II

L'éducation que ces bons prêtres me donnaient était aussi peu littéraire

que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait

pas que, depuis le poème de _la Religion_ de Racine le fils, il y eût

aucune poésie française. Le nom de Lamartine n'était prononcé qu'avec

ricanement; l'existence de Victor Hugo était inconnue. Faire des vers

français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné

l'exclusion. De là vient en partie mon inaptitude à laisser ma pensée se

gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement

regrettée; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers;

mais une invincible association d'idées me fait écarter l'assonance, que

l'on m'avait habitué à regarder comme un défaut, et pour laquelle mes

maîtres m'inspiraient une sorte de crainte. Les études d'histoire et de

sciences naturelles étaient également nulles. En revanche, on nous

faisait pousser assez loin l'étude des mathématiques. J'y apportais une

extrême passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rêver jour et

nuit. Notre professeur, l'excellent abbé Duchesne, nous donnait des

soins particuliers, à moi et à mon émule et ami de coeur, Guyomar,

singulièrement doué pour ces études. Nous revenions toujours ensemble du

collège. Notre chemin le plus court était de prendre par la place, et

nous étions trop consciencieux pour nous écarter d'un pas de

l'itinéraire qui était rationnellement indiqué; mais, quand nous avions

eu en composition quelque curieux problème, nos discussions se

prolongeaient bien au delà de la classe, et alors nous revenions par

l'hôpital général. Il y avait de ce côté de grandes portes cochères,

toujours fermées, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos

calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-être encore; car

ces portes appartenaient à de grands couvents, et, dans ces sortes de

maisons, l'on ne change jamais rien.

L'hôpital général, ainsi nommé parce que la maladie, la vieillesse et la

misère s'y donnaient rendez-vous, était un bâtiment énorme, couvrant,

comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger

peu de monde. Devant la porte était un petit auvent, où se réunissaient,

quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants.

L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il

comprenait aussi des pauvres, remis à la charité publique, et même des

pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient

chétivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, à chaque

rayon de soleil, à l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles

chaises de paille. C'était l'endroit le plus vivant de la petite ville.

En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car,

quoique très jeunes, nous étions déjà censés clercs. Cela nous

paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que

nous fussions trop inexpérimentés pour rien voir de ce qui suppose la

connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hôpital une

personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque

étonnement.

C'était une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffée d'une large

capote d'une forme impossible à classer. D'ordinaire, elle était à peu

près immobile, l'air sombre, égaré, l'oeil terne et fixe. En nous

apercevant, cet oeil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard

étrange, tantôt doux et triste, tantôt dur et presque féroce. En nous

retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrité. Nous nous

regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et

jetait un nuage sur notre gaieté. Elle ne nous faisait pas précisément

peur; elle passait pour folle; or les fous n'étaient pas alors traités

de la manière cruelle que les habitudes administratives ont depuis

inventée. Loin de les séquestrer, on les laissait vaguer tout le jour.

Tréguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rêve,

qui s'usent à la poursuite de l'idéal, les Bretons de ces parages, quand

ils ne sont pas maintenus par une volonté énergique, s'abandonnent trop

facilement à un état intermédiaire entre l'ivresse et la folie, qui

n'est souvent que l'erreur d'un coeur inassouvi. Ces fous inoffensifs,

échelonnés à tous les degrés de l'aliénation mentale, étaient une sorte

d'institution, une chose municipale. On disait «nos fous», comme, à

Venise, on disait «_nostre carampane_.» On les rencontrait presque

partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie

nauséabonde, qui tout de même faisait sourire. On les aimait, et ils

rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui

s'imaginait être prêtre, passait une partie du jour à l'église, imitant

les cérémonies de la messe. La cathédrale était pleine tout l'après-midi

d'un murmure nasillard; c'était la prière du pauvre fou, qui en valait

bien une autre. On avait le bon goût et le bon sens de le laisser faire

et de ne pas établir de frivoles distinctions entre les simples et les

humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu.

La folle de l'hôpital général, par sa mélancolie obstinée, n'avait pas

cette popularité. Elle ne parlait à personne, personne ne songeait à

elle, son histoire était évidemment oubliée. Elle ne nous dit jamais un

seul mot; mais cet oeil fauve et hagard nous frappait profondément, nous

troublait. J'avais souvent pensé depuis à cette énigme sans arriver à me

l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mère, arrivée à

quatre-vingt-cinq ans sans infirmités, fut atteinte d'une maladie

cruelle, qui la mina lentement.

Ma mère était tout à fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses

souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les

proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne

sait plus aujourd'hui. Tout était peuple en elle, et son esprit naturel

donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et

qu'elle était presque seule à savoir. Ses souffrances ne portèrent

aucune atteinte à son étonnante gaieté; elle plaisantait encore

l'après-midi où elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une

heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumière (elle aimait cette

demi-obscurité) que la faible clarté du gaz de la rue. Sa vive

imagination s'éveillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux

vieillards, c'étaient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus

souvent à l'esprit. Elle revoyait Tréguier, Lannion, tels qu'ils furent

avant la Révolution; elle passait en revue toutes les maisons, désignant

chacune par le nom de son propriétaire d'alors. J'entretenais par mes

questions cette rêverie, qui lui plaisait et l'empêchait de songer à son

mal.

Un jour, la conversation tomba sur l'hôpital général. Elle m'en fit

toute l'histoire.

«Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte

à y être; car on y avait connu les personnes les plus respectées. Sous

le premier Empire, avant les indemnités, il servit d'asile aux vieilles

demoiselles nobles les mieux élevées. On les voyait rangées à la porte

sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure;

cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acquéreurs des

biens de leur famille, personnes relativement grossières et bourgeoises,

roulant équipage et étalant leur luxe, elles rentraient et allaient

prier à la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'était moins pour

s'épargner à elles-mêmes un regret sur des biens dont elles avaient fait

le sacrifice à Dieu, que par délicatesse, de peur que leur présence ne

parût un reproche à ces parvenus. Plus tard, les rôles furent bien

changés; mais l'hôpital continua de recevoir toute sorte d'épaves. Là

mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de

vagabond et passait ses journées dans les cabarets à lire aux buveurs

les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Système, que les

prêtres n'aimaient pas, quoique ce fût un homme de bien, et Gode, la

vieille sorcière, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour

toi l'étang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et

fut frappée d'une maladie de consomption le jour où elle sut que l'on

avait adjuré saint Yves de la Vérité de la faire mourir dans l'année[4].

--Et cette folle, lui dis-je, qui était d'ordinaire sous l'auvent, et

qui nous faisait peur, à Guyomar et à moi?»

Elle réfléchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant

vivement:

«Ah! celle-là, mon fils, c'était la fille du broyeur de lin.

--Qu'est-ce que le broyeur de lin?

--Je ne t'ai jamais conté cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne

comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis

dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles

de campagne étaient si respectés! J'ai toujours pensé que c'étaient les

vrais nobles. Ah! si on racontait cela à ces Parisiens, ils riraient.

Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve bornés au fond... Non, on

ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont

respectés, quoiqu'ils fussent pauvres.»

Elle s'arrêta quelque temps, puis reprit:

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 18 / 48 题