--Quand on a des enfants qui meurent de faim, on a bien le droit de

prendre ce que les autres ont de trop.

La Bernoude, indignée, lève sa canne; elle frapperait!

--Tais-toi, Pâtureau! tu parles mal! Quand on est dans la misère, on

demande, il n’y a pas de honte à cela. Ah! tu n’avais pas trouvé de

poule aux Arrolettes? Eh bien! fallait aller ailleurs. Demain matin, à

l’aubette, j’irai en chercher une, moi, et je la trouverai puisqu’il le

faut, devrais-je faire de mon pied tout le tour de la paroisse et me

jeter à genoux dans toutes les maisons! Et l’idée ne me viendra point de

voler, non! Quant à ce chapon, personne ici n’y touchera, ou bien je

m’en irai... Le voilà ton chapon, mon gars!

Elle lance la bête qui retombe aux pieds de Séverin avec un bruit mat.

L’indignation redresse sa pauvre taille cassée; jamais de sa vie elle

n’a connu un trouble pareil; elle va de long en large, s’arrêtant chaque

fois qu’elle passe devant Séverin pour le honnir.

--Malheureux! voilà où tu en es! cela te regarde; tu es bien en âge;

mais tu as des enfants qui sont un peu miens aussi; je ne veux pas que

tu leur fasses de pareilles leçons. Jamais personne n’a failli dans ma

famille ni dans celle de mon pauvre homme. Ah! n’agis pas de cette

façon, ou je ne te reconnais plus pour mon gendre...

C’est l’honneur de toute une lignée qui remonte à ses lèvres et qui fait

trembler sa voix, si calme à l’habitude.

Elle finit par se rasseoir près de la cheminée.

--Mon Dieu! mon Dieu! si la défunte voyait ça! ma pauvre Fine! ma pauvre

Fine!

Elle gémit maintenant et pleure et la malade pleure aussi, consternée

par cette scène à voix basse.

Séverin se baisse vivement, ramasse le chapon et s’en va dans la nuit...

Quand il revint une heure plus tard, la chandelle flambait encore et la

grand’mère était assise à la même place. Il referma doucement la porte

et, furtif, sans une parole, il laissa ses sabots pour monter au grenier

où il couchait.

Mais une voix suppliante se fit entendre.

--Papa! papa! disait Bas-Bleu; viens ici!

Il hésita une seconde, puis il reprit ses sabots et s’approcha du lit.

La malade s’était redressée sur un coude; elle le prit par le cou et

l’attira vers elle.

--D’où viens-tu? dit-elle tout bas; tu viens sans doute de retourner le

chapon?

Il répondit tout bas aussi:

--Oui.

Elle l’attira plus près encore:

--Père, si j’avais su, je n’aurais pas demandé de soupe à la poule;

maintenant je n’en veux plus. Écoute, il ne faut pas se faire de

chagrin; les drôles n’ont rien entendu. Et moi je te remercie, oh! je te

remercie beaucoup! tu m’aimes bien, toi, père!...

Séverin, étranglé, ne put pas répondre; il baisa les yeux de sa fille,

les grands yeux qui mangeaient la pauvre figure blanche; puis il se

laissa choir encore une fois sur une chaise à côté du lit.

Il vit à ce moment que la Bernoude se levait et s’approchait de lui.

Quand elle fut tout près, elle lui mit une main sur l’épaule et se

pencha pour l’embrasser. Elle pleurait encore; mais comme elle avait eu

le temps de songer aux paroles si dures qu’elle avait dites à son

gendre, ce fut avec un accent d’infinie pitié qu’elle murmura:

--T’es bien malheureux, mon pauv’ gars! t’es bien malheureux!

Alors il pleura. De sa poitrine profonde, des sanglots montèrent comme

de grosses bulles et crevèrent. Et il pleura comme il n’avait jamais

pleuré de sa vie; il pleura toute la nuit, sur les siens, sur ceux qui

étaient morts, sur celle qui allait mourir, et sur sa droiture qui était

morte aussi, et sur son orgueil dont la misère avait eu raison, et sur

toute sa pauvre vie effondrée.

CHAPITRE VII

LES CLOCHES

Bas-Bleu mourut au commencement de mai. Le dimanche qui suivit

l’enterrement, Séverin étant de garde aux Arrolettes détacha les vaches

sur les neuf heures et les conduisit vers la lande aux Abreuvoirs.

C’était à cinq cents pas du village, un mauvais pacage situé au flanc

d’un coteau très raide; il n’y poussait que du genêt, de la bruyère et,

au printemps, un peu d’herbe dans les bas; les Abreuvoirs étaient des

fossés toujours remplis d’une eau noire et froide où s’enfonçaient les

images pâles des peupliers de bordure.

Il y avait une charrière du côté de la route; Séverin alla s’y asseoir

les genoux au menton, face au soleil et à ses bêtes.

Les cloches, au bourg, carillonnaient dans l’air jeune; leur voix

passait avec le vent frais, semeur de vie; et cette musique du dimanche

et cette musique du printemps venaient avec une douceur de caresse sur

la campagne verte pleine d’éclosions mystérieuses. Séverin songea à un

autre bruit de cloches, morne celui-là, à une pluie de notes tombant,

lourdes, comme des pierres de démolition. Et il dit en lui-même avec une

sorte de colère contre les cloches de ce jour qui étaient joyeuses:

--C’est cela! cabotez, vous autres! cabotez donc!

Des larmes filtrèrent entre ses paupières qu’il avait fermées à cause de

la lumière crue:

Ding! don! cabotez donc!

Pour la fille et le garçon!

Pourquoi ce refrain de son enfance, à présent, lui revenait-il?

Ding! don! cabotez donc!

La Pâturelle chantait cela jadis pour l’amuser; en même temps elle

tapait sur la crémaillère avec la pelle à feu.

Et le rythme était le même des notes secouées là-bas dans le bleu et de

celles secouées en lui par le souvenir. C’était un rythme lent et

monotone qui berçait.

Ding! don! Ding! don!... Peu à peu Séverin perdit sa pensée comme

quelqu’un qui va s’assoupir...

Un ronflement grandissant le fit sursauter; une automobile arrivait à

grande allure; quand elle fut devant la charrière elle s’arrêta et le

monsieur qui était au volant interpella Séverin.

--Hé! l’homme! fit-il, cette route mène-t-elle à Bressuire?

--Oui monsieur, si l’on veut.

--Est-elle bonne sur tout le parcours?

Séverin fit un geste vague qui ne signifiait pas grand’chose.

Comme la voiture recommençait à ronfler, il entendit une voix fraîche

qui devait être la voix d’une femme toute jeune, rieuse et très

étourdie. Cette voix disait au monsieur qui avait parlé:

--Te voilà bien renseigné! il est fou, ce vieux!

Vieux! il n’était pas vieux; il avait quarante-huit ans. Elle avait dit

cela, cette petite dame, à cause de la posture qui lui faisait le dos

rond.

Quand il était debout il était droit comme un jeune et sa force était

encore grande. Il tenait de son défunt père une résistance incroyable au

mal et à la peine. Bien qu’il eût eu parfois ses misères comme les

autres, il ne s’était jamais plaint; il n’avait jamais un seul jour

abandonné le travail; et cela n’avait pas empêché les siens de souffrir

de la faim.

Non, son corps n’était pas vieux; c’était son âme qui était vieille et

bien malade.

Auguste, le matin, lui avait dit par amitié:

--Allons, Séverin, prends courage! ton plus mauvais temps est passé!

C’est vrai qu’il avait des chances maintenant de vivre plus à l’aise.

Les républicains, qui l’amignonnaient depuis qu’il n’était pas fou de

messe, lui avaient expliqué tout ce que ceux de leur idée avaient fait

et comptaient faire pour les pauvres. Jusqu’à présent, les bonnes lois

avaient surtout profité aux pauvres des villes, mais ceux des champs

allaient avoir leur tour. Il était même question de leur donner des

retraites comme aux gendarmes et aux employés.

De plus, les gages montaient. Beaucoup de valets avaient en effet quitté

le Bocage. Et ceux qui étaient partis ainsi pour le pays de Charente ou

pour la ville, n’étaient pas tous des paresseux comme le disaient les

riches qui ne travaillent jamais et, après eux, les gens qui n’entendent

rien aux choses de la campagne. Il y avait parmi ces émigrants des

jeunes hommes courageux qui partaient à regret; et ce qui les effrayait

et ce qui les faisait fuir, ce n’était pas l’existence trop calme, les

journées trop remplies de labeur obstiné, c’était bien plutôt la

certitude de ne jamais profiter de leur peine, c’était la dureté

inconsciente des gens qui possédaient la terre.

Les valets qui restaient n’étaient donc pas toujours les meilleurs et

les fermiers avaient grand’peine à trouver des compagnons à la fois

intelligents et vaillants de corps. Séverin ne manquerait jamais

d’ouvrage; il était tranquille de ce côté.

Enfin, les deux bessons commençaient à lui apporter leur petit gage; il

allait payer ses dettes. Bientôt avec les cinq enfants qui poussaient,

il recevrait une belle somme à la Toussaint.

Mais le malheur pouvait passer encore... Il y avait aussi cette

Georgette qui savait trop de choses et que les gamins suivaient déjà

dans l’espérance de mauvais jeux. Quand les mères sont mortes, les

filles sont un gros tracas.

«Ton plus mauvais temps est passé.» Ce qui était passé, c’était sa

fierté et aussi un peu son courage. Il était las. Cela ne lui faisait

rien d’être à peu près sûr de gagner sa vie. Ding! don! Ding! don! La

chanson des vieux jours cabotait en son cœur; toute sa pensée était en

arrière, vers celles qu’il avait aimées et qui étaient mortes. Elles

étaient trois et leurs images étaient en lui en même temps.

C’était d’abord la pauvre Pâturelle, morte de la toux au temps de la

guerre. Il revoyait sa figure douce et triste et il se rappelait des

choses puériles.

C’était ensuite la joie de sa jeunesse, la jolie meunière aux yeux

d’eau, la bonne compagne plus brave que lui-même et plus gaie, la bonne

compagne qu’un rêve de bonheur pour les siens avait tuée.

C’était enfin la dernière, la petite qui ressemblait aux deux autres et

qui avait été plus malheureuse qu’elles.

Celle-ci, il la voyait pieds nus avec un bissac sur le dos. Il ne

regrettait plus d’avoir volé pour elle; il redisait tout bas son

sobriquet de misère:

--Bas-Bleu, ma petite Bas-Bleu, tu n’iras plus aux portes; tu n’auras

plus jamais froid... Tu dois être heureuse maintenant... Bas-Bleu, je

voudrais te rejoindre; je voudrais être couché dans la terre tiède,

là-bas au coin du cimetière, à côté de toi, à côté de ta mère et à côté

de ma mère à moi que tu n’as pas connue et qui te ressemblait...

Il avait de la religion; il n’ignorait pas qu’il est question dans les

prières d’un paradis et d’une vie d’après. Mais ce sont des idées qu’on

a parce qu’on a peur, ou parce qu’on aime, ou parce qu’on est plein

d’orgueil; dans le fond de son cœur il n’y croyait pas. Il savait

comment les choses se dissolvent dans la terre et sa vision se précisant

soudain, il eut un frisson d’horreur.

Il s’efforça de penser autrement, il lui vint des idées comme il en

avait étant enfant. Il se disait:

--Peut-être tout de même qu’elles me voient.

Il y avait dans le fossé, devant lui, des fleurs pâles qui s’ouvraient

comme les yeux limpides de sa défunte et d’autres plus sombres,

violettes, presque noires qui étaient toutes pareilles aux yeux de son

enfant.

Et quand il levait la tête, il lui semblait distinguer des formes

humaines aux franges des nuages, des formes blanches gonflées de lumière

qui s’étiraient et se perdaient comme les images fugitives des rêves.

A Coutigny, les cloches recommencèrent à sonner. Leur voix joyeuse passa

encore sur les cimes émues. La terre était à son heure de grande beauté.

Les peupliers chantaient. Leur chanson était un peu monotone, mais très

douce et pour ainsi dire féminine. C’était une chanson bien différente

de celle des chênes et plus différente encore de celle des châtaigniers

à travers lesquels corne et siffle la musique du diable.

C’était aussi une chanson séculaire, car les anciens du pays avaient

toujours vu des peupliers dans ce bas-fond. Ils étaient très serrés les

uns contre les autres; quand le vent les prenait de face ils ployaient

tous à la fois, ils tremblaient, ils arrolaient de la tête au pied.

C’est à cause de cela que l’endroit s’appelait les Arrolettes.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Avertissement I

PREMIÈRE PARTIE

Chap. Ier.--Le retour 9

-- II.--Le farinier de la Petite-Rue 31

-- III.--Marichette 37

-- IV.--Le malheur des Bernou 48

-- V.--La foire Saint-Jacques 55

-- VI.--La noce 70

DEUXIÈME PARTIE

Chap. Ier.--Les Pelleteries 85

-- II.--La fâcherie des Marandières 100

-- III.--Louis VI 117

-- IV.--Quatre et cinq 128

-- V.--La crève! 134

-- VI.--Baveille 151

-- VII.--La chèvre 160

-- VIII.--La lettre d’Avit Maufret 170

-- IX.--La défaite 176

-- X.--Au travail! 184

TROISIÈME PARTIE

Chap. Ier.--Les choux 187

-- II.--Les cherche-pain 200

-- III.--La braconne 203

-- IV.--Les paroles de Lucien Chauvin 220

-- V.--Bas-Bleu 228

-- VI.--La poule 233

-- VII.--Les cloches 243

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie. 8, RUE GARANCIÈRE.--25997

Les creux-de-maisons · 第 13 / 13 段