II

La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les

mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur

chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une

stupeur.

Celle qui entrait leur ressemblait si peu!

Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit

Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à

lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il

leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea

tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une

porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS,

BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la

jeune fille.

Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement:

--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...»

Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant

ces vagues humanités, un silence découragé retomba.

La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long

tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une

inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et

suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au

ministère.

Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs

pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être

là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux

munificences de l’État.

Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau

ordonna:

--«Fermez donc votre porte!»

Puis, très rogue:

--«Prenez un numéro.»

Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre:

--«Là... ces numéros verts.»

Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de

petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des

chiffres.

--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...»

En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret

du Guillotiné_.

Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué

d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un

angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers.

Alors elle avait dit:

--«Comment vont les gosses?»

Ce qui lui attira cette observation:

--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.»

Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le

suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait:

--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu

dois te faire remarquer dans la rue.

--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est

elle qui est responsable de moi...

--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit...

Mon autorité paternelle...

--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle

d’attente est pleine.

--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là

ne me permettraient pas de déjeuner.

--Alors, père, tu vas me dire...»

Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation:

--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas

inconvenant avec toi?»

Gilberte éclata de rire.

--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de

respect qu’à celles qui le veulent bien.

--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que

toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont

d’une audace!...

--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.»

Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle

en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère,

cette Louise prétentieuse.

--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle

veut voir et entendre.

--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura

M. Prosper derrière ses remparts de cartons.

Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux

compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant

un «Oh!» de surprise.

--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre

ministre?...»

Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans

cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance

nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre

scepticisme pratique.

Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui

semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents

éclatantes.

M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour

depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion.

Il rit aussi. Pas de la même façon.

--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes

ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les

journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle,

regardez bien. Vous ne remettez pas?...»

La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme,

sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de

paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une

trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents

costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de

bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui

présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace,

tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes.

Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés.

Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en

caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits

à la main, une date et le nom d’un journal.

--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper.

«Voyez ce que j’en fais.»

Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y

étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant

leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se

séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns,

gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des

ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient

les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards.

--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper.

Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe

carrée.

Gilberte s’étonna:

--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de

journaux?

--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de

Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle

doit être abonnée à _l’Argus_.

--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas

l’autorisation du ministre?»

Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.

--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon

mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur

Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par

exemple.

--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive

souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que

si on se tournait les pouces.

--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en

ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer

quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui

qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par

exemple!

--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!...

Regardez-moi cette allure!

--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en

civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat...

Je lui trouve une tête à gifles.

--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en

remontant ses manches de lustrine.

--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez

une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des

perruques.»

Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être

jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on

n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez.

--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef.

«Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue

trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en.

--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans

ce petit coin. On ne me verra seulement pas.»

Elle insista câlinement. Puis, s’énerva:

--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en

dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle

m’a demandé si j’étais amoureuse.»

L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte.

--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile.

Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M.

Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux.

Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur

entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte

jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait,

l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave

question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans

sa vanité, dans son goût de faire la loi.

Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix

ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant

la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait

davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était

autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu,

lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il

n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et

l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à

la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout

la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un

sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais

s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus

de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la

contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait

une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on

creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille

avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là

eût coûté trop cher à toute la famille!

En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de

Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai

féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne

sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante

de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un

mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces

messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes

qui ne savent que s’attifer.»

Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante,

après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu,

prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent

indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur

chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation

d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de

fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de

l’amour n’étaient point venues adoucir.

Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit

dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait:

--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte,

pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou

elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit

d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte

avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la

reconnaître.»

--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa

fille, dans le tête-à-tête.

--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et

de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.

Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est

quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La

filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des

feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la

littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite

tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et

où l’auteur n’a pour sujet que soi-même.

Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui

conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes.

--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance

qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu

le manifesteras après.

--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie

fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux

yeux.

Elle trouvait des consolations près de son père.

--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent,

ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton

tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit...

mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat

cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans

quel style!... Puis il faut compter avec l’envie.

--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine.

--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous

marchent sur les talons.»

Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à

quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières

œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en

pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore

que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour

soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine

d’expliquer.

Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient

passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par

conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux

trouverait ceux qui lui déclareraient:

--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux...

Ce serait un crime.»

Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se

faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à

l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui

permettrait de se passer d’elle.

C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte,

dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au

ministère.

--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un

commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur

ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à

trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons

tranquilles.

--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait

marraine?» observa Gilberte.

--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns.

--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas

poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée.

C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes

amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour

rien.

--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa

M. Prosper.

Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge

impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais,

devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua:

--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle

binette là-dessous, ah! messeigneurs!...

--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela

le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour

rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas

décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de

l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État,

moi qui le sers depuis vingt-cinq ans?

--Tu auras ta retraite, petit père.

--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.»

Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir

ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef

parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux

trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire

mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint

rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et

montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent

risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le

sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres,

auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à

leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité

des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne

devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des

attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout,

sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui

faisaient mouvoir leurs gonds.

Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M.

Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une

phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils

présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement.

Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart

de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à

force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même

bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus

le nez en dos de couteau.

Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un

dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi

demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression

de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à

«chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût

ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes

passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce

pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours

cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout,

excepté dans les administrations?

Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur

lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la

colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce

n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités,

demandait du discernement, de la circonspection.

--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où

allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non...

mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon

crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est

extraordinaire!...»

Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait

humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de

paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor,

où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa,

l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur

des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité

supérieure assise derrière des grillages.

Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers

Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un

Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la

Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que

les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce

portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été

occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M.

Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau

Fagueyrat.)

Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux

le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée

de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et

d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que

Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une

époque très voisine de sa naissance.

La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour:

ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des

cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef.

Une voix timide murmura:

--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.»

Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave,

soupçonneuse:

--«Quelle ordonnance?

--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.

--Quelle indemnité?»

Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore:

--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas?

Vous me connaissez bien.

--Moi!...»

L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme

noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite

forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses

yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un

microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à

la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la

concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un

papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte.

Mais la petite forme noire... Pfuh!...

--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et

toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor

après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...»

Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un

chevrotement:

--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!...

--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef.

Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre

personne.

L’institutrice eut une exclamation de désespoir:

--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens!

Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage

fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.»

Au tournant des jours (Gilles de Claircœur) · 第 10 / 23 题