SAINT LOUIS.

De la grant sapience le roy de France.

Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte

justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy

portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte

vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume;

et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En

ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie,

puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit

aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté

contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon

sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit

amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture

dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son

trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié

au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours

amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses

hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy.

Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui

devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées

contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour

la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et

sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui

faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit

à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son

hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce

qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles,

meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né

jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment

le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce

fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère

meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura

autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne

povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast

une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus

vraie.

Coment le roy servoit les povres.

Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en

secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus

desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et

leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur

donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au

mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier,

et souvent s'agenouilloit devant eux.

Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et

s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire

le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi

comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs,

dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son

confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la

force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en

tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son

confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous

estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.»

[284] Besoin, nécessité, affaire.

Coment le roy faisoit abstinence de son corps.

Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent

et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en

son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de

Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il

vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent

chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à

note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de

Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il

scéussent lettre pour entendre les escriptures.

Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit

en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur

monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise

avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et

par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il

faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au

vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont

Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.

Coment le roy se confessoit.

A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an

dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit

discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de

fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en

une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes

donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle

discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy

donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus

asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline

dessus dicte[285].

[285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces

pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment

uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il

donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char,

qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons

rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist

après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.»

Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa

par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit

trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la

laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour

aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les

vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et

toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et

aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de

fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il

ne sentoit que pou ou néant de vin.

[286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_.

Coment le roy fist plusieurs religions en France.

Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des

souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins

povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme

croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et

metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des

festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et

larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres

povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par

viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le

nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il

fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte

qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement

donné aux povres.

[287] Repus, restaurés.

[288] Surtout.

Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot

appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de

religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des

nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et

Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist

parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle

de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda

l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il

mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la

royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur

Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire

la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles

de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service

Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et

donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes

souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en

France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist

mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises

et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre

cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire

pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de

graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui

vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que

il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent

tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en

aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né

jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne

laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour.

Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa

cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses

devanciers.

[289] L'Hôtel-Dieu.

Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui

portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du

Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la

place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et

galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à

faire son office.

[290] Sur la Seine.

[291] Calices.

Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les

appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de

Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus

Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y

demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent

abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place

pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière

de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des

Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il

peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy

leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du

Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille

de Lyon, que Grégoire dizième fist.

Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les

Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le

roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit

appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue

Saincte-Croix.

En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de

gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et

leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour

luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent

les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre

sainctement.

Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].

Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa

collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de

dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance;

espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa

régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux

qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul

bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et

autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne

voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne

eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le

possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de

Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors.

Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust

aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].

[292] Prébendes, bénéfices.

[293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait

refuser de parler.

Coment le roy envoioit ses lettres privéement.

Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy

estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur

bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy

estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se

merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient

qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de

Rains, là où il fu couronné du royaume de France.

Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit

avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la

plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses

lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier

ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un

sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la

fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin,

si n'a plus de royauté.»

Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il

s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur

que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses

dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en

disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne

vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il

appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et

leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée.

_Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par

M. Paulin Pâris.

INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU

MOYEN AGE.

Littérature.

Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français

débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop

petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique

française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à

l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des

dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en

Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en

Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans

presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment

alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes

les usages, les arts et la langue de la mère-patrie.

Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors

l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes

abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où

les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser

le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294],

école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des

milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la

connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de

notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure

commune à tous_.

[294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement

à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis

empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé

à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean.

En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle

de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers

professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours

d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79.

Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de

Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le

modèle de l'université de Paris. (_Schœll._)

Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe

et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue

franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient

autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et

leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à

Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du

treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus

commune à toutes gens que les autres.

[295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un

grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus

délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage

cité, t. III, p. 348).

Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin

qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à

Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré.

M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et

du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin

a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français.

[296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises

depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol.

in-8º, 1853, p. 25.

«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a

laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On

ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier

siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de

l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer.

Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété,

sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et

ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées

l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les

versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de

l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France

pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour

des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].»

[297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des

arts de la France, par J.-V. Leclerc.

Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième

siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de

l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au

seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses

traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie

faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland

furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée.

La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées

par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos

modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait

que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage

ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits

courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux

chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs

et adoucir leur rudesse.

Architecture.

En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même

de la France étaient universellement acceptées, l'architecture

française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si

grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de

l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique.

Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en

1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de

Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal,

et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.

Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il

est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les

plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement

certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en

France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son

développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays

voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or,

certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la

Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y

remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout

ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à

l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine

française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou

ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord

sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus

incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont

tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits

dans les autres pays de l'Europe.

[298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait

empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici

cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument

gothique; et quand nous disons que le système général de

l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est

français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un

monument arabe.

Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de

l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des

flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église

romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé

dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une

excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et

l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de

voûtes, dans la construction desquelles les architectes du

treizième siècle ont montré une habileté et une science

très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des

arcs-boutants.

[299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain,

Sénonais.

Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145;

le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de

Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on

chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est

seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300],

et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux

monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de

Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de

Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le

reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes

anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que

l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement

démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique

que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu

nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont

d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les

nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes

français[301].

[300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui

correspondent à trois époques:

Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de

1140 à 1300;

Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400;

Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550.

Les monuments religieux les plus remarquables de la première

époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen,

Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la

Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la

plus belle période de l'art ogival.

Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain

de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc.

Ceux de la troisième époque sont: l'église de

Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des

quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la

cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la

nef de la cathédrale de Nantes, etc.

[301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du

treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et

JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE

MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES

LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE

LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale

d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail

méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de

Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la

cathédrale de Beauvais.

L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis

hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la

cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit

en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au

contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la

Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé

qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à

1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les

deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les

confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne

s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de

Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de

Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la

Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous

les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories

teutoniques de M. S. Boisserée.

[302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_.

Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de

l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait,

soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en

Champagne) une inscription latine ainsi conçue:

Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;

et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis

Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme

de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M.

Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois

champenois ainsi conçue:

Guichart Anthoine tos catre nos at fet,

et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce

maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle.

L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival,

n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux

premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val,

bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le

doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en

ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en

1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français,

PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la

cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle,

sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date

est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le

même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303].

[303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron.

Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes,

disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la

France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en

Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un

architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE

SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur

de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son

ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305].

[304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos

ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de

Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable,

nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait

été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de

Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons

pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains.

Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des

vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils

mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire

des lampes et des vases en verre de toutes natures.

[305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.

Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais

_early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un

architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par

les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par

un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois,

incontestablement commencé en 1138.

[306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic

architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.

Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux

architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des

édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de

Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun

autre[307].

[307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de

l'architecture gothique avec «l'architecture régulière».

«C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien

décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique

temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié

de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe

église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de

Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et

l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des

princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster,

on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté

du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni

autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot

un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de

dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont

faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement

l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les

grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la

grecque.

«Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux

manières en opposition, de faire aucune comparaison des beautés

raisonnées de l'architecture régulière avec les licences effrénées

de celle qu'on appelle gothique. Je crois néanmoins m'apercevoir

que ceux qui ont bâti dans ce dernier goût étoient plus versés

dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un génie plus

étendu, plus de discernement et qu'ils sçavoient mieux garder les

convenances que nous ne voulons l'imaginer....»--_Walpole_,

traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impér. Mss. S. F., No

1846: 3 vol. in-4º. T. I, p. 126.

Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale

de Burgos, architecture et sculpture, tout est français.

«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone,

l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de

Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une

ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la

façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture

mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de

l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].»

[308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M.

Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 à 17.

M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connaître

d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte,

comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et

comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone

se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une

nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas

immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de

Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en

activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres

capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître HENRY DE

NARBONNE. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre

architecte, son compatriote, nommé JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci

s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un

traitement de 250 sous par trimestre.»

[309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de

l'Architecture française.

La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture

française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le

royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style,

mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN,

Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le

plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé

par des Français, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN

CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle,

en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de

faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du

chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un

style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est

Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de

Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310]

appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de

parler[311].

[310] Aujourd'hui détruite.

[311] Ces renseignements nous ont été communiqués par M. Didron.

La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est

construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le

nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de

l'influence que l'art français exerça alors en Italie.

L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par

nos armes.

«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des

Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem,

arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en

fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en

seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a

porté la première civilisation sur tous les rivages de la

Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre

langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent

sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France

cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée;

la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient

la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui

donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre

deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].»

[312] _Buchon_, Recherches et matériaux pour servir à une

histoire de la domination française aux treizième, quatorzième et

quinzième siècles dans les provinces démembrées de l'empire grec,

2 vol. grand in-8, 1840.

La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre

d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût

français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux,

à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume

des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises

gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme

partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.

Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de

Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques

que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination.

La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le

maréchal de Raguse[313], avec une émotion profonde dans cette ville,

dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle

à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la

civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en

échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la

chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom

de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne,

et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des

chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les

siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent

quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et

qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après

l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les

souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait

croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des

Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des

écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est

silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se

croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les

nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la

puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux:

quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que

soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France

et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue

des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des

Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres

maisons.»

[313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.

L. DUSSIEUX, _Les Artistes français à l'étranger_. (Ouvrage

couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en

1859).

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 108 / 188 题