Est-il bien exact, comme on l'a dit ici même en se plaçant à un point de
vue un peu exclusif, que les pertes à la guerre ne dépendent que du
moral des troupes engagées, les troupes de mauvaise qualité ne subissant
que des pertes insignifiantes parce qu'elles disparaissent dès que le
combat devient sérieux?
Les poltrons auraient tort de s'y fier. Pour que la fuite puisse les
sauver, il faut qu'ils deviennent invisibles et que les balles cessent
de les atteindre dans le dos à grande distance, comme le font en terrain
découvert les projectiles de l'artillerie. Il faut aussi que la
cavalerie ennemie ne puisse venir massacrer sans danger les fuyards,
comme la fait après Waterloo la cavalerie des coalisés, comme les Gallas
l'ont fait de nos jours après Adoua, et comme l'aurait fait, après
Moukden, la cavalerie japonaise si elle avait été plus nombreuse et
mieux entraînée.
Il faut enfin que la captivité épargne les fuyards, car la captivité
elle-même ne sauve point les vaincus. Qu'on se rappelle la garnison d'El
Arish se rendant malgré ses chefs et massacrée après la reddition, les
régiments de Dupont capitulant à Baylen après des pertes insignifiantes
et périssant presque entièrement de misère et de maladie dans la
captivité de Cabrera; qu'on se souvienne des pontons de Plymouth et de
Portsmouth. Et l'on ne saurait oublier qu'après Sedan des milliers de
prisonniers succombèrent au camp de la Misère dans la presqu'île d'Iges,
ou périrent en captivité dans les camps où ils avaient été internés.
Il y a quelques semaines à peine, c'est par dizaine de mille que la
faim, le dénuement et la maladie faisaient périr à Andrinople les soldats
qui n'avaient pas su conserver à leur pays le dernier boulevard de la
Turquie. Sans doute il n'est plus de mode aujourd'hui de massacrer les
prisonniers, mais on peut difficilement éviter que ceux-ci soient
éprouvés par les privations de toutes sortes et la famine. Il faut
prévoir en effet que, après les gigantesques batailles que nous réserve
l'avenir, l'exemple d'Andrinople se renouvellera sur une échelle plus
grande encore. C'est à grand'peine que les vainqueurs pourront subsister
sur l'espace restreint où les opérations auront brusquement accumulé
pendant quelques jours un ou deux millions d'hommes; et, quant aux
vaincus, ils n'échapperont aux sabres de la cavalerie ennemie que pour
succomber à la famine.