Telles furent ces deux années de travail intérieur, que je ne peux
comparer qu'à une violente encéphalite, durant laquelle toutes les
autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite
pédanterie d'hébraïsant, j'appelai cette crise de mon existence
_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hébraïque:
_Naphtoulé élohim niphtalti_: «J'ai lutté des luttes de Dieu.» Mes
sentiments intérieurs n'étaient pas changés; mais, chaque jour, une
maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me
livrais m'empêchait de tirer les conséquences; ma conférence d'hébreu
m'absorbait; j'étais comme un homme dont la respiration est suspendue.
Mon directeur, à qui je communiquais mes troubles, me disait exactement
comme M. Gosselin à Issy: «Tentations contre la foi! N'y faites pas
attention; allez droit devant vous.» Il me fit lire un jour la lettre
que saint François de Sales écrivait à madame de Chantal: «Ces
tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai
vu peu de personnes avoir été avancées sans cette épreuve; il faut avoir
patience. Il ne faut nullement répondre, ni faire semblant d'entendre ce
que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne
faut pas seulement dire: «Qui va là?»
La pratique des directeurs ecclésiastiques est, en effet, le plus
souvent, de conseiller à celui qui avoue des doutes contre la foi de ne
pas y faire attention. Loin de reculer les voeux pour ce motif, ils les
précipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus
temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministère
chassent plus tard ces hésitations spéculatives. Ici, je dois le dire,
je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en défaut. Mon
directeur de Paris, homme très éclairé cependant, voulait que je prisse
résolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrés constituant un
lien irrévocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrés de la
cléricature, je lui avais obéi. C'est lui-même qui me fit remarquer que
la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans
les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hæreditatis meæ et
calicis mei. Tu es qui restitues hæreditatem meam mihi_. Eh bien, la
main sur la conscience, cet engagement-là, je n'y ai jamais manqué. Je
n'ai jamais eu d'autre intérêt que celui de la vérité, et j'y ai fait
des sacrifices. Une idée élevée m'a toujours soutenu dans la direction
de ma vie; si bien même, que l'héritage que Dieu devrait me rendre,
d'après notre arrangement réciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon
lot a été bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio
cecidit mihi in præclaris; etenim hæreditas mea præclara est mihi_.
Mon ami du séminaire de Saint-Brieuc[20], après de grandes hésitations,
s'était décidé à prendre les ordres sacrés. Je retrouve la lettre que je
lui écrivis à ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment où mes doutes sur
la foi me laissaient un calme relatif.
* * * * *
J'ai été heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le
pas décisif. Les inquiétudes dont tu étais agité devront toujours
s'élever dans l'âme de celui qui envisage sérieusement la portée du
sacerdoce chrétien. Ce sont des épreuves pénibles, mais au fond
honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui
arriverait au sacerdoce sans les avoir traversées... Je t'ai dit comment
une force indépendante de moi ébranlait en moi les croyances qui ont
fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami,
que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de
compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en fût
travaillé! Comme ceux qui ne les ont pas éprouvées sont maladroits
envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que
ce qu'on a éprouvé, et ce sujet est si délicat, que je ne crois pas
qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un
croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre,
quelles que soient leur bonne foi et même leur intelligence. Ils parlent
deux langues inintelligibles, si la grâce de Dieu n'intervient entre eux
comme interprète. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont
au-dessus de tout remède humain et que Dieu s'en est réservé le
traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_,
comme dit saint Augustin, qu'on s'aperçoit bien avoir passé par cette
filière, à la façon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satanæ qui
me colaphizet_ se réveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre
sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et
surtout du chrétien est un combat, et en définitive, ces tempêtes lui
sont peut-être plus avantageuses qu'un trop grand calme, où il
s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant
un an tu seras prêtre, toi, mon cher Liart, qui as été mon condisciple,
mon ami d'enfance. Nous voilà plus qu'à moitié de notre vie, selon
l'ordre ordinaire, et l'autre moitié ne sera probablement pas la plus
agréable. Comme cela nous engage à regarder ce qui passe comme n'étant
pas et à supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous
rirons dans quelques années et auxquelles nous ne penserons pas dans
l'éternité! Vanité des vanités!
* * * * *
Un an après, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience
tout entière. Le 22 mars 1845, j'écrivis à mon ami, une lettre qu'il ne
put lire. Il était mourant quand elle lui parvint.
* * * * *
Ma position au séminaire n'a reçu, depuis nos derniers entretiens, aucun
changement bien sensible. J'ai la faculté d'assister régulièrement au
cours de syriaque de M. Quatremère, au Collège de France, et j'y trouve
un intérêt extrême. Cela me sert à bien des fins: d'abord à acquérir des
connaissances belles et utiles, puis à me distraire de certaines choses
en m'occupant à d'autres... Il ne manquerait rien à mon bonheur, si les
désolantes pensées que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'âme,
et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien
décidé à ne pas accepter le sous-diaconat à la prochaine ordination.
Cela ne devra paraître singulier à personne, puisque l'âge m'obligerait
à mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe
l'opinion? Il faut que je m'habitue à la braver pour être prêt à tout
sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte
surtout, à été pour moi douloureuse; car toute circonstance qui
m'arrache à ma vie ordinaire me replonge dans mes anxiétés. Je me
console en pensant à Jésus, si beau, si pur, si idéal en sa souffrance,
qu'en toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si je venais à
l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait à
la conscience, et Dieu sait s'il me coûterait!
Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que
l'homme est peu libre dans le choix de sa destinée! Voici un enfant qui
n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est à cet âge qu'on
lui fait jouer sa vie; une puissance supérieure l'enlace dans
d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant
qu'il commence à se connaître, il est lié sans savoir comment. À un
certain âge, il se réveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et
ses mains sont pris dans d'inextricables réseaux; c'est Dieu même qui le
serre, et la cruelle opinion est là, faisant un irrévocable arrêt des
velléités de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet
qui amusa ses premières années. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion!
Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du
filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moitié de son coeur,
s'il veut s'en délivrer. Que de fois j'ai désiré que l'homme naquît ou
tout à fait libre ou dénué de liberté. Il serait moins à plaindre s'il
naissait comme la plante invariablement fixée au sol qui doit la
nourrir. Avec ce lambeau de liberté, il est assez fort pour résister,
pas assez pour agir... Ô mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un père? Il y a
là des mystères, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en
spéculation!
Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai
pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des
ménagements pour ma mère. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une
minute de peine. Ô Dieu, aurai-je la force de lui préférer mon devoir?
Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus
grand service que tu puisses me rendre.
V
J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les
précédentes, en Bretagne. Là, j'eus beaucoup plus de temps pour
réfléchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomérèrent et
devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du
monde, me conseillait mal, n'était plus auprès de moi. Je cessai de
prendre part aux sacrements de l'Église, tout en ayant le même goût que
par le passé pour ses prières. Le christianisme m'apparaissait comme
plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par
un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-même. L'oeuvre de
la logique était finie; l'oeuvre de l'honnêteté commençait. Durant deux
mois à peu près, je fus protestant; je ne pouvais me résoudre à quitter
tout à fait la grande tradition religieuse dont j'avais vécu jusque-là;
je rêvais des réformes futures, où la philosophie du christianisme,
dégagée de toute scorie superstitieuse et conservant néanmoins son
efficacité morale (là était mon rêve), resterait la grande école de
l'humanité et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes
m'entretenaient dans ces pensées. Herder était l'écrivain allemand que
je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais
avec un vif regret: «Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout
cela et rester ministre, prédicateur chrétien!» Mais, avec la notion
précise et à la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je
n'arrivais point à concevoir une honnête attitude d'âme qui me permît
d'être prêtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'étais
chrétien comme l'est un professeur de théologie de Halle ou de Tubingue.
Une voix secrète me disait: «Tu n'es plus catholique; ton habit est un
mensonge: quitte-le.»
J'étais chrétien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps
me donnent, très clairement exprimé, le sentiment que j'ai plus tard
essayé de rendre dans la _Vie de Jésus_, je veux dire un goût vif pour
l'idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme.
L'idée qu'en abandonnant l'Église, je resterais fidèle à Jésus, s'empara
de moi, et, si j'avais été capable de croire aux apparitions, j'aurais
certainement vu Jésus me disant: «Abandonne-moi pour être mon disciple.»
Cette pensée me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, dès lors,
la _Vie de Jésus_ était écrite dans mon esprit. La croyance à l'éminente
personnalité de Jésus, qui est l'âme de ce livre, avait été ma force
dans ma lutte contre la théologie. Jésus a bien réellement toujours été
mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j'étais
convaincu de le suivre et d'obéir au premier de ses enseignements.
J'étais maintenant si loin de mes vieux maîtres de Bretagne, par
l'esprit, par les études, par la culture intellectuelle, que je ne
pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose:
«Ah! j'ai toujours pensé, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop
fortes études.» L'habitude que j'avais prise de réciter mes psaumes en
hébreu, dans un petit livre écrit de ma main que je m'étais fait pour
cela, et qui était comme mon bréviaire, les surprenait beaucoup. Ils
étaient presque tentés de me demander si je voulais me faire juif. Ma
mère devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon
enfance, à faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un
jour, nous nous assîmes dans la vallée du Guindy, près de la chapelle
des Cinq-Plaies, à côté de la source. Pendant des heures, je lus à côté
d'elle, sans lever les yeux. Le livre était bien inoffensif; c'étaient
les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre néanmoins lui
déplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'était
lui, c'étaient ses pareils qui étaient les ennemis de sa plus chère
pensée.
Le 6 septembre 1845[21], j'écrivis à M. ***, mon directeur, la lettre
suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis
sans rien atténuer de ce qu'elle a de contradictoire et de légèrement
fiévreux.
Monsieur,
Quelques voyages que j'ai dû faire au commencement de mes vacances
m'ont empêché de correspondre avec vous aussitôt que je l'eusse
désiré. C'était pourtant un besoin bien pressant pour moi que de
m'ouvrir à vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus
en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne à
qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause
mon plus grand chagrin. Un devoir impérieux m'oblige à concentrer
mes pensées en moi-même, pour en épargner le contre-coup aux
personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs,
seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et
leurs caresses me désolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe
au fond de mon coeur!
Depuis mon séjour en ce pays, j'ai acquis des données importantes
pour la solution du grand problème qui me préoccupe. Plusieurs
circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du
sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abîme me
précipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de
vous en présenter le pénible détail, puisqu'après tout, de
pareilles considérations ne doivent être d'aucun poids dans la
délibération dont il s'agit. Renoncer à une voie qui m'a souri dès
mon enfance, et qui me menait sûrement aux fins nobles et pures que
je m'étais proposées, pour en embrasser une autre où je n'entrevois
qu'incertitudes et rebuts; mépriser une opinion qui, pour une bonne
action, ne me réserve que le blâme, eût été peu de chose, s'il ne
m'eût fallu en même temps arracher la moitié de mon coeur, ou, pour
mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'était si fort
attaché. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres
affections supprimées! Eh bien, c'est dans cette partie la plus
intime de mon être que le devoir exige de moi les sacrifices les
plus douloureux. Ma sortie du séminaire sera pour ma mère une
énigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je
l'ai tuée.
En vérité, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet où
Dieu m'a enlacé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté,
alors que je suivais docilement la ligne que lui-même traçait
devant moi, de désolantes pensées s'élèvent dans mon âme. Dieu le
sait, j'étais simple et pur; je ne me suis ingéré à rien faire de
moi-même; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y précipitais
avec franchise et abandon, et voilà que ce sentier m'a conduit à un
abîme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais douté qu'une
providence sage et bonne ne gouvernât l'univers, ne me gouvernât
moi-même pour me conduire à ma fin. Ce n'est pourtant pas sans
efforts que j'ai pu appliquer un démenti aussi formel aux faits
apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu
capable d'apprécier le gouvernement providentiel soit de
l'humanité, soit de l'univers, soit de l'individu. La considération
isolée des faits ne mènerait guère à l'optimisme. Il faut du
courage pour faire à Dieu cette générosité, en dépit de
l'expérience. J'espère n'hésiter jamais sur ce point, et, quels que
soient les maux que la Providence me réserve encore, je croirai
toujours qu'elle me mène à mon plus grand bien possible par le
moindre mal possible.
D'après des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la
place qui m'y était proposée est toujours à ma disposition[22];
seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps
prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problématique et me
replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une
année d'études libres dans Paris, durant laquelle je pourrais
réfléchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre
mes grades universitaires. Je suis bien tenté, monsieur, de choisir
ce dernier parti; car, bien que je sois décidé à descendre encore
au séminaire, pour conférer avec vous et avec mes supérieurs,
néanmoins j'aurais beaucoup de répugnance à y faire un long séjour
dans l'état d'âme où je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec
effroi l'époque où l'état intérieur le plus indéterminé devra se
traduire par les démarches les plus décisives. Mon Dieu! qu'il est
cruel d'être obligé de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps
suivi, et où l'on était si doucement porté! Encore si j'étais sûr
de l'avenir, si j'étais sûr que je pourrai un jour faire à mes
idées la place qu'elles réclament, et poursuivre à mon aise et sans
préoccupations extérieures l'oeuvre de mon perfectionnement
intellectuel et moral! Mais, quand je serais sûr de moi-même,
serais-je sûr des circonstances qui s'imposent à nous si
fatalement? En vérité, j'en viens à regretter la misérable part de
liberté que Dieu nous a donnée; nous en avons assez pour lutter,
pas assez pour dominer la destinée, tout juste ce qu'il faut pour
souffrir.
Heureux les enfants qui ne font que dormir et rêver, et ne songent
pas à s'engager dans cette lutte avec Dieu même! Je vois autour de
moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit
pour être vertueux et heureux. Ah! que Dieu les préserve de jamais
réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui
réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est
satisfaite, laisse dans l'âme si peu de douces jouissances! Plût à
Dieu qu'il dépendît de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas
devant l'amputation si elle était licite et possible. Le
christianisme suffit à toutes mes facultés, excepté une seule, la
plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes
les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la
conviction à la faculté qui crée la conviction? Je sais bien que
l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tombé
en cet état. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne
d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: «C'est ma faute!»
pourvu que ceux qui m'aiment consentent à me plaindre et à me
garder leur amitié.
Un résultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est
que je ne reviendrai plus à l'orthodoxie, en continuant à suivre la
ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique.
Jusqu'ici, j'espérais qu'après avoir parcouru le cercle du doute,
je reviendrais au point de départ; j'ai totalement perdu cette
espérance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que
par un recul, en rompant net la ligne où je me suis engagé, en
stigmatisant ma raison, en la déclarant une fois pour toutes nulle
et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas
dans ma carrière critique m'éloigne de mon point de départ. Ai-je
donc perdu toute espérance de revenir au catholicisme? Ah! cette
pensée serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espère
plus y revenir par le progrès rationnel; mais j'ai été souvent
assez près de me révolter à tout jamais contre un guide dont
parfois je me défie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne
sais; mais l'activité trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il
faut que j'aie été rudement éprouvé, pour m'être arrêté un instant
à une pensée qui me paraît plus affreuse que la mort. Et pourtant,
si ma conscience me la présentait comme licite, je la saisirais
avec empressement, ne fût-ce que par pudeur humaine.
Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espère, que ce n'est
pas l'intérêt qui m'a éloigné du christianisme. Tous mes intérêts
les plus chers ne devaient-ils pas m'engager à le trouver vrai? Les
considérations temporelles contre lesquelles j'ai à lutter eussent
suffi pour en persuader bien d'autres; mon coeur a besoin du
christianisme; l'Évangile sera toujours ma morale; l'Église a fait
mon éducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer à me dire
son fils? Je la quitte malgré moi; j'ai horreur de ces attaques
déloyales où on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien
de complet à mettre à la place de son enseignement; mais je ne puis
me dissimuler les points vulnérables que j'ai cru y trouver et sur
lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine où
tout se tient et dont on ne peut détacher aucune partie.
Je regrette quelquefois de n'être pas né dans un pays où les liens
de l'orthodoxie fussent moins resserrés que dans les pays
catholiques; car, à tout prix, je veux être chrétien, mais je ne
puis être orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et
aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrétiens, j'aurais
envie de l'être comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme?
C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer.
Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je
vous avouerai que je crois avoir trouvé dans quelques écrivains
allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient.
Puissé-je voir le jour où ce christianisme prendra une forme
capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps!
Puissé-je moi-même coopérer à cette grande oeuvre! Ce qui me désole,
c'est que peut-être il faudra un jour être prêtre pour cela, et je
ne peux me faire prêtre sans une coupable hypocrisie.
Pardonnez-moi, monsieur, ces pensées, qui doivent vous paraître
coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance
dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore à
l'Église, ma vieille mère. Je récite les psaumes avec coeur; je
passerais, si je me laissais aller, des heures dans les églises; la
piété douce, simple et pure me touche au fond du coeur; j'ai même de
vifs retours de dévotion. Tout cela ne peut coexister sans
contradiction avec mon état général. Mais j'ai pris là-dessus
franchement mon parti; je me suis débarrassé du joug importun de la
conséquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour
avoir admis simultanément ce que réclament simultanément mes
différentes facultés, quoique je ne puisse concilier leurs
exigences contraires? N'y a-t-il pas des époques dans l'histoire de
l'esprit humain où la contradiction est nécessaire? Du moment que
l'examen s'applique aux vérités morales, il faut qu'on en doute, et
pourtant, durant cette époque de transition, l'âme pure et noble
doit encore être morale, grâce à une contradiction. C'est ainsi que
je parviens par moments à être à la fois catholique et
rationaliste; mais prêtre, je ne puis l'être: on n'est pas prêtre
par moments, on l'est toujours.
Les bornes d'une lettre m'obligent à terminer ici la longue
confidence de mes luttes intérieures. Je bénis Dieu, qui me
réservait de si pénibles épreuves, de m'avoir mis en rapports avec
un esprit comme le vôtre, qui sait si bien les comprendre et à qui
je peux les confier sans réserve.
M. *** fit à ma lettre une réponse pleine de coeur. Il n'y combattait
plus que faiblement mon projet d'études libres. Ma soeur, dont la haute
raison était, depuis des années, comme la colonne lumineuse qui marchait
devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres
pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma résolution dans les
derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honnêteté; c'est
maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel déchirement!
De beaucoup, c'était ma mère qui me faisait le plus saigner le coeur.
J'étais obligé de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui
donner la moindre explication. Quoique fort intelligente à sa manière,
ma mère n'était pas assez instruite pour comprendre qu'on changeât de
foi religieuse parce qu'on avait trouvé que les explications
messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son
commentaire sur Isaïe, a raison sur presque tous les points contre les
orthodoxes. Certes, il m'en coûtait aussi beaucoup de contrister mes
anciens maîtres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si
vive affection. La question critique, telle qu'elle était posée dans mon
esprit, leur eût paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi
était simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser
entrevoir autre chose que des voyages à l'étranger et une interruption
possible dans mes études ecclésiastiques.
Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitués à une plus large vue des
choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance
absolue dans l'étude, et qui savait de plus le sérieux de mes moeurs, ne
me détourna pas de donner quelques années aux recherches libres dans
Paris, et me traça le plan des cours du Collège de France et de l'École
des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut peiné; il vit
combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher
pour moi une position tranquille et honnête. Je trouvai chez M.
Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'âme qui
faisait sa supériorité. Je fus avec lui d'une extrême franchise. Le côté
scientifique lui échappa tout à fait; quand je lui parlai de critique
allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui étaient presque
inconnus. L'Écriture, à ses yeux, n'était utile que pour fournir aux
prédicateurs des passages éloquents; or l'hébreu ne sert de rien pour
cela. Mais quel bon, grand et noble coeur! J'ai là sous mes yeux un petit
billet de sa main: «Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout
simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est à votre disposition.
Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus précieux... Mon offre,
toute simple, ne vous blessera pas, j'espère.» Je le remerciai, et n'eus
à cela aucun mérite. Ma soeur Henriette m'avait donné douze cents francs
pour traverser ce moment difficile. Je les entamai à peine. Mais cette
somme, en m'enlevant l'inquiétude immédiate pour le lendemain, fut la
base de l'indépendance et de la dignité de toute ma vie.
Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du
séminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au
plus court et gagnai rapidement l'hôtel qui occupait alors l'angle
nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'était pas encore dégagée.