CHAPITRE II.

Comment leur Vaisseau fut engoufré au centre du tournant, comment ils se

trouverent insensiblement sous le Pole Antarctique, & comment ils

connurent qu'ils n'étoient plus sous le Ciel du Nord.

A peine avions-nous été renfermez dix ou douze minutes, que nous nous

sentîmes enfoncer dans ce profond abîme avec une rapidité inconcevable,

le siflement & le bourdonnement horrible que nous entendions sans cesse

autour de nous, en portant dans nos ames la terreur & l'effroi, nous ôta

peu à peu la connoissance, & nous jetta dans une espece d'évanoüissement

qui nous mit hors d'état de nous appercevoir du tems que nous restâmes

entre ces épouventables torrens qui roulent avec tant d'impetuosité sous

ces affreux sous-terrains; mais enfin nous étant réveillez de cet

assoupissement où nous étions plongez, & ne sachans pas bien encore si

nous étions morts ou vivans, nous revinmes bien-tôt à nous, & prêtant

l'oreille, nous n'entendîmes rien du tout, & il nous sembla à tous que

notre Vaisseau étoit presque sans mouvement; notre Pilote le plus hardi

de tous s'avantura de monter en haut, il ouvrit du côté de la Poupe, &

monta sur le Pont, nous le suivîmes tous les uns aprés les autres, &

nous nous vîmes avec la derniere surprise sur une Mer calme, &

environnez d'un broüillard si épais qu'il nous étoit impossible de

distinguer aucun objet tout autour de nous, le broüillard & la Mer

étoient d'une même couleur, de sorte qu'il nous sembloit que nôtre

Vaisseau étoit suspendu dans les airs, mais peu à peu l'air s'éclaircit

& le jour étoit à peu prés comme il est l'Eté dans nos Climats, une

petite demie heure aprés le Soleil couché, il est aisé de se figurer la

joye dont nous fûmes tous pénétrez aprés nous être crus perdus sans

ressource, de voir que nous pouvions encore esperer de retourner dans

nôtre Patrie, cependant nous ne sçavions où nous étions, & nôtre Pilote

ayant pris hauteur, nous trouvâmes soixante & onze degrez & huit minutes

de latitude Meridionale, ce qui nous fit connoître que nous étions dans

les mers du Sud, sous le Pole Antarctique, pour lors il ne faisoit pas

le moindre Vent; nous nous occupâmes à remettre en état autant qu'il

étoit possible tous nos cordages & nos Voiles, nous avions encore dans

le Vaisseau des provisions pour quelque tems; au bout d'environ quatre

ou cinq heures il se leva un petit Vent Nord-Ouest, mais si terriblement

froid, que la Mer fut toute prise dans l'espace de quelque momens; je

puis dire que je n'avois jamais senti un froid si pénétrant, & je doute

que nous eussions pû y resister s'il eût continué long-tems, mais par

bonheur il tomba tout d'un coup une petite pluye douce qui nous fit

passer dans quelques minutes du plus rude Hyver au Printems. La sage

Providence, pour suppléer au défaut du Soleil qui s'éloigne pour si

long-tems de ces tristes Climats, tempere leur extrême froideur par des

exhalaisons chaudes, qui conservent même assez avant dans l'Hyver les

herbes, les plantes, & les arbustes qu'on y voit, nous portâmes avec

toutes nos voiles vers une grande Côte que nous aperçûmes à l'Est, dans

l'esperance de pouvoir mettre pied à terre quelque part, & nous vîmes à

une de ses extrémitez qui s'avançoit vers le Pole Antarctique, une

lumiére qui ressembloit assez à l'aurore, nous savions pourtant bien que

ce n'étoit pas l'avant-couriére du Soleil, puis qu'il se devoit passer

plusieurs mois, avant qu'il reparût dans ces Régions; nous ne pouvions

plus faire de distinction entre le jour ni la nuit, le matin ni le soir,

cependant le jour étoit assez grand pour nous empêcher de voir les

étoiles, il s'éleve dans les airs des exhalaisons lumineuses pendant

l'absence du Soleil, autrement les deux Zones froides, seroient

alternativement pendant six mois, ensévelies dans une affreuse nuit,

comme nous voguions doucement vers la Côte susdite, nous vîmes en quatre

ou cinq endroits distans l'un de l'autre d'environ la portée d'un

mousquet, de grosse écume boüillonnante qui s'élevant assez haut avec

impétuosité formoit au dessus de la surface de la Mer, comme de petites

colines, ces boüillons d'eau & d'écume avoient tant de force, que nôtre

Vaisseau en passant au travers, en pensa être renversé. Nous ne pûmes

jamais comprendre ce que ce pouvoit être, mais nous n'en vîmes plus

depuis. Cependant, cette lumiere dont je viens de parler, ayant peu à

peu dissipé les nuages qui nous la cachoient, elle s'éleva tout d'un

coup, & brilla d'une telle sorte à nos yeux, qu'elle nous jetta tous

dans l'admiration; c'étoit un météore merveilleux, qui formoit un ovale

parfait d'un bleu trés-obscur & qui étoit tout parsemé d'étoiles: celle

du milieu qui étoit la plus grande, paroissoit dominer sur toutes les

autres, comme on le peut voir dans la figure A.

[Illustration]

Cet admirable Phénomene augmenta le jour de moitié sur la Côte,

tellement que nous pouvions voir plus distinctement tous les objets;

aussi en étions-nous déjà fort prés, & y ayant enfin abordé, comme nous

avions dessein d'y mettre pied à terre, nous jettâmes l'ancre.

Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde · 第 6 / 21 题