L'agonie de la caravane commence. Sur la Grande Barrière, le froid
acquiert une rigueur extrême, et, sous l'influence de cette basse
température, la couche de neige devient pulvérulente comme du sable. Les
étapes sont par suite très lentes, et cette lenteur amène la famine. Les
dépôts échelonnés à des intervalles de 110 kilomètres renferment juste
le nombre de rations de vivres nécessaires à une escouade pour couvrir
cette distance, en marchant à raison de 16 kilomètres par jour. Or, par
suite du mauvais temps régnant, de l'état déplorable de la piste et de
la fatigue, la petite troupe ne peut soutenir pareil train. Parfois, en
24 heures, elle franchit à peine 3 kilomètres. Avec cela, le 16 mars,
Oates est à bout de forces. Les pieds et les mains gelés, le voilà
maintenant, pauvre masse presque inerte, à la charge de ses compagnons
défaillants. Dans cette conjoncture, il connaît son devoir, il l'a
formulé lui-même, devant des amis, avant son départ pour l'Antarctique.
En une pareille entreprise, avait-il déclaré, tout homme qui tombe
malade et de ce fait met en péril la vie de ses camarades doit avoir le
courage de disparaître. Oates est de ceux dont les actes ne démentent
pas les paroles: réunissant ses dernières forces, il se lève, sort de la
tente, et disparaît dans le blizzard, afin de libérer ses camarades.
Malgré la violence de la tempête, les trois survivants se remettent
aussitôt en route. Le gros dépôt du _One Ton Camp_ n'est plus loin, et
là est le salut. Après cinq nouvelles étapes terribles, au moment de
toucher le but, l'ouragan oblige les malheureux affamés à camper. Ils
n'ont plus que deux jours de vivres, en comptant toutes les miettes
soigneusement ramassées au fond des caissons. D'ici là la tempête
mollira... tout espoir n'est donc pas perdu. Dans l'attente anxieuse
quarante-huit heures se passent, mais jamais le vent n'abat; toujours
l'ouragan souffle comme un hululement de mort... Maintenant plus rien à
se mettre sous la dent; c'est la famine complète. Dans l'hallucination
que produit la faim, ces héros revivent leur admirable épopée; en rêve,
comme une gloire céleste, ils revoient ce pôle pavoisé de _l'Union Jack_
pour lequel ils ont sacrifié leurs vies; puis, peu à peu, leurs forces
défaillent...
Huit mois plus tard, le 12 novembre 1912, un détachement, parti des
quartiers d'hiver à la recherche des disparus, découvrait leur tente et
auprès d'elle leur traîneau, au milieu de la grande solitude. Contre
cette pauvre petite chose perdue dans cette immensité, unique saillie au
centre de la plaine infinie, les blizzards de l'hiver avaient épuisé
vainement leur violence. A peine la toile de la tente avait-elle un peu
fléchi. La neige, sèche comme une poussière, l'avait fouettée éperdument
sans s'y accrocher jamais, sans s'amonceler contre l'obstacle.
De loin, c'était simplement un campement abandonné... Le chef du groupe
avance le premier, tête nue, et, soulevant la portière de l'abri, il
découvre la chambre funèbre. Un simple coup d'oeil permet aux assistants
émus de reconstituer le dernier acte du drame.
Le capitaine est là, près du seuil, étendu tout de son long sur son sac
de couchage, tandis que Wilson et Bowers reposent dans leurs sacs. Ils
ont donc succombé les premiers, et, malgré sa propre faiblesse, leur
chef a trouvé l'énergie de les ensevelir dans ces suaires de fourrure,
en attendant que la mort vienne le prendre à son tour. Tous ont gardé un
air calme et semblent dormir. Wilson, raconte le lieutenant Gran, du
détachement de secours, était placé juste en face de l'entrée, à moitié
dressé, le buste appuyé contre la paroi de la tente, le visage éclairé
par un doux sourire; on eût dit qu'il allait s'éveiller. Même dans la
mort, l'excellent docteur, le boute-en-train de l'expédition, avait
gardé son amabilité habituelle; il semblait avoir accueilli la triste
visiteuse avec son affabilité coutumière... «Ce sourire sur cette bonne
physionomie à jamais glacée, ajoute Gran, nous fendit le coeur, et
devant ce spectacle profondément navrant nous demeurâmes tous comme
pétrifiés.»
Le matériel de la tente, les échantillons géologiques, les registres
d'observation, les carnets de notes, et tout d'abord l'émouvant message
de Scott au peuple anglais qui a été placé bien en évidence, sont
pieusement recueillis. Ensuite on récite les prières des morts; puis,
enlevant les piquets de la tente, on laisse retomber la toile sur les
dépouilles des trois héros. Par-dessus ce linceul, des blocs de neige et
de glace sont entassés sur une hauteur de cinq mètres, et, au sommet de
ce monticule, les quatre Anglais plantent une simple croix faite de deux
skis entre-croisés, suprême hommage aux morts qui reposent là où ils
sont tombés.
[Illustration: Le retour en Nouvelle-Zélande, pavillon en berne, du
navire de l'expédition, le _Terra-Nova_.]