivent,
après de longs débats, à n'être qu'une nouvelle édition, à peine
corrigée, de la législation déjà existante, le ministère anglais éprouve
de son côté des échecs qui le placent dans une situation très-fausse,
sans donner toutefois victoire complète à ses adversaires. Le ministre
de l'intérieur, sir James Graham, avait présenté à la chambre des
communes un projet de loi qui codifiait, en les modifiant, tous les
règlements antérieurs sur le travail des enfants dans les manufactures,
et réduisait notamment à six heures et demie, pour les enfants de neuf à
treize ans, le temps quotidien de travail, qui jusque-là était de huit
heures. Cependant sa sollicitude sur les femmes, que le législateur
n'avait pas songé encore à protéger, le projet disposait qu'aucune femme
au-dessous de dix-huit ans ne pourrait travailler plus de douze heures
par jour. La proposition semble devoir être adoptée à une grande
majorité, bien que cependant elle trouvât des adversaires qui faisaient
observer qu'il y avait une sorte d'injustice relative à réglementer
ainsi certaines industries, quand on laisse les autres dans une complète
indépendance; à limiter le travail dans les manufactures de coton, de
laine, de fil et de soie, et à n'appliquer aucune espèce de règle aux
poteries, aux forges, aux fabriques de quincaillerie, de bonneterie, de
mercerie et autres établissements. Mais lord Ashley, connu par une
philanthropie célèbre, a demandé par amendement qu'on allât plus loin
que le voeu du ministère, et qu'on réduisit le travail, pour les jeunes
femmes, à dix heures. Cet amendement, auquel se réunis les adversaires
du cabinet, a été d'abord adopté 179 voix contre 170; mais ensuite il a
été entraîné dans le vote de l'article du projet lui-même. Le ministère
a demandé l'ajournement de la discussion pour se remettre de la secousse
et prendre un Parti.
En Espagne, on ne s'amuse ni à faire des lois, ni à en écrire. Les
journaux de ce pays nous donnent de longs et mis détails sur l'entrée
triomphale de la reine Christine Madrid. Ils nous annoncent aussi que
son chambellan, Munoz, vient d'être nommé duc de Rianzarès et grand
d'Espagne de première classe. Nous lisons à côté de cela, dans _la
Verdad_: «L'exécution des conspirateurs de Barcelone a eu lieu hier avec
une solennité extraordinaire. La congrégation du sang, avec le
Saint-Christ, a assisté à l'exécution, qui a eu lieu sous les yeux d'une
foule immense. Quatre hommes ont été fusillés.»
Un mouvement a éclaté dans les Calabres. A Cosenza, le peuple a attaqué
le palais de l'intendant et les casernes de la prison. On s'est battu
aux cris de _A bas le gouvernement! Vive la constitution!_ Du côté de la
population, il y a trois morts et un assez grand nombre de blessés. La
troupe beaucoup plus maltraitée; elle a perdu trente hommes et un
capitaine. Le roi Ferdinand a ordonné des mesures pour prévenir les
progrès de l'insurrection dans les Calabres, pour surveiller en même
temps la Sicile, dont l'état et les dispositions sont pour lui une cause
permanente d'inquiétudes.
Un sultan vient d'opérer dans son empire une réforme monétaire.
L'émission de la nouvelle monnaie a commencé le 1er de mars, et le
balancier frappait nuit et jour.--Si l'on en croit la _Gazette
d'Augsbourg_, le prince hospodar de la Moldavie procéderait tout
autrement. Il aurait détourné du denier public une somme de trois
millions de piastres, et la grande fermentation régnerait à Jassy.
Le même journal, faisant allusion à la promesse qui avait été faite à la
France, que les fortifications élevées en Belgique contre notre
frontière à l'aide du tribut levé sur nous en 1815 par la
sainte-alliance, seraient rasées, la Belgique étant devenue pays neutre,
promesse consignée dans le discours de la couronne prononcé en 1831, à
l'ouverture de la session, le journal imprime, sous la rubrique de
Londres, la note suivante; «Dans ces derniers temps, le ministère
français a de nouveau demandé que les cinq forteresses belges fussent
rasées. Le ministère belge a été de cet avis. Lord Aberdeen, informé de
cette décision, a répondu avec beaucoup de réserve. Le noble lord
s'excuse sur les frais énormes que coûterait cette opération. Il ne
réfléchit pas que cette excuse équivaut presqu'à un consentement, si la
France voulait payer les frais. Le roi de Hollande a formellement
refusé, et il est probable que l'Autriche, la Russie et la Prusse
refuseront aussi; et c'est sur quoi lord Aberdeen compte, lorsqu'il
montre envers la France une complaisance que l'on ne peut prendre au
sérieux.» Enfin, au dire du _Mercure de Souabe_, nous ne serions sérieux
en ce moment dans aucune de nos transactions diplomatiques; car le roi
de Prusse, dont l'Angleterre nous aurait amenés à accepter la médiations
pour les réclamations qu'elle exerce contre nous relativement aux pertes
qu'elle prétend avoir éprouvées à Portendie, aurait prononcé contre la
France.
La ville de Raguse, que des secousses de tremblement de terre avaient
déjà épouvantée l'automne dernier, vient de nouveau d'être jetée dans la
terreur pat une catastrophe semblable. La population a fui de la ville,
et l'on s'est mis à construire hors de ses murs, des baraques pour y
loger ses habitants pauvres.
M. Gabriel Delessert, préfet de police, vient d'être élevé à la dignité
de pair de France. Ce magistrat s'est montré dédié à ceux des intérêts
de la rue qui lui sont confiés, et des fonctions où son devoir est
souvent d'être rigoureux. Il a su faire reconnaître la justice et son
impartialité. Ce choix honorera la patrie.
La chambre du Luxembourg vient de perdre M. le général comte
d'Ambrugeat, qui avait plus d'une fois pris une part active aux
discussions sur les lois d'organisation militaire.--La Cour de
cassation a également vu la mort lui enlever un de ses membres les plus
honorables, M. Fabvier, ancien procureur général près la Cour de Nancy.
Congrès central d'Agriculture de 1844.