CHAPITRE III.

Ils mettent pied à terre sur la Côte, & pénétrent dans le Pays environ

une lieuë & demie. Description de la grande Isle flotante qui est sous

le Pole Antarctique, & de la Montagne de glace qui est au millieu de

figure Piramidale, & qui semble taillée à facettes; des méteores

merveilleux qui paroissent de tems à autre autour de l'Isle flotante.

A l'endroit où nous mouillâmes, la Côte étoit toute bordée de grands

roseaux, qui hors de l'eau paroissoient de la hauteur d'une pique, & du

moins de la grosseur du bras, qui se terminoient en une pointe fort

aiguë; ils avoient des noeuds d'espace en espace, & au dessous de ces

noeuds pendoient de grandes feüilles jaunâtres larges d'un bon empan, &

environ de la longueur d'une aune de Hollande. Nous mîmes la chaloupe en

Mer pour aller à terre, & nous eûmes beaucoup de peine à passer au

travers de ces roseaux, parce qu'ils étoient fort serrez & proches les

uns des autres: nous prîmes toutes nos armes à feu, autant pour nous

défendre des bêtes farouches, que pour tuer quelque gibier, s'il

arrivoit que nous en rencontrassions; après avoir grimpé en haut, parce

que le terrain étoit escarpé, nous trouvâmes une belle Plaine toute

semée d'une herbe menuë & courte qui exhaloit une agréable odeur; elle

étoit bornée de trois grandes chaînes de Montagnes qui s'étendoient à

perte de vûë à droite & à gauche; ces Montagnes nous parûrent posées en

Amphithéâtre; le second rang étant plus haut que le premier, & le

troisiéme beaucoup plus haut que le second. Le premier rang, à sçavoir

le plus proche de nous, n'étoit proprement que de grandes colines,

toutes revétues de mousse verte; les Montagnes du second, étoient toutes

couvertes de neige, & celles du troisiéme, paroissoient dans le lointain

d'un rouge enflammé, ce qui produisoit un des plus beaux aspects qu'on

se puisse imaginer: Quand nous eûmes traversé la Plaine, & gagné le pied

des colines, nous passâmes plus avant, & vîmes qu'elles formoient en cet

endroit une grande enceinte ou enclos environ d'une bonne lieuë de

diamétre; cette enceinte étoit toute pleine de grandes herbes si hautes,

que les deux plus grands hommes de notre troupe y étans entrez, on leur

voyoit à peine le sommet de la tête, nous remarquâmes que tout autour de

l'enclos, il y avoit dans les colines de grands trous ou antres, que

nous jugeâmes être la retraite de quelques bêtes farouches; & en effet,

quelques momens aprés, nous vîmes sortir de ces grandes herbes, à deux

cens pas de nous, trois Ours blancs d'une grosseur prodigieuse, qui sans

se tourner ni de côté ni d'autre, entrerent dans l'antre qui étoit vis à

vis d'eux, nous ne trouvâmes pas à propos aprés cela de rester dans un

lieu qui nous sembloit si périlleux, nous en sortîmes sur le champ, &

nous avançant toûjours vers les Montagnes, nous trouvâmes un petit

Ruisseau d'eau douce trés-claire, sur les bords duquel nous vîmes se

promener un grand nombre d'oiseaux à peu prés de la grosseur des

Cailles; ils étoient si peu farouches qu'ils se laissoient prendre à la

main, nous en tuâmes quelques-uns, que nous envoyâmes à bord; en suivant

ce Ruisseau il nous conduisit insensiblement entre deux Roches fort

hautes & fort escarpées, & toutes couvertes de glace depuis le haut

jusqu'au bas, nous y sentîmes d'abord avec la derniére surprise un froid

extrême, & nous ne pouvions comprendre, comment en sortant d'un air fort

doux & presque chaud, celui où nous venions d'entrer pouvoit être si

rude, nous marchions pour lors sur une neige fort dure, & nôtre petit

Ruisseau étoit entiérement gelé dans cet entre-deux, la montagne qui

étoit à nôtre droite recevant sur sa surface glacée toute la lumiére du

météore dont j'ai parlé, & la refléchissant sur la Montagne qui lui

étoit opposée, elles brilloient toutes deux d'une telle maniére, que nos

yeux en furent ébloüis, & que nous avions de la peine à voir ce qui

étoit devant nous; si-tôt que nous fûmes sortis d'entre ces Montagnes,

nous sentîmes un air doux & tempéré, & le Ruisseau couloit & serpentoit

comme de l'autre côté; à deux cens pas de là nous le vîmes se perdre

dans la terre, vis à vis d'une Roche qui avoit la figure d'une grosse

Tour ronde, la Nature y avoit creusé une espece de Grote, qui avoit

trois ouvertures du haut en bas, en forme d'Arcades, & au milieu en

dedans on y voyoit un grand Bassin dans lequel nous remarquâmes que le

Ruisseau se jettoit par un Canal sous-terrain, il y avoit dans cette

Grotte, plusieurs niches, où nous trouvâmes des nids d'oiseaux, & dans

quelques-uns des oeufs d'un verd fort pâle, trois fois plus gros que nos

oeufs de Canne, le dessus de cette Roche étoit plat en forme de

terrasse, & tout plein d'une herbe fort semblable à notre Pourpier, mais

de beaucoup plus grande, les feüilles en étoient extrêmement larges &

environ de l'épaisseur du petit doigt, & sa tige étoit si longue que

plusieurs pendoient depuis le haut jusques en bas; aprés avoir admiré

cet ouvrage de la Nature, nous ne jugeâmes pas à propos de pousser pour

lors plus avant, & nous reprîmes la route de nôtre Vaisseau, mais non

pas tout à fait par le même chemin, nous tirâmes un peu sur la gauche, &

aprés avoir marché quelque peu de temps, nos oreilles furent subitement

frapées de mugissemens & hurlemens horribles qui venoient du même côté

où nous avions vû ces trois Ours blancs; tout l'air d'alentour en

retentissoit d'une telle sorte, que nous jugeâmes qu'il falloit qu'il y

eût dans cet endroit-là un très-grand nombre de ces animaux féroces:

Nous arrivâmes insensiblement sur un terrain raboteux & pierreux qui

nous conduisit vers un amas de grosses Roches fort près les unes des

autres; elles avoient des veines rouges, vertes & bleuës à peu près

comme le marbre, & comme nous y vîmes à droite & à gauche une espece de

Marais, nous fûmes contraints de passer tout au travers; nous y

trouvâmes diverses routes qui se croisoient les unes les autres comme

dans un labyrinte, de sorte que nous nous y égarâmes quelque temps; mais

enfin un des nôtres ayant trouvé l'issuë nous en sortîmes: à peine en

étions-nous à quatre pas qu'une monstrueuse bête s'élança contre nous de

derriere un petit Rocher; elle étoit de la figure & de la couleur d'un

Crapaud, mais infiniment plus grosse; elle avoit sur la tête une grande

crête d'un vilain bleu pâle, & dardoit de tems en tems de sa gueule une

écume jaune & verte; elle se tourna du côté du Marais, & s'y jettant

d'un seul saut, elle y plongea de sorte que nous ne la vîmes plus. Nous

ne doutâmes pas que dans ce lieu il n'y en eût plusieurs de la même

espece, & que ces bêtes ne fussent trés-venimeuses. Nous continuâmes de

marcher avec beaucoup de peine dans ce chemin pierreux, jusqu'à la belle

Plaine où nous avons mis pied à terre, & nous vinmes heureusement à

bord, où nous cuisimes les oiseaux que nous avions pris: la chair en

étoit fort dure, mais d'assez bon goût & approchant de celle de Canard.

Nous formâmes le dessein de faire bien-tôt une seconde course & de

prendre de ces oiseaux & de toutes les autres especes que nous pourrions

trouver, afin d'épargner le reste de notre biscuit & de nos autres

provisions qui se pouvoient garder. Nous vîmes alors avec chagrin

s'évanouir le beau météore qui commença de paroître quand nous arrivâmes

sur cette Côte, & nous eûmes ensuite une petite pluye mêlée de neige &

de grosse grêle qui dura plus de quinze heures; nous mesurions alors

notre tems avec un sablier que nous trouvâmes heureusement dans le

Vaisseau; l'air devint si froid qu'il nous étoit impossible de rester

seulement un demi quart d'heure sur le Pont; mais cette pluye ayant

cessé, l'air se radoucit tellement, qu'il nous sembloit respirer un air

d'Automne comme il est dans les Climats temperez, & un autre Phénomene

se montra du côté de l'Ouest qui n'étoit pas à beaucoup prés si brillant

que le premier, mais pourtant trés-beau, il formoit un zig-zag

irregulier, & ressembloit trés-bien à une constellation. Il avoit dans

la partie inferieure une espece de queue qui étoit fort large à

l'extrêmité, comme on le peut voir dans la figure B.

[Illustration]

Il faut remarquer, que depuis que nous étions à l'ancre, notre vûe avoit

toûjours été bornée vers le Sud, c'est à dire, du côté du Pole

Antarctique par de gros nuages fort épais, qui furent enfin dissipez par

une de ces belles exhalaisons lumineuses si frequentes sous les Poles;

de sorte que nous découvrîmes tout d'un coup une Isle qui nous parut

floter sur la surface des eaux, & que nous vîmes en effet s'aprocher de

nous environ jusqu'à une portée de canon: cette Isle étoit presque

ronde, & n'étoit sans doute qu'un assemblage de ces grandes piéces de

glace qu'on voit dans les Mers, qui s'étoient liées & congelées

ensemble: il y avoit au milieu une grande montagne de glace qui

s'élevoit fort haut en figure piramidale, & les piéces qui la formoient

étoient par un surprenant artifice disposées de maniere qu'elle

paroissoit toute taillée à facettes comme un diamant, avec cette

difference, que les facettes étoient proportionnées à sa grandeur.

L'Isle étoit toute couverte de neige, & on voyoit sur ses bords de

distance en distance comme de petits arbres de glace, qui jettoient des

rameaux chargez de floquets de neige qui leur tenoient lieu de feüilles

& de fruits; mais sur la montagne il n'y avoit pas la moindre neige,

toutes ses glaces étoient claires & transparentes comme le cristal. Nous

considerâmes toutes ces choses assez long-temps, & ensuite nous nous

allâmes reposer: après que nous eûmes dormi quelques heures, en voulant

monter sur le Pont nous fûmes tout épouvantez de voir l'air tout

enflammé, mais ayant jetté la vûë du côté de l'Isle, nous connûmes que

cette grande illumination procédoit de six météores merveilleux, qui

pendoient dans les airs, dans une distance à peu prés égale, tout autour

de la Montagne, comme autant de grands & magnifiques lustres: ils

étoient tous de la même figure & étoient composez chacun de quatre gros

globes de feu; celui d'en-bas étoit le plus gros; le second, le

troisiéme & le quatriéme alloient en diminuant comme on le voit dans la

figure C.

[Illustration]

Tous ces globes lumineux étant multipliez à l'infini dans les facettes

de la montagne, la faisoient paroître toute de feu: tous ces grands &

surprenans objets faisoient ensemble un effet, dont les yeux étoient

ravis & enchantez, & de telle sorte, que frapez d'admiration &

d'étonnement, nous restâmes quelques momens immobiles comme des statues.

Comme nous étions encore attentifs à les contempler, nous aperçûmes fort

haut dans les airs trois grands Oiseaux qui fondirent tout d'un coup vis

à vis de nous sur la Côte; leur plumage étoit un mêlange de gris & de

brun sur leur tête, ils avoient une grande aigrette de trois plumes

blanches comme neige, dont les extrêmitez étoient d'un trés-bel

incarnat, & leurs queuës étoient plus longues que tout leur corps, &

sembloient un éventail à demi ouvert; ils étoient plus grands & plus

gros que des Aigles, & aprés qu'ils eurent bequeté & fouillé l'herbe

quelque temps, ils s'envolerent tous trois rapidement vers la montagne

de glace, & ayant long-tems voltigé tout autour, ils monterent sur son

sommet, & nous ne les vîmes plus. Nous jugeâmes que peut-être ils y

avoient leurs nids, c'étoient de trés beaux Oiseaux.

Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde · 第 7 / 21 题