Parole funeste!... «Votre employé!»

M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M.

Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef:

--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.»

Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures

autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large

cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au

poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson.

La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le

drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle

d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus.

Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux.

--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir

y entrer!» cria-t-elle.

Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit

contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment

défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle.

--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas

te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...»

ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux

m’assassiner, demain, au Capitole.»)

Elle protesta:

--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la

connaissais.»

Le sous-chef croisa les bras.

--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de

Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas

moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine

nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire

prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...»

Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin,

venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une

plume derrière l’oreille.

--«Venez voir quéque chose d’épatant!»

Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les

événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur

importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir

toute une direction.

Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré

quand l’institutrice sortait.

--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce

qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.»

Puis, le suivant, il appendit un écriteau:

«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._»

De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait

être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants.

Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où

déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les

suivit.

Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un

huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion

générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu

tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au

complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.

Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de

ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans

doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à

figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux...

Serait-ce lui, le traître?

--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut

pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise

était sur le point de devenir mère.»

Des exclamations. Des rires.

Le chevelu continua:

--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de

me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau

de famille.»

Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses

souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les

minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se

pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se

haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point.

Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des

«pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la

forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le

sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la

félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut

ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité

de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.

Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards.

Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie

de pain et une goutte de lait.

Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer

par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile

revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se

passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef,

s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait

avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta:

--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique

chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail

écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.»

Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda,

sourit.

Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à

tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès

que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son

visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère

rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les

oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se

formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait:

--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?»

(Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous

demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau,

comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais...

Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise,

n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie...

Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne

suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?»

Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.

--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop

d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon

inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées

venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas?

J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas,

Andraux? Te l’ai-je assez dit?»

Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut

le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le

crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des

idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse?

Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous

son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de

candeur:

--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de

m’essayer à écrire?

--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais,

mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires

futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire.

--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère

déception.

--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard.

--«Non, non, j’espère faire mieux...»

Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation

restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua:

--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?...

--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille.

--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé,

George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les

longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que

c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne

pas finir... l’originalité, quoi!

--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire,

n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce

pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les

répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est

agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.»

Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer

immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre

au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_»

il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait

un plaisir de lui rendre son manuscrit:

--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais,

n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela,

n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce

pas?...»

Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se

montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros

doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges,

peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui

devait une récompense pour son désintéressement.

Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.

Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa

filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce

pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance

que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli

minois?

--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il

en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.»

Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son

âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros

doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où

la tresse posait contre le cou délicat.

Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de

Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son

bavardage.

Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci

n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier

progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux

si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait

une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait...

(On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises

dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni

pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien,

enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur

prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne

pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son

trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives.

Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies

femmes encore!...

--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand

niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon

malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous,

n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...»

Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le

trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas

transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de

guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu

visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui

sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de

tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est

une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement

coquette... Et il renifla:

--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés

mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.»

Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce

monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et

désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était

trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.

Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se

sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa

personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec

désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son

père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de

continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie

mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être

dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce

qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce

supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance,

tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation

des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en

eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les

feuilles.

Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux

trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la

soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent

dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une

griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi

qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du

talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence

d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si

bonne!...

Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se

retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le

plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme

non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art

familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent

pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y

attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines,

les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards

foudroyants.

Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les

abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.

La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait

une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il

cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de

rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement.

En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.

--«Je te dérange, marraine?

--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est

pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie,

mignonne.»

Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La

simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre

était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une

servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse,

le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.

--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi

posée?

«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de

parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et

devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette,

immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette

bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait

d’un grain de jalousie.

--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme

je ne fais que des épreuves...

--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui

tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le

ton demi-plaisant n’atténuait guère.

La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le

fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux

occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le

placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard

de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la

romancière, impressionnée, lui tourna le dos.

--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que,

pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me

l’enlève?

--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais

une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon

compliment.

--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi.

--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle?

--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le

concours pour le ministère.

--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit?

--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai

d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature...

Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça.

--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du

caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se

soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George

Sand.

--Oh! George Sand...»

La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur.

--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends

ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la

fortune, vois-tu...

--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me

lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je

tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te

perdant!...»

Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune

visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit:

--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même

seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...»

La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être

chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait

élevée,--avec quel dévouement!

Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant

offensée:

--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant

un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et

de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce

qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!)

--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à

remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice.

--Oh! tu as eu si vite du succès...

--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous

donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel

genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur

le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas

toujours vivre leur auteur.

--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence.

--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir

griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh

bien, allons-y!»

--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.»

Claircœur soupira, se tut.

--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes

essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion

sur mes idées, sur mon style.

--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme

toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais

non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes

de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de

jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse

le public.»

Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un

peu forcé.

--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce

qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont

des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que

tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur

le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré:

«C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du

_Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu.

--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra

ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de

journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.

--Mais c’est abominable!

--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un

illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment

et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis

charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le

trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus

spirituelles du monde?»

La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de

sourire.

--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la

voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je

me ferai connaître, si tu consens...

--A quoi?

--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_.

--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite!

Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond.

Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie:

--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit

mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité

aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?»

Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par

une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de

réfléchir:

--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule

présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que

je demande.»

Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque

grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la

tête, en silence.

--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je

sais que mes essais ont de la valeur.

--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance!

--Dis oui, marraine!...»

Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé.

--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas

de services! Je corrigerai tes épreuves.

--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de

service.

--Non! non!...

--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.

--Jamais de la vie!

--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive.

Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette

phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce

qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de

joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés

par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans

sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il

pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications

crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus.

Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas

aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin.

Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne

serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant,

puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse

montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui

arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!...

Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à

son cœur pour le contenter et le remplir.

Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir.

Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres,

cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans

effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire

sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on

accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu,

oui... cela valait mieux contre la vie.

Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si

chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels,

avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux

de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette

larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche

créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se

serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce

qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir

jadis avec elle-même.

Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber

la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme

vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros

yeux pleins d’inquiétude.

Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans

la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main,

quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe

glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit

gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer

éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu

vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis

contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris,

parle-moi...»

Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue

entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle.

Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot

bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de

travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un

grêle sanglot.

Au tournant des jours (Gilles de Claircœur) · 第 11 / 23 题