[Illustration: Théry, sur sa voiture Richard-Brasier, rejoignant de la
Touloubre (sur voiture Darracq), à Durtal, avant le virage de
Chamalière.]
Nos photographes, judicieusement disséminés autour du Circuit, ont pris,
pour nos lecteurs, des clichés de tous les aspects et de tous les
épisodes intéressants.
Voici d'abord, dans la plaine ordinairement déserte de Laschamp, au pied
du Puy-de-Dôme, l'éphémère cité des tribunes, avec son tableau où les
chronométreurs, pour calmer l'impatience des curieux, font inscrire à
chaque tour le classement provisoire des concurrents. Déjà, la veille,
pendant les opérations du pesage, l'étendue, alentour, s'était peuplée
de véhicules venus de Paris et de tous les coins de la province.
Voici un des campements volants installés par les maisons de
construction pour le ravitaillement en essence, en pneumatiques, etc.,
des voitures en course, et leur réparation hâtive, en cas de panne.
Voici l'horloge du contrôle de Laqueuille, dont l'aiguille, déclenchée à
l'arrivée d'une voiture trop rapprochée de la précédente, marquait, en
faisant le tour du cadran, les trois minutes neutralisées de l'arrêt de
réespacement.
[Illustration: Muller. Théry. Les vainqueurs: le conducteur, Théry, et
son mécanicien, Muller.]
Et voilà les péripéties mêmes de la course: départ, arrêt pour le
contrôle, côtes gravies à toute allure... Tels de nos opérateurs,
obéissant à l'impulsion du devoir professionnel, s'étaient placés à
proximité des virages dangereux; c'est ainsi que nous avons deux beaux
instantanés du gagnant, Théry, virant en vitesse sur sa voiture
Richard-Brasier: la première fois, seul; la seconde fois, au moment où
il va dépasser un concurrent, le conducteur de la Touloubre, pilotant
une voiture Darracq.
Deux accidents, relativement peu importants, ont seulement, comme on
sait, marqué cette journée, fameuse dans les annales du sport
automobile. Un des plus audacieux conducteurs, M. Henri Farman, ayant
abordé un virage, dans la descente de Clermont, à pleine allure, se
sentit violemment enlevé ainsi que son mécanicien, hors du cercle
centrifuge et projeté dans un arbre bordant un ravin. La voiture, libre
de toute direction, disparut. Elle fut retrouvée par un groupe de
curieux--dont un de nos correspondants--enfouie sous les broussailles,
au fond du précipice. M. Girardot s'était engagé à toute vitesse dans la
descente de Sayat, lorsque le pneumatique d'une de ses roues avant se
sépara, d'un seul coup, en deux cerceaux de caoutchouc, dont un bloqua
la direction. La voiture quitta la route, heurta un arbre, fit panache.
Par un hasard aussi extraordinairement heureux que celui dont M. Farman
avait été favorisé, M. Girardot et son mécanicien en étaient quittes
pour quelques contusions.
[Illustration: La voiture Panhard-Levassor, de Henri Farman, précipitée
dans un ravin par un virage trop rapide, à la descente de
Clermont.--_Phot. Bliès._]
[Illustration: La voiture de Girardot, culbutée par suite d'un
éclatement de pneumatique, dans la descente de Sayat.--_Phot. comm. par
M. L. Morel._]
_Mouvement littéraire_
_Mémoires du comte Valentin Esterhazy_, publiés par Ernest Daudet (Plon,
7 fr. 50).--_Madame Atkyns et la Prison du temple_, par Frédéric Barbey,
avec préface de Victorien Sardou (Perrin, 5 fr.)--_Psychologie de deux
Messies positivistes: Saint-Simon et Auguste Comte_, par Georges Dumas
(Alcan, 5 fr.).
Mémoires.
Issu d'une famille hongroise, mais né en France, le comte
Valentin Esterhazy servit brillamment dans un régiment de hussards et
fit la guerre de Sept ans. Aux fiançailles de Marie-Antoinette, il fut
chargé d'aller porter à Vienne le portrait du Dauphin. On l'aperçoit à
Versailles, dans la familiarité de Louis XVI et de la reine. Mais quelle
discrétion il montre sur le compte de la famille royale! Rien sur les
amusements innocents de Trianon et du Hameau; il a connu le comte de
Fersen, mais ne nous en donne même pas une légère esquisse. Peut-être
aussi a-t-il considéré comme peu importants ces détails qui nous
intéresseraient tant aujourd'hui. Royaliste fervent, le comte Valentin
n'admet aucune diminution de la puissance royale, ni aucune des idées de
l'Assemblée constituante qu'il appelle souvent la Convention. Mirabeau
l'aîné est traité de scélérat avec lequel le roi et la reine n'eussent
jamais dû communiquer, et Necker de charlatan qui remplace un ignorant,
c'est-à-dire Loménie de Brienne. Nous avons à découvert, dans les
_Mémoires_ du comte Valentin, l'âme d'un royaliste ultra aux débuts de
la Révolution française. Mais là où le comte Esterhazy est vraiment
neuf, c'est quand il nous entretient de l'émigration et de son séjour à
la cour de l'impératrice de Russie. Louis XVI, que, dans la
circonstance, devait encourager Marie-Antoinette, semble fort se méfier
de ses frères, le comte de Provence et le comte d'Artois. Il a auprès
des différents gouvernements un agent à lui, le baron de Breteuil,
lequel n'a d'autre souci que de faire connaître la volonté de son maître
et de ruiner l'influence des frères du roi. Presque toujours le baron de
Breteuil a des desseins opposés à ceux des chefs de l'émigration. Cela
nous explique peut-être la défaveur dans laquelle tomba, auprès des
puissances européennes, l'armée de Condé, et pourquoi on hésita, surtout
en Autriche, à user de ses services. En lisant la fameuse déclaration du
duc de Brunswick, l'impératrice répéta au comte Esterhazy: «Malheur au
pays qui espère son salut des troupes étrangères!» Ces pages qui,
peut-être, ne satisfont pas complètement notre curiosité, mais dont la
publication semble avoir achevé de rendre M. Ernest Daudet digne du prix
Gobert, s'arrêtent à l'année 1797.
Madame Atkyns.
Que vaut ce volume de M. Frédéric Barbey, préfacié par M. Victorien
Sardou? Quelle nouveauté nous apporte-t-il sur l'enfant du Temple? On l'a
loué un peu partout; il fait partie des livres d'histoire dont
l'opinion, en ces derniers temps, s'est particulièrement préoccupée.
Sans doute, il abonde en renseignements curieux; mais, sur le point
principal, sur la survivance de Louis XVII, il ne jette, je l'avoue,
aucune lumière en mon esprit. Une Anglaise. Charlotte Walpole, après
avoir déployé son talent au théâtre, de Drury-Lane, avait épousé lord
Atkyns. Elle était venue à Versailles, s'était passionnée pour la reine.
A prix d'or, elle parvint plus tard à pénétrer près d'elle dans la
prison et lui promit de ne rien négliger pour sauver le Dauphin. Elle
devait, en effet, dans cette entreprise, dépenser plus de 2 millions,
c'est-à-dire à peu près toute sa fortune, ce dont la Restauration lui
fut fort peu reconnaissante. Comment mena-t-elle son affaire? A Londres,
elle nous apparaît aux mains de trois personnages: le chevalier de
Frotté, chef, à un certain moment, de la chouannerie normande;
Yves-François Cormier, émigré, ancien procureur du roi au présidial de
Rennes; et un petit homme fort remuant, le baron d'Auerweck. C'est
Cormier qui mène tout, après avoir mis à l'écart le chevalier de Frotté,
pour lequel cependant lady Atkyns semble avoir eu quelques bontés. Rien
de plus énigmatique que l'ancien procureur du roi. Il règle la dépense
de lady Atkyns dans son entreprise et lui raconte des histoires plus ou
moins romanesques. Dans la prison, on aurait, dit-il, substitué d'abord
un muet, puis un scrofuleux au fils de Louis XVI, caché dans les combles
jusqu'au jour où sa fuite serait possible. Peu à peu s'en vont toutes
les ressources de la bonne et naïve Anglaise, qui se contente des
imaginations de Cormier. Pas l'ombre d'un Louis XVII, pas une seule
apparition bien constatée de l'enfant royal. Peut-être M. Barbey et M.
Sardou lui-même se sont-ils exagéré la valeur des documents qui sont
tombés en leurs mains. Une femme enthousiaste et simple et deux hommes
douteux, voilà ce que l'on saisit dans toute cette affaire. Au moment où
je termine ces lignes paraît, à la librairie Perrin, le _Drame de
Varennes_, de M. Lenôtre (5 fr.). Comme ce travail, piquant et
minutieux, se rattache aux livres précédents, je dois à mes lecteurs de
le leur signaler.
Deux Messies.
Ce qui fait l'originalité de cette étude fort savante et fort littéraire
en même temps, c'est le lien qu'a établi M. Dumas entre Saint-Simon et
Auguste Comte. Le premier a inspiré la philosophie positive, le second
l'a fondée. De 1817 à 1824, Comte servit de secrétaire à Saint-Simon. Le
XVIIIe siècle et la Révolution française avaient tout détruit, il
fallait reconstruire; à la place de l'anarchie, on devait remettre
l'unité. Est-ce que le monde n'a pas besoin d'un pouvoir spirituel
dirigeant? La théologie toutefois devant être remplacée par la science,
une sorte de clergé de savants sociologues, à la tête duquel se
tiendrait comme pape Saint-Simon ou Comte, constituerait le nouveau
pouvoir spirituel. A côté, l'industrie représenterait le pouvoir
temporel; à celle-ci l'action, à l'autre, puissance supérieure,
l'éducation. Nous rencontrons ces idées dans Saint-Simon et dans Auguste
Comte. Tous les deux se rattachent au passé; ils en gardent les éléments
conservateurs et comme le cadre idéal. A un certain moment, Saint-Simon
admet le sentiment et le coeur dans son organisation nouvelle; aussi, à
côté de son académie des sciences, veut-il créer une académie des
sentiments. Sous l'influence de son amour pour Clotilde de Vaux, Comte
fait entrer aussi dans sa religion une forte dose de sentimentalité et
même de culte un peu puéril. Saint-Simon tenta une fois de se suicider
et fut interné, pendant quelque temps, dans une maison de santé tenue
aujourd'hui par M. le docteur Mottet. En 1826, un an après la mort de
son maître, Auguste Comte, sous la poussée d'un travail intense et
accablé par ses malheurs conjugaux, eut un accès de folie qui, dit-on,
se renouvela plusieurs fois, et en particulier, en 1845. Aussi sa femme
indigne, après la mort du philosophe, en 1857, attaqua-t-elle la
validité de son testament. Sur ces deux messies, qui se sont imaginés
marqués d'une onction singulière M. Dumas, chargé de cours à
l'Université de Paris, a écrit un livre fortement pensé et où la
psychologie est ornée de clarté et de grâce.