--Et toi, Mariche? répondit-il aussitôt, car il venait de reconnaître le

sourire encore jeune. Que fais-tu là? continua-t-il.

--Tu le vois; je garde mes cochons en attendant le marchand. Et toi, que

cherches-tu?

--Moi, je cherche à me gager, parce que j’ai quitté ma condition voilà

huit jours passés.

Ils avaient beaucoup de choses à se dire. Elle lui montra une grosse

pierre où elle était assise avant qu’il vînt. Il y avait place pour deux

en se serrant un peu. Il s’assit donc à côté d’elle. Elle portait large;

il sentait contre lui sa hanche molle. Elle avait au cou des plis de

chair comme en ont aux cuisses les enfants très gras; la sueur avait

entraîné dans ces plis la poussière de la journée et cela faisait sur la

peau comme des bouts de fil noir.

--C’est égal, dit Séverin, tu n’es pas faillie!

--Non! Ah! je suis grosse! Je pèse bien deux cents; ça gêne l’été; on

échauffe... Je ne porte plus de corset... Je ne suis guère avenante...

Tout ça, ajouta-t-elle en montrant sa poitrine énorme et son ventre,

tout ça fait carnaval ensemble quand je marche vite.

Séverin se mit à rire.

--Enfin, c’est signe que tu n’as pas été malheureuse.

--Pas malheureuse! Oh! si et je ne suis pas au bout.

Elle conta sa vie. Elle avait eu deux bâtards, comme il savait sans

doute. Cela lui ayant fait tort dans la région, elle avait été au loin,

et elle s’était mariée dans le haut pays avec un veuf de cinquante ans

qui tenait une petite borderie.

Dame! les gens des alentours avaient ri le jour de la noce et, le soir,

les gars étaient venus faire le charivari à la porte. Ce n’était pas

bien gai; mais quoi! avec deux bâtards, elle n’avait pas le droit d’être

difficile.

Elle avait eu trois autres enfants coup sur coup; puis son homme avait

été pris d’une mauvaise maladie dans les jambes, dans les reins et dans

la moelle du dos. Il avait été en enfance et paralysé pendant deux ans,

et il était mort en lui laissant des dettes et cinq enfants sur les

bras. Depuis, elle avait tenu la terre quand même.

--Voilà sept ans que je suis seule pour faire tout, dit-elle. J’en ai

arraché du travail, va! Ces temps derniers, mes bessons m’ont aidé, mais

voici qu’ils ont quinze ans, et ce sont déjà de mauvais sujets. Ils se

soûlent comme des hommes et se battent. J’en ai gagé un; l’année

prochaine, je gagerai l’autre quatre jours par semaine. Ça fera de

l’argent, car ils sont forts, mais ils mangeront tout... Des têtes

brûlées, vois-tu...

Elle s’arrêta un moment, puis reprit en secouant ses grosses épaules:

--Heureusement, je prends le temps comme il vient. C’est mon caractère

qui est comme ça... les choses, moi, je ne m’en fais pas trop... Tout de

même, je ne m’arrange pas; il m’est venu à mon troisième drôle des

varices très grosses; quelquefois je ne peux pas marcher. Tiens, encore

aujourd’hui, ça me fait mal; j’ai cette jambe enflée.

Elle leva un peu son jupon pour montrer sa cheville. Un marchand qui

passait risqua une vilaine plaisanterie. Elle ne s’en émut guère.

--Comme ça, dit-elle à Séverin, tu es toujours chez les autres... Tes

affaires, à toi aussi, n’ont donc pas prospéré?

--Non! pas trop! Je suis veuf, j’ai six enfants et les plus grands

cherchent du pain.

Il dut parler à son tour et plus longuement qu’il n’en avait envie.

Quand elle sut que Delphine était morte de ses couches, laissant un bébé

à élever, les larmes lui vinrent aux yeux.

--Quel malheur! fit-elle; pauvre Delphine! Dire qu’il a été un temps où

je l’aurais peut-être battue si je l’avais trouvée seule sur un chemin.

Pauvre Delphine! elle qui était si jolie et si gaie, elle est donc

morte! J’aurais bien dû m’en douter tout de suite; jamais elle ne

t’aurait laissé venir à la foire fripé comme tu l’es, sans boutons et

sans cravate.

D’un geste familier, Mariche remonta le col de la blouse qui était trop

grand et glissait sur l’épaule. Il vit que sa main était dure comme une

main d’homme et que ses doigts blessés avaient des ongles difformes.

Il y eut entre eux un silence. Elle reprit à mi-voix:

--Quand l’homme est mort, c’est triste; mais quand c’est la femme, c’est

encore pis pour les enfants. Tu ferais bien de te remarier...

Il se retourna:

--Me remarier! tu es folle! Et avec qui, bon sang!

Puis il se leva, méfiant. Cette hâte la fit rire.

--Je vois que tu as toujours peur, dit-elle. Tu as tort, ce n’est pas

peur moi que je parle. J’ai cinq enfants et pas mal de dettes... nous

ferions un triste marché... Si tu venais me le proposer, je dirais comme

toi tout à l’heure: «Tu es fou!»... Et pourtant j’accepterais peut-être,

parce que, toi... Enfin, prends garde à ne pas m’en conter!

Elle eut encore une fois son rire roulant de femme grasse, son beau rire

qui lui restait de sa jeunesse et qui était comme un timbre clair dans

une horloge démolie.

--Tout de même, reprit-elle, cela m’amuse de te voir si peureux. Mon

pauvre Séverin! je suis bien changée, va! C’est qu’autrefois j’étais un

diable! Aussi, pourquoi ne me voulais-tu pas? J’étais bien forcée d’être

hardie. Et ma foi, à présent, je ne le regrette pas... Ah! bien non! je

ne le regrette pas!

--Ni moi, dit Séverin; et cela m’a fait plaisir de te revoir.

Maintenant, il faut que je m’en aille, Bon courage, Mariche!

Il lui tendit la main, mais elle se leva et l’embrassa. Puis, elle s’en

alla faire un tour à ses cochons; lui, descendit la côte du champ de

foire au milieu des toucheurs de bêtes qui se dirigeaient vers la gare.

Séverin avait dit vrai à la Mariche; il ne regrettait pas cette histoire

de jeunesse. Jadis, aux premiers temps de son mariage, il en avait eu

grand’honte; mais depuis, la vie l’avait tant bousculé qu’il ne voyait

plus les choses de la même façon.

Beaucoup d’événements qui lui avaient semblé importants reculaient et

s’effaçaient dans son souvenir; et par exemple, cette courte folie

d’amour pour la Mariche n’était plus qu’une toute petite aventure du

temps passé--une aventure agréable, en somme, telle qu’il n’en

connaîtrait plus.

Quant à cette idée de mariage, c’est cela qui était bien fou! Se marier,

lui! Qui donc voudrait s’apparier à tant de misère? Il n’y avait qu’une

toquée, qu’une enragée, il n’y avait que Mariche pour y songer. Cette

Mariche, elle avait beau se dire changée, elle en tenait encore pour

lui; il se rappela son rire qui sonnait toujours vingt ans.

Non! ni celle-ci, ni une autre. Bas-Bleu bientôt serait assez grande

pour tenir convenablement la maison. Il n’allait pas se remarier au

risque d’avoir d’autres enfants. Et puis, il était tout rempli du

souvenir de la défunte et encore, il n’avait pas l’idée vers les choses

d’amour.

Il arriva chez lui vers quatre heures. Georges, devant la porte, jouait

avec les pierres. Dans la maison, Bas-Bleu, assise sur une chaise

défoncée, s’appliquait à coudre dans une loque brune. Avant de se lever

pour embrasser son père, elle piqua son aiguille dans l’étoffe comme une

grande femme.

--Eh bien, papa, es-tu gagé loin d’ici? demanda-t-elle.

--Non; je ne suis pas gagé du tout.

--Tant mieux. Je suis contente. Comme cela, tu te gageras dimanche à

Coutigny et tu resteras dans un village des alentours. Qu’est-ce que je

ferais si tu demeurais loin et si tu ne pouvais pas rentrer tous les

soirs? C’est que les drôles ne veulent pas toujours me croire, tu sais!

Depuis que sa grand’mère était partie, elle parlait en maîtresse de

maison.

* * * * *

Le dimanche suivant, en effet, entre messe et vêpres, Séverin se gagea

chez les Bordager des Arrolettes. Et qui fit conclure le marché? Ce fut

Lucien Chauvin le commis.

Étant venu passer quelques jours de congé au pays, il était allé voir

son oncle, et Florentin lui avait conté l’affaire du lièvre. Il avait

pris le temps de s’indigner, après quoi il avait vanté Séverin devant le

fils Bordager qui était son camarade d’enfance et dont le valet venait

justement de tomber malade.

Et le dimanche donc, Lucien ayant rencontré les deux hommes, les fit

entrer chez son père. Ils s’arrangèrent rondement; Séverin irait aux

Arrolettes tout de suite; il aurait pour son année un cent de choux,

quatre sillons de pommes de terre et quarante-sept pistoles. Jamais il

n’avait gagné une somme aussi forte. C’est que les gages montaient dans

le pays à cause des jeunes qui s’en allaient dans les villes ou dans les

Charentes.

Quand tout fut dit, Lucien ayant débouché une bouteille de vrai vin,

s’anima contre les Magnon.

--Ah! ils t’ont appelé voleur! dit-il à Séverin. Ces gens-là,

voyez-vous, sont pro-pri-é-tai-res; tout leur appartient: la terre, les

hommes, les oiseaux, l’air qui passe. Voleur! Elle est bien bonne! Comme

si ce n’étaient pas eux, les voleurs! D’ailleurs un pauvre diable qui

triche pour nourrir les siens n’est pas un voleur; celui dont l’enfant a

faim a droit de prendre le superflu des autres.

--Oh! oh!

Cela, les deux paysans ne l’admettaient pas tout à fait.

CHAPITRE V

BAS-BLEU

Bien qu’elle fût chétive et n’eût que treize ans, Bas-Bleu tenait le

ménage de son père. Elle faisait les laveries, raccommodait les hardes,

trempait la soupe, peignait et débarbouillait les petits. Elle avait

beaucoup de peine à faire les lits, surtout celui où elle couchait avec

ses sœurs. Elle était obligée de grimper sur une chaise pour arranger la

couverture.

Entre tous ses cadets, Georges était son préféré. Elle avait pour lui

des soins de jeune mère puérile: elle lui préparait de la soupe à part

et lui faisait manger du sucre en cachette. Les autres, parfois, étaient

jaloux; elle les grondait souvent et même les corrigeait; mais elle le

faisait avec tant de naturel qu’ils lui obéissaient mieux qu’à la

Bernoude.

Georgette, seule, se rebiffait sous les taloches. Cette Georgette ne

ressemblait pas beaucoup à sa sœur; courte et grosse, jolie néanmoins

avec sa tignasse cendrée et ses yeux tachés d’or, elle était la mieux

plantée de la famille. En revanche, elle avait toujours eu sa bonne part

de sournoiserie; depuis quatre ans qu’elle allait à l’école, elle en

avait appris de toutes les couleurs en compagnie de deux autres

fillettes du village, deux mauvaises pièces d’une douzaine d’années;

elle savait plus de choses que sa sœur aînée et celle-ci eût prévenu le

père si elle eût osé.

Quant aux bessons, ils devenaient plus raisonnables. Ils avaient mendié

un bout de temps; mais comme il n’y avait plus guère de cherche-pain

dans la commune, Séverin avait eu honte et avait gardé ses enfants chez

lui. Seulement la dette s’était accrue chez le boulanger.

Séverin se disait:

--Voilà mes bessons qui sont bientôt en force de travailler; dans deux

ans je les gagerai; cela fera cinquante écus de plus et deux bouches de

moins à nourrir; nous serons sauvés.

En attendant la maison était vide; pas de meubles, pas de hardes. Malgré

toute son application, Bas-Bleu ne parvenait pas à remettre à neuf les

nippes trop vieilles et l’on n’eût pas donné dix sous de la défroque des

petits.

Mais ce qui inquiétait surtout Séverin, c’était la santé de Bas-Bleu.

Elle toussait depuis longtemps; très grande pour son âge, elle avait les

épaules étroites et pointues; sous sa peau trop claire, on voyait courir

les veines bleues. Chaque automne elle avait un gros rhume qui lui

donnait la fièvre.

Le médecin, consulté deux fois, avait dit qu’il fallait du repos, une

habitation sèche et claire et surtout une nourriture fortifiante.

C’étaient là des paroles inutiles. Séverin chercha ailleurs: il espérait

trouver un remède qui guérirait sa fille d’un coup. Un jour, la Gustine

le réconforta.

--C’est l’âge, dit-elle, c’est l’âge, vois-tu, qui la travaille. Il faut

que cela passe; dans deux ou trois ans, elle sera forte.

Lui parti, elle ajouta:

--Elle sera forte ou morte, ça dépend.

Pendant l’été de sa quatorzième année, Bas-Bleu résista à peu près au

mal, mais, à la Toussaint, une bronchite la coucha. La Bernoude ayant

justement ses douleurs, ce fut Georgette qui eut la charge de soigner sa

sœur; heureusement, les voisines lui vinrent un peu en aide. Au bout de

trois semaines, Bas-Bleu put se lever, mais elle resta sans force. Elle

toussait de plus en plus et s’essoufflait au moindre effort.

Enfin, vers Pâques, comme elle achevait ses quinze ans, elle cracha tant

de sang, un dimanche matin, que Séverin vit bien que son enfant allait

mourir de cette mauvaise toux.

Cette année-là fut terrible. Dès le printemps, Séverin avait gagé les

bessons comme toucheurs de bœufs; mais Constant tomba d’un cerisier et

se cassa une jambe, si bien que, pendant un mois, il y eut deux malades

dans le pauvre creux-de-maison. Il est vrai que Bas-Bleu se levait

encore et même cousait un peu.

La grand’mère venait de temps en temps, mais la maison était si humide

qu’elle retombait tout de suite percluse et qu’il lui fallait bien vite

s’en retourner chez son gars.

Le dimanche, Séverin ne prenait plus le temps d’aller à la grand’messe;

quand il n’était pas de garde chez son patron, il passait toute sa

journée à faire le ménage. Il balayait, lavait, brossait, cousait,

faisait les lits.

Bas-Bleu couchant seule sur l’ordre formel du médecin, Séverin s’était

installé un grabat au grenier avec une vieille paillasse et des débris

de couverture donnés par les Bordager. Les deux bessons couchaient chez

leurs patrons; quant aux trois petits, ils échangeaient leurs poux dans

le second lit de la maison. Car ils avaient des poux continuellement;

c’était en vain que chaque dimanche le père leur frictionnait la tête

jusqu’à les faire pleurer avec ses mains dures; les poux revenaient on

ne sait d’où. Un jour, la demoiselle qui faisait la classe à Marthe,

renvoya la petite pour cause de malpropreté.

La Gustine, apitoyée, débarbouilla l’enfant et lui drogua la tête avec

de la graine de pied d’alouette macérée dans du vinaigre. Séverin ne sut

pas cette histoire.

Mais il ne pouvait manquer de s’apercevoir, du dénuement de plus en plus

triste de la maison. Plus de chaux aux murs, plus d’images sur la

cheminée, plus de laine dans les couvertures, plus d’assiettes au

vaisselier... De la poussière partout, et des taches, et des toiles

d’araignées.

Un jour que Pitaud avait fait pour les Pâtureau un charroi de

complaisance, Séverin voulut lui offrir une tasse de café. Mais au

moment de verser ce café dans une tasse jaune et ébréchée, il se trouva

qu’il n’y avait rien pour le passer. Georgette dut remuer tout le

fouillis de guenilles qui remplissait le buffet pour découvrir un linge

à peu près propre.

Pitaud, trop honnête pour laisser voir son dégoût, se montra courageux

devant sa bolée; mais Séverin crut remarquer qu’il l’avalait vite tout

de même.

Chaque jour les choses empiraient. Rien d’ailleurs à espérer pour le

moment. On commençait à dire dans le pays que Pâtureau était

républicain; or, le bureau de bienfaisance ne faisait que le strict

nécessaire pour les républicains; la Bernoude elle-même n’était pas

encore secourue. Les Magnon s’étaient vengés sournoisement.

Pourtant Séverin depuis longtemps ne braconnait plus. Il n’en avait ni

le goût ni le temps. Il ne courait plus le dimanche; il avait seulement

conservé l’habitude de ramasser les choses qui se perdaient.

Maintenant, pour faire plaisir à Bas-Bleu, pour lui rapporter quelque

friandise, à elle qui ne pouvait plus guère manger que des fruits, il

demandait; il n’hésitait plus, il était devenu hardi; et même, parfois,

lorsque, dans les haies écartées appartenant à des gens durs qui ne

donnaient jamais rien, il trouvait de belles cerises ou des poires bien

jaunes, dame, tant pis! il en raflait quelques-unes et peut-être après

n’eût-il pas fait bon les lui reprendre.

CHAPITRE VI

LA POULE

C’était un soir d’avril; la nuit était tombée depuis un moment déjà.

Séverin, sa journée faite, revenait aux Pelleteries. Il se hâtait parce

qu’il était inquiet de sa fille.

Elle touchait à sa fin, la pauvre Bas-Bleu. Quand son père la levait

pour qu’on pût faire le lit, elle ne pesait pas plus sur ses bras qu’un

petit enfant. Elle ne prenait presque plus de nourriture; on avait droit

chez le boucher à un peu de viande, mais, de cette viande-là, elle n’en

voulait pas. Des voisines charitables fricassaient de temps en temps

pour elle un poulet bien tendre; elle en mangeait un petit morceau avec

appétit, puis il fallait enlever le reste qui lui répugnait.

La veille au soir, comme son père s’efforçait de lui faire prendre un

peu de lait, elle avait dit de sa voix courte et sifflante:

--Papa, laisse-moi... je ne peux pas avaler ce lait... je voudrais

manger de la soupe à la poule...

--Ma fille, si tu voulais, nous irions chercher de la viande chez le

boucher; ta soupe serait plus nourrissante.

--Non! je ne veux pas de soupe au bœuf; elle sent le suif. Mais si

j’avais de la soupe à la poule, je crois que j’en mangerais.

--Eh bien! ce n’est pas difficile; je vais aller tout de suite quérir

une poule chez la Pitaude; tu mangeras ta soupe demain.

--Oh non! pas ce soir..., pas demain..., tu as bien le temps. Quand j’en

aurai, je n’en voudrai peut-être plus... Je suis agaçante, dis, papa!

C’était à cause de ce désir de Bas-Bleu que Séverin se trouvait en

retard.

Après le repas du soir chez les Bordager, il était passé dans toutes les

maisons du village pour trouver une poule. Mais le moment était mal

choisi, car les volailles venaient d’être renfermées comme cela se

faisait aux Arrolettes à certaines époques de l’année. Toutes les femmes

avaient parlé à Séverin comme l’avait déjà fait la Bordagère et Louise,

la belle-sœur. Chacune avait dit:

--Je ne tiens point à vendre mes poules qui vont commencer à pondre,

mais pour une malade on fait tout; seulement tu tombes mal; mes poules

viennent d’être renfermées; elles ne sont point grasses pour la saison;

ce ne sont guère que des carcasses. Si tu veux, je t’en donnerai une

tout de même.

Et Séverin avait répondu partout:

--Non! j’en veux une grasse... je vous remercie... j’enverrai les drôles

dans les métairies du Haut-Village.

Il en voulait une grasse... Il ne regardait pas à la dépense maintenant

que sa grande fille allait mourir. Il se hâtait dans la nuit vite

épaissie. Comme il avait plu toute la semaine, les chemins de traverse

étaient mauvais; il était obligé de suivre la route, ce qui le retardait

bien de dix minutes. Cette route était la route du bourg, celle qui

passait devant le logis des Magnon. Séverin ne s’était jamais retrouvé

en face du propriétaire du Pâtis; celui-ci l’évitait prudemment et ses

fils eux-mêmes étaient soudain pressés de rentrer quand ils apercevaient

à la brune la haute silhouette du valet des Bordager. Séverin s’amusait

de cette poltronnerie; il était bien loin de songer à faire un mauvais

coup.

Quand il arriva devant la villa, des chiens aboyèrent près de la grille;

il entendit des voix et des bruits de vaisselle.

--On soupe là, pensa-t-il; le gros Magnon est plus tranquille derrière

ses volets qu’il ne le serait à cette heure à vingt pas devant moi.

Tout à coup, Séverin aperçut au beau milieu de la route une sorte de

boule sombre. Ce devait être un petit chien couché en rond ou peut-être

une bûche. Il avança son sabot; à sa vive surprise, une poule se leva

effrayée et alla s’accroupir un peu plus loin, sur la route encore.

C’était sans doute une poule de redevance que des fermiers avaient

apportée dans la journée et qui, le soir venu, s’était fourvoyée.

Quand Séverin fut de nouveau près d’elle, elle se leva encore et, tout

ahurie, alla se blottir au pied d’un échalier, la tête passée entre deux

barreaux. Il la suivit, se baissa, avança la main; la poule se sentant

prise, battit des ailes et gloussa; alors, pour la faire taire, il lui

saisit le cou et vivement serra, tordit, écrasa. Puis, soulevant la bête

dont les pattes jouèrent dans le vide, il la glissa sur sa poitrine et

repartit, vite.

De la main droite, tout en marchant, il tâta sous sa blouse: c’était une

poule superbe, grasse et ronde comme une caille. Bonne idée qu’il avait

eue de suivre la grand’route.

Pourtant, à mesure qu’il approchait de la maison, une inquiétude

grandissait en lui. Que dire à Bas-Bleu et que dire surtout à la

Bernoude qui était aux Pelleteries en ce moment?

C’était une poule volée en somme... volée! Allons donc! Il essaya de se

rappeler les paroles que Lucien Chauvin avait dites le jour du marché

avec Bordager.

Et puis, allait-il se casser la tête avec toutes ces idées! Il avait

assez d’autres soucis. Bah! on verrait bien.

Il était arrivé; il poussa la porte. Les enfants étaient couchés; un

lumignon de suif flambait sur la cheminée; un petit feu clignotait et,

penchée au-dessus, la grand’mère frottait entre ses doigts des guenilles

crottées.

Séverin s’approcha doucement du lit de la malade, mais celle-ci qui ne

dormait pas leva un peu la tête.

--Bonsoir! fit-il, tu ne dors pas encore?

--Non, je ne peux pas; bonsoir, papa! approche, que je t’embrasse.

Il se pencha et elle l’embrassa à plusieurs reprises sur sa barbe dure.

Elle avait toujours adoré son père et toujours elle lui avait donné ces

marques d’amitié auxquelles on s’attarde rarement dans les familles

nombreuses et pauvres où l’on est pressé; mais depuis qu’elle allait

tout à fait mal, elle était devenue encore bien plus caressante.

--As-tu été plus forte aujourd’hui? demanda Séverin; as-tu mangé? Vois

donc ce que je t’apporte.

Il sortit la poule de dessous sa blouse et la mit sur le lit. Un sourire

éclaira le visage blanc de la malade.

--Ah! c’est ma poule! tu as pensé à moi, merci, père. Comme elle est

lourde! je ne peux pas la soulever! quelles belles plumes! grand’mère,

viens voir!

La Bernoude se leva et vint près du lit.

--Où l’as-tu prise, mon gars? demanda-t-elle à Séverin; chez Guste?

--Non, pas chez Guste.

--Tu ne l’as pas prise aux Arrolettes?

--Si, je l’ai prise aux Arrolettes.

La vieille ayant soulevé la bête s’exclama à son tour

--Eh bien! je pense qu’elle est lourde!

Elle tâta sous la plume et s’approcha de la lumière pour mieux voir.

--Mais! fit-elle tout à coup, ce n’est pas une poule! cela m’étonnait

bien! c’est un coq..., ou plutôt... c’est un chapon.

Séverin s’avança vivement.

--Un chapon!

--Oui, un chapon! regarde la crête coupée... où as-tu pris ça? Dans le

pays, il n’y a que la métayère de Malitrou qui chaponne, et encore elle

porte ses chapons au maître, à M. Magnon... Où as-tu pris ça, mon bon

gars?

--Où j’ai pris ça?

Il se mit à rire d’un drôle d’air. Elle répéta:

--Oui, d’où ça vient-il? pas des Arrolettes, bien sûr... Es-tu donc allé

jusqu’à Malitrou?

--Peut-être bien...

Comme la Bernoude examinait la tête du chapon et le cou blessé, il finit

par dire:

--Cette bête, voyez-vous, c’est le Magnon qui me l’a donnée.

--Allons! qu’est-ce que tu racontes?

--Oui... voilà... C’est-à-dire...

Maintenant qu’il faut avouer cette chose énorme, il balbutie, le cœur

étreint par une angoisse sur laquelle il n’avait pas compté.

Soudain, il se décide et vite lâche les mots:

--C’est-à-dire que j’ai trouvé cette bête devant le logis; elle est

venue se fourrer sous mes sabots; je l’ai tuée sans le faire exprès;

alors quoi! je ne pouvais pas la laisser sur la route; je l’ai emportée.

La grand’mère recule un peu pour le regarder et elle voit qu’il dit

vrai. Ses yeux s’ouvrent très grands, comme si elle découvrait une chose

horrible; puis s’étant assurée que les petits dorment, elle se dresse

contre lui et d’une voix qui monte comme un souffle:

--Alors, c’est vrai, dit-elle; tu as volé, malheureux!

Séverin, à son tour, recule; un grand froid l’anéantit; il ne peut plus

supporter le regard de ces yeux si francs qui le condamnent; il se

laisse tomber sur une chaise, dans l’ombre, près du lit de Bas-Bleu.

Après une minute d’effarement il essaye de se défendre, de rattraper ses

idées en déroute.

--Voyons! en voilà des histoires! Justement il n’y avait pas de poule

aux Arrolettes, et pourtant ça presse... alors je trouve ce chapon sur

la route; il était égaré, perdu; les chiens l’auraient mangé... je l’ai

ramassé, pardi! le mal n’est pas grand...

--Tais-toi! fait la vieille femme.

--Peut-être bien qu’il était aux Magnon; si c’est vrai, tant mieux! des

gens si riches et si mauvais! des gens qui vous ont empêchée jusqu’à

cette année d’avoir votre rente de la commune...

--Tais-toi!

--Et puis, on est si malheureux!

--Tais-toi! tais-toi!

--Ces derniers temps ont été si durs... Oh mère! si vous saviez!

Il ajoute mollement, sentant bien que pour une ancienne endurcie dans

l’honnêteté ce sont là de pauvres paroles:

Les creux-de-maisons · 第 12 / 13 段