«Te souviens-tu de la petite commune de Trédarzec, dont on voyait le
clocher de la tourelle de notre maison? À moins d'un quart de lieue du
village, composé alors presque uniquement de l'église, de la mairie et
du presbytère, s'élevait le manoir de Kermelle. C'était un manoir comme
tant d'autres, une ferme soignée, d'apparence ancienne, entourée d'un
long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une
grande porte cintrée, surmontée d'un abri d'ardoises, à côté de laquelle
se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au
fond de la cour était la maison, au toit aigu, au pignon tapissé de
lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fenêtres bien bâties,
presque comme des fenêtres d'église, indiquaient une demeure noble, un
de ces vieux castels qui étaient habités avant la Révolution par une
classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le
caractère et les moeurs.
»Ces nobles de campagne étaient des paysans comme les autres, mais chefs
des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils
étaient les têtes de colonne de la population; personne ne leur
contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais
déjà, vers le temps de la Révolution, ils étaient devenus rares. Les
paysans les tenaient pour les chefs laïques de la paroisse, comme le
curé était le chef ecclésiastique. Celui de Trédarzec, dont je te parle,
était un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, à la
figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevés par un
peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait
communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous à Tréguier),
sérieux, grave, un peu triste, car il était presque seul de son espèce.
Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres
étaient venus se fixer à la ville depuis longtemps. Toute la contrée
l'adorait. Il avait un banc à part à l'église; chaque dimanche, on l'y
voyait assis au premier rang des fidèles, avec son ancien costume et ses
gants de cérémonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment
de la communion, il prenait par le bas du choeur, dénouait ses cheveux,
déposait ses gants sur une petite crédence préparée pour lui près du
jubé, et traversait le choeur, seul, sans perdre une ligne de sa haute
taille. Personne n'allait à la communion que quand il était de retour à
sa place et qu'il avait achevé de remettre ses gantelets.
»Il était très pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'état. Ces
nobles de campagne avaient autrefois certains privilèges qui les
aidaient à vivre un peu différemment des paysans; tout cela s'était
perdu avec le temps. Kermelle était dans un grand embarras. Sa qualité
de noble lui défendait de travailler aux champs; il se tenait renfermé
chez lui tout le jour, et s'occupait à huis clos à une besogne qui
n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une
sorte de décortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce
fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans
déroger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel était sauf; mais
tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il
fut bientôt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce
surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom véritable,
et ce fut de la sorte qu'il fut universellement désigné.
»C'était comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi
le broyeur de lin suppléait à l'insuffisante rémunération de son pauvre
petit travail. On croyait que, comme chef, il était dépositaire de la
force de son sang, qu'il possédait éminemment les dons de sa race, et
qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand
elle était affaiblie. On était persuadé que, pour opérer des guérisons
de cette sorte, il fallait un nombre énorme de quartiers de noblesse, et
que lui seul les avait. Sa maison était entourée, à certains jours, de
gens venus de vingt lieues à la ronde. Quand un enfant marchait
tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait
son doigt dans sa salive, traçait des onctions sur les reins de
l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement,
sérieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on était si simple et
si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu être payé, et puis
les gens qui venaient étaient trop pauvres pour s'acquitter en argent;
on lui offrait en cadeau une douzaine d'oeufs, un morceau de lard, une
poignée de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques
fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais
bien à tort: il connaissait le pays; il en était l'âme et l'incarnation.
»À l'époque de la Révolution, il émigra à Jersey; on ne voit pas bien
pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles
de Tréguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les
autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne
n'avait voulu occuper, dans l'état où il l'avait laissée. À l'époque des
indemnités, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose,
et il y avait plus d'une bonne raison à faire valoir. Les autres nobles
étaient fâchés de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet
esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on
lui demanda de déclarer ce qu'il avait perdu: «Je n'avais rien,» dit-il,
«je n'ai pu rien perdre.» On ne réussit pas à tirer de lui d'autre
réponse, et il resta pauvre comme auparavant.
»Sa femme mourut, je crois, à Jersey. Il avait une fille qui était née
vers l'époque de l'émigration. C'était une belle et grande fille (tu ne
l'as vue que fanée); elle avait de la sève de nature, un teint
splendide, un sang pur et fort. Il eût fallu la marier jeune, mais
c'était impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne
sont bons à rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de
campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes
empêchaient de la marier à un paysan. La pauvre fille restait ainsi
suspendue comme une âme en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son
père était le dernier de sa race, et elle semblait jetée à plaisir sur
la terre pour n'y pas trouver un coin où se caser. Elle était douce et
soumise. C'était un beau corps, presque sans âme. L'instinct chez elle
était tout. C'eût été une mère excellente. À défaut du mariage, on eût
dû la faire religieuse: la règle et les austérités l'eussent calmée;
mais il est probable que le père n'était pas assez riche pour payer la
dot, et sa condition ne permettait pas de la faire soeur converse. Pauvre
fille! jetée dans le faux, elle était condamnée à y périr.
»Elle était née droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs;
elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune
homme du village n'aurait osé être indiscret avec elle, tant on
respectait son père. Le sentiment de sa supériorité l'empêchait de se
tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle était une
demoiselle; ils ne pensaient pas à elle. La pauvre fille vivait ainsi
dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune
garçon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait
recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en fût, apprenait ce
qu'il savait: le latin.
»L'église restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle était
pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre
aux mystères de notre religion. Le vicaire, un bon prêtre, très attaché
à ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les
heures que lui laissaient son bréviaire et les soins de son ministère,
il les passait chez ce dernier. Il faisait l'éducation du jeune neveu;
pour la fille, il avait ces manières réservées qu'ont nos
ecclésiastiques bretons avec les «personnes du sexe», comme ils disent.
Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais
avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse
s'éprenait de lui de plus en plus. Le vicaire était la seule personne de
son rang qu'elle vît, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune
prêtre était avec cela une personne très attrayante. À la pudeur exquise
que respirait tout son extérieur se joignait un air triste, résigné,
discret. On sentait qu'il avait un coeur et des sens, mais qu'un principe
plus élevé les dominait, ou plutôt que le coeur et les sens se
transformaient chez lui en quelque chose de supérieur. Tu sais le charme
infini de quelques-uns de nos bons ecclésiastiques bretons. Les femmes
sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement à un voeu, qui est
à sa manière un hommage à leur puissance, les enhardit, les attire, les
flatte. Le prêtre devient pour elles un frère sûr, qui a dépouillé à
cause d'elles son sexe et ses joies. De là un sentiment où se mêlent la
confiance, la pitié, le regret, la reconnaissance. Mariez le prêtre, et
vous détruirez un des éléments les plus nécessaires, une des nuances les
plus délicates de notre société. La femme protestera; car il y a une
chose à laquelle la femme tient encore plus qu'à être aimée, c'est qu'on
attache de l'importance à l'amour. On ne flatte jamais plus la femme
qu'en lui témoignant qu'on la craint. L'Église, en imposant pour premier
devoir à ses ministres la chasteté, caresse la vanité féminine en ce
qu'elle a de plus intime.
»La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui
occupa bientôt son être tout entier. La vertueuse et mystique race à
laquelle elle appartenait ne connaît pas la frénésie qui renverse les
obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se
fût contentée de bien peu de chose. Qu'il admît seulement son existence,
elle eût été heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pensée
eût suffi. Le vicaire était naturellement son confesseur; il n'y avait
pas d'autre prêtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession
catholique, si belles mais si périlleuses, excitaient étrangement son
imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'était une douceur
inexprimable pour elle d'être une demi-heure seule avec lui, comme face
à face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rôle de Dieu,
de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses
réprimandes, de lui dire ses pensées les plus intimes, ses scrupules,
ses appréhensions. Il ne faut pas croire néanmoins qu'elle en abusât.
Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une
confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y
abandonner à des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de
tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec
l'horreur d'un sacrilège. En tout cas, notre pauvre fille était si
timide, que la parole eût expiré sur ses lèvres. Sa passion était un feu
silencieux, intime, dévorant. Avec cela, le voir tous les jours,
plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occupé de fonctions
majestueuses, officiant avec dignité au milieu d'un peuple incliné,
ministre, juge et directeur de sa propre âme! C'en était trop. La tête
de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'égarait. Des désordres de
plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui
ne souffrait pas d'être déviée. Le vieux père attribuait à une certaine
faiblesse d'esprit ce qui était le résultat des ravages intimes de rêves
impossibles en un coeur que l'amour avait percé de part en part.
»Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle
infranchissable, renonce à son cours direct et se détourne, la pauvre
fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour à celui qu'elle aimait, se
rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas être
pour lui la première venue, être admise à lui rendre de petits services,
pouvoir s'imaginer qu'elle lui était utile, cela lui suffisait. «Mon
Dieu, qui sait?» pouvait-elle se dire, «il est homme après tout;
peut-être au fond se sent-il touché et n'est-il retenu que par la
discipline de son état...» Tous ces efforts rencontrèrent une barre de
fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue.
Elle était la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle était
une femme. Oh! s'il l'avait évitée, s'il l'avait traitée durement, c'eût
été pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au coeur;
mais cette politesse toujours la même, cette résolution de ne pas voir
les signes les plus évidents d'amour, étaient quelque chose de terrible.
Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du
parti inébranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que
comme une abstraction.
»Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repoussée, désespérée, la
pauvre fille dépérissait, son oeil s'égara, mais elle s'observait; au
fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intérieurement.
«Quoi!» se disait-elle, je ne pourrai arrêter un moment son regard? il
ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour
lui qu'une ombre, qu'un fantôme, qu'une âme entre cent autres? Son
amour, ce serait trop désirer; mais son attention, son regard?... Être
son égale, lui si savant, si près de Dieu, je n'y saurais prétendre;
être mère par lui, oh! ce serait un sacrilège; mais être à lui, être
Marthe pour lui, la première de ses servantes, chargée des soins
modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun
avec lui, tout, c'est-à-dire la maison, ce qui importe à l'humble femme
qui n'a pas été initiée à de plus hautes pensées, oh! ce serait le
paradis!» Elle restait des après-midi entiers immobile, assise en sa
chaise, attachée à cette idée fixe. Elle le voyait, s'imaginait être
avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de
sa robe. Elle repoussait ces rêves insensés; mais, après s'y être livrée
des heures, elle était pâle, à demi morte. Elle n'existait plus pour
ceux qui l'entouraient. Son père aurait dû le voir; mais que pouvait le
simple vieillard contre un mal dont son âme honnête ne pouvait même
concevoir la pensée?
»Cela se continua ainsi peut-être une année. Il est probable que le
vicaire ne s'aperçut de rien, tant nos prêtres vivent à cet égard dans
le convenu, dans une sorte de résolution de ne pas voir. Cette chasteté
admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant.
L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle
trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des
jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui,
qu'elle était occupée à faire quelque chose pour lui. Elle était arrivée
à rêver éveillée, à exécuter comme une somnambule des actes dont elle
n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une
pensée; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge,
s'occupant de ce qui était trop au-dessous de lui pour qu'il y pensât.
Toutes ces chimères arrivèrent à prendre un corps et l'amenèrent à un
acte étrange qui ne peut être expliqué que par l'état de folie où elle
était décidément depuis quelque temps.»
Ce qui suit, en effet, serait incompréhensible, si l'on ne tenait compte
de certains traits du caractère breton. Ce qu'il y a de plus particulier
chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux
un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion.
C'est une volupté intérieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au
feu des peuples méridionaux. Le paradis qu'ils rêvent est frais, vert,
sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y
est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est fréquent
chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des
amours vulgaires et vénales, ils succombent à une sorte de langueur
indéfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vérité est que
l'amour chez eux s'associe d'une manière indissoluble au village, au
clocher, à l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionné du
Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous
parlons ne tue que celui qui l'éprouve, et voilà pourquoi la race
bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et
fine, elle se crée un monde aérien qui lui suffit. La vraie poésie d'un
tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques,
poème admirable, bien plus voluptueux que passionné. _Hiems transiit;
imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra...
Surge, amica mea, et veni!_